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– Ramasse ces paperasses, dit le roi ; c’est une odieuse chose !
Castelmelhor ne se fit pas répéter l’ordre. Il serra les deux actes et reprit son feutre pour sortir.
Il était au supplice. Chacune des paroles du roi lui déchirait le cœur. La vue de ce malheureux prince qui donnait tête baissée dans le piège réveillait en lui je ne sais quelle pudeur.
De ces actes qu’Alfonse venait de signer sans les lire, selon sa coutume, (car il y avait des années qu’il n’avait lu un ordre avant de le signer,) l’un était l’ordre d’arrêter, partout où ils se trouveraient, la reine et l’infant, coupables de lèse-majesté.
L’autre était son abdication pure et simple.
Castelmelhor balbutia encore quelques mots de respect et sortit en toute hâte. Il regagna son palais dans une disposition tout autre que celle où nous l’avons vu naguère. Encore sous l’impression de son entrevue avec Alfonse, sa conduite lui devenait odieuse ; il avait honte et dégoût de lui-même. Mais à mesure que le souvenir du roi s’éloignait, son ambition reprenait le dessus. Il se voyait ramenant le Portugal au rang d’où l’avait fait déchoir la triste folie d’Alfonse. Il chassait les Anglais, contenait les Espagnols et rendait au trône son lustre antique.
– N’est-ce pas là, se demandait-il, de quoi expier ce crime glorieux qu’on appelle usurpation ?
Quel coupable manqua jamais d’excuse vis-à-vis de lui-même ?
Antoine Conti fut appelé. Castelmelhor et lui tinrent une longue conférence et réglèrent les opérations du lendemain. La chasse royale d’abord, puis l’arrestation de la reine et de l’infant ; puis celle du Moine ; puis, peut-être, au fond d’un cachot bien sombre, le meurtre de ce personnage redoutable et mystérieux.
La nuit était fort avancée lorsqu’ils se séparèrent.
Conti se rendit, nonobstant cette circonstance, à l’hôtel des Fanfarons du roi, et fit lever le beau cavalier de Padoue, qui sauta de son lit en murmurant :
– Eh ! très-cher camarade, dit-il en apercevant Conti, ne cesserez-vous donc point d’abuser de ma condescendante bienveillance ?
Conti, pour toute réponse, exhiba l’ordre de Castelmelhor qui faisait de lui le second personnage de l’État.
Ascanio se frotta les yeux et lut.
– Eh bien ! s’écria-t-il, très-honoré seigneur, ne vous avais-je pas dit que ma pauvre protection vous servirait à quelque chose ? Vous me voyez ravi de votre subite fortune. Je m’estime heureux d’être le premier à vous en féliciter.
Le Padouan avait dépouillé toute prétention familière. En débitant ce compliment avec la chaleur convenable, il s’inclinait de virgule en virgule. En guise de point final, il prit la main de Conti, qu’il porta, sans rire, à ses lèvres.
L’ancien favori, qui avait repris sa morgue d’autrefois, ne se montra point étonné de cet hommage. Il donna brièvement ses ordres à Macarone, touchant la chasse royale du lendemain, et lui laissa pressentir qu’une mission importante lui était réservée.
À cette même heure, le Moine veillait, lui aussi, dans sa cellule solitaire. Le sommeil le fuyait, mais son insomnie n’était point visitée par le remords. En divulguant le mariage secret de la reine, il avait mis pour ainsi dire, le feu aux poudres.
Il le savait ; il ne se repentait point. À mesure que la crise approchait, il sentait grandir son courage, et sa conscience lui disait qu’il avait accompli un devoir.
Tranquille, et plein de cette fermeté calme qui est la vaillance, il ceignait ses reins pour la lutte qu’il prévoyait devoir être acharnée. Si parfois un nuage venait à son front, c’est qu’il sentait quelle responsabilité il avait assumée sur sa tête.
Les premiers rayons du jour, le trouvèrent debout encore et méditant profondément.
Il releva le front et salua le jour naissant d’un fier regard.
– Sera-ce toi, murmura-t-il, qui éclaireras le salut du Portugal ?
