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Il était environ sept heures du matin quand la mer permit de se mettre en marche.
Ces brouillards de grèves forment une couche très peu profonde, et qui souvent n’a pas deux fois la hauteur d’un homme.
En général, moins la couche de brume a d’épaisseur, plus elle est dense et impénétrable aux regards.
Nous avons montré une fois déjà, au début de ce récit, le monastère de Saint-Michel voguant comme une gigantesque nef au milieu de cette mer de vapeurs. Nous avons montré la brume, arrondissant ses vagues cotonneuses, balançant ses sillons estompés et laissant au radieux soleil de juin, qui dorait le sommet du Mont, toutes ses éblouissantes ardeurs.
Au printemps et en automne, cet aspect, qui arrête le voyageur ébahi, se représente fréquemment. Les gens du pays, blasés sur ces merveilles, jettent au prodigieux paysage un regard distrait et passent.
Ce qui les occupe, et ils ont raison, c’est le fond de cet océan de brume.
De tous les dangers de la grève celui-là est, en effet, le plus terrible.
Le brouillard des grèves est assez compact pour former autour de l’homme qui marche une sorte de barrière mouvante, possédant à peine la transparence d’un verre dépoli. Figurez-vous un malheureux, errant parmi ces sables où nulle route n’est frayée, avec un bandeau sur la vue, avec un masque qui laisse passer les rayons lumineux, mais qui les disperse, qui les confond, qui les brouille comme ferait un épais et triple voile de mousseline.
On y voit, la lumière est même la plupart du temps vive et blessante pour l’œil, répercutée qu’elle est à l’infini par les molécules blanchâtres de la brume. Mais cette sensation de la vue est vaine ; on perçoit le vide brillant, le néant éclairé.
Les objets échappent ; toute forme accusée se noie dans ce milieu mou et nuageux.
Nous avons dit le mot, du reste, et aucune comparaison ne peut rendre plus précisément la réalité. Collez votre œil à la vitre dépolie et regardez le grand jour au travers.
Vous serez ébloui sans rien voir.
La nuit, le peu de lumière qui descend du firmament suffit toujours à guider les pas. Dans le brouillard, rien ne guide, rien, et le vertige nage dans ce blanc duvet qui provoque et lasse les paupières.
La nuit, le son se propage avec une grande netteté. Or, quand la vue fait défaut, l’ouïe peut la remplacer à la rigueur.
Dans le brouillard, le son s’égare, s’étouffe et meurt.
C’est quelque chose d’inerte et de lourd, qui endort l’élasticité de l’air ; c’est quelque chose de redoutable comme cette toile, blanche aussi, qui s’appelle le suaire. Ici, le courage même a la conscience de son impuissance. Le sang se fige, la force cède. On est à la fois submergé et fasciné.
Ceux qui ont échappé à cette terrible mort racontent des choses étranges. Ils disent que la cloche du Mont sonnant la détresse arrive parfois tout à coup à l’oreille et fait tressaillir l’agonie. Elle vibre plaintivement, et l’oreille étonnée croit l’entendre sortir des profondeurs des tangues.
Puis la cloche se tait. Un silence pesant succède à ses tristes tintements. Puis tout à coup le sable, devenu sonore comme par enchantement, apporte le bruit de la mer qui monte.
Oh ! comme elle va vite ! la mer, la mort ! Comme elle court, invisible, là-bas ! De quel côté ? On ne sait.
Mais elle court, elle glisse, elle arrive.
Elle est là cachée derrière l’inconnu, au fond de ces espaces mystérieux et voilés. On l’entend qui approche et qui gronde.
Oh ! comme elle va vite !
N’est-ce pas elle déjà, ce froid qui vous glace les pieds ?
On ne sait, je le dis encore, on ne sait, car le sang s’est précipité au cerveau. La fièvre tremble, puis brûle.
Et cette morne solitude, ce brouillard lugubre et gris vont se peupler de visions folles.
