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Quand le brouillard avait enfin cédé la place aux clairs rayons du soleil de juin, le chevalier Méloir s’était trouvé seul, aux environs de la rivière de Couesnon, à deux lieues au moins de la terre ferme.
Ce que son escorte était devenue, le chevalier Méloir ne le savait point.
Quelque chose comme un remords grondait au fond de sa conscience, car rien n’appelle si bien le remords que l’insuccès.
Or, le chevalier Méloir était un homme trop sage pour ne pas s’avouer qu’il avait échoué honteusement.
Siège et chasse avaient eu un résultat pareil.
Sarpebleu ! comme il disait le bon Méloir ; damner son âme, encore passe s’il s’agit d’un bon prix ! Mais se donner à Satan gratis, quelle école ! et que ce maître Satan devait bien rire !
En vérité, dans ce moment de fatigue et de défaite, sa philosophie fléchissait. Il n’était pas très éloigné d’avouer sa faute et de dire son meâ culpâ.
D’autant qu’il pensait à l’avenir, où il voyait des nuages formidables.
L’occasion était manquée. Un crime qui n’a pas réussi se punit double.
Et c’est bien fait !
Hélas ! hélas ! tout n’est donc pas rose dans la vie d’un brave homme qui veut la tranquillité pour ses vieux jours, un ou deux manoirs, quelques rentes, une femme à son gré, l’aurea mediocritas enfin, et qui dévie un peu de la ligne droite pour atteindre ce joyeux résultat ?
Hélas ! il y a tant de coquins, pourtant, qui réussissent ! Le ciel était injuste envers ce pauvre chevalier Méloir !
Tout à coup, de l’autre côté du Couesnon, il aperçut deux paysans qui cheminaient.
Il s’était trop hâté de désespérer.
L’un de ces paysans, en effet, avait une arbalète sur l’épaule, et l’autre portait un costume qui réveilla quelques vagues souvenirs dans l’esprit du chevalier Méloir.
Une peau de mouton, nouée en écharpe et qui semblait avoir fourni de longs services.
Méloir se rappela ce jeune guide aux blonds cheveux qu’il avait interrogé en vain quelques jours auparavant, et que maître Vincent Gueffès voulait si bien faire pendre.
Le pauvre enfant marchait avec peine. La fatigue paraissait l’accabler.
Son compagnon et lui étaient évidemment des fugitifs du village de Saint-Jean-des-Grèves. Méloir songea qu’ils pourraient le renseigner. Il leur ordonna d’arrêter.
L’enfant à la peau de mouton et le paysan qui portait une arbalète n’eurent garde d’obéir. Ils pressèrent, au contraire, leur marche.
Méloir choisit un endroit où le Couesnon étalait sur le sable, c’est-à-dire coulait sur une large surface, sans rives et à fleur de grève.
Ces passages sont les gués les plus sûrs.
Le jeune garçon et son compagnon semblèrent se consulter. Le premier fit un geste de lassitude désespérée. Ils s’arrêtèrent.
Le paysan banda son arbalète et se mit au devant du jeune garçon.
– Que diable veut dire ceci ? gronda Méloir. Puis il ajouta tout haut :
– Bonnes gens, je ne vous ferai point de mal.
Un carreau d’acier vint frapper le front de son cheval, qui se leva sur ses pieds de derrière et retomba mort.
– Maintenant fuyons ! s’écria Julien Le Priol ; ses armes le gênent ; il ne nous atteindra pas.
Oh ! certes, sans sa blessure, Reine de Maurever, qui avait trompé naguère si longtemps la poursuite du petit Jeannin, Reine eût échappé en se jouant au chevalier Méloir.
Mais elle souffrait cruellement, mais elle était accablée. Elle essaya de suivre Julien. Elle ne put et s’affaissa sur le sable.
– Sarpebleu ! s’écria Méloir exaspéré ; est-ce comme cela, manant endiablé ? Dix drôles comme toi ne payeraient pas mon bon cheval ! Attends !
