Paul Féval
Les fanfarons du roi
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XXXII LA DERNIÈRE CHASSE DU ROI

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XXXII

LA DERNIÈRE CHASSE DU ROI

Le temps était froid et sombre. La cavalcade des chevaliers du Firmament poursuivait sa route vers Alcantara. Cette troupe magnifique semblait avoir voulu, ce jour-là se montrer dans toute sa splendeur : les Fanfarons, montés sur de beaux chevaux noirs, déroulaient sur la route leurs brillants escadrons, dont chaque cavalier semblait un prince. Derrière eux venaient les Fermes, en bataillons serrés. Tout le long du chemin, les musiciens des deux corps exécutaient de vives et joyeuses fanfares. En tête des Fanfarons du roi, le beau cavalier de Padoue se pavanait. C’était plaisir de voir l’étoile de sa toque scintiller au loin. Fantassins et gens de cheval suivaient la mesure allègre de la musique, mais malgré toute cette joie extérieure, il y avait sur les visages une tristesse ; Alfonse seul, tout entier au plaisir du moment, avait une gaieté sans arrière-pensée.

 

La journée se passa au palais d’Alcantara, comme toutes les journées où le roi donnait fête. Ce furent des pugilats anglais, des tours de magiciens et un combat de taureaux. Rien de remarquable n’eut lieu, si ce n’est l’absence du Moine, qui, ayant oublié sans doute sa promesse, ne se montra point au palais.

 

En revanche, un intrus se glissa, inaperçu, parmi les chevaliers du Firmament, dont il avait pris le costume. À table, ce nouveau venu demeura taciturne et froid, se bornant à avaler quelques morceaux dans un coin sombre où il s’était placé. Ses voisins se dirent que si ce n’était point le diable en personne, c’était le seigneur comte lui-même, qui avait revêtu ce déguisement pour surprendre les secrètes sympathies de la patrouille du roi.

 

Mais cette opinion ne trouva point d’écho attendu que, dans une salle voisine, le seigneur comte était assis à la table royale, où Alfonse lui reprochait de minute en minute l’aspect maussade de sa physionomie.

 

Alfonse s’en donnait à cœur joie. Il buvait rasade sur rasade pour se préparer convenablement à la chasse qui devait avoir lieu.

 

– Petit comte, dit-il vers le milieu du repas, ton verre est toujours plein. Nous t’ordonnons de vider cette coupe à notre royale santé.

 

Castelmelhor voulut obéir, et porta le verre à ses lèvres, mais il ne put boire. Son front était d’une pâleur livide, il semblait prêt à défaillir.

 

– Eh bien ! s’écria le roi en fronçant le sourcil.

 

– Eh bien ! répéta à l’oreille de Castelmelhor la voix mordante de Conti.

 

Le comte fit sur lui-même un violent effort et vida la coupe d’un trait.

 

– Je bois à votre santé royale, sire, balbutia-t-il.

 

Le roi promena son regard autour de la table et remarqua seulement alors le trouble et la consternation qui se peignaient sur tous les visages.

 

– Maï de Deos ! s’écria-t-il, sommes-nous à un enterrement ?… Riez ! Je veux que chacun rie, et tout de suite, ou nous croirons qu’un complot se trame contre notre personne !

 

Un rire lugubre et forcé fit le tour de la table.

 

La plupart des courtisans qui entouraient la table, créatures de Castelmelhor, étaient instruits du complot. Les autres s’en doutaient. Néanmoins le vin avait enfin amené une gaieté factice, et lorsqu’on se leva de table, l’état des convives promettait une chasse des plus réjouissantes.

 

On se remit en marche au son des fanfares. Six chevaliers du Firmament, porteurs de torches enflammées, précédaient le roi. Au dernier rang s’était placé l’inconnu, qui avait partagé le repas de la patrouille royale. Il était monté sur un fort beau cheval qu’il conduisait en cavalier accompli.

 

La distance entre le palais et la ville fut rapidement parcourue, et bientôt la chasse se répandit par les rues excitée par les sons du cor et les cris assourdissants des chasseurs. L’office de veneur était tenu par le seigneur Ascanio Macarone dellAcquamonda, qui s’en acquittait à merveille, mais son habileté n’était point récompensée. On ne relevait aucune piste et nul gibier n’avait été lancé encore.

 

Tout à coup, au moment où la chasse passait devant l’hôtel de lord Richard Fanshowe, les plus avancés parmi les Fanfarons du roi se prirent à crier : Taïaut ! taïaut ! En même temps, chacun put voir, à la lueur des torches, une forme blanche qui s’enfuyait à toutes jambes.