Écoutez ! ce n’est plus la mer, c’est le rêve. On chante vêpres à la paroisse aimée. Ils sont tous là, les parents, les amis. Derrière le pilier, voici la préférée qui est là et qui prie.
Douce fille ! que Dieu te fasse heureuse ! – N’a-t-elle pas tourné sa tête brune, coiffée de la dentelle normande, pour lancer à la dérobée un regard au fiancé ?
Un seul regard, car deux distractions annulent une prière.
Mais ce ne sont pas les vêpres, non. Matheline a des fleurs d’oranger sur le front. A-t-on des fleurs d’oranger un autre jour que le jour du mariage ?
Quoi ! c’est la messe des noces ! le père avec ses cheveux blancs, la mère qui a les yeux mouillés de larmes heureuses.
Et la petite sœur espiègle, Rose, la fillette aux yeux malins.
Quelque jour tu te marieras, toi aussi, petite sœur.
– Merci, mes amis ; oui ; je suis bien content, oui, ma fiancée est bien belle ! Merci Pierre, merci René… vertubleu ! puisque voici la messe finie, à table ! et buvons à ma douce Matheline !
Elle est émue ; le rouge lui vient à la joue. Elle cache sa tête dans le sein de sa mère.
On n’a ces chères angoisses qu’une fois dans la vie. Une fois dans la vie seulement on porte la couronne d’oranger.
Rougis, jeune fille, et souris derrière tes larmes.
Oh !… mais la table oscille et tombe. Où sont les convives joyeux ?
Où est Matheline, l’épousée ? Pierre, René, le père avec ses cheveux blancs ? la mère pleurant et riant, Rose, la petite sœur aux yeux malins ?
Le brouillard gris, silencieux, livide…
– Au secours ! Seigneur, mon Dieu ! au secours ! Hélas ! la voix tombe à terre, brisée. Dieu n’entend pas. C’est la dernière heure. Il y a dans la brume des éclats de rire lointains. Des gémissements leur répondent. Le sable gonflé pousse ces bizarres soupirs qui semblent l’appel des victimes d’hier à la victime d’aujourd’hui.
Et ne voyez-vous pas ici, – ici ! – ces danseurs pâles qui mènent tout à l’entour leur ronde insensée ?
Les bras enlacés, les cheveux au vent, des lambeaux de linceul qui flottent, des yeux profonds et vides…
– Au secours ! Seigneur Dieu ! au secours ! Personne ne vient. La mer monte. Ou bien la lise molle cède sous les pieds avec lenteur. Ils sont rares ceux qui racontent ce rêve du malheureux perdu dans les brouillards. Bien peu sont revenus pour dire ce qu’invente la fièvre à l’instant suprême.
* * * *
Les réfugiés du village de Saint-Jean qui avaient passé la nuit à Tombelène n’auraient pas même dû hésiter à fuir, car il était mille fois probable que Méloir et ses soldats profiteraient du brouillard pour renouveler leur attaque.
Or, la partie du rocher où Bruno et sa petite armée s’étaient défendus si vaillamment sortait presque tout entière de la brume, qui l’entourait comme une ceinture. Les assaillants eussent attaqué cette fois à coup sûr, car ils auraient vu et seraient restés invisibles.
Au contraire, en se mettant résolument en grève, les assiégés qui connaissaient, pour la plupart, les cours d’eau et tous les secrets des tangues, n’avaient contre eux que le brouillard.
Le brouillard devait, suivant toute vraisemblance, les protéger contre la poursuite de leurs ennemis.
La route la plus sûre, par rapport aux dangers de la chasse, aurait été celle qui mène directement à Avranches et au bourg de Genest ; mais cette partie de la grève, sillonnée par d’innombrables ruisseaux, affluents de la Sée et de l’Hordée, présente des difficultés si graves qu’on s’y hasarde à regret, même par le grand soleil. Par la brume, c’eût été folie.
Le petit Jeannin, qui avait pris d’autorité l’emploi de guide, marcha sans hésiter à l’est du mont Saint-Michel, dans la direction du bourg d’Ardevon, limite extrême de la Normandie.
