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Reine de Maurever et Simonnette étaient comme pétrifiées.
Au moment où Reine, qui se remit la première, ouvrait la bouche pour jeter un cri d’alarme, une main de fer la saisit par derrière.
Un homme de haute taille, que l’obscurité revenue l’empêchait de reconnaître, était debout à ses côtés.
– Silence ! murmura-t-il.
– Mon père ! dit Reine. Les formes noires continuaient de ramper sur le sable.
– Où est Aubry ? demanda Reine, dont le souffle s’arrêtait dans sa poitrine.
– Il dort.
– Ils dorment. L’homme qui était au bas de la muraille, en dehors de l’enceinte, commençait à escalader. On l’entendait ficher sa dague entre les pierres et monter.
– Fillette, dit le vieux Maurever à Simonnette, va éveiller les tiens, mais ne fais pas de bruit.
Simonnette se glissa le long du mur et disparut. Elle pensait :
– Mon pauvre Jeannin qui est en dehors !
– Toi, dit Maurever à Reine, va éveiller Aubry dans la tour.
– Vous resterez seul, mon père ?
– J’ai juré par le nom de Dieu que je ne tirerais pas mon épée.
– Mais cet homme qui est dehors monte, monte !
– Il descendra. Va, ma fille. Reine obéit. En ce moment, la tête de l’assiégeant dépassa la muraille. Il jeta un regard au-dedans de l’enceinte. La nuit était obscure à cause des nuages opaques et lourds qui couvraient la lune levante. L’homme d’armes ne vit rien. Il se tourna du côté de la grève et dit tout bas :
– Avancez ! Les objets noirs qui rampaient sur le sable accélérèrent aussitôt leur mouvement. Il y avait du temps déjà que monsieur Hue de Maurever voyait ces taches noires sur le sable. Pendant qu’il faisait sa prière, Aubry, succombant à la fatigue de trois nuits passées au travail, s’était endormi. Le vieillard, à genoux devant sa croix de bois, prolongeait son oraison, parce qu’il y avait eu en lui un doute poignant et un cruel remords.
Son œil, habitué à la vigilance, interrogeait la grève par l’une des meurtrières percées dans sa tour. Tout en priant, il veillait.
Longtemps il ne vit que l’ombre vague, du sein de laquelle s’élançait comme un géant debout la masse du monastère de Saint-Michel.
Aux croisées et meurtrières du couvent les lumières s’étaient éteintes l’une après l’autre, et le vent d’ouest avait apporté comme un écho perdu le son de la cloche du couvre-feu.
Ce fut alors que, pour la première fois, Hue de Maurever aperçut au loin, par une échappée de lune, l’approche menaçante de l’ennemi.
Car, pour un vieux soldat, il n’y avait point à s’y méprendre.
Chaque siècle a son défaut dominant. Le nôtre ne peut point, assurément, s’accuser d’un excès de courage chevaleresque. Mais en 1450, l’esprit des preux n’était point mort tout à fait. Tout homme de guerre, malgré le progrès de l’art des batailles, gardait un peu cette confiance orgueilleuse en sa vaillance isolée, qui était le fond même de l’ancienne chevalerie.
L’âge n’y faisait rien. Ces témérités n’allaient point mal aux cheveux blancs des vieillards.
Monsieur Hue de Maurever mit instinctivement la main à son épée, mais il la repoussa aussitôt à cause de son serment.
Il sortit de la tour sans songer à troubler le sommeil d’Aubry. On avait encore dix minutes. Aubry pouvait dormir.
Monsieur Hue fit le tour de l’enceinte et jeta un coup d’œil satisfait sur les défenses improvisées.
– Ce moine conteur d’histoires est un précieux soldat, pensa-t-il ; les limiers ébrécheront leurs dents contre ces pierres !
Il est arrivé ainsi derrière Reine et Simonnette au moment où les deux jeunes filles, paralysées par la terreur, cherchaient la force de crier au secours.
Maintenant, depuis que Simonnette et Reine n’étaient plus là, il restait seul, collé au mur de la cabane.
L’homme d’armes enjamba le parapet de l’enceinte, puis il chercha à s’orienter, tandis que ses compagnons montaient.
Comme il descendait le long de la cabane, Hue de Maurever lui mit brusquement la main sur la bouche. L’homme d’armes voulut crier. La main du vieux Hue était un fier bâillon : la voix de l’homme d’armes s’étouffa dans son gosier.
