Paul Heyse
L’arrabbiata - Le Garde-Vignes - Résurrection
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LE GARDE-VIGNES

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LE GARDE-VIGNES

 

Par une chaude journée de septembre d’une année déjà bien loin de nous, un jeune homme était assis au milieu des riches vignobles qui, couvrant les pentes méridionales du Küchelberg, se prolongent jusqu’à la ville de Méran. Les allées de pampres dépassaient la hauteur de l’homme, et les ceps étaient si beaux, si touffus, si chargés de raisins qu’ils interceptaient les rayons du soleil et faisaient régner partout une sorte de crépuscule. Aucun souffle n’agitait l’air sous ces voûtes de feuillage, aussi la chaleur y était-elle énervante, et si, pour respirer plus librement, on s’approchait des petits escaliers de pierre brute, qui conduisent d’une pièce de vigne à l’autre, on sentait une mer de vapeurs embrasées vous peser lourdement sur la tête et la poitrine. Peu de personnes s’aventuraient dans les chemins ; seuls, de nombreux lézards montaient, descendaient, se glissaient à travers les touffes de lierre qui tapissent les soubassements de chaque vignoble. Les grappes, aux grosses baies de couleur sombre, pendaient pressées les unes contre les autres, et un singulier pétillement était parfois perceptible au milieu du profond silence de midi, comme si l’oreille entendait la sève monter et bouillonner aux feux du soleil, dans la noble plante.

 

Le jeune homme qui était assis sous les pampres, paraissait insensible à ces voix muettes de la nature et absorbé dans de sombres réflexions. Il portait le costume bizarre des anciens gardes-vignes ou saltners : la veste de cuir – avec de larges épaulettes d’où pendaient des courroies qui rattachaient les manchettes de cuirlaissait apercevoir la toile blanche de la chemise : les culottes et les bretelles, également en cuir, étaient maintenues par une ceinture épaisse d’un doigt, sur laquelle était brodé le nom du propriétaire ; enfin, le saltner avait des bas blancs à jour, et à son cou s’étalaient divers ornements, tels que chaînes, défenses de sanglier, dents de marmotte, etc. Par terre, à côté du jeune garde, se trouvaient les insignes les plus caractéristiques de ses fonctions : le haut tricorne surchargé de plumes de coq et de paon, de queues de renard et d’écureuil, ce qui en faisait une coiffure fort lourde, assez peu commode à cette époque de l’année, et la longue hallebarde avec laquelle ces représentants de l’autorité rendaient leur apparition plus formidable encore aux délinquants surpris dans les vignes.

 

Le jour et la nuit, sans repos ni trêve, sans que le dimanche même leur apporte une heure de liberté, les saltners, ces épouvantails vivants des oiseaux, parcourent chacun le district qui lui est assigné, depuis le milieu de juillet où les premières baies du raisin commencent à devenir douces jusqu’à ce que la dernière grappe soit rapportée au pressoir. Leur pénible service, pendant lequel ils n’ont contre la pluie et le soleil d’autre abri qu’une misérable hutte en paille de maïs, est cependant une fonction très recherchée, à laquelle sont admis seulement les garçons les plus estimés du pays. Le métier de garde-vignes n’est du reste pas sans compensations : les nuits sereines et pures, alors que la chaleur du jour reste concentrée dans les maisons, ont bien leur charme en cette saison ; à cet avantage, les propriétaires de vignobles en ajoutent un autre mieux apprécié encore : pour entretenir la vigilance et la bonne humeur du saltner, ils le régalent de mets copieux, largement arrosés de leur meilleur vin.

 

Ce moyen ne semblait pourtant pas avoir réussi auprès du jeune homme que nous avons présenté au lecteur : la cruche de vin rouge et les épaisses tranches de viande fumée, apportées pour le repas de midi, étaient restées intactes sur la pierre plate qui lui servait de table ; il avait depuis longtemps retiré de sa bouche une petite pipe sculptée, garnie d’une chaînette d’argent, et, songeur, il mordillait un morceau de bois. Il pouvait avoir environ vingt-trois ans ; une barbe brune, légèrement frisée, encadrait son menton et ses joues ; les traits anguleux de son visage accusaient de précoces souffrances ; néanmoins, les cheveux bouclés qui garnissaient son front et ses tempes et qui retombaient jusque sur son cou, conservaient à sa physionomie la fraîcheur et la grâce de la jeunesse.

 

Le bruit d’un pas qui s’approchait lentement dans le sentier, au-dessous de la vigne, le fit soudain tressaillir ; il remit son chapeau et saisit sa hallebarde. Ce mouvement découvrit les belles proportions de sa taille, sa poitrine large et bombée, sa jambe finement modelée ; la tête seule paraissait un peu trop petite, et les mains avaient la délicatesse de celles d’une femme. Il se glissa doucement le long des allées, arriva sans être vu sur une éminence voisine, et du regard parcourut le chemin.

 

Un promeneur, vêtu d’une longue robe noire, coiffé d’un chapeau de forme haute, dont l’usure attestait les longs services, suivait à l’ombre des saules la route qui séparait les vignobles de la prairie ; il tenait à la main un livre ouvert dont ses yeux se détachaient de temps en temps pour se fixer, mais sans la moindre expression de convoitise, sur les belles grappes qui pendaient aux ceps. Aussi, même s’il n’eût pas porté la soutane, tout le monde aurait reconnu un ecclésiastique dans ce lecteur paisible et réfléchi. Nous ajouterons même que l’on retrouvait en lui quelques-uns des traits les plus aimables, propres à cette classe si nombreuse et si variée.

 

Les querelles religieuses étaient encore chose inconnue au Tyrol : dans cet heureux pays où le lait de la foi et le miel de la docilité coulent si abondamment, nul ne songeait à mettre en doute les anciennes croyances ; la capitale du vieux comté de Méran, il est vrai, avait vu son repos un instant troublé par de hardis novateurs, mais leurs efforts téméraires avaient complètement échoué, et les esprits jouissaient alors d’une paix profonde. Les serviteurs de l’Église n’avaient donc aucune raison pour brandir leur houlette comme une arme menaçante, et ils pouvaient vaquer tranquillement aux paisibles devoirs de leur ministère. Aussi n’était-il pas rare de rencontrer parmi eux ces visages contemplatifs dont la douce gravité semble indiquer le désir de faire respecter en soi-même la majesté du Dieu dont on porte la livrée, sans pour cela se rendre moins accessible aux hommes.

 

Le petit abbé que nous venons d’introduire n’était pas, tant s’en faut, une des grandes lumières du clergé. Il desservait, en qualité de vicaire, l’église paroissiale de Méran, disait sa messe à dix heures et recevait pour tout traitement un florin par jour, plus une petite chambre dans la Laubengasse. Mais le peuple, qui avait beaucoup de considération pour son saint caractère et lui accordait une grande confiance, ne perdait aucune occasion de lui prouver sa sympathie. Dès que le Vicaire de dix heures, comme on l’avait surnommé familièrement, se présentait dans une maison, la ménagère apportait aussitôt sur la table un pot de son meilleur vin, et parfois même un petit repas lui était servi. À la longue, ces témoignages expressifs de bienveillance avaient quelque peu modifié la maigreur naturelle du digne homme. Son ventre, légèrement arrondi, contrastait toutefois si fort avec le reste de sa personne osseuse, avec l’expression timide de son visage, qu’un œil profane n’aurait peut-être pas regardé sans sourire ce bizarre assemblage ; mais une telle pensée ne venait à l’esprit d’aucun des pénitents du bon vicaire ; personne ne songeait à l’accuser d’intempérance, et chacun, au contraire, se hâtait de lui faire accueil, car il n’y avait, disait-on, à dix lieues à la ronde, aucun palais qui fût comparable au sien pour apprécier la qualité des différents crus et pour évaluer le temps possible de leur conservation. Le petit abbé savait aussi, au besoin, donner un conseil utile, une recette pratique ; lui ressembler était, à cette époque, l’ambition de tous les connaisseurs.

 

Aux brillantes qualités du brave homme, la nature, il faut le dire, avait oublié de joindre le courage. Bien qu’il fût issu d’une famille de paysans qui avait donné au pays de braves défenseurs, l’honnête vicaire, à chaque épreuve imprévue, devait soutenir un grand combat intérieur avant de savoir s’il se sauverait lui-même, ou bien s’il accomplirait le devoir dicté par sa conscience. Aussi pour ajouter à sa vigueur morale, il avait soin de ne jamais laisser vide un petit tonneau de Ternaler blanc, auquel il attribuait des vertus fortifiantes. Ce jour-là cependant, comme il revenait de visiter ses malades au village voisin, sans avoir pris pour se soutenir une seule goutte de la généreuse liqueur, il n’était pas préparé à envisager le péril de sang-froid ; il s’effraya donc grandement quand il vit une forme humaine bondir du mur de la vigne et s’élancer vers lui.

