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C’était dans les premiers jours du mois de mars, un mercredi.
Au lieu de se faire servir dans son appartement ou de courir au cercle rejoindre quelques amis, comme c’était son habitude de tous les matins, le duc de Champdoce, Norbert, avait voulu déjeuner avec la duchesse.
Il était d’une humeur charmante, souriant et causeur comme jamais sa femme ne l’avait vu depuis leur funeste mariage. Il rit, il plaisanta, il conta fort spirituellement deux ou trois anecdotes très amusantes et un peu scandaleuses, qui couraient alors les cercles et les salons de Paris.
Le café servi, il demanda à la duchesse de fumer devant elle, se fit apporter des cigares, et s’installa confortablement devant l’immense poêle de la salle à manger.
On eût dit que pour la première fois il s’apercevait qu’il était marié, qu’il était chef de famille, qu’il avait certains devoirs à remplir, et qu’il voulait s’exercer à ces jouissances si douces pour qui les connaît et les a éprouvées, de l’intérieur et de l’intimité.
Mme de Champdoce ne pouvait en revenir. Cette métamorphose si complète et si soudaine l’inquiétait et l’effrayait. Elle pressentait quelque chose d’extraordinaire et de grave, un événement qui allait tomber dans sa vie et la changer. Et comme elle était inexpérimentée, inhabile à garder ses impressions et à feindre, ses regards interrogeaient.
Norbert, lui, attendait avec une impatience évidente que les valets eussent fini leur service et se fussent retirés.
Dès qu’il se trouva seul avec sa femme, il se rapprocha d’elle et lui prit la main, qu’il baisa galamment.
– Voici longtemps déjà, ma chère Marie, commença-t-il, non sans une certaine hésitation, que je me propose de vous ouvrir mon cœur. Une franche et amicale explication entre nous est devenue indispensable.
– Une explication !…
– Mon Dieu !… oui. Mais que ce vilain mot ne vous effraye pas… Jusqu’ici, chère amie, j’ai dû vous paraître le plus triste et le plus fâcheux des maris…
– Permettez que je m’explique. Depuis que nous sommes ici, c’est à peine si nous nous sommes vus ; je sors de grand matin, je rentre fort tard, nous sommes restés jusqu’à trois jours sans échanger une parole…
La jeune femme écoutait de l’air d’une personne qui doute du témoignage de ses sens. Était-ce bien Norbert qui s’accusait ainsi !…
– Je ne me suis jamais plainte, monsieur, balbutia-t-elle.
– Je le sais, Marie, vous êtes une noble et digne femme, mais enfin vous êtes femme et vous êtes jeune… Il est impossible que vous ne m’ayez pas mal jugé !…
– Je ne vous ai pas jugé, monsieur.
– Tant mieux !… Je n’aurai, cela étant, ni à me défendre, ni à me disculper. C’est qu’il faut que vous le sachiez, Marie, vous étiez ma chère pensée, alors même que je semblais m’éloigner de vous. J’ai peu vécu chez moi, c’est vrai, mais cela tenait à des circonstances particulières, à des nécessités de situation… à des projets… au but que je poursuis, à mille causes enfin qu’il serait long de vous énumérer. Mais pendant que vous me supposiez tout occupé de mes plaisirs, je souffrais de vous savoir seule à la maison et comme abandonnée…
Évidemment, il faisait, pour paraître bon, affectueux, ému, les plus sincères comme les plus inutiles efforts. Ses expressions étaient presque tendres, mais sa voix n’avait rien même d’amical.
– Je sais les devoirs d’une honnête femme, monsieur, fit dignement la duchesse.
– De grâce, chère Marie, interrompit-il, que jamais il ne soit question entre nous de devoir. Les causes de votre isolement, vous les connaissez aussi bien que moi. Les amis de Mlle de Puymandour pouvaient-ils devenir les amis d’une duchesse de Champdoce ? Non, vous me l’avez avoué.
– C’est vrai. D’un autre côté, cependant, notre deuil nous interdit toute visite pendant quatre ou cinq mois encore.
La duchesse se leva, espérant couper court à cette conversation impatientante outre mesure.