De son autre main, monsieur Hue le saisit à la ceinture et le souleva comme un paquet.
– Or ça, dit-il, en se montrant sur le mur avec son fardeau, et en s’adressant à ceux qui grimpaient à l’escalade : Pensez-vous avoir affaire à de vieilles femmes endormies ? J’ai juré Dieu que je ne me servirais point de mon épée contre les sujets de mon seigneur François de Bretagne ; mais avec des coquins tels que vous, pas n’est besoin d’épées : on vous chasse avec des ordures !
Ce disant, il lança le pauvre homme d’armes sur la tête des assaillants qui tombèrent pêle-mêle au pied du roc.
– Oh ! le digne et brave seigneur ! s’écria le frère Bruno qui revenait avec un sac plein de coques ; oh ! le joyeux soldat ! Voilà une histoire que je conterai longtemps !
Et faisant son travail mnémotechnique, il ajouta entre ses dents :
« En l’an cinquante, à Tombelène, Hue de Maurever, qui soutient un siège avec des ordures, contre des malandrins, lesquelles ordures sont une partie des malandrins eux-mêmes, que monsieur Hue prend à poignée et jette à la tête les uns des autres malandrins. »
L’alarme était cependant donnée. Tous les réfugiés étaient aux murailles. Les assiégeants tirèrent quelques coups d’arquebuse et s’enfuirent en désordre. L’homme d’armes qui avait servi de projectile fut emporté par ses compagnons. Aubry reconnut la voix de Méloir qui disait :
– La nuit est longue. D’ici au soleil levant, nous avons le temps de leur rendre plus d’une fois la monnaie de leur pièce.
– En vous attendant, mes bons seigneurs, cria frère Bruno, qui était debout sur la muraille, nous allons passer au réfectoire.
– Je connais cette voix, dit Méloir en s’arrêtant. Conan !
un coup d’arquebuse à ce braillard. Un éclair s’alluma, et l’arquebuse de Conan retentit.
– Oh ! le vilain, gronda Bruno en colère ; il a troué mon froc tout neuf. Dis donc, poursuivit-il à pleine voix, toi qu’on appelle Conan, serais-tu pas du bourg de Lesneven, auprès de Landerneau ?
– Juste ! répliqua Conan, qui rechargeait son arquebuse.
– Eh bien nous sommes de vieux amis, Conan ; si tu reviens, je te casserai la tête.
Second coup d’arquebuse. Frère Bruno dégringola et tomba dans l’enceinte.
– Il a toujours bien tiré, ce Conan de Lesneven ! dit-il en essuyant sa joue qui saignait ; un peu plus, il me coupait l’oreille. Allons ! les filles, faites bouillir les coques. Et vous, garçons, en sentinelles !
Hue de Maurever était rentré dans sa tour, refusant de prendre le commandement de la petite garnison.
Frère Bruno s’institua commandant en second. Il choisit pour écuyer le petit Jeannin, qui avait fourni les coques du souper et qui prit pour arme son long bâton de pêcheur, terminé par une corne de bœuf.
On établit les postes de combat. Hommes et femmes eurent de la besogne taillée en cas d’attaque. Et vraiment, il ne s’agit que de s’y mettre. Les Gothon étaient transformées en autant d’héroïnes, les Catiches frémissaient d’ardeur ; Scholastique parlait de faire une sortie.
Vers une heure du matin, les assiégeants reparurent : mais ils ne venaient plus de la grève, où la mer était maintenant. Ils faisaient leurs approches par l’intérieur de l’île, du côté de la nouvelle enceinte, élevée à la hâte par le frère Bruno.
Il y avait dans le petit fort quatre ou cinq arbalétriers, dirigés par Julien Le Priol. Le vieux Simon combattait dans cette escouade.
Reine, Fanchon et Simonnette étaient seules dispensées de mettre la main à l’œuvre.
Encore, Simonnette se trouvait-elle plus souvent aux murailles que dans la cabane, parce qu’elle voulait voir travailler le petit Jeannin.
Le petit Jeannin était à côté du frère Bruno, juste en face de l’ennemi. Il avait à la main sa lance à pointe de corne et ne baissait point les yeux, je vous assure.
Méloir, bien certain de ne pouvoir surprendre désormais la place, s’approchait à découvert. Ses archers et arquebusiers commencèrent à travailler quand ils furent à cinquante pas des murailles.
– Courbez vos têtes ! dit frère Bruno ; les balles et les carreaux ne font pas de mal aux pierres.
