IntraText Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText | Recherche |
Link to concordances are always highlighted on mouse hover
Le château de Saint-Maugon était bien vieux déjà au dix-septième siècle ; il était presque aussi vieux que la noble race de Mauguer, dont les aînés juraient hommage au riche duc, debout et couverts, ni plus ni moins que la Marche et Porhoët. Maintenant, Porhoët, la Marche et Mauguer sont morts ; le trône ducal de Bretagne s’est écroulé depuis des siècles, mais Saint-Maugon dresse encore ses cinq tours grises, tout en haut de la montagne d’Ernec-le-Vicomte, à trois lieues de la bonne ville de Rennes. Son donjon, dix fois centenaire, domine toujours la plaine, comme au temps où la plaine, vassale, obéissait à Mauguer depuis Châtillon jusqu’à Saint-Hellier. La mousse, cette rouille du granit, a rongé ses murailles ; le lierre a monté de la base au faîte, pour redescendre ensuite des créneaux jusqu’au sol, multipliant d’année en année ses grêles festons, jetant une bouture dans chaque fente, couvrant chaque crevasse d’un sombre bouquet de verdure, si bien que la pierre disparaît sous son luisant et noir feuillage, comme se cachent parfois la décrépitude et la vieillesse sous les plis opulents d’un manteau de velours. Ainsi drapé, Saint-Maugon fait une vénérable ruine. Le jour, on l’aperçoit de bien loin ; son aspect met au cœur du passant une vague mélancolie ; il est comme ces vieux hommes qui restent dans la vie, tristes et seuls, après avoir vu mourir leurs petits-fils : ces hommes ne peuvent point accoutumer leurs yeux de cent ans à contempler des choses nouvelles ; ils ont vu mieux que le présent ; ils regrettent ; ils ne se sont point assez hâtés de mourir. – De même l’antique manoir, débris d’un passé trop lointain, fait tache au milieu des bourgeoises villas qui s’asseyent aux croupes des collines environnantes. Il ne les connaît pas ; elles ne sont point de sa famille.
La nuit, quand la voie lactée étend au-dessus des toits aigus sa diaphane et blanche banderole, Saint-Maugon semble grandir et redresser sa gothique façade. Aux villas le soleil, à lui les ténèbres : la nuit, il est suzerain encore, – il règne. Le voyageur s’arrête au pied de la montagne ; il regarde cette masse opaque, dont les hautains profils découpent le pâle azur du firmament ; il regarde et s’incline. Des hommes dorment dans les villas ; au château, des souvenirs veillent. Dix siècles sont derrière ses murailles : elles ont vu l’âge d’or, les jours de sincérité, de vaillance, de chevalerie, et l’âge d’airain qui jeta l’armure pour revêtir la soie, et l’âge de fer qui trancha la tête des rois, et cet autre âge enfin qui trafique, corrompt, trahit et se parjure, – l’âge de plomb où nous sommes !
Deux avenues conduisent de la plaine au château de Saint-Maugon. L’une, dont la pente est peu sensible, aboutit au pignon méridional ; l’autre, ménagée dans la direction de Rennes, suit en ligne droite la rampe abrupte et escarpée. Ces deux avenues ne sont plus marquées que par des talus. Le taillis de coupe réglée couvre uniformément leur large voie ; mais au dix-septième siècle, époque où les Mauguer de Saint-Maugon faisaient encore figure aux états de Bretagne, une quadruple rangée de grands chênes alignait ses robustes troncs le long des talus. Ces magnifiques allées, longues chacune d’une demi-lieue, gardaient au manoir son apparence seigneuriale.
Par une journée d’hiver de l’an 1683, deux cavaliers s’engagèrent presque en même temps sous les arbres dépouillés du parc. L’un prit l’avenue méridionale ; l’autre, celle qui venait de Rennes. Tous deux étaient jeunes, beaux, et portaient comme il faut le costume blanc, galonné d’argent, des officiers du régiment de la couronne. Celui qui arrivait de Rennes, montait un cheval frais qu’il maniait d’une merveilleuse façon. Il paraissait avoir vingt-deux ans ; son visage était grave et doux, son regard ferme, intelligent, intrépide. De son feutre à plumes s’échappaient les boucles abondantes d’une chevelure noire qui tombait en gracieux anneaux sur ses épaulettes de capitaine.
L’autre cavalier était plus jeune encore. Il arrivait de loin, car sa monture, haletante, avait de la boue jusqu’au poitrail. Ses traits, qui présentaient avec ceux du capitaine une remarquable ressemblance étaient plus délicats et plus fins. Il y avait dans son regard moins de fermeté, mais plus de fougue, et sa chevelure blonde efféminait davantage l’ensemble de sa physionomie. Il n’avait que l’épaulette d’enseigne.
Il poussait vivement son cheval, qui n’en pouvait plus guère, et semblait fort pressé d’atteindre le château. Tout ce qu’il put faire fut d’arriver au portail en même temps que le capitaine, qui pourtant ne se hâtait point.
Dès que nos deux cavaliers s’aperçurent mutuellement, ils poussèrent un joyeux cri de reconnaissance, quittèrent la selle et se jetèrent dans les bras l’un de l’autre.
– Roger ! dit le capitaine en appuyant un baiser presque paternel sur le front de l’enseigne.
– Monsieur mon frère ! répondit celui-ci avec une tendresse mêlée de respect.
– Fi ! Roger, au régiment ou devant la foule, passe encore ; mais ici, appelle-moi Bertrand, rien que Bertrand ! Les autres sont aînés et cadets ; nous sommes frères, nous !
– Oh ! oui, frères, répéta Roger, qui avait une larme dans les yeux.
Les deux jeunes officiers se prirent par la main et franchirent le seuil de la cour. C’étaient MM. de Saint-Maugon, fils de Hervé Mauguer de Saint-Maugon, chevalier, baron de Keruau, mort brigadier des armées. Il y avait six mois qu’ils ne s’étaient vus. Roger, pendant ce temps, avait tenu garnison à Nantes ; Bertrand était resté à Rennes. Or Bertrand et Roger ne s’étaient jamais quittés jusqu’alors ; ils s’aimaient comme se peuvent aimer deux frères qui n’ont plus de famille, et sont désormais tout l’un pour l’autre. La tendresse de Bertrand était forte comme son cœur, inaltérable, patiente, dévouée ; l’amour de Roger se ressentait de l’enfantine frivolité de son caractère et de l’infériorité réelle de son rang. Roger était cadet : son frère avait sur lui l’autorité d’un père. À cause de cela, Roger était plus respectueux, mais plus exigeant ; il prenait tous les droits de la faiblesse. Comme il devait obéir, il prétendait qu’on lui cédât. Cette déduction peut ne point paraître logique, mais elle est vraie, et votre puissant empire, belles dames, suffit à le prouver surabondamment.
– Tu as grandi, Roger, disait Bertrand en traversant les grandes salles du rez-de-chaussée de Saint-Maugon. – Te voilà fort, maintenant ; tu es un homme.
Roger toucha l’impondérable duvet qui commençait à poindre sur sa lèvre supérieure.
– Je suis un soldat, frère, dit-il. Mais toi… tu as bruni, Bertrand. Comme tu sais bien porter ta moustache ! Sur ma foi, je parie qu’il n’y a pas un autre officier du régiment de la couronne qui soit de moitié aussi beau que toi.
Et Roger contemplait avec une admiration naïve le mâle visage du capitaine. Celui-ci souriait doucement et passait sa main dans les blonds cheveux de l’enseigne. C’était un tableau gracieux et touchant : rien n’est saint, rien n’est suave comme les joies de la famille.
Ils s’arrêtèrent dans une salle de moyenne grandeur, où Hervé Mauguer avait coutume de recevoir ses hôtes. Tous deux se découvrirent devant le portrait de leur père, tous deux dirent un Ave au fond du cœur pour le salut de la dame de Saint-Maugon, dont le doux regard semblait encore leur sourire sur la toile du cadre sculpté. Puis ils s’assirent, bien près l’un de l’autre, sous un trophée d’armes surmonté de l’écusson de Mauguer, qui est « d’or au massacre de sable, chevillé de dix cors. »
Leurs mains étaient enlacées, ils se parlaient du regard avant d’ouvrir la bouche, et leurs yeux disaient tout le bonheur qu’ils éprouvaient à se revoir.
– Six mois ! c’est bien long, frère, dit enfin Roger ; si M. de Gadagne, notre colonel, ne m’eût rappelé à Rennes, je crois que j’aurais quitté mon poste pour venir t’embrasser.
– Toujours étourdi comme autrefois, et toujours bon ! répliqua Bertrand. Et, dis-moi, qu’as-tu fait durant cette longue absence ?