 

– Hardi ! s’écria le roi en s’élevant sur ses étriers, pour mieux voir ; hardi, mes bellots !

 

Le beau cavalier de Padoue s’éleva aussi sur ses étriers ; mais il retomba aussitôt en poussant un gémissement.

 

Cependant la chasse s’élança rapide, fougueuse, et bientôt le gibier, qui était une pauvre femme demi-morte de frayeur, fut forcé, c’est-à-dire se laissa choir sur la borne d’un carrefour.

 

Les cors sonnèrent aussitôt l’hallali, et les principaux chasseurs descendirent de cheval. Mais alors se passa une scène à laquelle on ne s’attendait point.

 

Ascanio Macarone se précipita aux genoux du roi avec tous les signes du plus violent désespoir.

 

– Sire ! s’écria-t-il, ayez pitié de moi ! ayez pitié de cette femme aussi vertueuse que belle !

 

– Approchez les torches, dit Alfonse en éclatant de rire, je veux voir le visage de ce drôle pendant qu’il va nous jouer la comédie.

 

– Je ne plaisante pas, sire ! Par les noms réunis de tous mes glorieux ascendants, je parle sérieusement. Écoutez-moi ! qu’on ne touche point à cette femme ! cette femme est sacrée !

 

– Voilà bien le maraud le plus réjouissant que je connaisse ! interrompit le roi, qui contemplait Ascanio avec admiration.

 

Le beau cavalier de Padoue, désespérant de se faire comprendre, s’élança comme un trait et arracha la pauvre femme aux mains des chevaliers du Firmament qui l’entraînaient vers le roi.

 

– Oh !… oh !… oh !… râlait le roi, suffoqué par les convulsions d’un rire homérique. Quel gibier ! quel gibier !

 

Les torches qu’on apporta en ce moment éclairèrent le long et blafard visage de miss Arabella Fanshowe, que soutenait le malheureux cavalier de Padoue. À la vue de ce groupe, le roi abandonna les rênes de son cheval pour se tenir les flancs.

 

– Bravo ! bravo ! disait-il en essuyant ses yeux pleins de larmes ; il a fait fabriquer cette maigre duègne tout exprès pour nous divertir !

 

– Ah ! sire, s’écria Macarone d’une voix pathétique, ne me ravissez pas mon trésor !

 

Alfonse, croyant toujours que le Padouan jouait une comédie concertée à l’avance, prit sa bourse dans la poche de son pourpoint et la lui jeta sans compter. Ascanio la saisit à la volée.

 

– Ce n’est point de l’or qu’il me faut, dit-il en ramassant la bourse avec soin ; que m’importe votre or !… Ah ! divine Arabella, quelle va être ta destinée !

 

En ce moment, l’unique héritière de milord ouvrit un œil mourant et jeta autour d’elle des regards effrayés.

 

– Où suis-je ? soupira-t-elle.

 

– Sur mon cœur, répondit Ascanio d’une voix pleine de sensibilité ; sur le cœur de ton époux.

 

– C’est cela ! s’écria le roi ; l’idée est bonne ! Les deux font la paire ! Il faut les marier ! nous allons faire la noce sur-le-champ.

 

À cette proposition bouffonne, l’antique esprit des chevaliers du Firmament se réveilla comme par magie. Une immense acclamation répondit aux paroles du roi.

 

Les deux futurs époux furent placés entre les six porteurs de torches, et la chasse, devenue procession, s’achemina vers la chapelle voisine.

 

Il n’y eut point d’impiété commise en la chapelle, sinon le mariage lui-même, célébré dans des conditions pareilles, sur l’ordre exprès d’un roi, privé de raison.

 

Cependant une autre scène d’un genre diamétralement opposé avait lieu en dehors de la chapelle.

 

Tous les chevaliers du Firmament avaient suivi le roi ; il ne restait dans la rue que trois hommes, dont l’un était l’intrus qui s’était glissé dans la journée parmi les gens de la patrouille. Il se tenait à l’écart et semblait attendre la sortie de la foule pour se joindre de nouveau au cortège.

 

Les deux autres, qui se croyaient seuls, s’entretenaient à voix basse.

 

– Votre Excellence, disait l’un d’eux d’un ton de reproche, faiblit au moment d’agir. Relevez-vous, seigneur comte, et songez au but que vous êtes sur le point de toucher.

