Paul Féval
Les fanfarons du roi
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XXIX DEUX RENDEZ-VOUS

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XXIX

DEUX RENDEZ-VOUS

Ascanio avait eu soin de jeter un mouchoir sous son genou, afin de ne point gâter le haut-de-chausses blanc qui dessinait sa jambe. À part cette précaution, qui dénotait un certain sang-froid, sa conduite fut de toute beauté.

 

– Divine Arabella ! murmura-t-il, d’une voix pleine d’émotion, suis-je encore sur cette terre, demeure abjecte des infortunés mortels, ou ai-je franchi les degrés de l’empyrée ? Quand je fais un retour sur moi-même, je crois être sur terre, car je ne suis qu’un homme ; quand je vous regarde, je pense être au ciel, car vous êtes une divinité !

 

En terminant ce madrigal, Ascanio voulut saisir la main d’Arabella ; mais cette jolie personne s’enfuit, semblable à une biche effarouchée par un hardi chasseur, et ne s’arrêta qu’au bout de trois pas.

 

Le cavalier de Padoue ramassa son mouchoir, traversa sur la pointe des pieds la distance qui le séparait d’Arabella, et replaça le mouchoir pour retomber à genoux.

 

– Nymphe sauvage, dit-il, est-ce ainsi que vous avez pitié de mon martyre ?

 

– Seigneur, répondit Arabella, avec une modestie rehaussée par un accent très-prononcé, je ne suis pas bien sûre d’agir avec prudence : l’heure avancée

 

– Ô charmes ineffables d’une voix adorée ! soupira le Padouan. Dites, oh ! dites, que j’entende enfin ces paroles qu’on paye au prix de sa vie !

 

– Il parle comme un sonnet, se dit Arabella en poussant un soupir de regret. C’est égal, j’ai ma mission ici-bas, songeons à l’accomplir… Vous vous méprenez, seigneur, acheva enfin Arabella ; ce n’est pas pour vous que je vous ai fait venir.

 

Le Padouan mit incontinent son mouchoir dans sa poche et se releva.

 

– Et pour qui donc, idol mio ? demanda-t-il avec ironie.

 

– On m’avait dit… Vous offenserai-je en vous offrant ce brillant, seigneur ?

 

– Eh ! charmante miss, s’écria Macarone, vous faites là une question à laquelle répondrait un jeune enfant, non encore sevré du lait maternel ! m’offenser, moi ! Pourquoi cela ? Je porterai cette bague jusqu’à la mort et par delà, divine Arabelle !

 

Il pesa la bague et fit chatoyer le brillant.

 

– J’en trouverai cent pistoles, grommela-t-il, mais où veut-elle en venir ?

 

Arabella était embarrassée. L’impertinente familiarité du Padouan lui semblait aisance de courtisan. Elle se demanda s’il ne valait pas mieux le laisser agir pour lui-même que d’employer seulement son entremise, mais il fallait qu’elle fît, pour l’Angleterre, une importante conquête ; sa gloire était à ce prix.

 

– Veuillez m’écouter, seigneur, dit-elle ; j’ai cru m’apercevoir… qu’un des premiers gentilshommes de la cour

 

– Un de mes bons amis, sans doute. Vous le nommez ?

 

– Louis de Souza.

 

– Le cher comte, le bambin de comte ! comme nous disons Sa Majesté et moi… Poursuivez, ravissante princesse.

 

– J’ai cru m’apercevoir qu’un jour… je ne l’ai vu qu’une seule fois, son regard s’arrêta sur moi d’une façon

 

– Eh ! eh ! eh ! fit, Ascanio ; il a du goût !

 

– Le comte est jeune ; il n’aura point sans doute osé me déclarer ses sentiments

 

Ascanio retint un éclat de rire, et prit un air de sérieuse protection.

 

– Charmante Arabella, dit-il, je comprends le reste, j’irai vers Castelmelhor, si vous l’exigez, car je suis votre esclave… et pourtant ce rôle ne convient guère à ma glorieuse naissance, non plus qu’à la haute position que j’occupe à la cour.

 

– Je ne me suis pas trompée ! pensa miss Fanshowe c’est un véritable gentleman !…

 

– Et puis, reprit Ascanio en s’échauffant, ce petit favori est-il bien digne de vous ! pauvre noblesse ! Et il branle dans le manche, cara mia !

 

– Comment ! s’écria miss Fanshowe ; il passe pour l’homme le plus puissant de la cour et pour le meilleur gentilhomme qui soit en Portugal.

 

Le Padouan éclata de rire, et s’écria :

 

– Corbac ! s’il est le plus puissant et le meilleur gentilhomme, pour qui me compte-t-on, moi, ma tout adorable ?

 

– Vous, seigneur ! dit Arabella.

 

– Moi-même, miss, Ascanio dellAcquamonda, qui dispose des milices royales, qui possède une douzaine de châteaux dans l’antique Latium, et qui compte un héros d’Homère parmi mes glorieux ascendants ! d’Homère et de Virgile, madame !

 

Le beau cavalier de Padoue débita cette tirade avec une véritable majesté. Miss Fanshowe fut éblouie.