– Bien des choses, frère. Il y a de nobles fêtes à Nantes, et les jeunes gentilshommes du Nantais tirent volontiers l’épée…
– Tu t’es battu ! interrompit vivement Bertrand.
– Plaisante question, frère ! J’ai bientôt dix-neuf ans.
– Et avec qui t’es-tu mesuré ?
– Je ne sais… Avec l’un, puis avec l’autre… Mais laissons là ces bagatelles.
Il y avait plein contraste entre l’inquiète sollicitude de Bertrand et l’indifférence de Roger.
– Laissons cela, en effet, dit l’aîné de Saint-Maugon. Je vois que, sur ce sujet, nous ne pourrions point nous entendre. Je n’aime pas, moi, ces combats de mode, où deux bons serviteurs du roi se vont tuer par plaisanterie, et comme on va danser une courante.
– C’est le devoir d’un gentilhomme.
– C’est la manie d’un fou, quand ce n’est pas la faiblesse d’un enfant… Moi, aussi, j’ai tiré l’épée, Roger ; mais ce fut à contre-cœur, et malgré moi.
– Vous êtes sévère, monsieur mon frère, dit Roger, d’un ton de reproche.
– Pardonne-moi… c’est vrai… J’aurais dû garder ces paroles de blâme. Mais, je t’aime tant, Roger !
Celui-ci rappela son sourire et pressa la main de Bertrand contre son cœur.
– Frère, dit-il d’une voix caressante et pleine de joyeuse malice ; à ma prochaine affaire, je viendrai prendre tes graves conseils… Et, puisque tu ne veux point parler de duels, parlons amour.
– J’ai dix-neuf ans, répéta Roger avec une comique emphase.
– C’est juste… Et peut-on connaître ?
– Chut !… Nous savons sur le bout des doigts notre code de galanterie, monsieur le capitaine, et nous serons sévère à notre tour… Fi ! vous êtes bien curieux !
– Je confesse ma faute… Ce nom-là ne se dit point… Moi-même…
– Es-tu donc amoureux, toi aussi ? interrompit en riant Roger.
Bertrand fit un grave signe d’affirmation.
– Tant mieux ! s’écria Roger ; en cela, du moins, nous nous comprendrons. Nous parlerons d’elles. Il ne faut point te méprendre, frère ; je n’aime point, comme je fais tout le reste, à la légère et en riant…
– Tant pis ! prononça involontairement le capitaine.
– Pourquoi ? elle est noble, riche, belle…
– T’aime-t-elle ?
– Je le crois… Elle sait que mon cœur est tout à elle… Souvent j’ai cru lire dans son sourire un aveu…
– Les sourires sont trompeurs, mon frère.
Roger devint triste ; ses traits prirent une expression de pitié.
– Serais-tu malheureux en amour ? demanda-t-il.
– C’est que tes paroles… Mais je suis fou ! la femme que tu aimes doit être fière en effet. Celle-là sera heureuse entre toutes.
– S’il ne faut pour cela que l’aimer, elle sera heureuse, mon frère, car je l’aime.
– C’est comme moi.
– Je l’aime plus que femme ne fut jamais aimée… Elle est si belle !
– Oh ! pas plus belle que la mienne ! s’écria vivement Roger.
– Plus belle que toutes les autres femmes, frère. Si tu la voyais !…
– N’ai-je pas vu tout ce que Rennes contient de beautés ? Elle brille comme une reine au milieu de toutes ses compagnes.
Roger fit un geste d’impatience.
– Nantes est plus grand que Rennes, dit-il, et celle que j’aime est la perle de Nantes.
– Rennes est le centre de noblesse, répondit Bertrand qui prenait feu sans le savoir ; – quel autre qu’un amoureux s’aviserait de comparer les marchandes du Nantais aux nobles dames qui suivent les états ?
– Mais elle suit les états ! s’écria Roger avec violence ; elle est noble, et, de par Dieu ! si tu n’étais mon frère !…
Il toucha brusquement son épée, puis, honteux de ce mouvement, il cacha son front rougissant dans le sein du capitaine. Celui-ci s’était calmé tout à coup.
– Enfant ! murmura-t-il, en jetant ses bras autour du cou de Roger. C’est moi qui ai tort, ou plutôt nous venons de faire assaut d’étourderie. Elles sont belles toutes deux, puisque nous les aimons.
Roger se releva et rendit à Bertrand son accolade, mais il restait sur son gracieux visage quelques traces de méchante humeur.
– Je veux que tu la voies ! dit-il. Je veux que tu me demandes merci comme un chevalier désarçonné ; que tu te déclares vaincu…
– Je le fais d’avance, puisque cela te plaît.
– Non pas ! il faut juger en connaissance de cause.
– Mais, objecta Bertrand, il y a loin d’ici à Nantes.
– Elle n’est plus à Nantes, elle est à Rennes ; et la prochaine fois que quelqu’un de messieurs des états donnera bal…
– C’est fête ce soir chez M. le marquis de Poulpry, lieutenant de roi, interrompit Bertrand.
– À merveille ! alors je te provoque formellement, mon frère, et la question sera vidée ce soir… Ah ! monsieur le capitaine, l’amour ne connaît point le droit d’aînesse, et je vous présage une rude défaite.
– Nous verrons ! dit Bertrand moitié riant, moitié piqué au jeu ; j’accepte la bataille.
Quelques heures après, à la nuit tombante, MM. de Saint-Maugon, cachant sous de sombres manteaux leurs galants uniformes, montèrent à cheval dans la cour du château. Six écuyers, à la livrée de Mauguer, et quatre laquais armés les suivirent. C’était, pour le temps, une escorte noble ; mais, cent ans auparavant, il eût fallu cinquante hommes d’armes pour accompagner comme il faut le premier-né de Mauguer.
Les deux frères, impatients de vider leur différend, éperonnèrent vaillamment leurs montures, et laissèrent loin derrière eux écuyers et valets. Tout le long de la route, Roger chanta victoire, et accabla son frère de joyeuses et innocentes fanfaronnades. Celui-ci le laissait dire, sûr qu’il croyait être de triompher dans quelques instants.
On arriva aux portes de Rennes. L’anguleux cailloutage des rues fit feu sous les pieds des chevaux. Après avoir galopé un quart d’heure dans les rues étroites et fangeuses de la basse ville, les deux frères revirent le ciel que leur avaient caché jusqu’alors les toits surplombants des vieux hôtels. Ils étaient sur la place du Palais. À droite, un édifice de noble architecture montrait ses nombreuses fenêtres brillamment illuminées. C’était l’hôtel de monsieur le lieutenant de roi.
MM. de Saint-Maugon jetèrent la bride de leurs chevaux aux laquais rangés devant le seuil, et montèrent le grand escalier que remplissait déjà l’harmonie du bal. L’huissier les annonça ; ils firent leur entrée.
Il y avait foule dans les salons et foule dans les galeries. Autour des lambris sculptés ou couverts de riches tentures, régnait un double cordon de femmes. C’étaient partout des fleurs, des perles, du satin, des dentelles. Les parures scintillaient ; les regards se croisaient, éblouissants ou timides, hardis ou suppliants ; les pourpoints de velours tranchaient auprès des corsages fourrés de cygne ; les gardes des épées scintillaient comme les agrafes des ceintures, et les éclatants panaches des gentilshommes ondulaient doucement à la brise parfumée des éventails. C’était délicieux à voir. L’œil charmé ne savait point choisir entre tous ces enchantements, et quand les violons entamaient l’austère ouverture du menuet en vogue, composé d’ordinaire par Lulli, on oubliait la terre pour se croire au fabuleux pays des rêves.
Bertrand et Roger firent le tour des salles, interrogeant du regard ce parterre de femmes, cherchant et s’étonnant de ne point trouver.
– Salut à M. le baron de Keruau, disaient en passant quelques jeunes officiers de la couronne.
Bertrand saluait d’un geste distrait et continuait sa recherche.
Quant à Roger, il n’avait point de titres, et ses camarades ne lui jetaient qu’un familier : bonsoir, Saint-Maugon.
Nos deux frères avaient parcouru toutes les salles et toutes les galeries.
– Elle n’est pas là ! dit Bertrand.
– Elle n’est pas là ! répéta Roger.
– Frère, reprit l’aîné de Saint-Maugon, il nous faudra remettre notre gageure.
Un huissier souleva la portière de la porte principale.
– Peut-être ! dit Roger, qui tendait l’oreille avidement.
– M. le président de Montméril ! annonça l’huissier.
Les deux frères tressaillirent.
Un vieillard, portant le costume des présidents à mortier au parlement de Bretagne, franchit la portière. À son bras s’appuyait une jeune fille de la plus exquise beauté.
– La voilà ! dirent ensemble les Saint-Maugon avec un accent de triomphe.