 

– Que Dieu nous soit en aide ! s’écria-t-il en tremblant de tous ses membres.

 

Amen ! répondit le garde-vignes.

 

Est-ce toi, André ? Dieu me pardonne, je croyais que l’ennemi qui rôde partout, cherchant à dévorer les brebis du Seigneur, me tombait sur le dos. Vois-tu, quand on est plongé dans de profondes méditations et que l’on a oublié les choses de ce monde, ton chapeau fait penser à la tête cornue de l’ange maudit. Enfin, c’est toi. Tu gardes ta vigne, je suppose, ou du moins celle de ta mère ?

 

Les yeux sombres du jeune homme prirent une expression plus sombre, et le sang lui monta au visage.

 

– Que je meure à l’instant, dit-il, si je mets jamais les pieds dans la vigne de ma mère ! Depuis qu’à la Chandeleur, elle m’a frappé au visage, je ne suis plus son fils, et je n’ai pas franchi une fois le seuil de sa maison.

 

Le prêtre s’aperçut qu’il avait mis le doigt sur une blessure profonde. Secouant la tête d’un air sérieux et plein de compassion :

 

André, répondit-il, de telles paroles ne sont pas d’un bon chrétien. Notre-Seigneur n’a-t-il pas pardonné sur la croix à ses plus cruels ennemis ? Un fils gardera-t-il rancune à sa mère, même quand elle aurait été injuste envers lui ? Je sais qu’un tel langage peut te sembler dur ; ce n’était pas la première fois que ta mère te maltraitait, mais nous devons pardonner septante-sept fois, l’as-tu donc oublié, mon ami ?

 

– Non, mon révérend, répliqua le garde avec fermeté. Je me suis promis de ne plus penser à ce jour maudit, et je puis prendre cela sur moi tant que je serai loin de la maison. Si j’y rentrais, ma mère elle-même m’en ferait souvenir, car elle me déteste et ne cherche qu’à me tourmenter. Elle me dépouillera de mon héritage par son testament, je le sais et ne m’en plains pas ; j’en suis même bien aise à cause de ma sœur. Mais nous sommes séparés pour toujours, personne n’y peut rien, je suis sorti de chez nous sans un kreutzer, et je me suis engagé, là-bas, à Gratsch, comme premier vigneron chez Steirer. Cette année, me voilà garde. Quant à ma mère, elle m’enverrait six messagers et quatre chevaux pour me ramener, que je n’irais pas. Tout a une fin.

 

Le bon vicaire demeura un instant pensif. Il parut enfin croire plus prudent de faire trêve à ses exhortations spirituelles, et considérant d’un œil expérimenté les grappes placées au-dessus du mur :

 

Steirer a bien fait, dit-il, de planter ici des Hertlinger au lieu de Bratreben ; ils sont encore jeunes, mais l’année prochaine ils donneront au moins le double.

 

– Vous n’êtes ici qu’à l’entrée de la vigne, répondit le jeune homme. Plus loin, presque tous les ceps sont des Farnatsch rouges ; là-bas, de l’autre côté, au-dessous du village, il y a des Ferseilen, mais on les arrachera, car ils sont presque morts cette année.

 

– Sur combien de muids comptez-vous, à peu près ?

 

– Sur cent quarante ou cent soixante, pour le moins.

 

– Et que te semble du métier de garde-vignes, André ? N’est-il pas un peu dur à la longue ?

 

– Pas trop, mon révérend ; je ne sens pas encore beaucoup la fatigue.

 

– La nuit, as-tu les yeux ouverts ?

 

– Mes yeux sont bons, mais je n’en ai que deux, et il m’en faudrait une douzaine pour voir en même temps de tous les côtés. Les habits blancs commencent à rôder la nuit dans les environs ; ils trouvent nos raisins à leur goût et ils viennent par bandes. Si l’on en attrape un, les autres se sauvent, et cela ne sert de rien ; le capitaine ne veut pas donner la plus petite indemnité.

 

– La ville devrait se plaindre.

 

– Ah bien oui ! la ville ! est-ce qu’elle ose ? Et puis, il faudrait des témoins, des preuves, que sais-je, moi ? Et pourtant, le matin quand nous voyons les plus belles grappes volées, et les ceps coupés comme une mauvaise herbe par le tranchant d’un sabre, qui pourrait dire que ce ne sont pas les soldats qui ont fait cela, par pur amour du désordre et de la destruction ? En prenons-nous un au collet ? Il jure qu’il est aussi innocent qu’un enfant dans le sein de sa mère. Il n’y a d’autre moyen de les punir que de leur donner sur les doigts pour leur ôter l’envie de recommencer. Aussi le premier qui me tombe sous la main, je le pends les jambes en l’air afin qu’il puisse faire l’exercice jusqu’au jour.

 

– Allons, André, pas de violence. Ce sont de pauvres diables, et la tentation est forte ; il faut avoir un peu d’humanité.

 

Est-ce qu’ils n’agissent pas comme des bêtes sauvages ? Regardez, mon révérend, ajouta-t-il, en montrant un cep qui était coupé par le milieu, en sorte que le feuillage pendait jaune et flétri sur la tige. Le cœur ne saigne-t-il pas de voir une plante si belle et si bienfaisante, qui n’est au monde que pour remplir le tonneau de son maître, ravagée par de méchants coquins, uniquement pour le plaisir de nuire ? Si j’en prends un sur le fait, que Dieu ait pitié de son âme !

 

En disant ces mots, il brandit sa hallebarde d’un air de menace, puis il l’enfonça violemment dans le sable. Un léger tremblement agita les membres de l’ecclésiastique, mais il sut conserver sa dignité et reprit :

 

– J’irai aujourdhui même parler au capitaine ; je lui recommanderai d’exercer une surveillance plus active et de ne laisser sortir aucun soldat de la caserne après la retraite. Quant à toi, André, songe que tu es ici au service de l’autorité et que tu dois laisser à la justice le soin de punir les coupables. Je vais aussi monter chez Hirzer ; n’as-tu rien à faire dire à Franz et à Rosina ?

 

– Non, mon révérend. Depuis bien des années, le vieux vigneron a quelque chose contre moi. Il ne veut pas entendre parler de nous, et moi, je ne m’occupe pas de lui. Les autres sont de braves gens, mais vous leur feriez peut-être du chagrin en leur parlant de moi en présence de leur père. Pourtant, si vous rencontriez ma sœur… non, ne lui dites rien non plus, cela vaut mieux.

 

Il s’inclina précipitamment, comme pour cacher son trouble, vers la main du prêtre qu’il baisa d’un air respectueux ; puis, s’aidant de sa longue hallebarde, il s’élança par-dessus le mur et disparut derrière les pampres épais.

 

Le vicaire continua sa route, tout préoccupé de ce qu’il venait d’entendre. Mais l’habitude d’assister aux tempêtes de l’âme, le devoir de prêcher la patience aux malheureux avaient émoussé en lui ce que la charité, cette seconde vie du cœur, a de plus vif et de plus pénétrant. Il ne devina pas l’angoisse qui agitait l’esprit du jeune homme, il ne se douta pas que l’infortuné, revenu dans sa hutte de paille, se jetait le visage contre terre, comme s’il voulait trouver dans le sein de cette Mère bienfaisante un refuge contre l’excès de sa douleur.