Il s’agenouilla devant le crucifix de bois qui pendait à l’une des parois de la cellule, et adressa au ciel une courte et fervente prière.
Comme il se relevait, des pas retentirent dans le corridor, et presque aussitôt après on frappa à la porte de la cellule.
Les hommes de divers costumes et professions que nous avons vus déjà, entrèrent et saluèrent respectueusement. Il y en avait beaucoup plus qu’à l’ordinaire, et la classe du peuple était représentée par de nombreux députés.
– Votre Révérence ne nous a pas appelés, dirent ceux-ci en s’avançant, mais nous sommes malheureux, et le jour tant promis n’arrive point.
– Mes fils, répondit le Moine, le jour approche ; patience seulement jusqu’à demain.
– Demain ! répétèrent avec joie les gens du peuple.
Parmi eux, nos lecteurs auraient pu reconnaître quelques-uns de ces apprentis conspirateurs que nous lui avons présentés au commencement de cette histoire, réunis à l’auberge de Miguel Osorio, le tavernier du faubourg d’Alcantara. Mais ils étaient bien changés : la misère avait chauffé leur courage, et une sombre résolution brillait maintenant dans leurs regards.
– Demain, comme aujourd’hui, nous serons prêts, dirent-ils en se retirant.
D’autres entrèrent encore. Parmi eux, le Moine avisa la tête de Balthazar, qui dominait toutes celles de ses voisins, comme dans le panorama d’une ville la haute tour de la cathédrale domine les églises vassales. Balthazar portait sur ses épaules une pesante sacoche au ventre rebondi. Le Moine l’appela et fit signe aux gens du peuple de demeurer.
Balthazar et sa sacoche étaient envoyés par milord, qui n’ayant point vu le Moine la veille, lui faisait tenir de quoi fomenter le zèle de la multitude pour les intérêts britanniques.
Le Moine fit usage de ce subside sur-le-champ. Il distribua aux malheureux qui l’entouraient une large somme pour eux et pour leurs frères absents. Des bénédictions éclatèrent de toutes parts, en même temps que des promesses sincères. Elles devaient être tenues.
Les agents du Moine s’approchèrent alors ; l’un d’eux qui cachait sous un ample manteau le costume de porte-clefs du Limoëiro, fit un rapport qui excita vivement l’attention du Moine.
– Seigneur, dit-il, un homme que j’ai cru reconnaître pour l’ancien favori, Antoine Conti de Vintimille, est venu avant le jour à la prison, il a examiné avec soin tous les postes et mis là quelques-uns des chevaliers du Firmament.
– Comment les nomme-t-on ! demanda le Moine d’un air inquiet.
Le porte-clefs prononça quatre ou cinq noms.
– Le hasard nous sert ! s’écria le Moine. Ces hommes sont à nous. Néanmoins comme ils ne valent guère mieux que leurs confrères, charge de ma part dom Pio Mata Cerdo, le maître-geôlier, de les surveiller de près. Est-ce tout ?
– Non, seigneur. Antoine Conti a ordonné qu’on préparât pour ce soir la chambre royale.
C’était un large cachot situé au centre de Limoëiro, où, suivant la tradition, Jean II avait été retenu prisonnier par ses sujets révoltés. Cette chambre ne servait qu’aux criminels de sang royal.
– C’est bien, répondit le Moine sans manifester aucune surprise.
Après le porte-clefs vint ce valet à la livrée de Castelmelhor que nous avons vu déjà dans la cellule.
– Hier, dit-il, Son Excellence a conféré fort avant dans la nuit avec le seigneur Conti de Vintimille. Je n’ai rien pu surprendre de leur entretien, mais tandis qu’ils traversaient l’antichambre, ce mot : « le Moine, » a été prononcé.
– J’ai cru comprendre qu’on faisait dessein d’arrêter Votre Révérence.
– Ils n’oseraient, prononça lentement le Moine ; et d’ailleurs auront-ils le temps ?
– Prenez garde ! dit le valet en s’en allant.
Il ne restait plus dans la cellule que le Moine et Balthazar.
– Prenez garde ! répéta ce dernier. Le comte vous craint, seigneur, et vous savez ce dont il est capable.
