Paul Féval
Les fanfarons du roi
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XXXIV LE LIMOEÏRO

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XXXIV

LE LIMOEÏRO

Castelmelhor ne dormit point cette nuit-là. Pendant que ses agents opéraient les deux captures que nous avons racontées au précédent chapitre, il en attendait le résultat avec inquiétude.

 

Plus d’une fois, pendant ces longues heures le souvenir d’Alfonse vint le troubler ; plus d’une fois, il vit la loyale et hautaine figure de Jean de Souza, son père. Mais il n’en était plus au tempspareille vision l’arrêtait. Le plus fort était fait. Il avait vaincu le dégoût que lui causait cette lutte infâme contre un malheureux sans défense, qui était son bienfaiteur et son roi.

 

Le retour des chevaliers du Firmament lui apprit la réussite des deux expéditions. La reine, l’infant et le Moine étaient en son pouvoir.

 

Restait Vasconcellos, mais que pouvait Vasconcellos ?

 

Sûr désormais que le succès ne pouvait lui échapper, Castelmelhor fit convoquer la cour des Vingt-Quatre et les dignitaires, dont le concours remplaçait, en cas d’urgence, les états généraux réunis. Le palais de Xabregas était libre. Il indiqua pour point de réunion la salle ordinaire des délibérations.

 

– Seigneur, lui dit Conti au moment où il allait partir, le Moine est prisonnier, mais on a vu des captifs s’échapper et reparaître plus terribles que jamais.

 

– Cela est vrai, répondit Castelmelhor.

 

– Au contraire, reprit Conti, les morts ne quittent point leur tombeau.

 

– Fais ce que tu voudras, reprit Castelmelhor en montant dans son carrosse.

 

Il se rendait au Limoeïro.

 

La Chambre royale, où se trouvaient en ce moment l’infant et la reine, était située au centre de la prison. Elle avait la forme d’un pentagone et occupait les cinq sixièmes du premier étage d’une petite tour intérieure du beffroi. Le sixième restant, séparé de la chambre par un mur, formait un cachot infect, presque entièrement privé d’air et de lumière. C’était le numéro treize, qui servait de prison au Moine.

 

Celui-ci, après le départ de Macarone, se laissa tomber sur son escabelle, où il resta longtemps immobile.

 

Il avait bâti à la hâte tout à l’heure, un plan de salut ; il l’avait mis à exécution ; ce plan, pour la part qui dépendait de lui, avait réussi ; mais ce plan, maintenant qu’il l’examinait mieux, lui semblait puéril et insensé.

 

Comment compter sur la promesse de ce misérable bouffon, Ascanio Macarone ? En supposant même qu’il dût accomplir sa mission, que produirait-elle ? Balthazar était brave ; le Moine connaissait son dévouement, mais la subtilité n’était point son fort : comment espérer qu’il devinerait de prime saut une pareille énigme ? Il connaissait la bague ; il savait qu’elle appartenait au Moine, mais numéro treize, ne veut rien dire en aucune langue, et l’honnête Balthazar n’était point l’homme qu’il fallait pour découvrir la mystérieuse signification de ces deux mots.

 

Le Moine se disait tout cela, mais il espérait toujours, parce que Dieu a permis que cette suprême consolation n’abandonne point l’homme avant son dernier soupir.

 

C’était un incessant combat, plein de fatigues et d’épuisement, un combat où la victoire était une chimère, et la défaite un cruel martyre.

 

Car cette mort que le Moine attendait n’était point une mort ordinaire. Avec lui devait périr son œuvre inachevée. Avec lui tombait la Légitimité, ce noble soutien des États. Il avait laissé abattre et n’avait point eu le temps de reconstruire. Il avait souffert qu’Alfonse fût exilé, et Pierre captif, allait tomber faute d’un appui : son imprudente confiance venait en aide à la perfidie de l’usurpateur : le sang de Bragance allait déchoir du trône par sa faute.

 

Et comme il savait que toute usurpation est grosse de guerres civiles ; comme il savait que son pays, entouré d’États plus forts, convoité d’un côté par l’Angleterre, de l’autre par l’Espagne, avait besoin du courage de tous ses enfants pour rester libre, il se disait, non sans raison, que son agonie à lui était l’agonie du Portugal.

 

Alors, une amère douleur prenait son âme pour la torturer. Il parcourait son étroit cachot comme une bête fauve tourne dans sa cage. Il tâtait les murs, secouait la porte, et criait, appelant par leur nom les geôliers et les porte-clefs. Ces hommes il les connaissait, ils étaient à lui ; mais ni porte-clefs ni geôliers n’entendaient sa voix. Son cachot était loin de tout passage.

