Paul Féval
Les fanfarons du roi
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XXXIII NUMÉRO TREIZE

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XXXIII

NUMÉRO TREIZE

Le Moine, comme nous avons pu le voir déjà plusieurs fois, était fort instruit de ce qui se passait dans la ville. À peine Alfonse était-il sur le navire, que le Moine le savait. Cette dernière circonstance ne surprendra que médiocrement ceux de nos lecteurs qui ont su percer le voile mystérieux dont s’enveloppait ce personnage.

 

Pendant que Castelmelhor, soucieux et brisé par les émotions de la journée, regagnait son palais, le Moine envoyait ses émissaires dans tous les quartiers de la ville, et convoquait le peuple pour le point du jour, sur la place du palais de Xabregas.

 

Bien avant cette heure, au milieu de la nuit, deux troupes nombreuses et bien armées sortirent de l’hôtel des chevaliers du Firmament. L’une était commandée par Antoine Conti, l’autre par le bel Ascanio, lequel avait une nuit de noces agitée.

 

Conti, avec sa troupe, se dirigea vers le palais de Xabregas. Le Padouan prit une autre route. Nous reviendrons à lui tout à l’heure.

 

Tout dormait au palais de Xabregas. Aucune lumière ne brillait aux fenêtres de la façade. De l’autre côté de la place, le couvent de la Mère-de-Dieu, lourde et noire masse de granit, se confondait avec l’ombre de la nuit. Conti et ses chevaliers du Firmament arrivèrent au seuil du palais sans que rien indiquât qu’on les eût aperçus.

 

– Cette fois, s’écria l’ancien favori, la Française, comme dit ce vieil hypocrite de Fanshowe, ne m’échappera pas ! Frappez, et ne craignez pas de briser le marteau !

 

La grande porte retentit aussitôt sous un déluge de coups.

 

– Ouvrez de par le roi ! cria Conti.

 

Les valets, éveillés en sursaut, coururent prendre les ordres de l’infant.

 

– Barricadez les portes ! dit la reine, peut-être il nous arrivera du secours.

 

Elle songeait à Vasconcellos en parlant ainsi. Le prince s’arma. Avant de quitter la reine, il dit :

 

– Madame, il ne m’appartient pas d’accuser sans preuves un homme en qui vous semblez avoir mis votre confiance, un homme qui m’a donné plus de bonheur que je n’en espérais en cette vie, mais…

 

– Prétendez-vous parler de Vasconcellos ? demanda la reine, dont le front se couvrit de rougeur.

 

– Je prétends parler de Vasconcellos, madame.

 

– Et vous doutez de lui ?

 

– En marchant à l’autel, je disais : Tant de bonheur donné par un ennemi doit recouvrir un piège.

 

– Vasconcellos est-il donc votre ennemi ?

 

– Vasconcellos est le frère de Castelmelhor, murmura dom Pierre d’un air sombre.

 

– Ah ! seigneur ! seigneur ! s’écria la reine avec indignation, vous êtes, vous, le frère de dom Alfonse.

 

Dom Pierre pâlit et sortit aussitôt.

 

– Enfant soupçonneux dit Isabelle en le suivant d’un regard irrité ; tout ce qu’il y avait de noble et de royal dans ce sang de Bragance est-il donc au fond du tombeau de Jean IV !

 

L’infant avait descendu les escaliers du palais. Les chevaliers du Firmament, à l’instant où il entrait dans le vestibule, attaquaient la porte avec des leviers. Il ouvrit le guichet et reconnut que le nombre des assaillants rendait toute résistance inutile.

 

– Qui ose ainsi violer le drapeau du roi de France ? demanda-t-il à travers le guichet.

 

– Nul drapeau ne peut couvrir les criminels de lèse-majesté, répondit-on du dehors. Au nom du roi, moi, Antoine de Vintimille, je vous somme d’avoir à ouvrir les portes sur-le-champ !

 

– Ouvrez les portes, dit l’infant à ses serviteurs.

 

Conti entra aussitôt, escorté de toute sa troupe. L’infant tira son épée et se mit dans une attitude de défense.

 

– Où est l’ordre du roi ? dit-il.

 

Conti lui présenta un parchemin déplié, que le prince parcourut d’un rapide regard. Après l’avoir lu, il jeta son épée, dont s’empara un des chevaliers du Firmament.

 

– Des traîtres ont trompé Sa Majesté mon frère, dit l’infant, mais il ne me convient pas de discuter sa volonté. Je vous suis, seigneur ; madame Isabelle vous suivra de même. Souffrez que j’aille la prévenir.