 

Il demeura ainsi pendant plus d’une heure ; un demi-sommeil venait enfin de l’affranchir de ses sombres pensées, quand un rire argentin l’éveilla brusquement. Il resta d’abord immobile, se demandant s’il n’était pas le jouet d’un rêve. Le même rire frais, mélodieux comme le chant éloigné d’un oiseau, se fit entendre pour la seconde fois ; il partait du chemin qui longeait le bas de la vigne. Le garde fut aussitôt debout ; appuyé contre une lucarne qui donnait sur la route, il promena autour de lui des regards anxieux. À l’ombre des saules où tout à l’heure nous avons vu l’ecclésiastique, venait, du côté de la ville, une jeune fille âgée de dix-sept ans au plus, blonde, bien prise dans sa petite taille et portant avec grâce le costume du pays. Ses mouvements étaient si doux et si gracieux que l’œil involontairement attiré ne pouvait nullement la quitter. Sa tête ronde et fine ne demeurait pas un instant immobile, elle s’agitait sans cesse sur son cou blanc et bien modelé ; la jolie enfant regardait avec insouciance autour d’elle, puis se tournait vers un jeune homme qui marchait à ses côtés, et dont la conversation devait sans doute être fort amusante, car chacune de ses paroles était accueillie par un éclat de rire. Celui-ci, compagnon de bonne mine, portait avec aisance la jaquette de soldat, l’étroite culotte bleue et la toque de même couleur placée sur l’oreille. Son visage brun, ses grands yeux noirs accusaient une origine étrangère, aussi prenait-il beaucoup de peine pour faire comprendre à la jeune fille son allemand incorrect ; malgré ses efforts, il provoquait toujours un nouvel accès d’hilarité. De temps en temps, il jetait sur la route des regards circulaires, et apercevant un villageois qui menait deux veaux à la ville voisine, il avançait avec une lenteur marquée, comme pour se débarrasser d’un témoin importun. Enfin, le paysan disparut au détour du sentier, et le soldat se disposait à se rapprocher un peu plus de sa compagne, quand ses yeux rencontrèrent tout à coup le visage menaçant du garde-vignes.

 

L’étranger s’arrêta, indécis ; la jeune fille leva aussi la tête : – Bonjour, André ! cria-t-elle sans paraître éprouver aucune émotion. C’est mon frère, dit-elle ensuite à l’inconnu, allez-vous-en, car il n’entend pas la plaisanterie.

 

Mais le soldat, rassuré par la distance qui le séparait de son ennemi, refusa de suivre ce prudent conseil :

 

– N’ayez pas peur, cara mia, répondit-il, moi lui donnerai de quoi comprare tabacco.

 

Il fouilla dans sa poche, et tirait déjà quelque menue monnaie, lorsque la voix irritée du garde le frappa de stupeur, et le cloua pour ainsi dire au sol.

 

Arrière, misérable, ou je t’enfonce ma pique dans la tête pour t’ôter l’idée de revenir !

 

L’étranger, un peu remis de son trouble, mesura André d’un regard furieux.

 

Ours allemand, murmura-t-il, les dents serrées, maledetto ! Il ne put cependant se résoudre à battre en retraite ; il lui semblait déshonorant de fuir ainsi en présence de sa belle, d’autant plus que la jeune fille semblait s’amuser beaucoup de son impuissante colère et riait aux éclats. Le garde-vignes ne trouva pas la scène aussi plaisante ; prompt comme la pensée, il sauta par-dessus le mur, et le soldat ne s’était pas encore aperçu de son approche, que deux yeux enflammés le regardaient en plein visage.

 

As-tu des oreilles, drôle ? cria-t-il d’une voix vibrante, ne sais-tu pas que ce chemin est interdit aux gens de ton espèce ? As-tu oublié des raisins cette nuit et viens-tu maintenant marauder ici pour les prendre ? Faut-il que je t’arrache ta jaquette pour avoir une preuve contre toi, renard étranger ? Va-t’en à l’instant, ou sinon

 

– À bas les mains ! grinça l’étranger, qu’André serrait à la gorge et secouait rudement. Oh ! si j’avais mon sdegena

 

Misérable ! répondit le jeune garde ; apporte la première fois ton sabre et encore ton fusil ; ce serait une preuve qui en vaudrait bien une autre. Maintenant, par la croix ! va-t’en ! ou je t’embroche comme une grenouille et je te jette dans la cour de ta caserne, sans te laisser le temps de dire ta prière !

 

En parlant ainsi, il poussa si violemment le soldat que celui-ci, heurtant contre une pierre, tomba sur ses genoux. Il se releva aussitôt, menaçant son ennemi de ses deux poings, vomissant contre lui un flot d’injures dans son patois étranger ; mais il comprit la nécessité de céder à la force et reprit en boitant le chemin de la ville.

 

– Tu l’as durement traité, frère, dit la jeune fille en regardant s’éloigner le galant malencontreux. Il parle d’une si drôle de manière, que je n’ai pu m’empêcher de rire. Mais, pourquoi es-tu devenu si méchant ?

 

André, tout entier à sa colère, ne répondit pas.

 

– Ce n’est pas fini entre nous, murmurait-il. Que je l’y reprenne, et sur mon âme ! je réglerai mon compte avec lui !

 

Puis, se tournant brusquement sur sa sœur :

 

– Eh bien ! Moïdi, c’est donc toujours la vieille chanson : « Qu’est-ce qui veut jouer ? je danserai. » N’avais-tu pas honte de parler ainsi à ce damné coquin, et de marcher à côté de lui ? S’il faut te faire rire pour te plaire, éloigne-toi de moi, car tu sais bien que le rire est aussi rare sur mon visage que la neige à la Pentecôte.

 

La jeune fille était devenue silencieuse ; elle baissa les yeux d’un air confus, passa ses deux mains sur son front, et son visage rougit légèrement.

 

André, dit-elle enfin sans le regarder, est-ce que tu me renvoies ?

 

– Non, reste, répondit-il d’une voix brève. Est-ce pour moi que tu es venue ?

 

Certainement. Voilà déjà une semaine que je n’ai pu sortir, et l’on ne te voit plus maintenant. La mère était endormie (il fait si chaud à la cuisine) alors j’ai pensé que je pouvais courir bien vite jusqu’ici pour savoir comment tu vas. Vois, je t’ai apporté un petit pain que Franz Hirzer m’a donné hier. Je ne l’ai pas mangé, je ne l’aime pas.

 

Franz Hirzer ! qu’est-ce qu’il a donc à te faire des cadeaux ? Si son père le savait, il ne risquerait rien. T’a-t-il un peu fait rire aussi ?

 

– Lui ? il n’a le rire que dans sa poche, quand ses florins sonnent les uns contre les autres. Et puis, ma mère était là, et tu sais, la gaieté se cache à son approche comme les souris quand elles sentent le chat. Ça m’étonne même que je sois encore gaie. Après ça, si je ne riais pas, je serais morte depuis longtemps ; c’est bien triste, va, d’être seule avec elle dans notre vieille maison.

 

Le frère et la sœur gardèrent un instant le silence.

 

Est-ce que tu n’aimes pas le pain blanc ? reprit la jeune fille ; il n’est pas rassis, il doit être bon. Tiens, voici encore deux figues bien mûres que j’ai cueillies pour toi dans notre jardin.

 

– Je te remercie, répondit le jeune homme. Viens, nous les mangerons ensemble là-haut, nous serons mieux qu’ici.

 

Il monta le premier l’escalier de la vigne, et sa sœur le suivit en babillant avec toute la vivacité de son âge. Ils s’assirent sous les pampres à la place que venait de quitter André ; puis la jeune fille le contraignit doucement à goûter les figues. Le visage taciturne du garde se déridait peu à peu ; un vent léger rafraîchissait l’air, apportant parfois le joyeux tic-tac d’un moulin éloigné, ou bien le bruit affaibli d’une détonation, car c’était l’heure où les carabiniers tiraient à la cible. Encouragée par la tranquillité qui régnait autour d’elle, Moïdi donna bientôt un libre cours à sa pétulance enfantine ; elle mit sur sa tête le lourd chapeau de son frère, retenant d’une main sous son menton les deux queues de renard dont il était orné, et encadrant ainsi entièrement sa figure, elle s’arma de la hallebarde et se mit à marcher à grands pas dans l’avenue de feuillage :

 

André ! cria-t-elle, n’ai-je pas l’air bien effrayant ? Si ce n’était ma mère, je viendrais toutes les nuits, et je ferais le garde-vignes, pendant que tu te coucherais pour dormir un peu. Je pourrais tenir en respect les soldats et les voleurs, n’est-ce pas ?

