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Aubry, à pied, avait, il faut le dire, tout l’avantage sur les hommes d’armes à cheval.
Leste et jeune, il se servait du brouillard comme d’une machine de guerre.
Il avait quitté le mamelon où la brume était trop claire, et les hommes d’armes l’avaient suivi dans un fond, sur la tangue molle, où les sabots de leurs montures enfonçaient à chaque pas.
Aubry était pour eux comme un fantôme qui paraissait à l’improviste, qui disparaissait tout à coup pour reparaître encore.
Mais l’épée d’Aubry n’était pas un fantôme d’épée ; elle taillait bel et bien, Péan le savait, Corson aussi, Kerbehel de même, car ils avaient tous les trois de profondes blessures.
Le pauvre héraut Corson grommelait :
– Le buffle de mon justaucorps est devenu de gueules !
– L’épée haute, Corson ! lui dit Kerbehel, ou bien on pourra blasonner le lieu où nous sommes : « De sable au corps de héraut, couché, de carnation… »
– » …Accompagné de quatre malandrins de même », acheva Corson plaintivement.
Kerbehel voulut répondre ; mais Loys, qui en avait fini avec Nantois, Léopard, Varot et les autres, s’élança sur lui, la gueule rouge, et le malmena cruellement.
En même temps, Péan tombait, la gorge traversée par l’épée d’Aubry – Hardi, Loys ! maître Loys ! ils sont à nous !
– Cet homme est le diable ! s’écria Coëtaudon qui donnait de grands coups de lance dans le vide.
– Non pas ! c’est le chien qui est le diable ! balbutia Kerbehel, désarçonné à demi.
– Ô mes compagnons ! pleura Corson, il n’y a pour nous ici ni profit, ni gloire ! Ce n’est pas celui-là que nous cherchons. Sus au vieux Maurever ! et laissons ce ragot qui nous donne le change.
– Sus ! sus ! clama Kerbehel, enchanté de ce biais.
– Sus ! sus ! Et les éperons s’enfoncèrent dans le cuir des chevaux. En ce temps déjà, les mots prenaient, à l’occasion, des significations très subtilement détournées.
Sus ! voulait dire ici : sauve qui peut !
Mais la gloire était sauvegardée.
Maître Loys fournit encore une charge ; Aubry se lança une dernière fois dans le brouillard, puis ils s’étendirent fraternellement, l’un près de l’autre, haletants, harassés, – mais vainqueurs !
Il était neuf heures du matin. Le soleil prenait de la force et pompait lentement le brouillard.
Un vent léger venait du large, annonçant le flux.
Le moment s’approchait où ce rideau immense, qui cachait les grèves allait se déchirer.
Soit qu’il s’évanouit subitement avec la prestesse d’un changement à vue, soit qu’il dût s’éclaircir peu à peu, faisant sa gaze de plus en plus transparente, découvrant les objets un à un, et luttant jusqu’à la dernière seconde contre le jour enfin victorieux.
Dans l’un et l’autre cas, les différentes troupes, dispersées sur les tangues, allaient se chercher, à coup sûr, se voir et se combattre.
Sur les rochers qui bordent le mont Saint-Michel, du côté de la Bretagne, une troupe d’hommes armés était rangée en bon ordre.
À la tête de cette troupe, se trouvait un chevalier banneret, portant à son haubert l’écusson vairé-contrevairé d’or et de sable des sires de Ligneville en Cotentin.
Son petit bataillon et lui demeuraient immobiles, comme s’ils eussent été chargés de garder le Mont contre une attaque prochaine.
Vers cette heure, Corson, Coëtaudon et les autres, qui avaient rallié une douzaine de soudards, suivaient, dans la brume éclaircie, la piste de monsieur Hue de Maurever.
Derrière la troupe cantonnée sur les rochers, l’étendard de Saint-Michel était planté en terre, au-dessous de la bannière de France.
Un coup de vent chassa la brume qui enveloppait encore la base du roc.
On vit dans les sables un vieillard entouré de quelques femmes et de quelques paysans. Presque au même instant, les hommes d’armes de Méloir sortirent de la brume refermée.
– En avant ! dit le sire de Ligneville. La bannière de France fit flotter au soleil ses longs plis d’argent.
La troupe descendit sur la grève. Elle se mit entre les fugitifs et les hommes d’armes.
– Que venez-vous quérir sur les domaines du Roi ? demanda monsieur de Ligneville.
– Nous venons, par la volonté de notre seigneur le duc, répondit Corson, quérir monsieur Hue de Maurever, coupable de trahison.
– Et portez-vous licence de franchir la frontière ?