 

– Ce pauvre prince m’aimait ! répondit Castelmelhor d’une voix qui accusait un accablement profond ; il avait foi en moi, Conti ! Ma trahison m’apparaît ignominieuse et infâme. Si encore c’était un maître ordinaire, un maître capable de se défendre… un homme enfin !

 

– Votre Excellence n’aurait plus pour excuse l’intérêt du Portugal.

 

– L’intérêt du Portugal ! reprit Castelmelhor ; puis-je me mentir à moi-même ? Je n’y ai point songé, Conti, car Alfonse a un frère

 

– Allons, seigneur, s’écria brusquement Conti, le sort en est jeté ! Ces mélancoliques réflexions sont tardives. Vos ordres sont donnés… le navire attend dans le port.

 

– Démon ! murmura le faux chevalier du Firmament qui écoutait ; Castelmelhor allait se repentir peut-être !…

 

Le favori se redressa tout à coup et secoua brusquement la tête comme pour chasser d’importunes pensées.

 

– Que notre sort à tous s’accomplisse donc ! dit-il.

 

Le nouveau couple sortit à ce moment de la chapelle, suivi par les acclamations de l’assemblée.

 

– En chasse ! dit Alfonse.

 

La course folle recommença, mais elle prit subitement un tout autre aspect. Sur un signe de Conti, les torches furent éteintes. En même temps, les fanfares cessèrent de retentir. Il se fit un silence soudain et complet.

 

– Que signifie cela ? demanda le roi.

 

Nul ne lui répondit. Conti piqua de son poignard la croupe du cheval d’Alfonse, et le malheureux prince, saisi d’une enfantine frayeur, se sentit emporté avec rapidité le long des rues étroites et noires de la basse ville.

 

À mesure que le temps passait, le bruit des chevaux qui suivaient ses traces diminuait rapidement. Bientôt, il n’y eut plus derrière lui qu’une douzaine d’hommes supérieurement montés. Conti, qui le suivait de près, poussait incessamment son cheval.

 

– Où me mène-t-on ? disait de temps en temps la voix tremblante d’Alfonse.

 

Toujours le même silence. Les chevaux semblaient dévorer l’espace, et bientôt la taciturne cavalcade atteignit les rives du Tage.

 

À cet endroit, le faux chevalier du Firmament, qui, lui aussi, avait suivi cette course, poussa son cheval et le porta aux côtés de celui d’Alfonse. L’obscurité empêcha de remarquer ce mouvement.

 

On s’arrêta sur le bord du fleuve, et Conti sonna par trois fois du cor. À ce signal, un éclair sillonna le Tage en sautillant sur les crêtes des petites vagues, et une lanterne apparut, suspendue à la vergue d’un navire à l’ancre dans le port. Quelques minutes après, une barque, montée de quatre rameurs, toucha le rivage.

 

– Que se passe-t-il donc ? demanda encore le roi. J’ai envie de rentrer au palais, et… j’ai peur !

 

Il prononça ce dernier mot en frissonnant, car deux bras vigoureux venaient de l’enlever de la selle. On le déposa à terre et il se sentit entraîné sur la pente de la berge. Puis il fut enlevé de nouveau et placé dans la barque, qui gagna le large aussitôt.

 

C’était le faux chevalier du Firmament qui avait fait tout cela. Il s’assit près d’Alfonse au fond de la barque et prit sa main qu’il baisa. Le roi, succombant à sa frayeur, avait perdu connaissance.

 

– Seigneur, dit le faux chevalier au capitaine du navire en lui remettant Alfonse, je vous confie le soin de Sa Majesté. Qu’il soit traité en roi. Vous répondez de sa vie sur votre tête au comte de Castelmelhor.

 

Ce dernier était resté sur le rivage, attendant impatiemment le retour de la barque. Lorsqu’elle revint, il s’élança vers le chevalier du Firmament, et lui saisit le bras.

 

– Est-ce fait ? demanda-t-il vivement.

 

– C’est fait, répondit l’autre en dégageant son bras.

 

Puis, se retirant à quelques pas, il ajouta d’une voix haute et menaçante :

 

– Il y a sept ans, je t’avais promis de revenir, Louis de Souza ; me voici. Alfonse est mort, car pour un roi, descendre du trône c’est mourir. Mais, tu l’as dit tout à l’heure : Alfonse a un frère… Donc, longue vie au sang de Bragance, et Dieu garde le roi dom Pedro !

 

Castelmelhor resta pétrifié. Il avait reconnu la voix de Vasconcellos. Au bout de quelques secondes, retrouvant sa présence d’esprit, il voulut se précipiter et le saisir, mais Vasconcellos avait disparu.

 


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