 

Pour la première fois, un sourire vint effleurer les lèvres du jeune homme. Voyant qu’elle avait triomphé de sa tristesse, Moïdi courut auprès de lui, déposa le chapeau, la hallebarde, et s’asseyant à ses côtés sur le gazon :

 

– Si tu te voyais, André, tu es mille fois plus gentil quand tu ris ainsi, au lieu de te rider le front et de prendre un air triste comme Notre-Seigneur sur la croix ? N’es-tu pas jeune ? N’as-tu pas devant toi la vie et l’avenir ? Ta querelle avec notre mère doit te chagriner, j’en conviens ; mais tu n’as rien à te reprocher, tout le monde le sait, et moi, frère, je tâche de te consoler de mon mieux. Devant moi, la mère n’oserait rien dire contre toi, car je quitterais aussitôt la maison, je le lui ai dit. Qu’as-tu donc pour toujours pencher la tête, comme tu fais, et me regarder moi-même avec des yeux fâchés ? Ne suis-je pas ta petite sœur chérie ? Et puis dès qu’un garçon me dit un petit mot, on croirait que le feu est à la maison. Voyons, veux-tu faire de moi une religieuse, ou me laisser pendant toute ma vie avec notre mère pour que je devienne une vieille fille maussade ?

 

Tout en parlant, elle s’était rapprochée de son frère et lui avait passé le bras autour du cou. On eût dit que cette étreinte était celle d’un spectre : il repoussa violemment sa sœur, et, la poitrine agitée, le front pâle :

 

Laisse-moi, s’écria-t-il, ne m’approche pas, ne me demande rien, va-t’en et ne reviens jamais !

 

Il s’était levé comme s’il voulait s’enfuir, mais il s’arrêta saisi d’effroi à la vue du spectacle qui s’offrit à lui. Moïdi était agenouillée au milieu du gazon, les mains croisées sur la poitrine, les yeux dilatés, le regard vague ; sa bouche à demi ouverte semblait prête à laisser échapper un cri de douleur. Ce n’était pas la première fois qu’André voyait le visage de la pauvre enfant prendre cette expression étrange. Oui, souvent quand elle était saisie d’une émotion soudaine, son rire joyeux se changeait en une contraction nerveuse qui se terminait par une crise violente. Mais, jusqu’ici du moins, André n’avait pas eu à se reprocher d’être cause de ces terribles accès ; on le faisait venir au contraire pour chasser le mauvais esprit, et sa présence suffisait d’habitude à calmer la malade. Aujourdhui, lui seul était coupable, lui seul avait plongé sa sœur dans l’état où elle se trouvait. Il se frappa le front avec désespoir, en poussant de profonds gémissements, puis il se pencha vers elle et prit entre les siennes ses mains qui avaient la froideur du marbre.

 

– C’est moi, Moïdi, c’est André, regarde-moi, écoute-moi. J’étais fou tout à l’heure, mais c’est fini maintenant, pardonne-moi. Tu ne sais pas, vois-tu ce que je souffre, tu ne pouvais pas deviner combien tes paroles me faisaient mal.

 

Il s’était agenouillé auprès d’elle, et il attendait avec une indicible angoisse que la vie et l’intelligence revinssent animer ce pâle visage. La jeune fille demeurait toujours immobile, un souffle inégal sortait de sa poitrine, ses yeux fixes avaient une expression étrange et effrayante. En ce moment, les cloches de la paroisse commencèrent à sonner lentement la prière du soir ; le charme parut se rompre, la pauvre enfant soupira, comme si elle se réveillait d’un rêve pénible ; ses paupières appesanties retombèrent, et quand elle les rouvrit, de grosses larmes coulèrent sur ses joues. Appuyant alors sa tête sur l’épaule de son frère, elle pleura sans prononcer une parole. Le cœur soulagé, elle prêta l’oreille au tintement cadencé de la cloche, et récita tout bas quelques prières sans suite. Aussitôt que le vent eut emporté la dernière vibration, son frère prit le broc de vin placé dans un coin de la hutte et le lui tendit ; elle en approcha ses lèvres, puis elle ferma les yeux et s’endormit, toujours agenouillée, les mains jointes sur sa poitrine.

 

André, l’entendant bientôt après respirer paisiblement, la souleva et l’assit commodément sur le sol incliné ; il étendit ensuite sa jaquette sous la tête de la jeune fille sans qu’elle se réveillât. Après avoir promené sur la pièce de vigne un regard rapide, il se plaça auprès de sa sœur, la tête appuyée sur sa main et contempla, d’un regard ardent et fixe, ce visage endormi dont le doux sourire semblait refléter les impressions d’un rêve agréable. Parfois un souffle de la brise, en agitant le feuillage, faisait jouer la lumière sur le front de Moïdi, un faible soupir s’échappait alors de sa poitrine. Néanmoins la crise touchait évidemment à son terme. Il n’en était pas de même pour André ; en proie à un sombre désespoir, agité de pensées tumultueuses, il trouvait dans la vue des traits paisibles de la jeune fille, un nouvel aliment à l’angoisse qui le torturait.

 