Ce mot fut pour tous deux un coup de foudre. Ils se regardèrent. Bertrand avait pâli, mais son œil ne gardait d’autre expression qu’une douleur amère et profonde ; au contraire, dans celui de Roger il y avait de la rage.
– Et tu dis qu’elle t’aime ! murmura-t-il.
Bertrand ne répondit point. Roger lui saisit fortement le bras. Deux larmes jaillirent de ses yeux et coulèrent sur sa joue. – Puis il ferma les yeux, et Bertrand le reçut, évanoui, sur la poitrine.
’huissier de M. le marquis de Poulpry, lieutenant de roi, annonça ce soir-là de bien illustres noms. À part les seigneurs tenant charges royales, tels que Vignerod-Duplessis, duc d’Aiguillon, gouverneur de Bretagne, M. de Pontchartrain, intendant (nommé) de l’impôt, le chef d’escadre Coëtlogon et bien d’autres, toutes les grandes maisons de Bretagne avaient des représentants dans les salons de M. de Poulpry. Rohan causait avec Goulaine, Rieux s’appuyait au bras de la Chevière ; Penhoët donnait la main à Combourg. Il eût fallu aller jusqu’à Versailles pour trouver une autre et aussi noble assemblée.
L’arrivée du président de Montméril et de sa fille fit événement, non-seulement pour MM. de Saint-Maugon, mais pour tout le reste de l’assistance. M. de Montméril, en effet, doyen des présidents à mortier du parlement breton, était fortement soupçonné de mauvais vouloir à l’encontre du gouvernement de Sa Majesté. Il fomentait, au sein des états, cette opposition hardie, et jusqu’alors victorieuse, qui repoussait l’intendant royal de l’impôt, et prétendait conserver à la province le droit d’administrer elle-même ses revenus. Hors des états, son rôle n’était pas moins actif, mais devenait, disait-on, plus coupable. Beaucoup affirmaient qu’il n’était point étranger à cette révolte partielle, peu offensive, mais obstinée, des paysans de la haute Bretagne, qui ne demandaient rien moins que l’annulation du pacte d’union consenti par la duchesse Anne, malgré son peuple. Madame de Sévigné, dans ses lettres, traite fort sévèrement cette insurrection ; les historiens la citent à peine pour mémoire, et ne se donnent point souci de discuter la légitimité de ses motifs. Ceci ne nous doit pas surprendre, attendu que les insurgés furent vaincus.
Mais l’Irlande aussi peut être vaincue. À Dieu ne plaise qu’il nous vienne à l’esprit une comparaison injurieuse pour la France ! La France fit de chaque Breton un Français, tandis que l’Angleterre, ce gigantesque comptoir qui spécule sur tout, sur le sang et sur les sueurs, ne prit l’Irlande que pour la pressurer. Néanmoins la Bretagne était un peuple, et l’on doit concevoir qu’il se puisse trouver parmi un peuple des esprits pour ne vouloir point comprendre qu’une femme ait le droit de capitaliser leur nationalité, afin de l’apporter en dot à l’étranger. Ces esprits ont tort dans tel cas donné ; leur révolte est peut-être condamnable ; mais, de toutes les révoltes, n’est-ce point celle-là qui se peut le plus naturellement excuser ?
Quoi qu’il en soit, quand la Bretagne s’insurge, ce n’est pas pour un jour, d’ordinaire, et ce n’est jamais tout à fait en vain. La révolte dont nous parlons, soutenue en quelque sorte par la résistance des états aux volontés souveraines de Louis XIV, fut souvent redoutable, et empêcha plus d’une fois de dormir les ministres du grand roi. En 1683, elle avait subi une recrudescence soudaine, et quelques jours avant le bal du marquis de Poulpry, on avait vu, aux portes mêmes de Rennes, une manière de bataille. Les paysans s’étaient retirés laissant une centaine de prisonniers aux gens du roi ; mais ils avaient promis de revenir, et Dieu sait qu’ils tenaient toujours les promesses de ce genre. Les captifs avaient été enfermés à l’ancien château ducal de la Tour-le-Bât, où l’on faisait bonne garde aux portes de la ville.
On doit penser que, dans ces circonstances extrêmes, il y avait, de la part de M. de Montméril, suspect de connivence avec les insurgés, une téméraire audace à venir braver jusqu’en son hôtel le représentant de l’autorité royale. Aussi son nom, prononcé, provoqua dans l’assemblée un chuchotement général et d’augure équivoque. Tous les yeux se fixèrent à la fois sur lui. C’était un vieillard de haute taille, à la physionomie sévère et dont le caractère principal indiquait une inflexible détermination. Il ne parut point prendre garde à l’émotion de la foule, et s’avança d’un pas lent et grave vers le marquis de Poulpry, qu’il salua avec une froide courtoisie. Cela fait, sans gêne aucune et sans affectation, il se mêla aux groupes des invités.
Quant à mademoiselle de Montméril, elle fit aussi sensation ; mais non point de la même manière. Sa vue mit dans le cœur des femmes le dépit et l’envie ; au cœur des hommes elle fit naître, comme toujours et partout dès qu’elle se présentait, une admiration sans bornes. Bertrand et Roger avaient raison tous les deux : c’était bien la plus belle !
Elle avait dix-huit ans : sa taille haute et flexible gardait de la fierté dans sa grâce ; elle marchait de ce pas correct et majestueusement naturel que ne peuvent point imiter les comédiennes affublées d’un rôle de vierge noble. Son front pur s’encadrait de boucles blondes qui ondulaient, élastiques et molles, jusqu’à la naissance de ses épaules, chastement voilées. Son œil, d’un bleu obscur, pensait et parlait ; sa bouche sérieuse savait sourire, et l’ovale exquis de son visage semblait emprunté aux tableaux de ces peintres d’Italie qui voyaient Marie et les anges dans les saintes extases de leur génie. Tout était beau dans cette belle fille ; son nom même lui était une parure ; elle s’appelait Reine.
Roger l’avait vue à Nantes, où M. de Montméril avait fait un voyage au commencement de l’hiver, pour s’entendre avec les mécontents de Clisson. Le cadet de Saint-Maugon, jeune, ignorant la vie, fougueux et faible à la fois, fut pris d’une de ces passions subites et accablantes qui croissent seulement au cœur des adolescents. Il aima Reine ardemment et sans mesure ; cet amour fut plus fort que sa timidité, il balbutia des mots de tendresse, et ne fut point repoussé.
Qui pourrait dire où s’arrête la légèreté, où commence la coquetterie ? Reine écouta Roger. Il était beau, et puis il aimait tant ! Mais lorsque Reine quitta Nantes pour revenir avec son père en la capitale de la Bretagne, ce fut sans douleur bien amère et sans regrets fort cuisants.
Tandis que Roger se morfondait en pensant à elle, Mlle de Montméril n’était pas cependant, il faut le dire, sans songer un peu à lui. Voici comment : elle avait trouvé à Rennes Bertrand de Saint-Maugon, lequel ressemblait à son frère comme une bonne épée de combat ressemble à une rapière de parade. Ce fut en comparant que Reine se souvint. Or la comparaison n’était point à l’avantage du pauvre Roger. Bertrand Mauguer de Saint-Maugon, baron de Keruau, capitaine au régiment de la couronne, était chef d’armes, et succédait aux biens considérables de Mauguer ; Roger n’avait, lui, que son épaulette d’enseigne.
Cette différence importait assez peu à Mlle de Montméril, mais elle avait un père, et nous en devons tenir compte. À part cela, d’ailleurs, Bertrand, vaillant soldat et cavalier accompli, ne le cédait en rien à son frère par les avantages extérieurs ; pour les choses de l’intelligence et de l’âme, il était évidemment son maître. Reine vit cela. Qui sait ? le pauvre Roger avait frayé peut-être la voie qui conduisait au cœur de sa maîtresse. Le chemin frayé, ce fut Bertrand qui passa. Reine crut voir en lui sans doute un autre Roger plus parfait et plus digne.
Mlle de Montméril était une de ces femmes qui accaparent les regards et monopolisent les hommages. Bertrand, au contraire de Roger, prétendit résister à l’attrait qui l’entraînait vers elle. Il se savait fort ; il se confiait en lui-même, mais sa force le trahit. Et comme il avait résisté davantage, l’amour entra plus profondément dans son âme. Ce fut une passion en quelque sorte réfléchie, où il y avait de la tristesse, mais de l’extase. Bertrand mit en Reine tous ses espoirs de bonheurs. Il l’aima comme savent aimer les natures d’élite, avec une tendresse de père, un culte de servant et un dévouement d’ami.