– Eh !… monsieur, fit-elle, vous ai-je donc jamais demandé à sortir !…
– Jamais. Raison de plus, pour moi, de m’occuper de vous rendre votre intérieur agréable. Ah !… que de fois j’ai souhaité voir auprès de vous quelque personne de mérite, non une de ces folles qui n’ont la tête pleine que de plaisirs et de toilettes, mais une jeune femme sensée, de votre âge, de votre rang, une amie enfin… Mais où trouver une amie ?… Les liaisons entre jeunes femmes sont pleines de périls !… Des premières amitiés dépendent souvent le bonheur d’un ménage…
Il s’embarrassait dans ses phrases, cherchait péniblement ses mots, en homme qui, ayant à exprimer une idée difficile, tourne longtemps autour.
– Enfin, reprit-il plus vivement, je crois avoir découvert cette compagne que je rêvais pour vous… J’ai eu l’occasion de la voir chez Mme d’Arlange, qui m’a fait son éloge, et je compte vous la présenter aujourd’hui même.
– Ici ?
– Certainement. Que voyez-vous là d’extraordinaire ? Cette jeune femme d’ailleurs n’est pas une étrangère pour nous ; elle est de notre pays, vous la connaissez.
Il se sentait rougir, il se baissa vers le poêle comme pour en ajuster la porte, en ajoutant :
– Vous devez vous rappeler Mlle de Sauvebourg ?
– Précisément.
– Oh !… je la voyais très peu. Son père et le mien étaient assez mal ensemble. Le marquis de Sauvebourg nous considérait comme de bien petites gens…
Norbert avait repris son assurance.
– Eh bien !… interrompit-il, j’espère que la fille rachètera à vos yeux les défauts du père. Elle a épousé peu après notre mariage le vicomte de Mussidan, un allié des Commarin, s’il vous plaît… Bref, elle doit vous rendre visite aujourd’hui, et j’ai dit à vos gens que vous receviez…
Mme de Champdoce ne répondit pas. Elle manquait d’expérience, mais non d’esprit, ni de cette pénétration que donne le malheur, et le trouble de Norbert, son embarras, ses réticences ne lui avaient pas échappé.
Le silence durait depuis un bon moment, et commençait à devenir gênant, quand on entendit le roulement sourd d’une voiture sur le sable de la cour.
Le timbre du vestibule frappa un coup, ce qui signifiait une visite pour madame.
Presque aussitôt, un domestique entra dans la salle à manger, annonçant que la comtesse de Mussidan attendait au salon.
Norbert s’était levé avec l’empressement le plus marqué, il prit le bras de sa femme et l’entraîna presque en disant :
– Venez, Marie, venez, c’est elle !…
Ce n’était pas sans de longs débats intérieurs que Diane s’était décidée à cette étrange et audacieuse démarche, à cette visite en dehors de tous les usages reçus. Elle s’exposait, et elle ne le sentait que trop, aux plus pénibles humiliations.
Il y avait une minute au plus que Mme de Mussidan était seule dans le grand salon de l’hôtel de Champdoce, et il lui semblait qu’elle attendait depuis un siècle, quand enfin la porte s’ouvrit : Norbert et sa femme entraient.
Le moment était si décisif que le cœur de Mme Diane cessa de battre, une sueur froide trempa la racine de ses cheveux, et si maîtresse qu’elle fût de ses sensations, sa physionomie dut trahir une horrible anxiété.
Mais ce fut l’affaire d’une seconde et il fut impossible de surprendre le secret de son angoisse. Un seul regard l’avait rassurée : la duchesse ne savait rien du passé, jamais un soupçon n’avait effleuré sa confiance.
C’est donc avec la plus gracieuse aisance, et le sourire aux lèvres, que la comtesse de Mussidan s’inclina devant Mme de Champdoce, s’excusant gaiement de son importunité.
Elle n’avait pu, disait-elle, résister au désir de revoir une ancienne voisine, la sachant si près, et elle passait sur toutes les convenances, tant elle se faisait une fête de causer du Poitou, de Bivron, de Champdoce, de ce beau pays où elle était née et qu’elle aimait.