Quel sombre mystère planait donc sur l’existence du frère et de la sœur ? Nous devons, pour l’éclaircir, remonter assez loin dans le passé, raconter les événements d’une époque où la mère des deux jeunes gens, que nous voyons nourrir contre son fils une haine si étrange, avait à peu près l’âge de la blonde enfant qui dort sous les pampres. Ses parents possédaient au sommet du Küchelberg une métairie, modeste, il est vrai, mais d’où le regard embrassait toute la vallée, la ville de Méran et la campagne voisine jusqu’au Bozner. Le vieil Ingram avait reçu cette maison pour sa part de l’héritage paternel ; peu sensible à la beauté romantique du site, le bon paysan estimait bien davantage les vastes pièces de vignes qui s’étendaient autour de sa demeure, et dont le produit l’aidait à élever sa nombreuse famille. La plus jeune de ses enfants, Maria, qu’on appelait familièrement Moïdi, selon la coutume du Tyrol, était pour le vieillard un continuel sujet de trouble et de souci. Non seulement sa laideur repoussante attirait sur elle tous les regards quand elle se trouvait au milieu des fraîches et jolies Méraniennes ses compagnes, mais son caractère était encore plus rude et plus âpre que son extérieur. Dès son enfance, elle se montra turbulente et acariâtre, aussi recevait-elle de sa mère peu de caresses et force corrections. Plus tard, elle fut traitée avec moins de rigueur, car son père, homme doux et plein de sens, s’aperçut que les mauvais traitements irritaient cette nature sauvage ; d’ailleurs, et cela était facile à reconnaître, même pour l’œil d’un paysan, tout n’était pas en ordre dans sa pauvre cervelle. Le curé, consulté par le vieil Ingram, attribuait cependant la perversité de la jeune fille à une imagination fantasque, à un cœur exalté ; en effet, ceux qui ne l’observaient pas de trop près ne découvraient aucune lacune dans son intelligence, aucune bizarrerie choquante dans sa conduite. Elle savait au besoin se montrer raisonnable, et trouver des excuses pour ses fautes. Son travers le plus frappant consistait dans un amour immodéré de la parure, passion tout à fait inopportune et digne de pitié, car n’importe où elle se trouvait, son costume, sa démarche affectée attiraient l’attention sur une laideur qu’elle aurait plutôt tenir dans l’ombre. Elle provoquait ainsi le rire et les épithètes moqueuses de ses compagnes ; celles même qui la ménageaient le plus ne l’appelaient pas autrement que le « Paon noir » ou « Moïdi la négresse ». Ce dernier surnom s’appliquait bien à la pauvre fille, qui, outre son teint de bistre, ses yeux bruns ombragés d’épais sourcils, avait encore d’épais cheveux crépus, rebelles à l’action du peigne et aux efforts qu’elle faisait pour les assouplir en nattes ou en bandeaux. L’un des trois rois mages, que la mère de Moïdi avait imprudemment contemplé dans l’église de Botzen, était-il l’auteur de ce jeu bizarre de la nature, comme plusieurs le prétendaient ? Nous ne saurions l’affirmer ; toujours est-il que Moïdi la négresse, au lieu de se résigner humblement à sa disgrâce, avait recours aux expédients les plus ridicules ; elle s’affublait, en dépit de la mode, d’ornements bizarres et de colifichets aux couleurs voyantes, croyant se donner ainsi de la grâce et de la beauté. Tout l’argent qu’elle pouvait se procurer par ruse ou par adresse, était aussitôt employé à acheter des rubans, des fleurs artificielles dont elle entremêlait sa chevelure laineuse ; puis, le dimanche, elle se pavanait fièrement dans l’église sous cet accoutrement étrange, qui excitait l’indignation des vieillards et fournissait aux jeunes gens un texte inépuisable de railleries. Sa mère cependant, quand elle la surprenait à se parer de la sorte, lui arrachait avec colère ses malencontreux atours, et lui faisait expier sa coquetterie par le jeûne et les mauvais traitements. En grandissant Moïdi devint plus sensible aux amers sarcasmes dont elle était l’objet ; à mesure que le désir de plaire s’aiguisait en elle, sa toilette était moins singulière et moins extravagante, mais par malheur une folie plus dangereuse remplaça cette première folie enfantine. Parmi les nombreux garçons qui partageaient les jeux de ses frères, elle remarqua justement le plus beau, le mieux tourné, celui qui dès longtemps lui témoignait l’aversion la plus vive. C’était un jeune homme en qui se retrouvaient tous les caractères de l’ancienne race méranienne ; un cœur un peu mou, un esprit un peu faible dans un corps vigoureux et bien proportionné ; du reste, assidu à l’église, habile dans son métier de vigneron, il faisait peu de phrases et s’appliquait surtout à mettre en bon ordre ses affaires domestiques. Ce n’est pas à dire qu’il ne consacrât quelquefois son temps et son argent à de frivoles amours, mais il était trop positif pour s’engager imprudemment dans une passion romanesque : les paysans tyroliens, quand il s’agit du mariage, savent tout aussi bien calculer que les habitants des villes, et la vue des vallées pittoresques au milieu desquelles ils vivent, des sites admirables qui font rêver le voyageur, n’exalte nullement leur imagination. Pendant que la brune Moïdi s’éprenait du beau vigneron, le père de celui-ci, Aloys Hirzer, avait acheté d’un seigneur endetté un ancien château féodal situé à peu de distance de la ville, et il n’était pas médiocrement fier d’établir son exploitation vinicole sur les ruines de l’aristocratie déchue. Outre son fils Joseph, il avait une fille qui recevait chez l’un de ses parents l’éducation la plus soignée, et se préparait à être institutrice. Sur ces entrefaites, le vieil Aloys mourut subitement ; Joseph, pour n’avoir pas à partager le bien paternel, rappela sa sœur auprès de lui. C’était une jeune fille douce et pâle, aux grands yeux rêveurs et intelligents. Elle avait quelques années de plus que son frère, et bien des paysans d’alentour n’auraient pas été fâchés d’épouser l’héritière du château ; mais ils n’osaient se déclarer ouvertement, Anna était trop demoiselle, elle avait des habitudes trop délicates pour devenir la femme d’un simple vigneron. Bientôt même elle fut regardée dans tout le pays comme une véritable sainte, car elle fréquentait assidûment l’église ; on la voyait chez les malades et les pauvres, et jamais elle ne rencontrait un petit enfant sans le prendre dans ses bras, lui faire réciter sa prière et lui donner une image. Joseph la laissait parfaitement libre de vivre à sa guise ; il aimait à voir l’ordre et la propreté qu’elle maintenait dans la vieille maison ; peut-être même, car il connaissait l’arithmétique et ne se laissait pas égarer par le sentiment, trouvait-il convenable qu’Anna restât libre. Souvent, appuyé au balcon qui, semblable à un nid d’hirondelles, s’accrochait à la muraille grise de l’antique manoir, le vigneron, vêtu de la Loddenjoppe garnie de rouge, coiffé du large chapeau noir brodé d’une tresse écarlate, promenait autour de lui ses regards satisfaits et les arrêtait avec complaisance sur les monastères dont les croix s’élevaient çà et là dans la campagne. Ces murs, pensait-il, avaient souvent abrité les fils et les filles des nobles maîtres du château ; pourquoi sa sœur n’y chercherait-elle pas un refuge contre les dangers et les combats du monde ? Ce souhait fraternel ne fut cependant pas exaucé, la jeune fille ne paraissait avoir aucun goût pour le couvent. Joseph dut se contenter de l’auréole brillante qui, rayonnant autour d’Anna, se reflétait sur lui ; la maison de Goyen avait un grand renom de sainteté parmi les ecclésiastiques du voisinage, et le jeune vigneron sentait son amour-propre agréablement chatouillé lorsque ces révérends personnages, assis autour de sa table, s’entretenaient des affaires de l’Église, tout en buvant à petites gorgées un verre de vin rouge. Quant à se marier, Hirzer y songeait peu ; il ne voulait, en tous cas, épouser qu’une riche héritière, regardant comme un devoir d’augmenter le domaine que lui avait laissé sa famille. Certain de n’éprouver aucun refus, lui, la fine fleur des garçons du village, il passait en revue toutes les filles des environs, sans en trouver aucune qui fût digne de fixer son choix. Comme on peut le supposer, il reçut d’abord avec un profond dédain les marques de sympathie non équivoques de Moïdi la négresse. Mais à la longue, quand les plaisanteries de ses camarades au sujet de sa ridicule conquête devinrent plus vives et plus piquantes, la colère finit par lui monter à la tête et il résolut de se débarrasser des avances compromettantes qui le rendaient la fable du pays.

 

Un autre que Joseph aurait pu cependant avoir compassion de la pauvre fille, car sa malheureuse inclination s’exprimait seulement par la persévérance avec laquelle ses yeux s’attachaient sur le beau visage du jeune homme, en dépit de la haine qui éclatait souvent dans ses regards. Même à l’église, quoique Hirzer eût pris la précaution de se placer derrière elle, Moïdi savait se tourner de manière à l’apercevoir encore ; elle restait ensuite plongée dans une muette contemplation, au grand scandale des simples et honnêtes habitants de ces montagnes. La plupart étaient convaincus que la fille du vieil Ingram ne jouissait pas de toute sa raison ; il ne fallait pas, disaient-ils, l’éloigner du lieu saint, si l’on ne voulait la livrer sans défense au mauvais esprit. Les jeunes gens avaient moins d’indulgence, ils appelaient Moïdi la Folle amoureuse ; les jeunes filles s’éloignaient d’elle, et c’était un bizarre spectacle de voir la pauvre créature, déjà si disgraciée, gravir le dimanche, seule et sans compagne, la côte qui conduisait à l’église, fixant ses regards avides sur les hommes rassemblés au milieu de la place, afin de chercher parmi eux l’élu de son cœur. Alors, surtout après vêpres, quand les fumées du vin commençaient à monter au cerveau, les plus impitoyables se mettaient à chanter la burlesque complainte de la Belle affligée :

 

Que ferai-je donc, moi, pauvre fille,

Pour trouver enfin un mari ?

Les garçons restent insensibles,

Tous s’éloignent de moi.

 

Le refrain était repris en chœur au milieu du rire universel, puis venait la seconde strophe :

 

Qui m’enseignera le moyen de les attendrir ?

J’ai déjà fait vingt-cinq pèlerinages,

Nu-pieds, à jeun ; j’étais trop triste pour manger.

Dans cet état, je demandais avec ardeur

D’être fiancée avant le nouvel an.

Hélas ! hélas, cela ne m’a servi de rien,

Tous les garçons s’éloignent de moi ;

Qui m’enseignera le moyen de les attendrir ?

 

Joseph se croyait un personnage trop important pour mêler sa voix à celle de ses camarades, mais il écoutait avec une satisfaction évidente, dans l’espoir que cette humiliante leçon ferait évanouir les rêves de la pauvre folle. Il n’en était rien cependant ; dès que Moïdi apercevait le jeune vigneron, elle devenait insensible au reste de l’univers, et sourde aux paroles ironiques de la complainte, elle ne témoignait ni repentir ni découragement. Les dures réprimandes de ses frères, les avertissements sévères du curé n’avaient aucun pouvoir sur elle ; autant aurait valu sermonner un morceau de fer pour l’empêcher de rejoindre l’aimant placé auprès de lui.

 

Une jeune fille compatissante entreprit cependant de redresser cette tête malade. Elle rapporta, nous ignorons si c’était un conte fait à dessein, que Hirzer avait dit : « Quand je voudrai avoir pour enfants des caniches noirs, j’épouserai Maria. » Ces paroles produisirent sur Moïdi une impression profonde. Depuis ce moment, elle parut complètement changée ; au lieu de rechercher comme autrefois toutes les occasions de rencontrer Joseph, elle partait le dimanche avant la pointe du jour pour assister à la première messe, se tenait cachée dans le coin le plus obscur de l’église, et si, lorsqu’elle retournait chez elle, un garçon lui adressait une apostrophe moqueuse, elle détournait le visage sans répondre. Sa coquetterie avait également disparu ; elle choisissait les étoffes les plus sombres et les plus communes, et laissait sa chevelure flotter autour de sa tête sans en prendre soin, ce qui, nous devons l’avouer, n’ajoutait aucun charme à son extérieur.