Nous sommes bien forcés d’avouer que le petit Jeannin avait les jambes un peu trop longues pour la robe de Reine, et que ses mouvements hardis et découplés n’allaient pas au mieux avec le chaste voile qui descendait sur ses cheveux blonds.
Mais, à part ces détails, le petit Jeannin faisait une Fée des Grèves très présentable, et d’ailleurs il n’est pas mauvais qu’une fée ait en sa personne quelque chose d’excentrique. Ce serait bien la peine d’avoir un charme dans son petit doigt et de chevaucher sur des rayons de lune, si on ressemblait trait pour trait à une demoiselle de bonne maison !
Jeannin avait de beaux cheveux bouclés, de grands yeux bleus et un sourire espiègle. C’était plus qu’il ne fallait.
N’eût-il rien eu de tout cela, le brouillard, en ce moment, aurait encore suffi à déguiser la supercherie.
C’était un vrai brouillard, un brouillard à ne pas voir son nez, comme on dit entre Avranches et Cherrueix.
À peine les gens qui composaient la caravane eurent-ils quitté le sommet de Tombelène pour entrer dans cet immense nuage, qu’ils cessèrent incontinent de s’apercevoir les uns et les autres.
Ils marchaient côte à côte cependant. Chacun d’eux pouvait entendre le pas de son voisin et sentir le vent de son haleine. Mais l’œil était pour tous un organe désormais inutile.
On ne distinguait rien. Pour apercevoir le sol vaguement et comme à travers une gaze, il fallait s’agenouiller.
Frère Bruno étendit son bras et sa main disparut dans la brume.
– Allons ! dit-il, voilà qui est bon ! ça me rappelle l’aventure du bailli de Carolles et de son âne. Ils se cherchaient tous deux dans le brouillard, devant le rocher de Champeaux. L’âne et le bailli firent soixante-dix-huit fois le tour de la pierre, jusqu’à ce que M. le bailli s’avisa de faire : Hi ! han…
– Silence ! ordonna la voix de Maurever.
– Seigneur Jésus ! on se tait, on se tait ! répliqua le moine convers ; je pense que je ne suis pas un bavard !
Et il ajouta en se penchant à l’oreille d’un Mathurin quelconque :
– Devinez ce que répondit l’âne ? Mais le Mathurin n’était pas en humeur de rire.
– Nous approchons de la rivière, dit en ce moment le petit Jeannin ; prenez-vous par la main et ne vous quittez pas. Les mains se cherchèrent et se réunirent au hasard.
Il y avait à peine dix minutes qu’on avait abandonné Tombelène et déjà les rangs étaient intervertis. On fut obligé de parler pour se reconnaître.
Voici comment la caravane était disposée : Après le petit Jeannin, qui marchait en tête avec sa gaule à corne de bœuf, venaient monsieur Hue de Maurever et Aubry de Kergariou, escortant Reine.
Derrière ce groupe c’étaient les Le Priol, Simon, Fanchon, Simonnette et Julien, qui avait l’arbalète sur l’épaule.
Suivaient les Gothon, dont trois avaient eu une belle conduite, tandis qu’il nous faudra pleurer éternellement sur la faiblesse de la quatrième. Les Gothon étaient accompagnées de Scholastique, des Suzon et des Catiche.
Les Mathurin, les Joson, etc., formaient l’arrière-garde avec frère Bruno, qui s’était placé là dans l’espoir de conter à l’occasion quelque bonne aventure. Mais son espérance se trouvait cruellement déçue. Le silence était de rigueur.
La caravane marcha dans cet ordre pendant un quart d’heure environ.
Au bout d’un quart d’heure, chacun sentit l’eau à ses pieds.
En même temps, un bruit sourd se fit entendre sur le sable.
– Les hommes d’armes ! dit tout bas le petit Jeannin. Halte !