 

Les seules personnes qui prêtassent l’oreille à ses cris étaient les hôtes de la Chambre royale, la reine et l’infant, qui se disaient : Ici près, dans le cachot voisin, il y a un fou furieux !

 

Les premiers rayons du jour, vinrent augmenter son supplice. C’était l’heure à laquelle il avait convoqué le peuple. Le peuple l’attendait sur la place du couvent de Xabregas. Sans doute en ce moment mille voix l’appelaient et le demandaient

 

En un moment où la fatigue le rendait à l’immobilité et au silence, il entendit à son tour un bruit de voix dans la prison voisine. Il tourna la tête. Un rayon de jour, passant par la fissure d’une muraille, frappa son regard.

 

Il se traîna jusqu’à cette place, qui formait l’angle de son cachot le plus éloigné de la porte, et colla son œil à l’ouverture. Il ne put rien voir ; le trou était plein de poussière et de débris. Tandis qu’il le déblayait avec la pointe de son poignard, les voix se reprirent à parler.

 

– Lui seul savait notre union, disait le prince, lui seul a pu nous trahir.

 

– Quand l’univers entier serait là pour l’accuser, répondit la reine d’un ton ferme, je me lèverais, moi, pour donner un démenti à l’univers, et je dirais : Non, Vasconcellos n’est point un traître !

 

– Isabelle ! murmura le Moine : Celle-là est une reine !

 

Il allait se faire entendre par l’ouverture, et crier qu’on appelât un geôlier, quand la porte de la chambre royale s’ouvrit. Le Moine à travers le trou agrandi, vit entrer Castelmelhor. Il redoubla d’attention.

 

Le comte traversa la chambre royale lentement et la tête relevée. Mais cette hauteur apparente était un masque dont il couvrait sa honte et sa confusion secrètes.

 

À son approche, l’infant détourna le visage. Isabelle, au contraire, regarda le comte en face. Celui-ci, arrivé près d’elle, salua et dit :

 

– Madame, je n’ignore point que ma présence doit vous être odieuse ; mais pour nous deux, le temps des dédains réciproques est passé. Je suis trop haut, madame, pour que le mépris puisse m’atteindre ; je suis trop fort pour avoir besoin désormais de cacher le respect que m’inspire votre noble caractère.

 

Il s’inclina de nouveau d’un air grave.

 

– Altesse, continua-t-il en s’adressant au prince, vous êtes coupable de lèse-majesté. Votre vie n’est pas protégée, comme celle de madame la reine, par la crainte qu’inspire le roi Louis de France

 

– Je serai jugé par les états du royaume, répondit l’infant. Si je suis condamné, je marcherai au supplice sans murmure. Mais ce à quoi je ne puis me résigner, Castelmelhor, c’est à subir la présence d’un misérable tel que toi.

 

Le comte demeura impassible.

 

– Et si je venais vous offrir la liberté ? demanda-t-il.

 

– Dom Pierre la refuserait ! s’empressa de répondre la reine.

 

– Dom Pierre l’accepterait, reprit froidement Castelmelhor, car il est jeune ; un long avenir se déroule devant lui, et la mort est triste à vingt-deux ans, quand elle arrive, sans gloire, dans les ténèbres d’une prison.

 

Le Moine tressaillit à cette affreuse menace, qu’il savait devoir se réaliser. Quant au prince, il l’accueillit avec un sourire d’incrédulité.

 

– Qui oserait assassiner le frère du roi ? dit-il.

 

Castelmelhor fut quelques secondes avant de répondre. Puis, redressant tout à coup sa taille et se couvrant, il dit d’une voix forte et décidée :

 

– À mon tour, je demanderai qui ose prendre ici le titre de frère du roi ?… Il n’y a plus de roi, Pierre de Bragance.

 

L’infant et la reine relevèrent à la fois leurs regards étonnés.

 

– Ou plutôt, reprit Castelmelhor, le Portugal a changé de maître, et il n’y a plus que dom Simon de Vasconcellos et Souza qui ait le droit de se dire frère du roi.

 

– Vasconcellos ! répéta la reine.

 

– Je savais bien qu’ils étaient d’accord ! s’écria dom Pierre avec une sorte de joie. Je savais bien qu’ils se ressemblaient de cœur comme de visage : Tous deux traîtres, tous deux menteurs !

 

– Non ! non ! c’est impossible ! murmura Isabelle.

 

– Vasconcellos, reprit méchamment Castelmelhor n’a pu faire autrement que de servir son frère.

 

– Tu mens ! râla le Moine que cette scène torturait.