 

Du reste, elle accomplissait sans murmurer ni se plaindre les plus durs travaux du ménage ; aussi ses parents, satisfaits de son activité, n’objectaient rien à sa nouvelle conduite. L’hiver se passa ainsi. Dès que le printemps eut fait reverdir les prairies, l’étrange fille alla trouver son père et lui demanda la permission de se retirer seule sur la montagne la plus haute et la plus solitaire des environs. Le vieil Ingram, surpris de ce caprice, ne voulut pas cependant s’y opposer, car il craignait, en l’irritant, d’ajouter au désordre de son esprit. Elle disparut donc tout un été ; à l’automne, les troupeaux descendirent des montagnes, et avec eux revint Moïdi la négresse. Mais quel ne fut pas l’émoi des bons habitants de Passeier en apprenant qu’elle avait rapporté dans ses bras un petit enfant blanc et rosé, dont le visage florissant de santé était entouré de cheveux fins et doux comme la soie ! Moïdi, malgré l’opprobre qui rejaillissait sur elle, semblait dans le ravissement ; elle supporta sans se plaindre les mauvais traitements dont l’accabla sa mère indignée, et refusa de faire connaître, même au vieil Ingram, le nom du père de son enfant. Chassée de la maison de ses parents, et réfugiée dans un misérable hangar, elle endurait patiemment les privations, pourvu qu’elle eût un berceau commode, des couvertures chaudes pour l’innocente créature dont elle ne se séparait ni le jour ni la nuit.

 

Le dimanche qui suivit son retour, Moïdi, les yeux brillants d’orgueil maternel, descendit de sa demeure afin de porter son enfant à l’église pour y recevoir le baptême. Si parfois un passant s’approchait d’elle, curieux de contempler la petite merveille dont on parlait tant, la mère ramenait sur la figure du nouveau-né un vieux voile de gaze et disait avec ironie :

 

– Tu veux regarder le caniche noir, oh ! il n’a rien d’extraordinaire, va !

 

Puis elle riait aux éclats, et lorsque le spectateur, charmé de la beauté de l’enfant, ne trouvait rien à répondre, elle ajoutait :

 

– Tu vois, ce n’est qu’un caniche noir, ne ferait-on pas bien de le jeter dans la Passer !

 

Et elle riait de nouveau d’une façon étrange qui montrait clairement que le bonheur maternel n’avait pas amélioré sa pauvre intelligence.

 

Rarement un baptême attira foule aussi nombreuse dans la vieille église de Méran ; néanmoins, quand le curé, se tournant vers les paroissiens, demanda quels étaient les parrains de l’enfant, personne ne se présenta. Moïdi avait oublié ce point important, et dans toute l’assemblée, nul ne semblait disposé à lui rendre ce service ; ses parents eux-mêmes, honteux de la tache que sa conduite imprimait à leur famille, avaient refusé de paraître à la cérémonie. Enfin, un cœur, animé depuis longtemps de l’amour du prochain, eut compassion de la mère dédaignée : la fille du vieil Hirzer s’approcha des fonts baptismaux et prit le nouveau-né dans ses bras. Il ne vint à l’esprit d’aucun des assistants de trouver cette démarche étrange : il appartenait en effet à la pure et pieuse Anna de venir au secours de la pécheresse. Le sacristain, suivant ce charitable exemple, consentit à donner son nom à l’enfant qui fut appelé André. Après le baptême, Moïdi, rayonnante de joie, reprit son précieux fardeau et regagna la misérable hutte de paille qu’elle partageait avec les animaux domestiques.

 

Quelques mois se passèrent, puis le scandale et la surprise causés par ces événements furent oubliés ; la foule cessa de penser à la fille du vieil Ingram qui, du reste, évitait de sortir et semblait avoir concentré toute l’énergie de son caractère sauvage dans un seul sentiment, son amour pour le petit André. Elle employait souvent des heures entières à parer l’enfant ; on pouvait la voir, tantôt agenouillée auprès de lui, tresser des couronnes de fleurs, tantôt occupée à coudre de petites robes qu’elle avait taillées dans de vieux vêtements de soie. Personne ne songeait à contrarier son innocente folie ; seul, Joseph Hirzer lui témoignait une antipathie si profonde qu’il défendit expressément à sa sœur de s’occuper jamais de son filleul.

 

Moïdi s’en inquiéta peu ; elle ne parut même éprouver aucun chagrin quand, une année après, elle apprit le mariage du jeune vigneron avec la fille d’un riche cultivateur. Tout le passé semblait évanoui de sa mémoire ; la vie ne commençait pour elle qu’à la naissance d’André, le reste lui était devenu indifférent.

 

Vers cette époque, une épidémie terrible qui éclata dans la vallée de Méran, enleva en quelques jours le vieil Ingram, sa femme et ses fils. Cet événement changeait le sort de Moïdi ; elle devenait l’unique propriétaire de la vieille maison et des beaux vignobles qui l’entouraient ; c’était donc désormais un riche parti, mais par malheur, la difformité de ses traits, jointe au souvenir de sa première passion, suffisait pour effrayer les plus intrépides. Pourtant, comme les idées positives sont très développées chez les paysans, un jeune homme qui habitait Tirol, village situé à peu de distance de la célèbre forteresse du même nom, finit par réfléchir que les biens considérables de la noire Moïdi formaient un agréable contrepoids à ses défauts, et, son père encourageant une aussi sage résolution, il la demanda en mariage.

 

La fille du vieil Ingram, bien qu’elle fût demeurée insensible au mépris de ses voisins, n’était pas fâchée de reprendre parmi eux une position honorable. Elle accueillit donc les avances de Franz Wolfhart et reçut ses visites, tout en jouant avec le petit André, alors âgé de quatre ans. Celui-ci, blotti sur les genoux de sa mère, regardait l’étranger d’un œil boudeur et jaloux, mais cette aversion enfantine ne tenait pas contre le cornet de bonbons que le jeune paysan avait toujours dans sa poche. La paix étant ainsi rétablie entre André et son futur beau-père, les dernières hésitations de Moïdi furent vaincues. Pourtant si elle comparait son prétendu avec le beau Joseph, le rapprochement n’était nullement à l’avantage de Franz dont le visage plat, les joues roses, les cheveux d’un blond pâle rappelaient d’une manière frappante les images de madones, œuvres d’artistes naïfs, que l’on voit en Bavière dans les niches des murailles, sous le porche des maisons, et surtout dans les églises. À dire vrai, Moïdi était assez noire pour deux, et les ombres de son teint pouvaient contrebalancer l’éclat trop vif de celui de son fiancé. Leur union était convenue depuis longtemps déjà, mais Franz paraissait peu pressé de la conclure, et les langues charitables commençaient à s’exercer sur ce sujet, quand le jeune paysan leur imposa silence en se décidant enfin à devenir l’heureux propriétaire de la maison et des vignes de Küchelberg.

 

Au bout de deux ans, ce mariage donna naissance à une fille qui, non moins que le petit André, causa la surprise et l’admiration des voisins. C’était une jolie enfant, blanche et rose comme son père, avec une chevelure blonde et soyeuse. Rien en elle n’aurait rappelé la brune Moïdi, sans le caractère fantasque, l’imagination mobile, la coquetterie excessive qu’elle montra dès son plus jeune âge ; ces défauts étaient adoucis par le charme répandu sur toute sa petite personne, par ses manières aimables et gracieuses, mais ils n’étaient pas moins dangereux, car il n’y avait pas autour d’elle de main assez ferme et assez prudente pour tenir en bride sa légèreté, pour émonder soigneusement la luxuriante végétation de sa jeune âme.

 

En effet, à peine l’enfant sut-elle recourir à ces gentilles câlineries, si puissantes sur le cœur des mères, qu’elle captiva complètement l’affection de Moïdi, en enleva même à André sa part de l’amour maternel. Celui-ci, traité autrefois comme une idole, ne reçut plus que des marques d’indifférence, parfois d’aversion ; ce sentiment s’accrut avec les années, et prit, malgré les efforts du beau-père qui, naturellement bon, s’intéressait à l’enfant, les proportions d’une haine véritable. Les tentatives de la petite Maria en faveur de son frère ne furent pas plus heureuses ; elle, qui avait un si grand empire sur sa mère, ne put triompher cependant de cette antipathie dénaturée ; bien au contraire, la tendresse impétueuse que sa fille témoignait au pauvre déshérité avec toute la fougue de son caractère, parut augmenter la colère de Moïdi et faire naître dans son âme une jalousie sombre et mauvaise.