– De par Dieu ! monsieur de Ligneville, riposta Corson, quand notre seigneur François a sauvé votre sire des griffes de l’Anglais, il a franchi la frontière sans licence.
Ligneville fit un geste. Ses soldats se rangèrent en bataille. Hue de Maurever perça les rangs.
– Messire, dit-il, si ces gens de Bretagne veulent s’en retourner chez eux en se contentant de ma personne et en laissant libres tous les pauvres paysans de mes anciens domaines, je suis prêt à me livrer en leurs mains.
– Donc, pour ce, franchissez la rivière de Couesnon, messire, répliqua Ligneville ; sur la terre du Roi, on ne se rend qu’au Roi.
Le sire de Ligneville demanda ensuite aux Bretons :
– Qui est votre chef ? Kerbehel, Corson et Coëtaudon se consultèrent.
– Notre chef est le chevalier Méloir, dirent-ils.
– J’ai entendu parler de ce chevalier Méloir, répondit M. de Ligneville ; dites-lui, pour l’honneur de la chevalerie, qu’il évite de passer à portée de ma lance, car monsieur l’abbé du mont Saint-Michel m’a donné l’ordre de le faire pendre.
Le rouge vint au front du vieux Maurever.
– Par mon salut ! messire, s’écria-t-il ; le duc François l’a fait chevalier. Je vous prie de me faire raison de ce qui est une insulte au duché de Bretagne tout entier.
– Allons ! disaient en riant les soldats du monastère ; voici le vieux chevalier qui va se mettre avec ses assassins contre nous.
Mais Ligneville avait pris la main de Maurever et l’avait serrée avec respect.
– Si mes paroles vous ont causé de la colère, monsieur mon digne ami, avait-il dit, de grand cœur je rétracte mes paroles.
Mais je ne vous laisserai point, ajouta-t-il en souriant, faire de l’héroïsme avec de pareils coquins. Ce serait jeter des perles aux animaux que vous savez. Monsieur Hue de Maurever, vous êtes le prisonnier du Roi !
Avant que le vieillard pût répondre, on l’avait saisi et conduit derrière les rangs.
– Holà ! maraudaille ! s’écria Ligneville, avec rudesse ; maintenant, hors d’ici et vitement ! Il s’adressait ainsi aux hommes d’armes de Méloir.
Ceux-ci pouvaient être en effet des gens de conscience large et peu délicats sur le choix de leur besogne. Mais c’étaient des Bretons.
Ligneville n’avait pas fini de parler, qu’un carreau d’arbalète faisait sonner l’acier de son casque. Les Bretons chargèrent résolument et se firent tuer ou prendre tous jusqu’au dernier.
Monsieur Hue, cependant, avait demandé aux soldats du monastère si quelques fugitifs n’avaient point déjà touché le Mont. Les réponses des soldats l’avaient à peu près rassuré sur le sort de sa fille, qui devait être en ce moment dans l’enceinte des murailles avec Aubry et les enfants de Simon Le Priol.
Aubry et le petit Jeannin, arrivés, en effet, les premiers au monastère, attendaient avec anxiété. Ils espéraient que Reine et Simonnette étaient avec le gros de la troupe.
Hélas ! le pauvre Bruno avait l’oreille basse.
Il était rentré au bercail et s’était mis à la disposition du frère pénitencier. Ils avaient causé tous deux discipline et bien sérieusement.
Frère Bruno avait le bras gauche cassé, ce qui retardait l’exécution.
– Mon frère Eustache, disait-il au pénitencier, cela me rappelle l’histoire de Jacob Malteste du bourg de Cesson, auprès de Rennes. Il était bien malade quand il fut condamné à la peine de la hart. On lui fit prendre de bons remèdes, on le guérit, et puis on le pendit.
Heureusement pour Bruno que l’influence du duc de Bretagne était fort mince au monastère en ce moment, et que le secours apporté à monsieur Hue de Maurever lui fut compté comme œuvre pie.
Ce fut lui qui aperçut le premier monsieur Hue gravissant la rampe.
Il courut avertir Aubry qui s’élança au-devant du vieillard.
– Reine ! prononcèrent tous deux, en même temps, monsieur Hue et Aubry.
– Elle n’est pas au monastère ? demanda le vieux chevalier.
– Vous ne la ramenez pas ? demanda Aubry à son tour. Ce fut un moment d’angoisse cruelle. Jeannin, l’heureux petit Jeannin, avait Simonnette dans ses bras. Mais quand il entendit que mademoiselle Reine était perdue, il s’arracha des bras de Simonnette.