Nous l’avons dit, et le mot est à peine assez énergique : ce fut pour les deux frères un coup de foudre lorsqu’ils se virent rivaux. Roger fut frappé au cœur ; un monde de pensées navrantes fit irruption dans son cerveau ; il était jeune : il fléchit sous le poids de cette fatalité écrasante, inattendue ; l’angoisse de Bertrand fut plus mortelle encore, mais il soutint le choc. Les gens comme lui ne tombent qu’une fois ; c’est pour mourir.
Son frère était là, près de lui, renversé sur un siége, pâle, sans mouvement. À quelques pas, Mlle de Montméril, entourée d’un triple rang d’admirateurs, jetait au hasard ses sourires que l’on se disputait au passage. Son regard croisa celui de Bertrand, et tout aussitôt son sourire changea ; elle y mit des paroles, et le triple cercle tressaillit d’envie. Bertrand posa la main sur son cœur qui battait à soulever son uniforme ; puis, au lieu d’obéir au sourire qui était un appel, il salua gravement et se dirigea vers la porte.
Il était fils d’Adam. Avant de passer le seuil il se retourna. Le regard de Reine, perçant la foule, arriva jusqu’à lui et l’interrogea timidement.
– Ayez pitié, mon Dieu ! murmura Bertrand qui fit un pas vers la jeune fille.
Mais son œil tomba sur le front pâli de Roger. Il refoula toute égoïste pensée, et souleva brusquement la portière derrière laquelle il disparut.
– Qu’a donc ce soir M. le baron de Keruau ? demanda le jeune M. de Kercornbrec en précipitant les véloces roulades du grasseyement de Quimper.
– Le bonheur le rend fou, répondit un cadet de Trégaz avec l’accent chromatique du pays nantais.
– Le fait est, s’écria M. de Châteautruhel, un gros homme rose et blanc, qui nasillait comme c’est le devoir et le droit de tout habitant de Rennes, – le fait est que le petit baron est un fortuné mortel !
Les gens de Vitré, de Vannes, de Saint-Brieuc et de Saint-Malo firent tour à tour leurs réflexions : à Vitré, l’on clapote ; à Vannes, les mots passent des deux côtés des langues épaisses ; à Saint-Brieuc, la voix se dandine lentement sur d’incroyables cadences ; à Saint-Malo… Mais, à tout prendre, où parle-t-on comme il faut ? Le véritable accent français est-il ce cahoteux et bruyant roulement à l’aide duquel s’étourdissent réciproquement les riverains de la Garonne ? Est-ce plutôt le débonnaire gloussement du Picard ? la traînante chanson du Normand ? le grêle et glapissant fausset du Parisien ? ou le choli bârler des pons hâpitants de l’Alsace ?
Reine n’écoutait point ces questions et ces réponses qui se croisaient autour d’elle. C’était, pour son oreille, un bourdonnement dépourvu de signification. Son regard restait fixé sur la porte par où venait de sortir Bertrand.
– Ne m’aime-t-il donc plus ! murmura-t-elle.
Reine fut bien triste pendant une grande demi-heure. Puis elle fut saisie par la fièvre du bal. Sa tête tourna au vent de ces frivoles pensées qui sont dans les notes joyeuses de l’orchestre, dans l’éblouissant éclat des girandoles, dans l’atmosphère de la fête, toute saturée de parfums. Elle dansa : ses rivales furent écrasées sous le poids de son triomphe ; son triomphe l’étourdit et l’exalta.
Soyons cléments. D’honnêtes cœurs, des hommes graves ont oublié parfois de sérieuses douleurs au milieu d’un succès de tribune ou d’académie ; nul ne résiste au prestige de l’ovation ; nous ne pouvons exiger que l’âme d’une jeune fille ait cette mémoire précise, tenace, imperturbable, que possède tout seul ici-bas l’estomac d’un député des centres.
Lorsque Roger parvint à secouer enfin l’affaissement physique et moral qui s’était emparé de lui, ses idées se prirent à rouler confusément dans son esprit, comme il arrive si l’on est éveillé en sursaut après un pesant sommeil. Il jeta autour de lui son regard étonné.
– Il s’est passé quelque chose ! murmura-t-il enfin avec frayeur, comme s’il eût craint maintenant de renouer le fil brisé de ses souvenirs.
C’était entre deux menuets. Des couples passaient et repassaient. Entre mille voix Roger reconnut la voix lointaine de Mlle de Montméril. Cette voix, entendue, précipita le mouvement de son sang. La mémoire des faits récents envahit son cœur avec violence.
– Il l’aime ! pensa-t-il ; Bertrand ! mon frère… C’est mon frère qui me prend tout mon bonheur !
– Mon frère ! répéta-t-il avec amertume et colère ; – n’avait-il pas assez de tout ce que le hasard lui avait donné à mon préjudice ?… Titres, fortune… De par Dieu ! nous sommes égaux devant cette femme ! Et je la lui disputerai, fallût-il… !
Il s’arrêta. De grosses gouttes de sueur coulaient de son front sur sa joue. Son visage décomposé annonçait le paroxysme d’une effrayante exaltation. Seul, dans un angle obscur de la galerie, abrité par l’ombre d’une colonne, il semblait un mauvais génie, égaré au milieu des splendides joies de cette fête.
À ce moment, Mlle de Montméril, appuyée sur le bras d’un brillant cavalier, montra son radieux sourire au bout de la galerie. Roger l’aperçut. Cette vue, au lieu d’attiser sa colère, mit une larme de repentir dans ses yeux.
– Peut-on ne la point aimer ! se dit-il ; – pauvre frère !
Tandis que Reine passait, Roger, le cou tendu, l’œil grand ouvert, la couvrait de son regard fixe. Quand elle eut disparu à l’angle de la galerie, Roger se leva et fit quelques pas en chancelant. Il voulait chercher son frère, lui parler, l’interroger, savoir…
Son frère n’était plus au bal, mais, en le cherchant, il se trouva bientôt face à face avec Reine qui le reconnut, rougit, et ne parut point prendre souci de cacher son émotion. Roger l’aborda. Reine était parfaitement remise de cette attaque de mélancolie qui l’avait prise au commencement de la nuit. Il lui restait seulement un peu de rancune contre Bertrand, ce qui, naturellement, fut tout profit pour Roger. Mademoiselle de Montméril voulut bien se souvenir, en effet, des belles fêtes de Nantes et des longs entretiens qu’elle avait eus avec le cadet de Saint-Maugon. Celui-ci était transporté. Il se croyait aimé. Il en venait parfois à plaindre son frère dont Reine, pour cause, ne disait pas un mot. Elle n’avait garde. Le charmant abandon qu’elle montrait à Roger était peut-être une petite vengeance à l’adresse de Bertrand. Parler de ce dernier, c’eût été montrer son dépit ; – or, fi donc !
Tout prend fin, hélas ! les choses qui plaisent, surtout, ne durent point. Roger fut forcé bientôt de donner le baise-mains et de se retirer.
Il avait épuisé son contingent de joie pour cette nuit. Pendant tout le reste du bal, il erra dans les salons, tâchant de ne point perdre de vue un instant la belle Reine, et réussissant très-bien à attirer l’attention des observateurs, gens qu’on n’appelait peut-être point encore alors des badauds.
– Hé ! hé ! hé ! fit par trois fois le jeune M. de Kercornbrec, qui trouva moyen de grasseyer d’une façon déplorable, quoiqu’il n’y ait point d’r dans ces monosyllabes, – je crois que le petit Saint-Maugon, – qui sera bien quand il aura moustache, – veut marcher sur les brisées de son aîné !
Le cadet de Trégaz procéda par demi-tons pour répondre :
– Hé ! hé ! hé ! cela pourrait bien être.
À quoi M. de Châteautruhel repartit en imitant de son mieux l’organe d’un oiseau aquatique fort différent du cygne :
– Hen ! hen ! hen… cela ne me paraît pas impossible !
Les gens de Vitré, de Vannes, de Saint-Brieuc et de Saint-Malo énoncèrent des opinions non moins ingénieuses, à l’aide de voix encore plus surprenantes.
En dehors de ce groupe aimable, un autre personnage observait, lui aussi, le cadet de Saint-Maugon. Ce n’était rien moins que M. le président de Montméril en personne. Plusieurs fois il parut être sur le point de s’approcher de Roger, mais toujours au moment de l’aborder, il se ravisait.
Roger ne prenait point garde. Il ne voyait que Reine. Un coup de tonnerre ne l’eût point distrait de son ardente contemplation.
Mais, pour un soldat, la voix du chef parle plus haut que le tonnerre. Ce fut Gilbert de Gadagne d’Hostung, comte de Verdun, colonel du régiment de la couronne, qui vint enfin le tirer de son rêve.
– Où est votre frère, monsieur de Saint-Maugon ? lui demanda le colonel, vers la fin du bal.