 

La reine courba la tête en silence.

 

En voyant ce mouvement, le Moine sembla perdre tout courage, et se laissa choir sur le sol.

 

– Mais laissonsdom Simon, qui est un digne frère, reprit encore Louis de Souza ; je ne suis point venu céans pour faire son éloge… vous savez maintenant, Pierre de Bragance, que vous n’êtes plus rien dans l’État. Votre dignité, reflet de la puissance fraternelle s’éteint avec cette puissance. C’est moi qui suis le roi.

 

L’infant, d’un geste convulsif, sembla chercher son épée absente.

 

– Votre épée vous servirait peu, continua Castelmelhor en souriant ; encore faut-il y renoncer, car le dernier acte d’Alfonse a été de vous l’enlever. Votre vie m’appartient. Vous êtes à moi ; suivant mon bon plaisir dans une heure vous serez un homme libre ou le cadavre d’un prisonnierNe donnerez-vous point, madame un bon conseil à votre époux !

 

La reine, à ce mot, sembla s’éveiller brusquement. Elle promena son regard stupéfié de Castelmelhor à l’infant.

 

– Je suis entré ici dans des intentions pacifiques, reprit le comte, et les insultes de dom Pierre n’ont point eu le pouvoir de changer ma détermination. Qu’il signe ce parchemin, et les portes de Limoëiro s’ouvriront devant lui.

 

Castelmelhor tendit à la reine un parchemin scellé du sceau de État.

 

– Un acte de renonciation au trône ! dit-elle après l’avoir parcouru.

 

Puis elle ajouta :

 

– Le conseil que je donne à mon époux, le voici : qu’il sache mourir !

 

Le Moine était toujours étendu sur le sol de son cachot. Dans sa chute, son capuchon s’était rejeté en arrière. L’étroit et pâle rayon qui pénétrait à travers la meurtrière tombait d’aplomb sur son visage où sa récente souffrance avait laissé des traces profondes.

 

Une clef tourna dans la serrure de son cachot, dont la porte s’ouvrit sans bruit. Un homme entra, qui jeta un regard rapide autour de lui. Son visage était couvert d’un masque. Il tenait à la main une épée nue.

 

Il ne vit rien d’abord ; mais quand son regard se fut habitué à l’obscurité, il aperçut le Moine, étendu et marcha vers lui. Il s’agenouilla, se pencha et le contempla une seconde en silence. Puis il prit à poignée la barbe blanche, qui avait si fort intrigué le cavalier de Padoue. La barbe se détacha, laissant à découvert un menton de jeune homme et une lèvre supérieure ornée de deux fines moustaches noires.

 

Le regard du nouveau venu étincela.

 

– Vasconcellos ! murmura-t-il, je l’avais deviné ! Ah ! c’est qu’on reconnaît, même après sept ans, la main qui vous frappa au visageSept ans ! sept ans d’exil dont il fut la cause !

 

Un sourd ricanement se fit entendre sous son masque et il ajouta :

 

– Je crois que je vais enfin me venger !

 

Tout à coup, le rire fit place à l’inquiétude.

 

– S’il était mort déjà ! dit-il.

 

Il jeta son épée et tâta la poitrine du Moine avant d’ajouter :

 

– Son cœur bat… il vit assez pour qu’on le tue !

 

L’homme masqué ramassa son épée ; mais avant de frapper, il découvrit le rayon de jour qui venait de la chambre royale, et, il appliqua son œil curieux à l’ouverture. Il vit Castelmelhor, l’infant et la reine.

 

– Oh ! oh ! dit-il, mon puissant patron joue là son rôle comme il faut, ce me semble ! Il ne se doute guère de ce qui se passe à trois pas de lui… S’il s’en doutait, se dérangerait-il ?

 

Il se retourna et mit la pointe de son épée sur le cœur du Moine. Le froid de l’arme fit ouvrir les yeux à ce dernier, qui les referma, se croyant le jouet d’une hideuse vision.

 

L’homme masqué se reprit à rire.

 

– Il croit rêver, grommela-t-il, ce sera son dernier cauchemar.

 

Ce disant, il réunit à loisir ses deux mains sur le pommeau de l’arme pour l’enfoncer mieux.

 

Il était si absorbé par cette occupation, qu’il ne prit point garde à un léger bruit qui se fit derrière lui. La porte du cachot était restée entre-bâillée. La franche et large figure de Balthazar parut sur le seuil.

 

– Numéro treize ! murmura-t-il. C’est ici !

 

Et il dirigea, à l’intérieur, l’âme d’une lanterne sourde qu’il tenait à la main.


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