 

– Mais on m’avait dit, reprit-elle pourtant, que vous étiez un soldat de fortune.

 

Cette fois, Ascanio se saisit les flancs à deux mains, et se tordit dans un accès de convulsive hilarité.

 

– C’est vrai s’écria-t-il : je suis soldat comme Mars, et j’ai la fortune de Crésus !

 

– Seigneur, dit Arabella avec une timidité croissante, je vous prie de m’excuser

 

– Eh ! douce âme, que voulez-vous que j’excuse ? répondit Ascanio. Tout ne vous est-il pas permis ? Mais revenons à cet heureux friponneau de Castelmelhor. Puisque vous y tenez, je lui dirai

 

– Ne lui dites rien, seigneur ! s’écria précipitamment Arabella.

 

Le Padouan se campa sur la hanche.

 

– Nous avons changé d’avis ? demanda-t-il avec une fatuité inimitable.

 

– Oui, seigneur.

 

– Eh ! eh ! eh ! je n’en fais jamais d’autre… Alors revenons à ma propre flamme !

 

Arabelle ne répondit pas ; mais, Ascanio vit un sourire satisfait épanouir la forte mâchoire de son astre, qui montra une rangée de dents capables de le dévorer tout vif en un seul repas.

 

À cette vue, il tira de sa poche le fameux mouchoir qui servait pour se mettre à genoux. Juste à ce moment, la grille du jardin s’ouvrit sans bruit, et une ombre se glissa le long des bosquets.

 

– Oh ! oh ! fit l’ombre en apercevant Ascanio prosterné devant Arabelle ; qui avons-nous là.

 

L’ombre était le seigneur Conti de Vintimille, secrétaire de milord sous le nom de William.

 

– Le drôle n’aura pas mes guinées, pensa-t-il. À ce jeu, je gagne cent louis de France.

 

Il s’établit derrière un massif de feuillage d’où il pouvait tout observer sans être vu, et se tint coi. Il était du même avis que Balthazar, car il murmura en riant :

 

– Les deux font bien la paire !

 

– Donc, disait Ascanio, j’en étais, autant qu’il m’en souvienne, à vous exprimer l’espoir que vous ne seriez point davantage rebelle aux vœux d’un amour aussi délicat que tendre, aussi tendre que dévoué, aussi dévoué que sincère, aussi sincère

 

– Seigneurie !… balbutia la tremblante Arabelle.

 

– Et maintenant, puisque nous voilà bien d’accord, je sollicite formellement votre main.

 

– Oh ! Seigneur !

 

– Qu’en dites-vous ! demanda brusquement Ascanio. Un mariage clandestin, tout ce qu’il y a de plus à la mode ! Il en pleut à la cour !

 

– C’est vrai, pensa Conti dans son coin.

 

– Y songez-vous, seigneur ?

 

– C’est entendu, nous partons demain soir, je vous enlève ; vous emportez quelques parures, vos bijoux… la moindre chose ! Je viendrai vous prendre à la grille du jardin, et après-demain, vous porterez le nom de mes aïeuxPrincesse dellAcquamonda, si vous voulez, ne vous gênez pas, l’empereur n’a rien à me… souhaitez-vous mieux ? Parlez ! mes glorieux ascendants m’ont laissé des droits sur Constantinople qui est actuellement aux mains des impurs sectateurs de Mahomet !

 

– Un trône !… murmura miss Fanshowe dont la folle tête éclatait.

 

– C’est convenu… à demain… Pour le moment, rentrez, je crains ces soirées fraîches.

 

Il la fit monter lestement les marches du perron, et la poussa sans cérémonie dans la maison, dont il ferma la porte sur elle.

 

– Ouf ! dit-il ensuite en s’essuyant le front ; rude corvée ! Laide, sotte et orgueilleuseOui, mais milord a des domaines de prince ; elle est unique héritière. Je chasserai le renard dans un bois du Northumberland.

 

Quant à miss Fanshowe, elle vint tomber entre les bras de Patience, l’épouse en la chair du révérend Jédédiah Drake.

 

– Un trône !… Constantinople ! dit-elle, la postérité saura mon nom !

 

Comme Ascanio descendait, joyeux et vainqueur, le perron de l’hôtel, il vit venir à lui l’ombre, qui l’arrêta au bas des degrés.

 

– Seigneur dellAcquamonda, dit Conti, je n’ai point voulu troubler votre entrevue

 

– Vous écoutiez ? interrompit Ascanio, évidemment satisfait.

 

– À peu près. Mais dépêchons maintenant, s’il vous plaît.

 

– Je suis à vos ordres, avez-vous apporté les cent louis.

 

– Sans doute, répondit Conti, mais je les garde.

 

– Vous irez donc tout seul au palais.

 

– Oui-dà ? alors demain, au lieu de miss Fanshowe, vous verrez venir au rendez-vous Balthazar

 

Ascanio réfléchit un instant.

 

– Seigneur Conti, dit-il tout à coup, vous êtes plus intelligent qu’autrefois. Partons.

 

Ils franchirent tous deux la grille du jardin. Leur promenade nocturne fut rapide et ils arrivèrent bientôt au palais. Ascanio était en uniforme ; il fit passer Antoine Conti.

 


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