 

L’intervention de sa petite sœur servit toutefois à préserver André des mauvais traitements corporels, car, la première fois que sa mère porta la main sur lui, Maria fut prise de la singulière crise nerveuse que nous avons décrite au commencement de ce récit. Par bonheur, Franz Wolfhart était à la maison ; il empêcha les tentatives insensées que sa femme éperdue allait faire pour guérir l’enfant. À force de la caresser doucement de ses mains tremblantes, André réussit à calmer sa sœur, qui se mit à sangloter en lui jetant les bras autour du cou, et finit par s’endormir dans cette position.

 

Depuis cet accident, qui se renouvela plus d’une fois sous le coup d’émotions violentes, jusqu’au jour fatal de la séparation, la vieille Moïdi ne leva plus la main sur son fils, mais son aversion n’en resta pas moins vive. Elle paraissait vouloir oublier l’existence d’André, pour se consacrer tout entière à la petite Maria. Elle ne se lassait pas de consulter tour à tour médecins et bonnes femmes, d’accomplir des pèlerinages, de faire dire des messes pour la guérison de sa fille ; enfin, elle s’efforçait, par une condescendance sans bornes, de lui épargner la moindre contrariété. Le père d’un caractère faible et ami du repos, laissait Moïdi élever l’enfant à sa guise ; d’ailleurs, comme il ne se plaisait pas à la maison, il y restait rarement ; la ville était si près ! De sa porte, il apercevait les verts buissons qui garnissent l’entrée des cabarets, et il ne savait pas résister à cette muette invitation. Aussi célébrait-il consciencieusement les nombreuses fêtes qui surchargent le calendrier tyrolien, et il racontait même avec un certain orgueil que, depuis cinquante ans, trois membres de sa famille étaient morts du délire des ivrognes, ce qui n’est pas, disait-il, la plus méchante manière de quitter la vie.

 

Au reste, quelle que fût sa conduite, sa femme y demeurait parfaitement indifférente. Elle n’aimait au monde que la blonde Maria ; ses relations avec ses parents et ses voisins devenaient de plus en plus rares, car chacun blâmait son injustice envers André. La maison étant isolée sur la montagne et assez éloignée de la route, nul n’y entrait en passant ; de son côté, Moïdi n’allait chez personne, et, à l’église, où elle se rendait avant le jour, les places voisines de la sienne restaient toujours vides.

 

On ne s’étonnait donc pas de voir Joseph Hirzer fuir tout rapport avec elle ; non seulement il avait interdit à sa sœur le chemin de Küchelberg, mais il défendait encore à ses enfants, qui se trouvaient à l’école auprès d’André et de Maria, de jamais lui parler d’eux. Ses affaires avaient prospéré ; il passait pour un des propriétaires qui administraient le mieux leurs biens, pour un des vignerons les plus entendus et des hommes les plus honnêtes du pays. Sa sœur, de son côté, croissait en grâce devant Dieu et devant les hommes ; elle avait laissé par testament toute sa fortune au cloître et à l’église ; aussi les prêtres lui assuraient-ils que son âme monterait infailliblement au ciel. Son frère n’avait pu mettre obstacle à la pieuse résolution d’Anna, et elle savait que la richesse de leurs parents suffirait amplement au fils et aux trois charmantes filles de Joseph. Et comme leur mère, l’héritière d’Asgund, mourut fort jeune, la tante prit sa place et se consacra tout entière à ce devoir d’amour. Aussi le neveu et les nièces, bien qu’ils n’en dussent attendre aucun héritage, avaient pour elle une tendre affection.

 

Malgré les défenses de leur père et sa sévérité envers eux, les enfants étaient loin d’éviter complètement à l’école André et sa sœur. Moïdi, avec son esprit moqueur et un peu léger, ne semblait éprouver beaucoup d’attachement ni pour eux, ni pour aucun de ceux qui leur témoignaient de l’amitié ; André, sans les rechercher, les supportait pour l’amour de la tante Anna qu’il savait si bonne et si sainte. C’était du reste, dès son enfance, un garçon taciturne, réfléchi, facilement irritable, et qui déjà se montrait jaloux à l’excès de l’affection de la petite Maria. Il ne connaissait pas de plus grand bonheur que de se retirer avec elle loin de leurs jeunes compagnons et de voir Moïdi, dans sa coquetterie naïve, se parer pour lui seul. Ils avaient choisi pour retraite une grotte sur un rocher fort élevé, où croissaient en abondance des baies sauvages, et dont les parois étaient tapissées d’une épaisse couche de lierre ; là ils ne recevaient d’autre visite que celle des lézards. En été, ils y passaient la moitié du jour, la petite fille enfilait sans relâche les grains jaunes et polis du maïs, dont elle formait de longues guirlandes ; puis André s’agenouillait devant elle, et enlaçait de gracieux anneaux son cou, son front et ses bras. La solitude éveillait dans leurs jeunes têtes toute sorte d’idées confuses et bizarres. Moïdi trouvait un dangereux plaisir à se sentir admirée. Quant à André, grave et recueilli devant son idole, il aurait probablement mal reçu quiconque se serait présenté dans un tel moment et aurait troublé son hommage. Il en voulait à sa sœur chaque fois qu’elle partait d’un soudain éclat de rire, ou que, soit pétulance, soit ennui, elle brisait les guirlandes, dont les grains s’éparpillaient en rebondissant sur la montagne.

 

Pendant quelques années, la mère les laissa jouir paisiblement de leur retraite et de leurs jeux. Mais quand André eut grandi, et qu’elle vit ses yeux toujours plus perçants et plus interrogateurs paraître lui reprocher sa haine, elle mit tout en œuvre pour l’éloigner de la maison. Elle sut même persuader à son mari de confier au Vicaire de dix heures, pour en faire un ecclésiastique, le garçon inutile, qui ne prenait aucun goût au travail. Comme l’enfant paraissait doué d’une vive intelligence et plein du désir de s’instruire, ce plan fut approuvé, et André se rendit à la ville. Séparé de sa sœur, il devint silencieux et triste ; la petite Maria, au contraire, conserva sa gaieté, et continua de rire comme auparavant.

 

Le vicaire habitait au bout de la Laubengasse. Cette rue doit son nom à deux rangées d’arcades sous lesquelles le soleil ne pénètre jamais ; les maisons basses, aux cours étroites, aux vestibules obscurs, sont pour la plupart fort anciennes et tenues avec une propreté douteuse ; d’une grande profondeur, elles touchent, vers le nord, aux vastes vignobles qui s’étendent au pied de la montagne ; au sud, elles arrivent jusqu’au mur de la ville. De ce côté, l’horizon est moins rétréci, la vue s’étend le long des quais et de la rivière, dans la profonde et large vallée. La modeste habitation du prêtre auxiliaire jouissait de cet avantage. Néanmoins, André, habitué à l’air libre du Küchelberg, se regardait comme prisonnier dans sa nouvelle demeure. Il aurait certes échangé avec joie sa fenêtre éclairée par le soleil pour une étroite et sombre lucarne au nord, d’où il pût apercevoir la montagne et la grotte, théâtre de ses jeux. Il devint plus taciturne encore, malgré la bonté paternelle de son instituteur. L’étude lui était tout à coup devenue pesante, il mangeait peu, ne dormait pas, de sorte qu’après quelques semaines, les fraîches couleurs de son teint avaient disparu. Un jour enfin il dit à son maître que si on le retenait davantage à la ville, il mourrait infailliblement. Il n’avait pas prononcé une seule fois le nom de sa sœur ; mais le compatissant médecin de l’âme devina qu’une nostalgie dévorante l’entraînait vers elle ; consterné de l’état où il voyait le jeune homme, il se chargea de représenter à la mère la nécessité de son retour. La vieille Moïdi s’emporta, cria, ne voulut rien entendre ; le soir pourtant, André frappait à la porte de la chaumière, et après une scène violente qui se termina par une crise nerveuse de la petite Maria, il fut convenu que l’écolier déserteur rentrerait au logis, mais qu’il y remplirait l’office de valet, et coucherait dans le hangar, derrière la maison.

