Paul Féval
Les fanfarons du roi
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XXX TROIS COUPLES DE KING’S-CHARLES

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XXX

TROIS COUPLES DE KINGS-CHARLES

En entrant chez Castelmelhor, le beau cavalier de Padoue ne mit point bas cet air vainqueur qui était un de ses principaux charmes. Encore sous l’impression de son récent triomphe, il traversa la pièce d’un pas bruyant, porta négligemment la main à son feutre et fit un salut tel quel au comte, qui ne levait point les yeux sur lui.

 

– Seigneur, dit-il, je viens présenter à Votre Excellence un pauvre garçon de mes camarades, qui a vu des jours plus heureux et aurait besoin

 

– Qu’il s’adresse à mon majordome, dit le comte avec distraction.

 

– Seigneurvoulut ajouter Ascanio.

 

Mais le comte, sortant de sa rêverie, jeta les yeux sur lui. Le Padouan se découvrit aussitôt, et ramenant ses bras entre ses jambes, fit la plus humble de toutes les révérences.

 

– Ah ! c’est toi ? dit le comte. Va-t’en.

 

Et Castelmelhor tourna le dos.

 

– Son Excellence a la bonté de me traiter avec familiarité, murmura le Padouan à l’oreille de Conti.

 

– Comte de Castelmelhor, dit ce dernier en s’avançant tout à coup et avec une sorte de dignité, cet homme vous induit en erreur. Je ne suis point son camarade, et il fut un temps où vous teniez à honneur d’être le mien. Je ne m’adresserai pas à votre majordome, parce que c’est à vous que j’ai désiré parler. Regardez-moi, seigneur. Ce que vous êtes, je l’ai été. Antoine Conti avait le droit d’espérer un accueil plus courtois de son confrère et successeur.

 

– Antoine Conti, répéta Castelmelhor avec indifférence… Que venez-vous faire à Lisbonne.

 

– Chercher fortune, seigneur.

 

– La fortune ne se trouve pas deux fois. Je n’ai point le loisir de vous écouter.

 

– Tant pis pour moi, seigneur ! et tant pis pour vous ! car c’était de Votre Excellence que j’attendais la fortune, le Moine m’avait donné de quoi la payer comme il faut.

 

– Le Moine ! s’écria Castelmelhor en tressaillant.

 

– Le Moine ! répéta Macarone à part lui ; je m’étais promis de découvrir le secret de ce révérend personnage.

 

– Je t’avais ordonné de sortir ! dit le comte en lui montrant impérieusement la porte.

 

Le beau Padouan appela sur ses lèvres le plus gracieux sourire pour accompagner le salut qu’il envoya à Son Excellence, puis il se hâta d’obéir. Conti fit mine de le suivre.

 

– Restez, dit Castelmelhor.

 

Conti revint et demeura debout devant le comte.

 

– Que savez-vous du Moine, demanda ce dernier après un instant de silence.

 

– Je sais qu’il est l’agent de lord Richard Fanshowe.

 

– Vous vous trompez. Est-ce tout ?

 

– Au contraire, ce n’est rien… Je sais que ses émissaires emplissent Lisbonne, et que les trois quarts de la ville sont à lui.

 

– C’est douteux, et mes valets le disent. Sont-ce là vos secrets.

 

– Non… Je sais une chose qui mettra fin à vos hésitations, seigneur, et portera malgré vous votre main jusqu’à cette couronne que vous convoitez depuis si longtemps.

 

– Qu’est-ce à dire ? s’écria Castelmelhor en se levant, m’accuse-t-on de conspirer ?

 

– J’ai été secrétaire de milord l’ambassadeur d’Angleterre, répondit Conti. Vous dirai-je mon secret, seigneur ? Il vient du Moine, et j’étais chargé de l’apprendre à milord ; mais je suis bon Portugais et j’ai pensé qu’il valait mieux vous l’apporter.

 

– Parlez, dit Castelmelhor.

 

– Et puis, poursuivit Conti, j’ai pensé aussi que Votre Excellence me payerait un prix meilleur.

 

– Que demandez-vous ?

 

– Rien, tant que vous serez comte de Castelmelhor ; vos places, vos titres, votre héritage, en un mot, quand vous serez roi de Portugal.

 

L’aîné de Souza réfléchit un instant.

 

– Vous aurez tout cela, dit-il enfin ; parlez.

 

– La nuit dernière, reprit aussitôt Conti, dans la chapelle du couvent majeur des Bénédictins, le prince Infant a épousé mademoiselle de Savoie-Nemours… la reine, si ce titre vous plaît mieux… et je vous garantis qu’elle espère bien ne le point quitter.

 

– Mais c’est crime d’État ! murmura Castelmelhor ; et c’est sacrilège ! ils sont à moi, tout obstacle disparaît

 

– Que Dieu garde Votre Majesté très-sacrée ! interrompit Conti en s’inclinant jusqu’à terre. Entre le trône et vous, il n’y a plus rien.

 

Un subit éclair de fierté illumina l’œil de Castelmelhor qui repoussa violemment son siège et fit quelques pas dans la chambre.