La duchesse écoutait sans un mot, sans seulement une exclamation, ce charmant verbiage. Elle avait salué très froidement, et son visage disait, plus clairement peut-être que ne le veulent les règles de la bonne compagnie, la surprise que lui causait cette visite inattendue.
Il y avait là de quoi déconcerter un aplomb moins solide que celui de Mme Diane. Mais la gêne présente était si peu de chose comparée au péril couru, qu’elle trouvait au service de son audace une loquacité abondante et spirituelle qui, jusqu’à un certain point, sauvait la situation.
Établie dans une chaise longue, près du foyer, elle présentait alternativement ses pieds à la flamme, détournant la tête à demi.
Elle sentait le regard de la duchesse de Champdoce arrêté sur elle, et il lui convenait de se prêter à un examen attentif, persuadée qu’il lui serait favorable.
Norbert, lui, était resté debout, et il allait et venait par le salon. Son personnage l’embarrassait extraordinairement, car il ne sentait que trop l’odieux du rôle qu’il avait accepté.
Cependant, dès qu’il jugea que la glace était rompue et que les deux jeunes femmes causaient amicalement, il sortit, ne sachant plus s’il devait se réjouir ou s’affliger du succès de cette comédie indigne.
Mais une fois hors du salon, ses fugitifs remords se dissipèrent.
– Bast !… se dit-il, Diane est une femme habile, elle nous tirera très bien de là.
La tâche était plus difficile qu’il ne le pensait.
D’après ce que Norbert lui avait dit de sa femme, Mme de Mussidan pensait qu’elle serait reçue par la duchesse, un peu comme le serait un ange qui descendrait du ciel pour visiter et consoler un prisonnier.
Elle s’attendait à trouver une sorte de niaise, qui, dès la première visite, lui sauterait au cou, et qui bientôt, dans ses élans d’expansion et de reconnaissance, se livrerait tout entière.
Elle reconnut vite que Norbert, à l’exemple de trop de maris, jugeait mal sa femme, qu’elle s’adressait à une personne dont elle ne s’emparerait pas sans les plus grands ménagements, assez clairvoyante pour deviner les pièges qu’on lui tendrait s’ils n’étaient pas habilement dissimulés.
Loin de la décourager, cette difficulté l’excita. Et telle était, quand elle le voulait, sa puissance de séduction que lorsqu’elle se retira le premier pas était fait.
Le soir même, Mme de Champdoce disait à son mari :
– Je crois que la comtesse est une excellente femme.
– Excellente est le mot, répondit Norbert. Tout Bivron pleurait quand elle est partie : elle était la providence des pauvres…
Intérieurement il se sentait flatté du succès de Mme Diane.
– Comme elle est adroite et futée, pensait-il.
Loin de l’effrayer, cette prodigieuse duplicité le charmait. Il y voyait une nouvelle raison d’admirer une femme d’un génie si supérieur.
N’était-ce pas pour lui, d’ailleurs, qu’elle déployait tant d’adresse, n’était-ce pas une preuve de la plus vive passion !…
Son contentement diminua beaucoup le lendemain, lorsqu’il vit Mme de Mussidan aux Champs-Élysées. Elle était triste et préoccupée.
– Qu’avez-vous, mon amie ? lui demanda-t-il.
– J’ai… que je me repens amèrement d’avoir cédé aux inspirations de mon cœur et à vos supplications. Hélas !… nous avons commis une imprudence affreuse.
– Nous !… Comment cela ?
– Norbert, votre femme se doute de quelque chose.
– Elle !… impossible. Elle chantait vos louanges après votre départ.
Mme de Mussidan haussa les épaules.
– Si cela est, reprit-elle, c’est qu’elle est plus forte encore que je ne l’avais cru. Elle dissimule ses soupçons… donc elle veut les vérifier. Que me disiez-vous qu’elle était simple et crédule ?… Elle est fine, au contraire, aussi fine que nous. Oh !… ne souriez pas, il n’y a qu’une femme pour juger une autre femme.
Le ton de Mme Diane était si grave que Norbert s’effrayait sincèrement.
– Que faire, alors ? demanda-t-il, quelle conduite tenir ?
– Renoncer à nous voir serait le plus sûr.