Il prit son élan et vint l’épée haute sur Julien.
C’était à ce moment qu’Aubry de Kergariou mettait l’œil au télescope élémentaire, fabriqué par Messer Jean Connault, prieur des moines et amateur de physique.
Julien attendit le chevalier de pied ferme et le blessa d’un second coup d’arbalète.
Mais il n’avait que son couteau court pour détourner la longue épée de Méloir. Il fut renversé du premier choc.
– Adieu, mademoiselle Reine, dit-il en mourant ; que Dieu vous protège ! moi, j’ai fait ce que j’ai pu.
– Reine ! s’écria Méloir qui n’en pouvait croire ses oreilles.
Il regarda le prétendu jeune garçon, et reconnut en effet la fille de Maurever.
– Oh ! oh ! dit-il, voilà donc pourquoi ce rustre prétendait résister à un chevalier !
– Damoiselle, ajouta-t-il en s’inclinant courtoisement, vous ne faites que changer de serviteur.
En ce moment Aubry entrait en grève, monté sur le cheval du sire de Ligneville.
Maître Loys volait, le ventre sur le sable.
Vers le nord-ouest, la ligne bleue courait aussi. Elle galopait. C’était la mer.
Le chevalier Méloir s’était approché de Reine et cherchait à la relever. Bien qu’il ne connût pas exactement les dangers de ces grèves, il ne pouvait pas manquer de voir et d’entendre la mer.
Le chevalier, dans les efforts qu’il fit pour la remettre debout, ne s’aperçut point d’abord que la tangue cédait sous ses pieds.
Il était armé lourdement.
Quand il s’en aperçut, le sable humide touchait les agrafes de ses genouillères.
Il lâcha Reine et voulut se dégager.
Comme il arrive toujours, ses efforts ne servirent qu’à creuser davantage le trou qui allait être son tombeau.
Il vit le sable au-dessus de ses genoux et devint livide.
– Est-ce qu’il me faudra mourir ici ! pensa-t-il tout haut. Reine l’entendit. Elle se redressa galvanisée. Couchée comme elle l’était, et occupant une grande surface, son poids avait à peine attaqué le sable.
Pour se lever et s’enfuir, elle n’avait qu’un effort à faire, car ses pieds n’étaient point emprisonnés comme ceux du chevalier dans la tangue lourde et molle.
L’espoir lui monta au cœur avec violence.
La pensée d’Aubry, qui tout à l’heure la navrait, vint lui donner une force nouvelle. Elle jeta un coup d’œil sur Méloir qui enfonçait à vue d’œil.
– Je ne peux pas le sauver, murmura-t-elle. Et sa belle main blanche s’appuya sur le sable pour aider le mouvement de son corps.
Mais une autre main, une main de fer, se referma sur sa belle main blanche.
Méloir avait aux lèvres un sourire sinistre. Il dit :
– Ceci est notre couche nuptiale, Reine de Maurever, dit-il ; j’avais juré que tu serais ma femme. Reine poussa un cri d’horreur.
Ce fut en ce moment que, du haut des galeries supérieures, une voix tomba sur la plate-forme du monastère et dit :
– Priez pour ceux qui vont mourir ! Sur la plate-forme tout le monde s’était agenouillé. Le glas tinta. Le vieux Maurever, plus pâle qu’un mort, mais les yeux secs et la voix ferme, répondait l’oraison dite par les moines pour les condamnés du periculum maris. Jeannin, Simonnette, son père et les autres vassaux de Maurever pleuraient silencieusement. Au nord-ouest, la grande ligne bleue avançait, étincelante, sous les rayons du soleil. Le cheval d’Aubry dévorait les sables, précédé toujours par maître Loys, le grand lévrier noir. Qui de la mer ou du cavalier, de la mort ou de la vie, allait arriver le premier ?
Reine n’avait poussé qu’un cri.