 

– Roi ! pensa-t-il, roi !… Ce mariage, célébré au couvent majeur, qui est la retraite du Moine, annonce un complot sur le point d’éclater… Le temps presse, il faut agir.

 

Il s’arrêta et regarda Conti.

 

– Je puis compter sur cet homme, poursuivit-il, car il s’attache à moi comme à une dernière espérance.

 

– Quels sont vos ordres, seigneur ? dit en ce moment Conti. Je joue mon va tout.

 

– Le Moine d’abord ! s’écria Castelmelhor avec un éclat de haine. Je veux le saisir.

 

– Pas au grand jour, seigneur, car vous verriez Lisbonne entier se dresser devant vous !

 

– Soit ! Dans l’ombre.

 

– Quant à sa prison, je n’en sais point pour lui de sûre, reprit Conti. Au Limoëiro il a de nombreuses intelligences.

 

– S’il est trop difficile à garder

 

Le comte fit un geste auquel Conti répondit par un sourire.

 

– Pour ce qui regarde les nouveaux époux, reprit Castelmelhor, je me charge de leur lune de miel.

 

Il s’assit de nouveau et prit sur son bureau plusieurs feuilles de papier blanc.

 

– Vous êtes à moi, Conti, dit-il tout en écrivant ; votre intérêt me répond de vous. Vous allez commencer votre rôle. Tenez !

 

Il lui remit un ordre signé de lui portant qu’on eût à obéir au seigneur Conti de Vintimille, secrétaire de ses commandements. Conti put à peine retenir sa joie, l’homme qui le faisait ainsi son lieutenant, et pour dire vrai, son premier ministre, allait être roi sous quarante-huit heures.

 

Castelmelhor choisit ensuite deux de ces feuilles de parchemin où l’on écrivait les ordres royaux, et les remplit avec rapidité.

 

– Faites atteler, dit-il à Conti, je vais me rendre chez le roi.

 

Conti sortit aussitôt. Lorsque Castelmelhor fut seul, il pressa son front avec force entre ses mains, comme s’il eût voulu contraindre ses idées à se coordonner en un plan lucide et sûr.

 

– C’est cela ! dit-il enfin. Tout est prévu ! Le but si longtemps et si ardemment souhaité ne peut m’échapper désormais. J’avais juré… Je serai parjure ! Est-ce trop cher payer une couronne ?

 

Il serra les deux feuilles de parchemin dans son portefeuille. À ce moment Conti rentra.

 

– Seigneur, dit-il, votre carrosse vous attend.

 

– Partons alors.

 

– Un mot encore… Je ne vous ai pas appris tout ce que je sais. Votre frère, est à Lisbonne.

 

Castelmelhor s’arrêta. Ses sourcils se froncèrent.

 

– On me l’avait dit, murmura-t-il. Vous l’avez vu ?

 

– Je l’ai vu… au palais de Xabregas : avec l’infant et la reine.

 

– Je souhaite, répliqua Castelmelhor avec amertume, de ne point trouver Vasconcellos sur mon chemin.

 

En prononçant ces derniers mots, sa voix avait pris une inflexion menaçante. Arrivé au bas des escaliers de son palais, il ajouta :

 

– Restez ici ; soyez prêt à toute heure et à tout quand je vous appellerai. Vous chargerez un officier de la garde, ce coquin de Padouan, par exemple, de l’arrestation du Moine. Je vous réserve une mission encore plus importante.

 

Il sauta dans son carrosse, et ses chevaux brûlèrent le pavé jusqu’au palais royal.

 

Alfonse en ce moment, était fort gravement occupé. Son royal beau-frère, Charles II, lui avait envoyé récemment trois couples de ces chiens microscopiques que Louis XIV, qui avait des titres pour toutes choses, appelait les épagneuls de la chambre, et dont la postérité est encore fort honorée sous le nom de Kings-Charles.

 

Le roi s’était pris, comme de raison, d’une subite et exclusive passion pour ces charmants petits animaux. Il s’enfermait dans ses appartements pour jouir de leur société plus à son aise, et passait des journées entières à contempler les joyeux combats de cette meute en miniature.

 

Il va sans dire que le roi, ainsi occupé, ne recevait point, sous quelque prétexte que ce fût, mais Castelmelhor n’était pas de ceux que pouvaient regarder de pareilles mesures. Gardes et valets le laissèrent passer sans rien dire, et les huissiers de la chambre ne prirent pas même la peine de l’annoncer.

 

Il entra. Le roi était couché tout de son long sur le tapis, et donnait son visage pour jouet aux six petites bêtes qui paraissaient prendre goût à ce passe-temps, et se ruaient à l’envi sur la chevelure royale.

 

Alfonse était si absorbé par ce plaisir d’excentrique espèce qu’il ne s’aperçut point de l’entrée de Castelmelhor. Il riait, rendait coup de tête pour coup de tête, prenait à belles dents les longues soies des oreilles, et faisait entendre de sourds grognements de satisfaction, en tout comparables au langage de ses partenaires.