 

On fit monter la reine et l’infant dans le propre carrosse de ce dernier. Ce fut ainsi qu’on les conduisit au Limoëiro, où ils furent enfermés dans le cachot appelé la Chambre royale.

 

Pendant que cela se passait, le beau cavalier de Padoue faisait, lui aussi, une capture. Exécutant à la lettre les ordres qu’il avait reçus, il fit enfoncer la porte du couvent majeur des bénédictins, et força le premier frère qui se présenta à lui indiquer la cellule du Moine.

 

Le Moine dormait. Ascanio employa pour ouvrir sa porte le moyen déjà indiqué ci-dessus : une douzaine de coups de hache. Cette manière, toute expéditive qu’elle était, donna le temps au Moine de sauter en bas de son lit et de faire un peu de toilette. Il mit son froc. Il eut même le loisir de se munir d’un poignard et d’une bourse fort bien garnie.

 

– Révérend Père, dit Ascanio en entrant, vous me voyez mortifié de venir vous déranger à pareille heure. Veuillez, je vous prie, accepter mes excuses.

 

– Qu’y a-t-il ? demanda froidement le Moine.

 

– Il y a du nouveau, répondit Macarone en pirouettant sur lui-même, ce qui démasqua une dizaine de chevaliers du Firmament rangés dans le corridor. Lisez ceci.

 

Ce disant, il approcha un papier de la figure du Moine.

 

– Révérend père, continua-t-il, cet énorme capuchon vous empêche de voir, et il faut que vous preniez connaissance de mon ordre.

 

D’un geste brusque il rejeta en arrière le capuchon du Moine.

 

– Misérable ! s’écria celui-ci dont les yeux étincelèrent.

 

Macarone demeura stupéfait.

 

– Corbac ! murmura-t-il, je connais et ne connais pas cette figure-là ! Si je ne venais pas de quitter son Excellenceoui, ce sont bien ses yeux ! mais voici une barbe comme il n’en peut croître qu’au menton d’un capucin… Votre Révérence, après tout, ne serait-elle qu’un moine ?

 

Il leva le flambeau qu’il tenait à la main, donna un dernier regard sur le visage de son prisonnier et ajouta :

 

– La barbe est blanche et les cheveux noirs

 

– Finissons ! dit le Moine avec impatience.

 

– Je suis le dévoué valet de Votre Révérence, et n’ai garde de mépriser ses ordres ! En route, mes fils !

 

Le Moine s’enveloppa dans sa robe et suivit les chevaliers du Firmament sans ajouter une parole. Macarone marchait à la tête de ses hommes, et songeait.

 

– La barbe est blanche ! grommelait-il. Je me passerai la fantaisie de tirer cela au clair.

 

Quant au Moine, il allait d’un pas ferme et n’avait point cette démarche inquiète du prisonnier qui épie l’occasion de s’évader. Il savait qu’on le conduisait au Limoeïro, et comptait sur les nombreuses intelligences qu’il avait dans cette prison.

 

Par malheur, les instructions du Padouan prévoyaient ce cas, et il les accomplit à la lettre.

 

Au moment de frapper à la porte de la prison, il fit arrêter sa troupe et jeta le manteau d’un des chevaliers du Firmament sur les épaules du Moine. Celui-ci voulut se débattre, mais vingt bras robustes le continrent et l’enveloppèrent dans le manteau, comme on emmaillotte un enfant. Cela fait, quatre hommes le chargèrent sur leurs épaules.

 

– Si le révérend père pousse un cri ou prononce une parole entre la porte extérieure de la prison et celle de son cachot, dit Macarone d’un ton de bonne humeur, vous passerez tous vos épées au travers de ce paquet : il ne dira plus rien.

 

Alors seulement le Moine sentit l’angoisse s’emparer de son cœur ; et ce fut une angoisse poignante ! Il se vit perdu sans ressources. Il devina que le cachot où on le conduisait serait, sous peu d’heures, son tombeau. Sa vaillante nature fléchit un instant sous ce coup de massue, mais bientôt elle se releva. Son courage se roidit ; son intelligence travailla.

 

Lorsque les chevaliers du Firmament le déposèrent au fond d’un cachot obscur et humide dont il ne savait ni la route ni la position, son indomptable sang-froid était déjà revenu.