Mais il ne fut bientôt plus temps de plaisanter. Méloir et ses hommes d’armes s’élancèrent furieusement aux murailles.
C’étaient de bons soldats, durs aux coups et jouant leur vie de grand cœur. Il y eut un instant de terrible mêlée. Sans Aubry de Kergariou et Bruno, qui se battaient comme de vrais diables, la place eût été emportée du premier assaut. – Au dire de Simonnette, qui raconta souvent, depuis, ce combat mémorable, Jeannin contribua beaucoup aussi au salut de la citadelle.
Mais, ô Muse ! comment dire les exploits surprenants des quatre Mathurin, qui se couvrirent, cette nuit, d’une gloire immortelle !
Gothon Lecerf, l’aînée des Gothon, la plus rousse et celle qui avait aux mains le plus de verrues, déshonora son sexe et le lieu qui l’avait vu naître, dès le commencement de l’action.
Elle déserta son poste, prise qu’elle fût de frayeur, en voyant aux rayons de la lune la figure jaunâtre de maître Vincent Gueffès, qui essayait de s’introduire dans la citadelle par les derrières.
Il n’y avait personne de ce côté. Gueffès, au contraire, était accompagné de quatre ou cinq soudards qu’il avait embauchés pour cette entreprise.
Gothon Lecerf, pâle et toute tremblante, vint se réfugier dans l’asile où étaient réunies Reine de Maurever, Fanchon, la ménagère et Simonnette. Simonnette et Fanchon se portèrent vaillamment à la rencontre de l’ennemi.
La chaudière où avaient bouilli les coques était encore sur le feu. Fanchon et sa fille la prirent chacune par une anse, et maître Vincent Gueffès fut échaudé de la bonne façon.
Cet homme adroit et rempli d’astuce reçut le contenu de la chaudière sur le crâne au moment où il s’applaudissait du succès de sa ruse. Il s’enfuit en hurlant et ne revint pas.
Simonnette et Fanchon reprirent leurs places dans la cabane avec la fierté légitime que donne une action d’éclat.
Mais les Mathurin, ô Muse ! les quatre Mathurin ! n’oublions pas ces intrépides Mathurin, non plus que les deux Joson, Pelo, les Catiche, Scholastique et le reste des Gothon ; car aucune autre Gothon n’imita le fatal exemple de Gothon Lecerf dont nous ne prononcerons plus jamais le nom souillé par la honte.
Frère Bruno s’était fait une jolie massue avec la tête du mât d’un bateau pêcheur qu’il avait trouvée sur la grève. Chaque fois que son esparre touchait un homme d’armes ou un archer, l’archer ou l’homme d’armes tombait.
Quand l’assaut se ralentissait et que les assiégeants se tenaient au bas des murailles, frère Bruno déposait sa massue et prenait des quartiers de roc qu’il lançait avec une vigueur homérique.
Il y avait déjà pas mal de soudards hors de combat. Aucun Mathurin, au contraire, n’avait subi le moindre accroc, et le petit Jeannin, qui manœuvrait sa lance à découvert, n’avait pas reçu une égratignure.
– Holà ! Péan ! Kerbehel ! Hercoat ! Coëtaudon ! Corson et les autres ! criait incessamment Méloir : à la rescousse ! à la rescousse !
– Holà ! Corson, Coëtaudon, Hercoat, Kerbehel, Péan et les autres ! répondait le bon frère Bruno, venez faire connaissance avec Joséphine !
À l’exemple de tous les paladins fameux, il avait baptisé son arme.
Joséphine, c’était sa jolie massue.
Il la maniait avec une aisance inconcevable. Tête nue, les manches retroussées, le sourire à la bouche, il rassemblait des matériaux pour une foule d’histoires, datées de l’an cinquante.
Il frappait, il parlait. Jamais vous ne vîtes d’homme si sincèrement occupé.
– Bien touché, Peau-de-Mouton, mon petit, disait-il à Jeannin ; nous ferons quelque chose de toi, c’est moi qui te le dis ! Hé ! Mathurin, le gros Mathurin ! attention à ta gauche ! Voici un routier qui grimpe comme il faut… Ma parole ! Mathurin lui a donné son compte. À toi, Mathurin, l’autre Mathurin, Mathurin-le-Roux ! On s’y perd dans ces Mathurin ! Saint Michel Archange ! ce sont des figues sèches qu’ils lancent avec leurs arbalètes. Voici un carreau qui s’est aplati sur Joséphine, et Joséphine n’a seulement pas dit : Seigneur Dieu ! Hé ! ho ! Conan de Lesneven ! Te souviens-tu de Jacqueline Tréfeu, qui nous fit une omelette aux rognons de faon en l’an vingt-deux, l’avant-veille de la Chandeleur ?