Puis sa charmante tête blonde s’était renversée, tandis que ses grands yeux bleus se tournaient vers le ciel.
Elle aussi priait.
Elle priait pour son père et pour Aubry avant de prier pour elle-même.
Méloir la couvrait d’un regard de damné.
Méloir avait du sable au-dessus de la ceinture.
Une fois le vent apporta le son lointain de la cloche de Saint-Michel.
Elle jeta un regard aux rives bretonnes. Un léger renflement du terrain lui indiqua le lieu où le manoir de Saint-Jean-des-Grèves se cachait derrière les arbres.
C’était là que son enfance heureuse s’était écoulée. C’était là qu’elle avait vu Aubry pour la première fois.
– Vous pensez à lui, damoiselle ? dit Méloir qui voulait railler, mais dont les dents grinçaient.
– Pensez à Dieu ! répliqua la jeune fille, sereine et calme, en face de la dernière heure. On entendait le sourd grondement du flot.
Méloir avait du sable jusqu’aux seins. Sa main de fer se rivait sur le bras de Reine…
Il tourna la tête tout à coup à un bruit qui se faisait. Maître Loys bondissait dans le cours du Couesnon, où était déjà la mer.
Et Aubry était derrière maître Loys.
– Aubry ! Aubry ! à moi ! cria Reine. Par un effort désespéré, Méloir essaya de l’attirer à lui. Ses yeux hagards disaient quel était son dessein horrible.
La vengeance qui lui échappait, il voulait la ressaisir, et jeter à son rival vainqueur un cadavre pour fiancée.
– À moi, Aubry ! à moi ! répéta la jeune fille qui résistait, mais qui se sentait entraînée invinciblement.
– Je ne mourrai pas seul ! cria Méloir. Au moment où son autre main allait toucher le col de Reine, Aubry passa, plus rapide qu’une flèche. Sa lance avait traversé de part en part la gorge de Méloir. Méloir blasphéma et lâcha prise. Le sable cacha sa blessure. Il n’avait plus que la tête au-dessus de la tangue. Et la mer mouillait déjà les vêtements de Reine qui, elle aussi, s’enlisait lentement. Aubry sauta sur le sable, et mit sa lance en travers pour assurer ses pieds.
– Tu n’auras pas le temps ! dit Méloir en souriant au flot qui vint lui baigner le visage. Un visage de réprouvé ! Le cheval, dès qu’il sentit l’eau à ses pieds, souffla et mit le nez au vent, cherchant la direction de sa fuite.
Aubry se sentit défaillir, car l’imagination ne peut rêver un danger plus terrible et plus prochain que celui qui l’écrasait de toutes parts.
Si le cheval partait, Reine était perdue sans ressource. Aubry la quitta, saisit la bride du cheval et la mit dans la gueule de maître Loys en commandant :
– Ne bouge pas ! Le cheval révolté fit un bond.
– Hope ! hope ! cria Méloir d’une voix étranglée et mourante. Maître Loys se pendit à la bride. Le flot passa par-dessus la tête de Méloir. Aubry tenait Reine dans ses bras. Il sauta en selle avec son fardeau.
Et maître Loys de bondir, fou de joie, dans la mer montante.
– Hope ! hope ! cria Aubry à son tour. L’eau jaillit sous le sabot du bon cheval. Du chevalier Méloir, il n’était plus question. Son dernier soupir mit une bulle d’air à la surface du flot. La bulle creva. Ce fut tout. Reine souriait dans les bras de son fiancé. Elle remerciait Dieu ardemment.
Sauvée ! sauvée par Aubry ! Deux immenses joies !
Sur la plate-forme de Saint-Michel, monsieur Hue de Maurever remerciait Dieu, lui aussi, car grâce à la lunette miraculeuse, il assistait réellement à ce drame lointain et rapide que nous venons de dénouer.