– Au Limoëiro comme sur la grande place de Lisbonne ne suis-je pas le maître ? dit le Moine.
– Prenez garde ! murmura encore Balthazar d’une voix dont l’accent avait quelque chose de prophétique.
Il sortit, impatient qu’il était de voir et de s’informer par lui-même.
L’aspect de la ville était morne, mais tranquille. Cependant toutes les boutiques étaient closes comme la veille d’une grande fête ou d’une grande calamité. Çà et là, sur le pas des portes, des groupes de bourgeois se formaient et se disputaient aussitôt.
Quand par hasard quelque femme se montrait au détour d’une rue, on la voyait se glisser rapide le long des maisons, et regagner hâtivement son gîte, comme un oiseau cherche son nid à l’approche de la tempête.
Les grandes rues du centre de la ville étaient désertes. Nulle tête curieuse aux fenêtres, nul bruit de métiers, nul mouvement, nul signe de vie pour rompre cette mort du silence et de la solitude.
Il y avait dans tout cela une singulière tristesse. Le Moine y céda peu à peu.
– Prenez garde ! murmura-t-il, prononçant involontairement ce mot qui résonnait encore à son oreille ; si c’était un pressentiment !
Il atteignit le bout de la rue Neuve et déboucha sur la grande place, où Conti, sept ans auparavant, avait proclamé à son de trompette l’édit burlesque d’où une révolution avait failli sortir.
La place était presque aussi pleine de foule que ce jour-là, et les éclats de voix qui retentissaient de toutes parts formaient un singulier contraste avec le silence des rues voisines.
C’était la même foule qu’autrefois, mais ses vêtements s’étaient usés sur les saillies de ses os dépouillés de chair. On ne voyait là que haillons, visages hâves et regards irrités sous de profondes orbites creusées par la maigreur. Cette cohue déguenillée était une vivante menace.
À la vue du Moine, toutes les têtes se découvrirent ; un espoir illumina tous les regards. Un murmure général apporta ces paroles à son oreille :
Le Moine secoua la tête et passa.
– Révérend père, dit une voix près de lui, vous êtes bien véritablement le roi de cette multitude. J’admire votre habileté ; je m’incline devant elle… Vous étiez digne de naître Anglais, révérend père.
Le Moine se retourna et reconnut lord Richard Fanshowe, qui faisait, lui aussi, incognito, sa petite promenade d’observation.
– Sa très-gracieuse Majesté le roi Charles ne saura trop vous récompenser, reprit l’Anglais. C’est vous qui aurez été le vrai conquérant du Portugal. En vérité cette foule est amenée à un point merveilleux. Vous lui avez donné ce qu’il fallait pour ne point périr d’inanition, mais rien de plus, c’est parfait… Je veux mourir si je regrette les guinées de Sa Majesté. Vous les avez placées comme il faut et à bon intérêt. Révérend Père, ne pensez-vous point que nous arrivons au dénouement de la pièce ?
– Si fait, milord. Nous sommes au dernier acte.
– Pour ma part, dit gaiement l’Anglais, me voilà prêt à crier bravo !
– Vous en avez sujet, milord. Je ménage à Votre Grâce une surprise pour la péripétie finale.
– Une surprise ? dit Fanshowe en dardant sur le froc du Moine un regard soupçonneux.
Avant que ce dernier eût pu répondre, il se fit un mouvement dans la foule, qui s’ouvrit et laissa au milieu de la place un large passage.
Un cortège, composé du roi, de la cour et des chevaliers du Firmament en grand costume, débouchait par la rue Neuve.
Le roi marchait entre Castelmelhor et Conti.
– Place, drôles ! place à Sa Majesté ! criaient les Fanfarons du roi en repoussant la foule.
Bien des regards interrogèrent de loin le Moine, qui resta immobile.
Quand le roi passa près de lui, il s’inclina avec respect.
– Salut à Votre Révérence, dit gaiement le roi. C’est aujourd’hui fête à notre château d’Alcantara, nous vous y convions de bon cœur.
– J’accepte, sire, répondit le Moine.