Anatole France
Le puits de Sainte Claire
Lecture du Texte

VII L’humaine tragédie

XIV Le songe

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XIV

Le songe

 

C’est pourquoi, demeuré seul dans la geôle, il pria le Seigneur, disant :

 

« Mon Seigneur, votre bonté est infinie à mon endroit et votre prédilection manifeste, puisque vous avez voulu que je fusse couché sur un tas de fumier, comme Job et Lazare, que tant vous aimâtes. Et vous m’avez donné de connaître que la paille immonde est au juste un doux oreiller. Ô vous, cher fils de Dieu, qui descendîtes aux enfers, bénissez le repos de votre serviteur couché dans la fosse obscure. Et puisque les hommes m’ont privé d’air et de lumière, parce que je confessais la vérité, daignez m’éclairer des lueurs de l’aube éternelle et me nourrir des flammes de votre amour, ô vivante Vérité, Seigneur, mon Dieu ! »

 

Ainsi le saint homme Giovanni priait des lèvres. Mais il lui souvenait en son cœur des discours du Contradicteur. Et il était troublé jusques au fond de l’âme. Et dans le trouble et l’angoisse il s’endormit.

 

Et parce que la pensée du Contradicteur pesait sur son sommeil, il ne s’endormit pas comme le petit enfant couché sur le sein de sa mère. Et son dormir ne fut point de rire et de lait. Et il eut un songe. Et il vit en rêve une roue immense qui de vives couleurs brillait.

 

Et elle ressemblait à ces roses de lumière qui fleurissent au portail des églises, par l’art des ouvriers tudesques, et qui font paraître dans le verre limpide l’histoire de la Vierge Marie et la gloire des prophètes. Mais de ces roses le Toscan ignore l’artifice.

 

Et cette roue était grande, lucide et claire mille fois plus que la mieux ouvrée de toutes ces roses qui furent divisées au compas et peintes au pinceau dans les pays d’Allemagne. Et l’empereur Charles n’en vit pas une pareille le jour de son sacre.

 

Celui seul contempla de ses yeux mortels une roue plus splendide, qui, conduit par une dame, entra vêtu de chair au saint paradis. Et cette rose semblait faite de lumière et elle était vivante. À la bien regarder, on s’apercevait qu’elle était formée d’une multitude de figures animées, et que des hommes de tout âge et de tout état, en foule pressée, composaient le moyeu, les bras et la jante. Ces hommes étant vêtus selon leur condition, on reconnaissait aisément le pape, l’empereur, les rois et les reines, les évêques, les barons, les chevaliers, les dames, les écuyers, les clercs, les bourgeois, les marchands, les procureurs, les apothicaires, les laboureurs, les ribaudes, les maures et les juifs. Et, parce que tous les habitants de la terre paraissaient sur cette roue, on y voyait les satyres et les cyclopes, les pygmées et les centaures que l’Afrique nourrit dans ses sables brûlants, et les hommes que rencontra Marco Polo le voyageur, lesquels naissent sans tête, avec un visage au-dessous du nombril.

 

Et des lèvres de chacun de ces hommes sortait une banderole portant une devise. Or chaque devise était d’une couleur qui ne paraissait sur aucune autre, et, dans le nombre incalculable des devises, on n’en eût pas rencontré deux de la même apparence. Mais les unes étaient trempées dans la pourpre, les autres teintes des lueurs du ciel et de la mer, ou du clair des astres. Il y en avait qui verdoyaient comme l’herbe. Plusieurs étaient très pâles, plusieurs très sombres. En sorte que le regard retrouvait sur ces devises toutes les couleurs dont l’univers est peint.

 

Le saint homme Giovanni commença de les lire.

 

Et, par ce moyen, il connut les pensées diverses des hommes. Et, ayant lu assez avant, il s’aperçut que ces devises étaient variées par le sens des mots autant que par la couleur des lettres, et que les sentences s’opposaient entre elles de telle sorte qu’il n’en était pas une seule qui ne contredît toutes les autres.

 

Mais il vit aussi que cette contrariété, qui existait dans la tête et le corps des maximes, ne subsistait pas dans leur queue, et que toutes s’accordaient par le bas très exactement, et qu’elles allaient à leur terme de la même manière, car chacune finissait par ces mots : Telle est la vérité.

 

Et il se dit en lui-même :

 

« Ces devises sont semblables aux fleurs que les jeunes hommes et les demoiselles cueillent dans les prairies de l’Arno, pour les lier en bouquets. Car ces fleurs s’assemblent facilement par les queues, tandis que les têtes s’écartent et disputent d’éclat entre elles. Et il en est de même des opinions de ces gens terrestres. »

 

Et le saint homme trouva dans les devises une multitude de contrariétés touchant l’origine de la souveraineté, les sources de la connaissance, les plaisirs et les peines, les choses qui sont permises et celles qui ne le sont pas. Et il y découvrit aussi de grandes difficultés relativement à la figure de la terre et à la divinité de N. S. Jésus-Christ, à cause des hérétiques, des arabes, des juifs, des monstres de l’Afrique et des épicuriens qui, sur la roue étincelante, paraissaient, une banderole aux lèvres.