On s’arrêta, et il y eut un moment d’anxiété terrible, car c’était ici un coup de dés. Les hommes d’armes pouvaient passer à droite ou à gauche de la caravane, comme ils pouvaient y donner en plein sans le savoir.
La petite troupe se tenait immobile et silencieuse. Les chevaux approchaient. On entendit bientôt la voix de Méloir qui disait :
– De l’éperon, mes enfants, de l’éperon ! Ce brouillard-là nous la baille belle ! Nous allons prendre notre revanche cette fois !
– Excepté Reine, qui est votre dame, et le traître Maurever que nous mènerons à Nantes pieds et poings liés, répondit un homme d’armes, il ne faut qu’il en reste un seul pour voir le soleil de midi !
Reine tremblait. Les filles de Saint-Jean se serraient les unes contre les autres. Frère Bruno fit claquer les doigts de sa main droite et grommela :
– Ça me rappelle plus d’une histoire, mais chut ! il y a temps pour tout. Quand ils seront passés, on pourra délier un peu sa pauvre langue.
– Allons ! Bellissan ! criait Méloir ; découple tes lévriers, ils vont quêter dans le brouillard ; et qui sait ce qu’ils trouveront !
Aubry serra la main de Maurever et tira son épée. Chacun crut que l’heure était venue de mourir. Bellissan répondit :
– Je ferai tout ce que vous voudrez, sire chevalier ; mais du diable si les chiens ont du nez par ce temps-là ! Ils détaleraient à dix pas d’un homme ou d’un renard sans s’en douter.
La cavalcade passait. Elle passa si près que chacun, dans la petite troupe, crut sentir le vent de la course. Bruno affirma même depuis qu’il avait vu glisser un cavalier dans la brume, mais Bruno aimait tant à parler ! Chacun retint son souffle.
– Holà ! cria Méloir, ceci est la rivière ; dans dix minutes, nous serons à Tombelène… Mais j’ai entendu quelque chose ! La cavalcade s’arrêta brusquement à vingt pas des fugitifs.
Frère Bruno caressa Joséphine, sa jolie massue, qu’il n’avait eu garde de laisser dans le fort.
– C’est un de mes lévriers qui est parti, dit Bellissan ; je n’en ai plus que onze en laisse. Ho ! ho ! ho ! Noirot ! ho ! Une sorte de gémissement lui répondit :
– Ho ! ho ! ho ! Noirot ! ho ! cria encore le veneur. Cette fois il n’eut point de réponse.
– Si nous restons là, dit Méloir, nous nous ensablerons ; les pieds de mon cheval sont déjà de trois pouces dans la tangue. En avant !
La cavalcade reprit le galop. Les gens de notre petite troupe étaient absolument dans la même situation que le cheval de Méloir. Partout, le long de ces grèves, mais surtout dans le voisinage des cours d’eau, où se trouvent les lises ou sables mouvants, l’immobilité est périlleuse. Le sable cède sous les pieds, l’eau souterraine monte par l’effet de la pression, et l’on enfonce avec lenteur. Rien ne peut donner l’idée de cette substance tremblante et molle qu’on appelle la tangue. La surface présente une assez grande résistance, pourvu que la pression soit instantanée et rapide. Notre boue terrestre, les corps gras, toutes choses que nous connaissons et qui tiennent le milieu entre les matières solides et les matières liquides, ont un caractère commun ; le pied y enfonce au moment même où il s’y pose.
Ici, non. Le pied marque à peine au premier instant, il soulève une manière d’ourlet sablonneux et relativement sec, tandis qu’à l’endroit même où la pression s’opère, l’eau monte et remplace le sable.
Si le pied quitte lestement le sol, comme cela a lieu dans une marche légère, on voit sa trace peu profonde former une petite mare qui s’efface bientôt parce que la tangue reprend aisément son niveau.
Mais si le pied reste, il enfonce indéfiniment et plus vite à mesure que l’immersion (la langue n’a pas d’autre mot) a lieu.
On dit qu’un homme met bien un quart d’heure à disparaître entièrement dans les lises.