Roger ne pensait plus à son frère. Ce mot réveilla en lui un souvenir.
– Je ne sais, monsieur, répondit-il avec embarras.
– J’ai des ordres à lui donner… une mission à lui confier… Vous êtes brave, monsieur de Saint-Maugon : êtes-vous prudent ?
– Monsieur !…
– Je n’ai pas voulu vous offenser, mais les circonstances sont difficiles ; écoutez-moi.
M. de Montméril s’était approché d’eux sans bruit. Il appuya son épaule à la colonne voisine et prêta l’oreille. – Nous ne prétendons point excuser le président à mortier, mais, quand on veut savoir ce que les gens disent, c’est un moyen.
– Monsieur de Saint-Maugon, reprit le colonel, nous avons cent insurgés prisonniers à la Tour-le-Bât. On craint une nouvelle attaque pour demain. Je comptais charger votre frère du poste de la Tour… Le temps presse… S’il vous plaît, vous le remplacerez.
– Cela me plaît, monsieur, et je vous rends grâces de votre confiance.
– Vous la mériterez, j’en suis sûr… Allez vous préparer, sur-le-champ, je vous prie.
Le colonel salua d’un geste et aborda un autre officier. Il était évident que des mesures d’urgence étaient prises et que l’insurrection se faisait plus menaçante que jamais. Roger se dirigea vers la porte. Comme il allait sortir, il se sentit toucher le bras.
– Je voudrais vous entretenir, monsieur de Saint-Maugon, dit une voix à son oreille.
Il se retourna. Le président de Montméril était à ses côtés. En ce moment Roger se fût excusé vis-à-vis de tout autre, mais le père de Reine !…
– Je suis à vos ordres, monsieur, dit-il.
– Dans deux heures, où pourrais-je vous rencontrer ?
– Au château de la Tour-le-Bât, qu’on vient de m’assigner pour poste.
– Je m’y rendrai, monsieur, dit le président de Montméril, qui se perdit aussitôt dans la foule.
On voyait encore à Rennes, il y a quelques mois à peine, le vieux château ducal de la Tour-le-Bât dresser confusément ses donjons, ses corps de logis, ses remparts, au milieu de gracieux jardins et de maisons blanches. Il semblait honteux, l’antique castel, non pas de son grand âge, mais de l’insulte qu’on avait faite à sa vieillesse. La demeure des riches ducs était devenue prison. La salle d’armes était transformée en ignoble pistole ; les terrasses servaient de préau ; les croisées saxonnes, barrées de fer, ne laissaient passer que des jurons de bas lieu et d’abjectes paroles.
Nous nous trompons : pêle-mêle avec les scélérats vulgaires, se trouvaient là, dans ces dernières années, des cœurs loyaux, – de saints vieillards qui pouvaient reconnaître le cachot qu’ils avaient occupé déjà durant la Terreur, d’intrépides adolescents qui savaient souffrir et confesser leur croyance, comme firent leurs pères en des temps d’héroïque martyre ; de vaillantes femmes enfin, de ces femmes qui vivent pour prier, secourir, aimer, anges de la terre qu’attendent et admirent les anges du ciel, trésors de fidélité, de force, de patience ; de ces femmes qui craignent la renommée, fuient les bravos du monde, et cachent, sous un voile de modestie, leur magnifique et silencieux dévouement.
Il ne fallait rien moins que ces hôtes pour réhabiliter la vieille forteresse. Elle avait vu les ancêtres de ces captifs mourir sur ses murailles en combattant l’Anglais : les siècles passent sur la robuste Bretagne, et ne changent point le cœur de ses enfants ; la forteresse ducale reconnut les arrière-petits-fils des preux dans ces hommes qui regardaient en face l’échafaud menaçant, et disaient : – Quand même !
On a démoli la Tour-le-Bât.
En 1683, elle n’avait point de destination bien précise. C’était un arsenal et un poste militaire. Dans les moments d’urgence, la partie des bâtiments qui bordait les remparts de l’est et qui dominait le cours de la Vilaine, de concert avec le fort Saint-Georges, servait au besoin de prison de guerre.
C’était là qu’on avait déposé les cent paysans faits prisonniers à la dernière rencontre.
Le soleil venait de se lever et dispersait capricieusement toutes les nuances du prisme sur les prés humides qui séparaient la tour de la rivière. Roger de Saint-Maugon, assis sur l’appui du rempart, donnait son âme entière aux récents souvenirs du bal de monsieur le lieutenant de roi. Plongé dans ce demi-sommeil qu’impose la fatigue, il voyait passer devant ses yeux Reine, qui lui souriait doucement, puis son frère, triste, morne, vaincu.
– Il se croyait aimé ! murmurait alors le cadet de Saint-Maugon. Pauvre Bertrand !
Les voix des sentinelles, qui refusaient passage à un étranger, le jetèrent brusquement hors de son rêve. Cet étranger était de grande taille. Son chapeau rabattu ne permettait point de voir ses traits, et le reste de sa personne disparaissait sous les plis abondants d’un vaste manteau.
– Monsieur de Saint-Maugon, cria-t-il de loin, je viens à notre rendez-vous.
– Le président de Montméril ! pensa Roger, qui avait oublié cette circonstance.
Les soldats baissèrent leurs mousquets et s’écartèrent. Le président traversa lentement le terre-plein, et vint se poser en face de Roger.
Son regard inquiet fit le tour du terre-plein, mesura la distance qui le séparait des sentinelles, comme s’il eût voulu se bien assurer que ses paroles ne pourraient point être entendues.
– Monsieur de Saint-Maugon, reprit-il brusquement après cet examen et en se tournant vers Roger, – vous aimez ma fille.
Le jeune homme ne put retenir un geste de surprise.
– Vous aimez ma fille, répéta Montméril d’un ton positif et péremptoire. Vous l’aimez depuis six mois, je le sais. J’avais deviné cet amour à Nantes, et si j’avais pu garder quelques doutes, le bal de la nuit dernière me les eût enlevés. Ma fille vous aime-t-elle, monsieur ?
Roger balbutia quelques paroles inintelligibles.
– Elle vous aime. Vous le croyez, au moins.
– Si je pouvais l’espérer !… commença Saint-Maugon avec chaleur.
– Espérez, si cela vous peut être un plaisir, interrompit M. de Montméril ; mais laissez-moi poursuivre. Je ne suis pas venu ici pour entendre des serments d’amour.
Il y avait quelque chose de brutalement forcé dans le ton de cet homme. Sa voix raillait, tandis que son front restait grave, et son regard indécis accompagnait mal la rudesse tranchante de ses paroles. Il jouait un rôle. – C’est pitié de voir la peine que se donne un bon fils de la Bretagne quand, par hasard, il essaye le masque de l’intrigue à son simple et franc visage. Montméril était à la gêne et faisait un pauvre acteur, mais un plus naïf encore eût réussi auprès de Roger, qui éprouvait, en face du père de Reine, cette terreur stupéfiante qui empêche le païen de voir que son idole est un vil morceau de bois.
– Je suis venu pour vous dire, reprit le président, que Reine de Montméril ne peut point être votre femme.
– Ô monsieur… monsieur ! s’écria Roger avec accablement ; pourquoi cet arrêt cruel ?
– Parce que je suis un Breton, monsieur, et que vous, vous n’êtes qu’un Français.
– Monsieur le président, dit-il, vous oubliez que votre robe passe après mon épée ; vous oubliez que vos aïeux se perdaient dans la foule quand les miens s’asseyaient aux marches du trône ducal !
– Tant mieux pour eux qui suivaient une glorieuse route ! s’écria Montméril, tant pis pour vous qui désertez leurs traces !
Il n’y avait plus ici de rôle appris. Le vieux Breton était fort, et digne, et solennel en prononçant ces mots qui jaillissaient de son cœur, exalté par l’amour de la Bretagne.
– Vos pères, reprit-il, servaient un duc ; un roi est venu, qui, puissant et inique, a volé l’héritage de ce duc… Entre ce duc et ce roi, monsieur, quel parti eussent pris vos pères ?
– Mais vous me parlez de deux cents ans ! voulut répliquer Roger ; il n’y a plus de duc…
– Les souverains ne meurent pas, monsieur, prononça lentement Montméril, et leurs droits ne sont point de ceux qui se peuvent prescrire. – M. de Montméril ôta respectueusement son feutre. – Monseigneur Julien d’Avaugour, héritier légitime et direct de la maison de Dreux, sans armée, sans argent, exilé, proscrit, est, par la grâce de Dieu, duc de Bretagne, tout comme s’il avait cent mille soldats, des trésors et une patrie !
– Je respecte le malheur de M. d’Avaugour, mais je suis né sujet du roi, et je porte l’uniforme de son armée.