– Laissez-moi réfléchir, alors, me consulter… et en attendant, au nom du ciel, mon ami, de la prudence !…
Le résultat des réflexions de Mme de Mussidan fut que tout à coup Norbert dut changer de vie. Plus de cercle, de parties, de soupers, de nuits passées à jouer ou à boire.
Dans la journée, il se montrait avec sa femme, souvent le soir il rentrait à l’hôtel.
Au cercle, on l’accusait de tourner au mari modèle.
Ce brusque changement n’eut pas lieu sans révoltes ; il s’indignait de l’hypocrisie constante à laquelle il était condamné ; mais la petite main blanche si délicate et si frêle de Mme Diane était une main de fer.
– Il faut que vous viviez ainsi, répondit-elle à ses plaintes, d’abord parce qu’il le faut, ensuite parce que je le veux. Me croiriez-vous si faible que de tolérer d’un homme qui prétend m’aimer ce que subissait votre malheureuse femme ? D’ailleurs, de votre conduite présente dépend notre sécurité à venir… Il faut, pour Mme de Champdoce, que le bonheur soit entré avec moi dans sa maison.
À cela, que répondre ? Norbert était plus follement épris que jamais, et une crainte terrible glaçait toute objection sur ses lèvres. “– Que je lui déplaise, pensait-il, et je la perds !” Et il obéissait.
Sa consolation était de voir que du moins Mme de Mussidan ne perdait pas ses peines.
Après s’être tenue longtemps sur la défensive, la duchesse n’avait pas su résister aux charmes de cette amitié si intelligente et si dévouée qui s’offrait à elle, et elle avait fini par se livrer absolument à sa plus mortelle ennemie.
Bientôt, elle n’eut plus de secrets pour elle, et enfin, un jour, en rougissant beaucoup, après de longues et intimes confidences, elle lui avoua son premier, son seul amour de jeune fille, ce grand amour dont le souvenir restait au fond de son cœur comme un précieux parfum. Elle osa nommer Georges de Croisenois.
Ce jour-là, Mme de Mussidan tressaillit de joie.
Cet aveu, elle l’attendait depuis longtemps déjà, il le lui fallait pour le succès de son plan, elle avait tout fait pour le provoquer.
Quel parti elle en tirerait ? Elle ne le savait que trop, depuis tant de mois qu’elle ne songeait qu’à cela. Elle savait que les femmes ont plus perdu de femmes que les hommes n’en ont séduit.
– Je la tiens donc enfin, pensait-elle, je vais donc être vengée !
Les deux jeunes femmes étaient alors comme deux sœurs et ne se quittaient plus, pour ainsi dire. C’était à ce point que Norbert finissait par être jaloux de cette grande amitié que lui-même avait cimentée.
C’est que cette intimité ne lui donnait pas, il s’en fallait, la liberté et les facilités de relations qu’il en attendait.
Depuis que Mme Diane venait tous les jours à l’hôtel de Champdoce, il la voyait beaucoup moins qu’avant. Quelquefois il s’écoulait des semaines sans qu’il réussît à se trouver seul avec elle une minute.
Elle prenait si exactement et si adroitement ses mesures, que toujours entre elle et lui se dressait sa femme, comme dans ces farces italiennes où constamment Pierrot, quand il est près d’embrasser Colombine, rencontre sous ses lèvres le visage d’Arlequin.
À diverses reprises, il fut sur le point d’éclater, toujours Mme de Mussidan avait pour lui fermer la bouche des provisions de raisons, bonnes ou mauvaises.
Tantôt elle le plaisantait sans pitié, tantôt, prenant son grand air qui lui en imposait quand même, elle lui disait :
– Qu’aviez-vous donc espéré ?… De quelles infamies me supposez-vous capable ?…
Évidemment il était joué par Diane comme un enfant, comme un sot ; il le voyait, il le sentait.
Il était clair que toutes ces manœuvres perfides tendaient vers un but. Lequel ? Norbert eût au moins dû chercher à le deviner. Il n’y pensa même pas. Toutes ses réflexions, comme de l’huile tombant sur le feu, enflammaient encore sa passion, et les déchirements de l’orgueil blessé se piquant aux exaspérations de ses désirs, il se sentait devenir fou.