 

Et chaque sentence se terminait par ces mots : Telle est la vérité. Et le saint homme Giovanni s’émerveilla de contempler tant de vérités diversement colorées. Il en voyait de rouges, de bleues, de vertes, de jaunes, et il n’en voyait pas de blanche. Non pas même celle que proclamait le pape, à savoir : « La Pierre a remis à Pierre les couronnes de la terre. » Car cette devise était tout empourprée et comme sanglante.

 

Et le saint homme soupira :

 

« Je ne rencontrerai donc pas sur la roue universelle la Vérité blanche et pure, l’albe et candide Vérité que je cherche. »

 

Et il appela la Vérité, disant avec des larmes :

 

« Vérité pour qui je meurs, parais aux regards de ton martyr ! »

 

Et, comme il gémissait de la sorte, la roue vivante se mit à tourner, et les devises, en se mélangeant, cessèrent d’être distinctes, et il se forma sur le grand disque des cercles de toutes couleurs, et ces cercles étaient plus grands à mesure qu’ils s’éloignaient du centre.

 

Et, le mouvement devenu plus rapide, ces cercles s’effacèrent les uns après les autres ; les plus grands disparurent les premiers, par l’effet de la vitesse qui était plus forte vers la jante. Mais quand la roue devint si agile à tourner que l’œil, ne pouvant apercevoir le mouvement, la jugeait inerte, les moindres cercles s’évanouirent comme l’étoile du matin, quand le soleil pâlit les collines d’Assise.

 

Alors la roue parut toute blanche. Et elle passait en éclat l’astre limpide où le Florentin vit dans la rosée Béatrice. Et l’on eût dit qu’un ange, ayant essuyé la perle éternelle pour en ôter les taches, l’avait posée sur la terre, tant la roue ressemblait à la lune qui, au plus haut du ciel, brille un peu voilée par la gaze des nuées légères. Car alors aucune figure d’homme portant des fagots ni aucun signe n’est marqué sur sa face d’opale. Et, de même, il n’y avait nulle tache sur la roue lumineuse.

 

Et le saint homme Giovanni ouït une voix qui lui disait :

 

« Contemple la Vérité blanche que tu désirais connaître. Et sache qu’elle est faite de toutes les vérités contraires, en même façon que de toutes les couleurs est composé le blanc. Et cela, les enfants de Viterbe le savent, pour avoir fait tourner sur l’aire du marché des toupies bariolées. Mais les docteurs de Bologne n’ont point deviné les raisons de cette apparence. Or en chacune de ces devises était une part de la Vérité, et de toutes se forme la devise véritable.

 

– Hélas ! répondit le saint homme, comment la pourrai-je lire ? Mes yeux sont éblouis. »

 

Et la voix reprit :

 

« Il est vrai qu’on n’y voit que du feu. Cette devise par nuls caractères latins, arabes ou grecs, par nuls signes magiques ne sera jamais exprimée, et il n’est point de main qui puisse la tracer en signes de flamme sur les murs des palais.

 

« Ami, ne t’obstine pas à lire ce qui n’est pas écrit. Sache seulement que tout ce qu’un homme a pensé ou cru dans sa vie brève est une parcelle de cette infinie Vérité ; et que, de même qu’il entre beaucoup d’ordure dans ce qu’on appelle monde, c’est-à-dire arrangement, ordre, propreté, de même les maximes des méchants et des fous, qui sont le commun des hommes, participent en quelque chose de l’universelle Vérité, laquelle est absolue, permanente et divine. Ce qui me fait craindre pour elle qu’elle n’existe pas. »

 

Et, ayant poussé un grand éclat de rire, la voix se tut.

 

Et le saint homme vit s’allonger un pied chaussé de chausses rouges qui, à travers la chaussure, semblait fourchu et en forme de pied de bouc, mais beaucoup plus grand. Et ce pied frappa la roue lumineuse sur le rebord de la jante si rudement, qu’il en jaillit des étincelles comme d’un fer battu par le marteau du forgeron et que la machine bondit pour retomber au loin, fracassée. Cependant l’air s’emplit d’un rire si aigu que le saint homme s’éveilla.

 

Et, dans l’ombre livide de la prison, il songea tristement :

 

« Je n’espère plus connaître la Vérité, si, comme il vient de m’être manifesté, elle ne se montre que dans les contradictions et les contrariétés, et comment oserai-je être par ma mort le témoin et le martyr de ce qu’il faut croire, après que le spectacle de la roue universelle m’a fait paraître que tout mensonge est une parcelle de la Vérité parfaite et inconnaissable ? Pourquoi, mon Dieu ! avez-vous permis que je visse ces choses, et qu’il me fût révélé avant mon dernier sommeil que la Vérité est partout et qu’elle n’est nulle part ? »

 

Et, la tête dans les mains, le saint homme pleura.

 


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