Pas par ses yeux à lui, les larmes l’aveuglaient, mais par les yeux du petit Jeannin, qui avait saisi d’autorité le tube de Messer Jean Connault, et qui ne l’eût pas cédé au roi de France en personne.
Le petit Jeannin avait dit toutes les péripéties de la course et de la lutte.
Seigneur Jésus ! au moment où les doigts crispés du réprouvé avaient touché le cou de la pauvre Reine, le petit Jeannin avait failli tomber à la renverse.
Mais la lance d’Aubry ! oh ! le bon coup de lance !
Et le lévrier noir, qui tenait dans sa gueule la bride du cheval ! c’était cela un chien !
Frère Bruno se disait, le matois : « En l’an cinquante, le lévrier de messire Aubry, qui est plus avisé que bien des chrétiens, etc., etc. »
Une histoire de plus, enfin, dans le grenier d’abondance de sa mémoire !
Et à mesure que le petit Jeannin parlait, l’assistance écoutait, bouche béante.
Quand Reine et Aubry furent en selle, ce fut un long cri de joie.
Jeannin trépignait et la fièvre le prenait, car un ennemi restait à combattre : la mer.
– Oh ! disait-il, comme si Aubry eût pu l’entendre ; à droite, messire, à droite, au nom de Dieu ! Devant vous est le fond de Courtils. Saint Jésus ! le chien a deviné ! Ils tournent à droite !
– Allons, vous autres, reprenait-il en s’adressant à l’assistance, un Ave, vite, vite, pour qu’ils passent les lises du Haut-Mené. Mais vous n’aurez pas le temps… Oh ! le brave chien !… il les conduit tout droit, comme s’il avait péché des coques toute sa vie dans les tangues. Tenez ! tenez ! les voilà qui sortent du flot… s’ils peuvent tourner la mare d’Anguil, tout est dit… Bonne Vierge ! bonne Vierge ! le flot les reprend !… mais piquez donc, messire Aubry ; de l’éperon ! de l’éperon !
Il essuya la sueur de son front.
– Eh bien, enfant ? murmura Maurever qui ne respirait plus. Jeannin fut une seconde avant de répondre.
Puis il quitta la lunette et se prit à cabrioler comme un fou sur la plate-forme.
– La mare est tournée, dit-il. Oh ! le brave chien ! Maintenant, vous pouvez bien aller à l’église remercier le bon Dieu.
Une demi-heure après, Reine était sur le sein de son père. Petit Jeannin embrassa maître Loys d’importance et lui jura une éternelle amitié.
– Voilà qui est bien, dit le frère Bruno, tout le monde est content, excepté moi. Messire Aubry sera chevalier, et Peau-de-Mouton sera écuyer de messire Aubry.
– Que demandes-tu ? s’écria monsieur Hue, qui avait ses lèvres sur le front de Reine ; tu es un vaillant homme !
– Je ne suis qu’un pauvre moine, messire, et cela me rappelle l’aventure de Domineuc, le fouacier du Vieux-Bourg, qui chantait à sa femme, Francine Horain, la cousine du petit Tiennet de la ferme brûlée (qui avait les yeux en croix comme Barrabas), qui lui chantait… Mais ne vous fâchez pas, messire. Je fais réflexion que vous n’aimez point les histoires, et je ne vous dirai pas ce que Domineuc chantait à sa femme. Seulement, pour le silence rigoureux que j’ai gardé depuis vingt-quatre heures, je vous prie d’intercéder auprès du Messer Jean Connault, afin qu’il me tienne quitte de la discipline.
En montant l’escalier de l’infirmerie, il se disait :
– Je me suis bien battu pour un seul bras cassé ! Saint-Michel archange ! la bonne nuit ! Si on avait pu conter, par-ci par-là, une petite aventure, je dis que la fête n’aurait pas eu sa pareille ! Et cela me fait souvenir de l’histoire d’Olivier Jicquel, le bossu de Plestin, que je vais narrer par le menu au frère infirmier pour me refaire un peu la langue !