– Je vais rentrer en grève, dit-il ; la mer monte, il faut se hâter ! Maurever et Aubry avaient du froid dans les veines.
Ce mot : « la mer monte » les frappait au cœur. Aubry serra la main de Jeannin, et lui dit :
– Viens avec moi ! Mais, au lieu de descendre à la grève, il gravit précipitamment la rampe et s’élança dans l’escalier de la salle des gardes. Jeannin et Bruno le suivaient.
De la salle des gardes à la plate-forme, il y a bien des marches. Aubry fut sur la plate-forme en quelques secondes. Jeannin ne l’avait pas quitté d’une semelle, mais le frère Bruno soufflait encore dans les escaliers.
– Ouf ! disait-il ; ou… ouf ! cela me rappelle l’histoire de Jean Miolaine, le maître gantier, qui paria de monter au beffroi de Coutances pendant que Perrin Langérier, son compère, boirait une double pinte de vin d’Anjou… ou-ou-ouf !
Quand il arriva sur la plate-forme, Aubry et Jeannin dévoraient déjà l’espace du regard.
Le brouillard s’était levé. L’œil planait sur l’immensité des sables. Au nord-ouest, on voyait la ligne bleue de la mer qui montait. Sur la grève, rien.
Rien, sinon un point sombre et perceptible à peine qui se montrait de l’autre côté du Couesnon, à la hauteur du bourg de Saint-Georges.
Aubry le désigna du doigt à Jeannin.
– C’est trop loin, dit le petit coquetier ; on ne peut pas savoir… Puis il ajouta :
– Dans dix minutes, la mer couvrira ce point noir. Aubry avait au front des gouttes de sueur glacée.
– Messer Jean Connault, le prieur des moines, qui est un savant physicien, murmura le frère Bruno, a ici près, dans le clocher, un tube de bois garni de verres. J’ai mis mon œil une fois dans ce tube, et j’ai vu, – n’est-ce point magie ? – j’ai vu les femmes de Cancale avec leurs coiffes et leurs gorgerettes plissées, comme si Cancale se fût avancé vers moi tout à coup, jusqu’au pied du mur à travers la mer.
– Ce bonhomme rêve ! s’écria Aubry qui frappa du pied. Bruno s’élança vers le clocher et redescendit l’instant d’après avec une sorte de bâton creux, formé d’anneaux cylindriques qui s’emboîtaient les uns dans les autres.
Aubry mit son œil au hasard à l’une des extrémités.
Il vit distinctement les vaches qui passaient sur le Mont-Dol, à quatre lieues de là.
Un cri de stupéfaction s’étouffa dans sa poitrine.
Le tube fut dirigé vers le point sombre qui tranchait sur le sable étincelant. Cette fois, Aubry laissa tomber le tube et saisit sa poitrine à deux mains.
– Reine ! Reine ! dit-il ; Julien et Méloir ! ! ! Au risque de se briser le crâne, il se précipita à corps perdu dans l’escalier de la plate-forme. Ceux qui le virent passer dans le réfectoire et traverser la salle des gardes en courant, le prirent pour un fou. Le cheval du sire de Ligneville était attaché au bas de la rampe. Aubry sauta en selle sans dire une parole et piqua des deux. Bientôt, on put le voir galoper à fond de train sur la grève. Il tenait à la main la lance de Ligneville. Devant lui, un grand lévrier noir bondissait. Ils allaient, ils allaient. – C’était un tourbillon ! Jeannin avait dit :
– Dans dix minutes, la mer couvrira ce point noir. Ce point noir, c’était Reine. Du sang aux éperons ! hope ! hope ! Reine – et Méloir ! Car pour Julien, Aubry avait vu, à l’aide du tube, l’épée de Méloir se plonger dans sa chair. Pauvre Julien ! Hope ! hope ! hardi, maître Loys ! Sur la plate-forme, il y avait maintenant grande foule. Grande foule autour de monsieur Hue de Maurever qui était agenouillé sur la pierre et qui levait au ciel ses mains tremblantes. On suivait du regard la course d’Aubry. Arriverait-il à temps ? Jeannin se demandait :
– Mais pourquoi le chevalier et la demoiselle restent-ils immobiles, si près de la mer qui monte ? Il prit le tube à son tour et devint plus pâle qu’un mort.
– Ils sont enlisés ! balbutia-t-il ; le chevalier a du sable jusqu’à la ceinture, et demoiselle Reine disparaît… disparaît… La cloche du monastère tinta le glas.
Une voix tomba des galeries supérieures. Cette voix disait :
– Il y a deux malheureux en détresse dans les tangues. Priez pour ceux qui vont mourir !