– Tant pis pour vous ! dit une seconde fois le président.
Il se fit un instant de silence. M. de Montméril avait parlé avec éloquence et noblesse, parce que ses paroles, pour être témérairement appliquées, énonçaient néanmoins un principe fondamental et d’une éternelle vérité. Mais il se souvint qu’il était venu pour faire un marché ; son langage changea.
– Je suis un homme de robe, reprit-il au bout de quelques secondes, et vous me l’avez rappelé à propos, car j’avais tentation de parler plus qu’il n’est besoin… Ma volonté est irrévocable. Toute discussion serait superflue. Vous n’avez, pour la fléchir, qu’un moyen… un seul !
Roger tendit avidement l’oreille. C’était son arrêt qu’on allait prononcer.
– Je ne vous demande point, continua M. de Montméril, de vous faire Breton après avoir été Français. Nous sommes assez nombreux, Dieu merci, pour n’avoir pas souci de quêter des défenseurs, – mais il se trouve dans ces murs cent malheureux dont le seul crime est d’avoir été fidèles, dévoués, intrépides… Soyez leur sauveur ; la main de ma fille est à ce prix.
– C’est une trahison que vous me proposez ! s’écria le cadet de Saint-Maugon qui recula d’un pas.
– C’est un marché, répondit froidement Montméril, un marché où vous gagnez et où je perds. Les plus nobles partis se disputent la main de ma fille ; je vous l’offre, à vous, quand je pourrais la garder à votre frère.
– Mon frère ! interrompit Roger dont la jalousie serrait le cœur.
– Votre frère, qui est aussi riche que vous êtes pauvre, aussi puissant que vous êtes faible.
Roger mit sa tête entre ses mains.
Un sourire de triomphe vint à la lèvre de M. le président de Montméril.
– Vous n’agirez pas, reprit-il encore ; vous laisserez faire… Fermer les yeux, ce n’est point trahir… Je crois, moi aussi, que Reine vous a distingué, monsieur de Saint-Maugon.
– Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura Roger aux abois.
– Il est vaincu ! pensa le président. – Eh bien ! continua-t-il tout haut, voulez-vous être l’époux de Mlle de Montméril ?
– Pitié ! s’écria l’enseigne. Pitié ! monsieur ; vous voyez bien que ma raison se perd… Retirez-vous !
– Votre refus la jette aux bras d’un autre…
– Ah ! tenter une sentinelle à son poste, est acte indigne d’un chrétien et d’un gentilhomme, monsieur… Laissez-moi !
– Adieu donc ! dit Montméril en tournant le dos. Reine, la pauvre enfant, espérait une autre réponse.
Roger poussa un sanglot déchirant et arrêta Montméril par son manteau.
– Monsieur, dit-il avec le calme de la démence, donnez-moi Reine et prenez mon honneur !
Le milieu du jour était passé. Le ciel gris et sombre se fondait en torrents de pluie glacée. Le lugubre tintement du tocsin se faisait entendre à la fois aux cinq clochers des paroisses de Rennes, et le bourdon de la tour de l’Horloge était en branle. Les bourgeois avaient prudemment fermé leurs portes ; quelques-uns même, donnant un exemple qui ne devait pas être perdu pour les bourgeois à venir, se cachaient jusque dans leurs caves.
Bertrand de Saint-Maugon, qui revenait de son château, afin de remplir les devoirs de son grade, entendit de loin les cloches et hâta le trot de sa monture.
Il était pâle comme on est après une nuit sans sommeil, passée au milieu des hésitations et des angoisses. Lorsqu’il avait quitté le bal de M. le marquis de Poulpry, ç’avait été pour monter à cheval et prendre au grand galop la route de Saint-Maugon. Le vent des nuits, en glissant sur son front qui brûlait, ne pouvait y mettre sa fraîcheur. Il allait murmurant de ces paroles sans suite que dicte le trouble de l’âme.
En arrivant au château, il traversa la longue suite d’appartements qui conduisaient au salon où nous l’avons vu naguère avec Roger. Là, il se jeta épuisé sur un siége.
C’était un valeureux et robuste cœur, mais force et vaillance peuvent fléchir, à condition de se relever. Bertrand demeura quelque temps comme accablé. Au bout d’une heure d’apathique désespoir, son regard tomba sur le portrait de son père, dont le fier visage semblait vivre encore et refléter de loyales pensées. Bertrand, ranimé par cette vue, retrouva courage.
Il traversa le salon d’un pas ferme, et vint se mettre à genoux devant le portrait.
– Monsieur mon père, dit-il avec un saint recueillement, priez Dieu d’avoir pitié de vos fils et donnez-moi conseil.
Les heures de la nuit s’écoulaient. Bertrand demeurait à genoux, mais il avait maintenant la force de combattre contre lui-même. Il mit son frère avant son amour, et, refoulant l’ardente protestation de sa passion, il résolut d’attirer à soi toute la souffrance, afin de laisser à Roger le bonheur.
Après cette douloureuse victoire, il se sentit plus calme. Les premiers sons du tocsin qui frappèrent son oreille au moment où il reprenait la route de Rennes jetèrent à travers son martyre une sorte de joie sauvage. Il devina de loin un danger matériel, et piqua des deux, impatient de trouver la mêlée, le péril, la mort peut-être.
On se battait bel et bien, en effet, par les rues de Rennes. Les paysans étaient venus en nombre, de la forêt, de Saint-Aubin-du-Cormier, et jusque de Louvigné-du-Désert. Les troupes royales avaient presque partout le dessous, d’autant mieux qu’elles étaient attaquées sur leurs derrières par la populace, à laquelle se joignaient les cent captifs qui, au moment du combat, avaient recouvré la liberté comme par enchantement. C’était, on en conviendra, hasard déplorable ou fort noire trahison.
Nul ne vit, ce jour-là, dans la mêlée, le cadet de Saint-Maugon.
En revanche, au plus fort de la bataille, un cavalier portant l’uniforme du régiment de la couronne, rehaussé par les deux petites épaulettes dragonne qui indiquaient le rang de capitaine, déboucha vers deux heures après midi du côté du faubourg Saint-Hellier. Il prit seul, et armé uniquement de son épée, les assaillants à revers, perça comme un boulet de canon leurs rangs tumultueusement formés, et se vint mettre à la tête d’un gros de fusiliers qui se défendaient de leur mieux, à la tête du pont de Viarmes. C’était Bertrand Mauguer de Saint-Maugon, baron de Keruau.
Son arrivée changea le cours de la bataille. Bien qu’il fût renommé déjà pour sa brillante valeur, jamais on ne l’avait vu charger comme il le fit en cette occasion. Les pauvres paysans tombaient sous son épée comme le sainfoin et le trèfle sous le fer du faucheur.
Ils résistèrent longtemps, puis ils se débandèrent. Ce mouvement détermina la retraite générale des insurgés. Mais les gens du roi de France payèrent chèrement leur victoire. En fuyant, les paysans gardèrent leurs prisonniers, au nombre desquels était Gilbert de Gadagne d’Hostung, comte de Verdun, en personne.
Cependant, lorsque la fièvre du combat se fut calmée, un bruit courut parmi les officiers et soldats du régiment de la couronne. On disait que le président de Montméril, lequel était en fuite maintenant, avait acheté l’officier chargé du poste de la Tour-le-Bât, ce qui avait causé l’évasion des cent captifs.
Quel était cet officier ? Personne ne pouvait le dire. C’était Gilbert de Gadagne lui-même qui l’avait mis à ce poste, et le malheureux colonel n’était point là pour répondre.
Bertrand ne donnait point attention à ces bruits. Couvert de sueur et de sang, il allait par les rues et demandait à tout passant des nouvelles de son frère qui n’avait pas paru au combat.
Les passants répondaient que Roger de Saint-Maugon était sans doute à son poste ; quelques-uns disaient qu’il était prisonnier des rebelles, et il se trouva un bourgeois, de ceux qui sortaient de leurs caves, pour affirmer que lui, bourgeois, avait sauvé la vie au cadet de Saint-Maugon en mettant à mort deux douzaines de paysans. – N’avons-nous pas vu, il y a treize ans, d’autres bourgeois piper des places et des rubans à l’aide de mensonges analogues.
Bertrand, dévoré d’inquiétudes, interrogeait toujours.
Enfin, l’un de ses camarades, qu’il rencontra, le força d’entendre le récit de la trahison qui entachait l’honneur du régiment de la couronne.
Au nom du père de Reine, Bertrand pâlit, et un funeste soupçon lui traversa le cœur. Il remit son cheval au galop, et poussa vers la Tour-le-Bât.
Le terre-plein était désert ; mais en pénétrant dans le corps de garde, Bertrand se trouva face à face avec son frère qui le regarda d’un œil fixe et affolé.