 

Castelmelhor le contempla un instant en silence. Un sourire de mépris vint sur sa lèvre.

 

– Serait-ce un crime, murmura-t-il, que de pousser du pied dehors un de ces chiens ?

 

Mais il n’était pas venu pour faire des réflexions physiologiques. Il composa rapidement son visage, de manière à lui imposer une expression de bonhomie enjouée, et s’étendant à son tour sur le tapis, il plaça sa tête au milieu des chiens, qui reculèrent effrayés.

 

Le roi fronça le sourcil et regarda d’un air triste les bestioles effarouchées, autour de la tête inconnue de Castelmelhor.

 

– Ne pourrai-je donc avoir un moment de repos ! s’écria-t-il en se levant et en frappant du pied avec colère.

 

Ce mouvement donna une autre direction à l’effroi des petits chiens. Ils se réfugièrent derrière la riche chevelure de Castelmelhor, et voyant que ce nouveau venu était suffisamment débonnaire, ils se précipitèrent d’un commun accord sur lui, et reprirent avec ardeur le cours interrompu de leurs exercices.

 

Un instant, le roi fut jaloux, tant les épagneuls semblaient y aller de bon cœur ; mais bientôt l’aspect étrange de la figure de Castelmelhor, dont les cheveux, dépeignés et mêlés, couvraient le visage, changea son humeur. Il se mit à genoux, trépignant d’aise et excitant la meute lilliputienne, qui n’avait pas besoin de cela. À chaque fois que l’un des petits chiens saisissait une boucle de cheveux et tendait ses jarrets pour mieux tirer, c’étaient de bruyants transports de joie. Le roi ne se possédait plus.

 

Il faut que tout plaisir ait une fin. À bout de forces, Alfonse se leva bientôt en chancelant, et alla tomber demi-suffoqué sur un fauteuil.

 

– Ah !… ah !… ah !… s’écria-t-il, relève-toi. Tu vas me faire mourir ! Ah !… tu es un bon garçon, Louis ! C’est très-plaisant. Je ne me suis jamais tant amusé !

 

Castelmelhor obéit, et rejetant en arrière ses longs cheveux bouclés, il montra son visage souriant.

 

– Par le sang de Bragance ! dit Alfonse, pourquoi, bambin de comte, n’es-tu pas aimable comme cela tous les jours ? Aujourdhui, tu vaux ton pesant d’or !

 

– C’est que je suis joyeux, sire, répondit Castelmelhor. Dites encore que je cherche à troubler les plaisirs de Votre Majesté ! Je viens de trouver le moyen de la débarrasser de tous les soins fastidieux, qui s’attachent au rang suprême.

 

Castelmelhor se sentit rougir en prononçant ces mots, auxquels ses projets d’usurpation donnaient un sens si perfide. Mais Alfonse ne s’en aperçut point, frappé qu’il était seulement par l’idée de ne plus s’occuper de rien qui eût l’apparence d’une affaire sérieuse.

 

– Quel moyen ? s’écria-t-il ; dis-nous vite ton moyen !

 

– Mon moyen… vous l’expliquer serait bien long, mais je puis vous donner un exemple. Vous n’aimez point signer certains actes

 

– Oh ! non, non, non ! dit par trois fois le roi.

 

– Eh bien, j’ai fait graver une griffe qui représente à s’y méprendre le seing de Votre Majesté.

 

– C’est charmant, petit comte.

 

– Et ainsi du reste, sire.

 

– De sorte que tu ne me présenteras plus jamais ces vilains parchemins ?…

 

– Jamais, sire… et voici les derniers que signera Votre Majesté.

 

À ces mots, que Castelmelhor dit d’une voix émue, tant l’allusion était frappante et cruelle, il tira de son portefeuille les deux parchemins qu’il avait préparés.

 

Le roi pâlit à cette vue et recula, comme un enfant auquel on présente une potion amère et nauséabonde.

 

– C’est trahison, seigneur comte ! dit-il. Vous me promettez que je ne signerai plus, et au même instant vous me présentez ces actes ! allez-vous en !

 

Castelmelhor remit ses parchemins en poche.

 

– Comme il plaira à Votre Majesté, dit-il ; j’avais pensé qu’une chasse royale la divertirait

 

– Une chasse royale ! s’écria Alfonse dont les yeux rayonnèrent de joie.

 

– Mais, continua Castelmelhor, les chevaliers du Firmament n’obéissent qu’au roi.

 

– Dis-tu vrai ? s’écria Alfonse ; ces ordres sont-ils pour une chasse royale ?

 

– Si votre Majesté veut en prendre connaissance

 

Le roi fit un mouvement de terreur.

 

– Non, dit-il, mais je veux bien signerDonne ! donne vite ! Oh ! bambin de comte, que je t’aime !

 

La main de Castelmelhor tremblait tellement qu’il ne pouvait ouvrir son portefeuille.

 

Alfonse le lui arracha des mains, saisit les deux parchemins et y posa les caractères informes qui lui servaient de signature.

 

Un long soupir souleva la poitrine de Castelmelhor.

 


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