Conan, qui montait à l’assaut, lui porta un grand coup de sa courte épée ; frère Bruno para, saisit Conan par les cheveux et l’attira tout près de lui.
– Hélas ! Saint Jésus ! dit-il, comme te voilà vilain et changé, mon pauvre Conan, toi qui étais si gaillard en ce temps !
– Ne me tue pas, Bruno ! murmura Conan.
– Te tuer, mon fils chéri ! non, du tout point. J’ai le cœur trop tendre ! Et quant à l’omelette de Jacqueline Tréfeu, il n’y manquait que le beurre !
Il avait déposé Joséphine, sa jolie massue, et tenait le malheureux Conan par les deux aisselles.
– Tiens ! tiens ! s’écria-t-il ; voici Kervoz, et voici Merry… tous nos chers camarades ! à toi, Merry, mon compère ! Il lui donna un coup de Conan : Merry tomba au pied du mur, assommé aux trois quarts. Conan criait lamentablement.
– À toi, Kervoz ! reprit frère Bruno en lui assénant un autre coup de Conan, qu’il employait au lieu et place de Joséphine ; oh ! les vrais gaillards ! Et comme on est bien aise de se retrouver ensemble après si longtemps ! car il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, mes compères !
Il déposa Conan, qui chancela comme un homme ivre.
– Ma foi de Dieu ! s’écria-t-il, employant le juron favori des Bas-Bretons, tu chancelais tout comme cela chez Jacqueline Tréfeu, mon pauvre Conan ! Mais c’était le vin que tu lui avais volé. Jacqueline est morte de la fièvre tierce en l’an trente-cinq et sa fille est la ménagère du cornet à bouquin de Saint-Pol-de-Léon. Bien des choses à nos amis : je te donne congé en souvenir de nos honnêtes ripailles du temps jadis.
Il le fit tourner comme une toupie et le lança dehors. Les gens de Méloir disaient :
– C’est le diable déguisé en moine !
– Es-tu malade, Conan ? demanda frère Bruno. Pour réponse, il reçut une arquebusade dans le bras gauche. Son bras tomba le long de son flanc.
– Bien reparti, mon compagnon, s’écria-t-il, mais ce sera ta dernière réplique !
Il avait saisi de la main droite un quartier de roc qui traversa la nuit en sifflant et alla écraser la tête de l’archer dans son casque.
– C’est le diable ! c’est le diable ! répétèrent les soudards épouvantés.
– En l’an vingt-neuf, dit Bruno, je fus frappé d’un coup d’estoc par un grand coquin d’Anglais qui avait les yeux de travers. Chacun sait bien que si on répand le sang de ceux qui louchent, on devient borgne. Souviens-toi de ça, petit Jeannin… et pique de ta lance ce taupin qui monte à droite. Bien travaillé, mon enfançon ! Je voulais tuer l’Anglais, mais non pas devenir borgne. Gare à toi, Mathurin, le troisième Mathurin !… Où en étais-je ? Ah ! je ne voulais pas devenir borgne. Comment faire ? Et qu’aurais-tu fait, toi, petit Jeannin ?
Petit Jeannin était aux prises avec l’homme d’armes Kerbehel, qui le tenait déjà à bras-le-corps.
Bruno déchargea un coup de Joséphine sur la tête de Kerbehel, qui tomba foudroyé, puis il reprit :
– Qu’aurais-tu fait, toi, petit Jeannin ?
– Jarnigod ! s’écria Jeannin, croyez-vous que j’aie besoin de vous pour faire mes affaires ! Ce taupin était à moi !
– Je t’en donnerai un autre, mon fils… Moi, je connaissais un puits à un quart de lieue de là. Je pris mon Anglais par le cou et j’allai le noyer. Il était lourd… mais j’ai gardé mes deux yeux.
– Gare ! gare ! Mathurin ! le quatrième Mathurin ! interrompit-il précipitamment ; oh ! le fainéant ! il s’est laissé assommer.
Il s’élança vers l’angle de l’enceinte où l’un des paysans venait en effet d’être tué. Sept ou huit hommes d’armes et soldats avaient déjà franchi le mur.