Si encore il eût pu suivre Mme de Mussidan comme autrefois !… Mais dehors aussi elle était gardée, et soit qu’elle se promenât au bois, soit qu’elle se montrât aux courses, toujours quelques cavaliers servants galopaient à la portière de sa voiture. C’était tantôt M. de Sairmeuse, tantôt M. de Clairin, le plus souvent Georges de Croisenois.
Tous ces messieurs déplaisaient souverainement à Norbert ; mais ce dernier avait surtout le don de l’irriter. Il le jugeait impertinent et fat. En quoi il jugeait on ne peut plus mal.
À vingt-cinq ans qu’il venait d’avoir, M. le marquis de Croisenois passait pour un des hommes spirituels de la haute société parisienne. Chose rare, sa réputation était méritée, et il n’était pas méchant. Il pouvait avoir beaucoup de jaloux, il n’avait pas d’ennemis sérieux. On l’estimait et on l’aimait pour la sûreté de ses relations et sa loyauté. Enfin, son caractère avait certains côtés chevaleresques et aventureux qui séduisaient.
Au physique, c’était un homme de taille moyenne, bien pris, très brun, ayant le front ouvert et intelligent, d’admirables cheveux noirs, le regard doux et le sourire légèrement sarcastique.
– Je voudrais bien savoir, demandait Norbert à madame de Mussidan, quel charme vous trouvez à vous faire suivre de cet impertinent gentillâtre ?
À quoi invariablement elle répondait avec un diabolique sourire :
– Vous êtes trop curieux !… Vous le saurez plus tard.
Plus prudent et mieux avisé, Norbert se fût inquiété du ton de ces réponses. Au lieu de s’emporter follement, il se fût appliqué à analyser la conduite de Diane, et il est probable que cette étude l’eût mis sur la trace de la vérité.
Mme de Mussidan poursuivait alors avec une patience infinie et des ménagements merveilleux son œuvre de destruction.
Il ne s’était pas écoulé un seul jour sans qu’il eût été question de Croisenois entre elle et Mme de Champdoce, et elle avait su accoutumer l’esprit de la duchesse à envisager froidement quantité de probabilités, de possibilités même, dont la seule idée quelques mois plus tôt la faisait frémir.
Ce grand point obtenu, Mme Diane jugea que le moment était venu de rapprocher ces deux amants, et qu’une seule rencontre inopinée vaudrait ses plus savantes insinuations.
Un jour donc que Mme de Champdoce était allée prendre son amie pour une promenade, on la pria d’attendre au salon quelques minutes. Elle y entra et trouva le marquis de Croisenois.
Un même cri de surprise leur échappa, lorsqu’ils se reconnurent, et ils devinrent extrêmement pâles l’un et l’autre. Même l’émotion de la duchesse fut telle, qu’elle s’affaissa, anéantie sur un fauteuil, près de la porte.
Georges n’était guère moins agité. Il avait profondément aimé Marie de Puymandour, et n’était pas encore consolé de son mariage.
– J’avais eu foi en vous, balbutia-t-il, d’une voix à peine intelligible, et vous avez oublié…
– Vous ne croyez pas ce que vous dites !… répondit la duchesse en se dressant à demi.
Mais, presqu’aussitôt, elle se laissa retomber, en poursuivant sans se rendre compte de la gravité de ses paroles :
– Mon père commandait… j’ai obéi… j’ai été faible… je n’ai rien oublié…
Accroupie derrière une porte, Mme de Mussidan ne perdait ni un mot ni un geste, et son cœur était inondé d’une détestable joie. Elle se disait qu’une entrevue qui commençait ainsi ne serait pas la dernière…
Elle ne se trompait pas. Bientôt elle découvrit que la duchesse et Georges s’entendaient pour se rencontrer chez elle à son insu.
Mais elle était bien trop habile pour paraître s’apercevoir de rien… Elle était tranquille à cette heure, elle était récompensée de ses peines, elle n’avait plus qu’à attendre.
Que fallait-il, désormais, pour amener la catastrophe si patiemment préparée ? Un hasard, une occasion, un rien, l’imperceptible vibration qui détache l’avalanche et la précipite sur la vallée.