 

Il se débarrassa du manteau et s’assit sur l’escabelle destinée aux captifs. Macarone ordonna à ses hommes de se retirer dans le corridor, et resta seul avec le Moine. Il avait à la main une torche.

 

– Maintenant, dit-il, je vais souhaiter la bonne nuit à Votre Révérence ; mais auparavant, qu’il me soit permis de toucher cette barbe vénérable qui sera bientôt celle d’un saint dans le ciel.

 

Il porta la main à la barbe du Moine ; celui-ci le repoussa avec une telle force que Macarone traversa en chancelant toute la longueur du cachot, heurta la porte entrouverte et ne s’arrêta qu’au mur opposé de la galerie. Le Moine s’élança sur ses pas, comme s’il eût voulu le frapper ; mais il n’alla pas plus loin que le seuil et se contenta de jeter un regard sur la face extérieure de la porte de son cachot.

 

– Numéro treize ! murmura-t-il.

 

Il rentra tranquillement, et, avec la pointe de son poignard, il grava ces deux mots, numéro treize, sur le large chaton d’une bague qu’il portait au doigt.

 

– Je veux être décapité, s’écria Macarone, puisqu’on ne peut pendre un gentilhomme tel que moi, s’il me reprend fantaisie de vous caresser jamais, seigneur Moine ! au lieu de me venger, je veux annoncer à Votre Révérence une nouvelle qui l’intéresse ; dans une heure, avant, peut-être, vous serez débarrassé des soucis de cette vie.

 

Le Moine ne répondit pas.

 

– Ainsi donc, continua le Padouan, commencez vos dernières patenôtres, il n’est que temps, et si vous rencontrez là-haut quelqu’un de mes glorieux ascendants, offrez-leur, je vous prie, mes civilités et respects.

 

Il sortit et fit jouer la clef dans la lourde serrure.

 

– Restez ! lui cria le Moine.

 

– Pas possible, mon Révérend, je suis pressé.

 

– Restez, vous dis-je ! répéta le Moine en faisant sonner dans sa main la lourde bourse dont il s’était muni.

 

Le chant de l’or fit sur Ascanio son effet ordinaire. Son œil brilla ; son sourire s’épanouit, et poussé par un invincible attrait, il passa de nouveau le seuil de la prison.

 

– Dépêchons, dit-il pourtant : je suis un jeune marié, on m’attend… que voulez-vous ?

 

– Je veux vous faire mon héritier, répondit le Moine.

 

– Cela prouve en faveur du discernement de Votre Révérence.

 

– Vous êtes un brave soldat, Macarone

 

Celui-ci salua.

 

– Vous avez un cœur loyal et sensible

 

Macarone salua encore.

 

– Et je suis sûr que vous exécuterez à la lettre la volonté dernière d’un homme qui va mourir.

 

Macarone prit à ces derniers mots une pose théâtralement solennelle.

 

– La dernière volonté d’un mourant, dit-il, est chose sacrée ; dussé-je y perdre un membre, je l’exécuterai !

 

– Vous n’y perdrez rien et vous y gagnerez une centaine de guinées à l’effigie du roi Charles, qui se trouvent dans cette bourse. Écoutez-moi. J’ai dans Lisbonne un ami… un parent que je n’ai pas vu depuis longtemps, mais à qui je voudrais laisser un souvenir.

 

– Vous le nommez ?

 

– Balthazar.

 

– Décidément ce Moine est de basse origine, pensa Macarone. Je connais ce Balthazar, ajouta-t-il tout haut ; il a été mon valet de chambre.

 

– Un grand garçon ?…

 

– Énorme ! Faudra-t-il lui donner deux guinées de votre part ?

 

– Moins que cela et davantage. Il faudra lui donner cette bague, qui ne vaut guère plus d’une pistole.

 

Le Padouan prit la bague et la pesa.

 

– C’est vrai, dit-il, elle ne la vaut même pas. Je lui remettrai cela quand je le verrai.

 

– Non pas, seigneur Macarone, répliqua vivement le Moine. Cette bague ne doit point rester si longtemps aux mains d’un étranger. Il faut la lui porter tout de suite.

 

– Cette bagne est donc bien importante ? demanda Macarone d’un air soupçonneux.

 

– Je mourrai content si je la sais entre ses mains.

 

– Cela suffit, seigneur moine ? déclama le Padouan en levant les yeux au ciel. La volonté d’un mourant est chose sacrée.

 

Il tendit la main et reçut la bourse en disant :

 

– Au revoir, ou plutôtadieu !

 


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