– Ce n’est pas toi ! s’écria Bertrand ; dis-moi que ce n’est pas toi qui as trahi !
Roger demeura muet ; Bertrand, l’âme navrée, s’assit auprès de lui.
– Frère, reprit-il d’une voix suppliante, ce n’est pas toi, n’est-ce pas ?
Un éclair d’indignation brilla dans l’œil de Bertrand.
À ce moment on entendit au dehors la voix des officiers qui s’entretenaient vivement et se disaient :
– Il faut pourtant que nous sachions le nom du traître !
Roger se leva, posa la main sur son cœur et retomba, brisé, sur le sol.
Bertrand se pencha et mit un baiser sur le front glacé de son frère. Puis il sortit du corps de garde et ferma la porte à clef.
– Le nom du traître ! répétaient les officiers.
– C’est moi, dit Bertrand de Saint-Maugon en s’avançant vers eux.
Les officiers reculèrent étonnés.
– Monsieur de Saint-Maugon, dit Hugues de Maurevers, lieutenant-colonel, je vous ai vu si bien faire aujourd’hui, que je ne puis vous croire.
– C’est moi, vous dis-je ! répéta Bertrand.
Maurevers réfléchit un instant.
– Il y a en ceci un mystère que je ne comprends point, reprit-il enfin. Quoi qu’il en soit, je dois faire mon devoir… Au nom de Sa Majesté le roi, monsieur de Saint-Maugon, je vous requiers de me rendre votre épée.
Le lendemain, dans une chambre basse de la Tour-le-Bât, les deux Saint-Maugon étaient réunis. Roger dormait d’un sommeil fiévreux et plein d’angoisses ; il était couché tout habillé sur le lit de camp, qui formait, avec deux escabelles, le mobilier de cette espèce de prison.
Bertrand, à genoux devant un crucifix de bois, pendu à la muraille, achevait sa prière du matin. Il avait le regard serein et le front calme.
Tout à coup un roulement de tambour, qui se fit au dehors pour appeler le corps de garde sous les armes, éveilla Roger en sursaut. Son premier regard tomba sur Bertrand, et un doux sourire vient épanouir sa lèvre.
– Ce n’était qu’un songe ! murmura-t-il, un songe effrayant et cruel… Ô frère, j’ai fait cette nuit un bien terrible rêve.
Bertrand se leva sans répondre, et s’approcha lentement du lit de camp.
– Que Dieu te bénisse, frère ! dit-il d’une voix grave, mais exempte de toute amertume.
– Si tu savais ce que j’ai rêvé ! reprit Roger en tendant son front au baiser de Bertrand. J’en frémis encore, et il ne faut rien moins que ta vue… Mais où sommes-nous donc ?… ces froides murailles… ce sol humide…
– Malheur ! malheur ! s’écria-t-il avec désespoir. Ce n’était pas un rêve, et le nom de notre père est flétri !
Bertrand prit sa main qu’il serra entre les siennes. Il y avait tout l’amour d’un père dans le regard triste et résigné de l’aîné de Saint-Maugon. Roger pleurait et ne cherchait point à retenir les sanglots qui soulevaient sa poitrine.
– C’est toi qui seras son époux ! prononça-t-il d’une voix entrecoupée ; – misérable et insensé que je suis ! cet homme m’a trompé…
– Il était bien fort contre toi, pauvre frère !… ce fut, de sa part, une tentation perfide.
– Oh ! oui, s’écria Roger ; perfide en effet ! ses paroles… il me semble les entendre encore !… troublaient mon cœur, aveuglaient ma raison. Que sais-je ? s’il m’eût demandé davantage !… mais que pouvait-il me demander de plus !
Il retira d’un geste brusque la main que pressait Bertrand, et détourna la tête.
– Vous me méprisez, monsieur mon frère, dit-il.
– Je t’aime et je te plains, répondit doucement le capitaine.
– Vous me plaignez !… votre rôle est facile : vous êtes heureux, vous !
– Frère, dit-il, tu souffres… Je te pardonne.
– Je n’ai que faire de votre pardon, s’écria Roger en se levant, et je repousse votre pitié, monsieur… Reine m’aimait… je le sais… j’en suis sûr… entendez-vous ? j’en suis sûr !…
Il se mit à parcourir la salle basse à grands pas.
– Elle m’aime… on me tuera… vous pourrez être son époux… mais…
– Je le souhaite, répliqua Bertrand qui ne perdit pas cette inaltérable mansuétude que donne la vigueur morale.
Roger s’arrêta et regarda son frère en face. La souffrance vicie profondément les cœurs faibles. Roger se sentit venir un fougueux mouvement de haine.
– Hypocrisie !… pensa-t-il. Il me raille en héritant de mon bonheur !
Puis il ajouta tout haut avec rudesse :
– Que faites-vous ici ?… Je suis prisonnier ; vous êtes libre : ne puis-je au moins jouir de tout mon cachot ?
– Pauvre enfant ! murmura l’aîné de Saint-Maugon ; qu’elle doit être poignante l’angoisse qui met ces paroles dans la bouche d’un frère !
Il jugeait Roger d’après lui, et se trompait. Certes, Roger souffrait ; mais dans sa souffrance, il y avait autre chose qu’un remords. Ignorant le dévouement de son frère, il se croyait prisonnier, sous le coup d’une accusation de trahison. Le châtiment prochain lui semblait une expiation. Ce qui le transportait de rage, c’était l’inutilité de sa faute. Reine lui échappait. Son honneur, cet inestimable enjeu, était joué, était perdu. En revanche, au lieu du bonheur espéré, il recueillait la honte.
La honte mortelle qui ne se rachète point : l’échafaud.
Mais sa jalousie, furieuse et folle, l’aveuglait à l’endroit de sa honte. Sa torture était dans son amour.
La veille encore, Roger était un enfant loyal, mais faible. Aujourd’hui c’était une âme déchue, un gentilhomme indigne, un soldat dégradé, un mauvais frère.
C’est que, pour un cœur faible, l’existence est une périlleuse loterie. La vieillesse peut venir sans chute, par hasard ; mais, le plus souvent, le déshonneur la gagne de vitesse. Le droit chemin, pour employer une expression poétique dans sa trivialité, est un très-étroit sentier qui passe au-dessus d’un abîme. Comment l’homme, pur et bon qu’il soit, résistera-t-il aux passions qui l’attirent vers le précipice, s’il n’a point la force, cet appui auquel seul l’antiquité accordait le nom de vertu ? L’honneur, la probité, la fidélité, chez les cœurs débiles, sont comme ces couleurs éclatantes qui brillent sur les tissus de bas prix. Le matin, elles éblouissent ; le soir, après quelque rude averse, il ne reste qu’un haillon terne et misérable.
Bertrand ne voyait en Roger que le malheureux et non point le coupable. Généreux et dévoué comme tous ceux qui sont forts, il avait résolu, dès le premier moment, d’attirer à lui la tempête pour en préserver son frère. Mais il ne voulait pas dévoiler son dessein, de peur d’éprouver un obstacle de la part de Roger lui-même. Celui-ci se croyait captif ; il fallait lui laisser cette croyance. Aussi, lorsque Roger le somma brusquement de sortir, Bertrand se retira aussitôt. Il était, lui, bien réellement prisonnier, et dut s’arrêter dans la pièce d’entrée qui formait une espèce d’antichambre. Comme il y mettait le pied, une clef tourna dans la serrure de la porte extérieure, et un soldat parut, suivi d’une femme voilée.
– Entrez, madame, dit le soldat. La consigne est sévère, mais, dût-on me pendre, je ne me repentirais pas, si votre visite fait plaisir à M. le baron.
Ce que disait ce soldat, tous ses camarades l’eussent dit à sa place : Bertrand était si brave et si bon !
La femme voilée entra et se découvrit le visage. C’était Mlle de Montméril.
Bertrand n’était point préparé. La vue de Reine amollit son cœur. Il se sentit fléchir dans sa résolution. Sa passion, vaincue, se releva plus irrésistible, et recommença la lutte. Il aimait Reine de cet ardent et profond amour que l’homme n’a point deux fois en sa vie, et qui, refoulé un instant, reprend l’âme de vive force et la domine tyranniquement.
– J’étais résigné, pensa-t-il ; pourquoi Dieu m’envoie-t-il maintenant ce calice de suprême amertume !
Reine ne ressemblait guère à cette brillante jeune fille que nous avons admirée au bal de M. le marquis de Poulpry. Plus de diamants dans ses cheveux, plus de sourire à sa bouche : une robe sombre ; des yeux fatigués de larmes, et de la pâleur sur sa joue. Mais elle était belle ainsi, plus belle encore que la veille, entourée qu’elle était alors de tant de splendeurs et de tant d’hommages.
