Jean-Pierre Claris de Florian
Fables
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Livre 5

12 – Le crocodile et l’esturgeon

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12 – Le crocodile et l’esturgeon

 

Sur la rive du Nil un jour deux beaux enfants

S’amusaient à faire sur l’onde,

Avec des cailloux plats, ronds, légers et tranchants,

Les plus beaux ricochets du monde.

Un crocodile affreux arrive entre deux eaux,

S’élance tout-à-coup, happe l’un des marmots,

Qui crie et disparaît dans sa gueule profonde,

L’autre fuit, en pleurant son pauvre compagnon.

Un honnête et digne esturgeon,

Témoin de cette tragédie,

S’éloigne avec horreur, se cache au fond des flots ;

Mais bientôt il entend le coupable amphibie

Gémir et pousser des sanglots :

Le monstre a des remords, dit-il : ô providence,

Tu venges souvent l’innocence ;

Pourquoi ne la sauves-tu pas ?

Ce scélérat du moins pleure ses attentats ;

L’instant est propice, je pense,

Pour lui prêcher la pénitence :

Je m’en vais lui parler. Plein de compassion,

Notre saint homme d’esturgeon

Vers le crocodile s’avance :

Pleurez, lui cria-t-il, pleurez votre forfait ;

Livrez votre âme impitoyable

Au remords, qui des dieux est le dernier bienfait,

Le seul médiateur entre eux et le coupable.

Malheureux, manger un enfant !

Mon cœur en a frémi ; j’entends gémir le vôtre

Oui, répond l’assassin, je pleure en ce moment

De regret d’avoir manqué l’autre.

Tel est le remords du méchant.

 


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