Bertrand, cachant son trouble sous une froideur respectueuse, s’était incliné en silence, et lui avait montré du doigt l’unique siége qui se trouvât dans l’antichambre. Reine ne voulut point s’asseoir.
– Monsieur, dit-elle, je viens vers vous d’après la volonté de mon père.
Elle s’attendait peut-être à quelque tendre reproche touchant la froideur de ce début. Son attente fut déçue.
– Monsieur de Montméril, répondit Bertrand avec tristesse, peut-il rendre à Mauguer l’honneur qu’il vient de lui ravir.
– L’honneur ! répéta Reine interdite ; – il s’agit de votre liberté, monsieur… Et, au nom du ciel ! ajouta-t-elle, ne pouvant soutenir plus longtemps ce rôle glacial ; – ne me parlez pas ainsi Bertrand !… Que vous ai-je fait ? Qu’avez-vous depuis hier ?
– Depuis hier ! murmura le capitaine, dont tout le cœur s’élançait vers Reine ; – oh ! je suis bien malheureux depuis hier, mademoiselle !
– Tout peut être réparé… commença Reine.
– Non ! dit Bertrand.
Et comme Mlle de Montméril le couvrait de son regard perçant et doux, regard d’ange auquel on ne résistait point, il courba la tête afin de fuir l’enivrement qui montait de son cœur à son cerveau. Sa piété fraternelle aux abois fit un dernier effort.
– Non, répéta-t-il, sans relever les yeux ; – mais vous parliez de liberté ?…
– Je viens pour vous sauver, ne le devinez-vous point ? Dans un quart d’heure, les postes vont être relevés ; les sentinelles sont gagnées…
– Dites-vous vrai ? interrompit le capitaine avec vivacité.
– Tout est prêt ! répondit Reine. Des chevaux attendent au dehors.
– Il sera donc sauvé ! s’écria Bertrand, dont l’œil se releva fier et brillant.
L’amour était vaincu de nouveau. Son héroïque abnégation avait le dessus.
Reine ne comprenait point.
– De qui parlez-vous ? demanda-t-elle.
– Écoutez, dit Bertrand avec entraînement ; c’est par vous qu’il est malheureux ; c’est par votre père qu’il fut coupable. – Votre dette est grande : il faut l’acquitter, mademoiselle.
– C’est vous que je veux sauver.
– C’est lui que vous sauverez !… Lui, mon pauvre Roger, mon frère, dont hier encore la vie était si pure et l’avenir si riant ; lui que la mort de notre père a fait mon enfant ; lui qui vous aime et qui vous a tout donné, jusqu’à notre honneur !…
– Mais vous… vous ! interrompit Reine.
– Moi, mademoiselle…
Bertrand s’arrêta. Sa bouche, rebelle, se refusait à consommer le sacrifice.
– Moi, reprit-il enfin d’une voix altérée ; – moi… Je ne vous aime pas.
Reine s’appuya au mur humide de la salle basse. Elle défaillait.
– Vous voyez bien qu’il faut le sauver ! dit encore Bertrand.
– Oui, répondit Reine qui ressaisit sa fierté de femme ; – je le vois, et je suis prête, monsieur.
Roger était toujours assis sur le lit de camp, immobile, morne, le corps affaissé, l’âme engourdie. L’approche de Reine qu’introduisait Bertrand le galvanisa tout à coup.
Lorsqu’on lui dit de suivre Reine, il se leva et obéit. Il ne demanda point comment, prisonnier, il lui était permis de sortir. Il ne vit point que son frère demeurait à sa place. Pas un mot pour ce dernier, pas un geste d’adieu. Reine était là. Son esprit ébranlé n’avait plus de ressort que pour une pensée : Reine. – Il la suivit machinalement et d’instinct, comme un somnambule, dominé par le despotique fluide, suit le magnétiseur qui l’appelle.
Reine, au contraire, en quittant la salle basse, ne put retenir un douloureux soupir, qui descendit jusqu’au fond du cœur de Bertrand.
Les deux fugitifs partirent. Bertrand, resté seul, croisa les bras sur sa poitrine. Il resta ainsi, les yeux au ciel et le visage content. Lorsque le bruit des lourds battants de la maîtresse porte du château lui apprit que les fugitifs étaient hors de danger, il remercia Dieu.
* * *
Il y avait des guirlandes de fleurs aux vénérables lambris du château de Saint-Maugon. L’or de l’écusson de Mauguer scintillait aux feux de mille flambeaux. La musique inondait les hautes salles où se pressait une noble foule. – C’était dix-huit mois après les événements que nous venons de raconter.
– Ma foi de Dieu ! disait le jeune M. de Kercornbrec, natif de Quimper, – M. le baron de Keruau peut se vanter d’avoir la plus belle femme de la Bretagne.
– C’est-à-dire la plus belle femme du monde ! solfia avec une excellente méthode le cadet de Trégaz, Nantais fort éloquent.
– C’est tout un ! nasilla le Rennais Châteautruhel.
Les gens de Vitré, de Saint-Brieuc, de Vannes et de Saint-Malo firent à ce sujet des observations analogues et qui ne méritent point d’être rapportées. Après quoi M. de Kercornbrec reprit, en grasseyant de la façon la plus remarquable :
– Ce pauvre baron l’échappa belle, s’il vous en souvient, messieurs, il y a un an ou dix-huit mois. Si ces damnés paysans de Louvigné n’avaient pas rendu la liberté au colonel de Gadagne, l’aîné de Saint-Maugon se laissait condamner au lieu et place de son frère, ce qui eût été, ma foi de Dieu ! grand dommage.
– Le fait est que Gilbert de Gadagne revint fort à propos… c’était lui qui avait assigné le poste au petit Roger de Saint-Maugon. Son témoignage sauva le pauvre baron.
Un valet passait en ce moment avec un plateau chargé de vins choisis. M. de Châteautruhel choisit cette occasion pour parler du nez.
– Je propose, dit-il, de boire à la santé des nouveaux époux.
Cette motion fut acceptée avec enthousiasme.
– Et Roger ? demanda Trégaz, – s’il vous plaît, qu’est-il devenu ?
– Il était amoureux fou de Mlle de Montméril, qui est depuis hier Mme la baronne de Kéruau. Mais la belle Reine ne l’aimait point. Quand le témoignage de M. de Gadagne eut mis la vérité en lumière, Roger, qui se cachait à Montméril, prit la fuite.
– Tout beau, messieurs, interrompit Châteautruhel ; il est mort comme il faut, en Breton et en gentilhomme… Il est mort devant la ville africaine d’Alger, en combattant pour le roi.
– Donc, que Dieu ait son âme ! dit le reste du groupe.
Un étranger était entré dans la salle. Son feutre rabattu cachait son visage. Il portait la double épaulette de capitaine. En entendant l’oraison funèbre de Roger il se prit à sourire.
Pendant cela, Bertrand de Saint-Maugon, assis auprès de Reine, sa femme, se recueillait en son bonheur, au milieu de toute cette joie bruyante ; mais son bonheur n’était point sans mélange.
– Vous semblez triste, Bertrand, dit Reine avec tendresse.
– Je suis heureux, répondit l’aîné de Saint-Maugon, bien heureux, car vous êtes à moi, et je vous aime… Mais notre père mourant l’avait mis à ma garde. Il était mon frère et mon fils… Pauvre Roger !
– Pauvre Roger ! répéta Reine.
– Mon frère ! mon noble frère ! dit une voix émue à leurs côtés.
Puis Bertrand se sentit prendre à bras-le-corps, et une bouche s’appuya passionnément contre son front.
Le feutre de l’étranger tomba et laissa voir les traits de Roger, brûlés par le soleil des côtes africaines. Bertrand poussa un cri de joie.
– De par Dieu ! murmura le jeune M. de Kercornbrec, il paraîtrait qu’il n’est pas mort !… Il a gagné une épaulette, voilà tout.
– J’ai voulu voir votre bonheur, dit Roger ; demain, je repars pour l’armée.
– Quoi ! sitôt ? demanda Reine.
– Madame ma sœur, répondit le jeune homme en baissant les yeux et avec un léger trouble dans la voix, – il faut la gloire pour effacer la honte.
– Dieu est bon ! murmurait Bertrand, plongé dans une sorte d’extase. – Reine, Roger… tout ce que j’aime !…
Sa voix fut couverte par le nez de M. de Châteautruhel, qui proposait de boire au retour du cadet de Saint-Maugon, ce à quoi obtempérèrent, avec satisfaction, MM. de Kercornbrec et de Trégaz, ainsi que les gens de Vitré, de Saint-Brieuc, de Vannes et de Saint-Malo.