 

Sa sœur parut très heureuse de le revoir, et lui-même, pour demeurer auprès d’elle, ne trouvait durs ni le mépris ni les privations. Il s’acquittait avec zèle de tous les travaux dont le père le chargeait dans les vignes ou dans les champs, et ne paraissait en présence de la mère qu’à l’heure des repas, où ils n’échangeaient ensemble aucune parole. Comme il ne recevait pas de gages, et qu’en fait de vêtements on ne lui donnait que le strict nécessaire, l’entrée du cabaret où se réunissaient les garçons de son âge lui fut interdite, mais il ne semblait pas souffrir de son isolement. Les jours de fête, il demeurait assis auprès de sa sœur pendant des heures entières, et bien qu’ils fussent devenus, lui, un vigoureux jeune homme, elle, une belle jeune fille fort recherchée par les garçons du village, leurs rapports restaient enfantins, et leur conversation n’était toujours qu’un babil folâtre. Elle faisait tout ce qu’elle pouvait pour adoucir la rude existence d’André, partageait avec lui les friandises que lui donnait la mère ou qu’elle achetait à la ville, et bien qu’il n’eût pas grand goût pour les sucreries, il recevait ses présents avec une joie visible. Le dimanche matin, quand le jeune homme, fatigué du travail pénible de la semaine, dormait encore dans son appentis sans fenêtre, Moïdi entrait sans bruit et s’asseyait près de son grabat, uniquement composé d’un mauvais drap et d’une vieille couverture ; elle lui tiraillait doucement les cheveux, et lui, encore endormi, cherchait à éviter sa main. Il s’éveillait alors, entendait le rire argentin de sa sœur, et feignait un instant le sommeil pour jouir plus longtemps de ses innocentes taquineries. Elle venait le chercher pour qu’il la conduisît à l’église, où le pauvre André ressentait dans le cœur une morsure aiguë, car il voyait les jeunes gens s’approcher d’elle, et elle ne semblait nullement désireuse de les éloigner. Il y rencontrait souvent aussi sa marraine, la tante Anna, qui l’accueillait d’un regard amical et paisible ; mais Joseph Hirzer marchait auprès d’elle, et sa contenance disait assez qu’il voulait éviter tout commerce avec un garçon dont personne ne connaissait le père. Les enfants du vigneron se bornaient à saluer André, mais la rieuse Moïdi assurait à son frère qu’en dépit de cette froideur apparente, elle avait vu Rosina, la plus jeune fille de Hirzer, le suivre d’un long regard, indice certain de ses sentiments secrets.

 

Chaque fois que la conversation tombait sur ce sujet, ou bien sur le mariage, le jeune homme devenait plus sombre et s’éloignait brusquement. Il regardait avec indifférence toutes les filles du pays, fuyait les propos d’amour, et ne paraissait avoir aucune intention de se créer une famille. Mais il considérait le visage de sa sœur avec une expression de profonde angoisse, lorsque ses sombres pensées embrassaient l’avenir et que l’éventualité d’une séparation se présentait à son esprit.

 

– Tu es une enfant, disait-il alors à Moïdi ; qui pourrait t’épouser ! D’ailleurs, les hommes sont trop mauvais, et l’état d’une femme mariée est bien loin d’être heureux. Tu resteras auprès de moi, je te ferai l’existence douce et tranquille. Que parles-tu d’autres hommes ! Avant que j’en aie trouvé un qui soit digne de toi, la Passer pourra bien remonter à sa source.

 

Ces propos la faisaient sourire, ils obtenaient même son acquiescement, parce qu’ils la flattaient. Aucune inclination sérieuse ne semblait du reste pouvoir prendre racine dans cette tête frivole, et la mère elle-même faisait tout son possible pour éloigner les amoureux. Les choses durèrent pendant des années, sans que l’on pût prévoir aucun changement.

 

Un jour cependant Franz Wolfhart succomba à l’influence de cet astre qui avait déjà précipité dans la tombe plusieurs de ses dignes ancêtres : il mourut du delirium tremens. À dater de ce moment tous les efforts de la veuve tendirent à faire sortir son fils de la maison. Nous épargnerons au lecteur le récit des scènes odieuses qui l’aidèrent à atteindre ce but. Le frère et la sœur durent se séparer, Moïdi ne se sentant pas le courage d’engager André à endurer plus longtemps les brutalités de sa mère.

 

Va-t’en, lui dit-elle, cela vaut mieux. Je ne cesserai pas pour cela de te voir. Tu sais bien que je fais avec elle ce que je veux. Du reste, si elle me fermait la porte je sauterais par la fenêtre pour courir vers toi.

 

Elle tint parole en effet. Mais c’était bien peu de la voir une fois chaque semaine, pour lui qui était habitué autrefois à demeurer près d’elle, chaque jour, à toute heure. La nostalgie qui l’avait éloigné du Vicaire de dix heures le ressaisit avec une force irrésistible ; il en éprouvait surtout les accès quand, après une journée de fatigues, il s’asseyait sous l’ombrage des châtaigniers. Incapable de se tenir en repos, il s’élançait alors et gravissait d’un pas fiévreux la pente escarpée de la montagne, au-dessus du village de Gratsch, pour apercevoir avant de s’endormir le toit de la chaumière ou quelque chose enfin qui lui rappelât sa sœur. Il lui arriva même plus d’une fois, quand, les jours de fête, elle n’était pas exacte au rendez-vous, d’épier, avec une ardente jalousie, ce qui se passait sur la route conduisant à la maison, afin de découvrir quel motif la retenait au logis. Il restait alors en embuscade ; si par hasard un garçon survenait, il feignait de dormir pour mieux observer. En agissant ainsi il éprouvait cependant un certain embarras, car il sentait vaguement que sa conduite n’était ni digne ni honnête. Pourquoi refusait-il à sa sœur un droit qui appartient à toutes les jeunes filles, celui de se choisir librement un mari ? Il repoussait avec une douloureuse angoisse cette pensée qui revenait toujours plus indomptable.

 

Souvent aussi il se disait qu’en s’éloignant il allégerait ses tortures. Quel obstacle l’arrêtait ? Nulle part la vie ne lui serait plus rude qu’elle ne l’était ici. Qui sait, peut-être parviendrait-il à retrouver son père ? Quitter le pays était en tout cas le parti le plus sage ; mais il fallait avoir la force de s’y résoudre.

 

Telles étaient les réflexions qui agitaient son esprit pendant qu’il était dans la vigne auprès de la dormeuse, et qu’il suivait du regard le jeu de la lumière sur son front. La crise à laquelle avait succédé un repos rafraîchissant, exempt de souvenirs, se manifestait encore par le battement plus précipité des artères, et la vue de ce visage plein de calme et d’innocence augmentait le trouble du jeune homme. Il appelait à son aide toute son énergie pour faire enfin un vœu solennel qui l’arracherait de ces lieux, où l’attachaient les liens les plus chers. Près d’elle il comprenait trop bien la nécessité de s’enfuir ; mais quand il se retrouvait seul, il sentait sa résolution l’abandonner.

 

Il n’effleura pas de ses lèvres le visage de Moïdi, depuis son enfance il ne s’était pas permis de déposer un baiser sur sa joue rose et fraîche ; mais la timidité avec laquelle il la contemplait était mêlée d’une douleur sourde et passionnée, et ce souffle léger qui arrivait jusqu’à lui, faisait refluer tout son sang vers le cœur.

 

En ce moment, la dormeuse s’éveilla, se mit sur son séant au milieu du gazon et promena autour d’elle de grands yeux étonnés. En apercevant son frère, elle sourit doucement.

 

Combien de temps ai-je dormi ? demanda-t-elle. Comment se fait-il que je sois ici ?

 

– Il faisait chaud, répondit le jeune homme. Maintenant retourne à la maison, Moïdi, il faut que j’aille là-haut voir si tout est en ordre.

 

Elle se leva et lui tendit la main.

 

Bonne nuit, André, répliqua-t-elle ensuite avec précipitation, car elle commençait à se souvenir vaguement de ce qui s’était passé. C’est après-demain dimanche. Tu viendras à l’église, n’est-ce pas ?

 

– Non, Moïdi, tu sais que je ne dois pas quitter mon poste, tant que je remplirai les fonctions de saltner.

 

– C’est vrai, dit-elle d’un air pensif. À bientôt, bonne nuit. Une lutte intérieure s’éleva en lui, il se demanda s’il ne fallait pas la prier de ne plus revenir ; mais avant qu’il eût pu prononcer une parole, elle était déjà loin. Il la suivit des yeux, tandis qu’elle gravissait d’un pas rapide le petit escalier. Elle se retourna pour lui faire signe avec la main ; il ne répondit pas à ce salut amical ; la barrière contre laquelle il s’appuyait tremblait, et un gémissement depuis longtemps contenu s’échappa de sa poitrine.

 

Tout à coup il entendit un pas rapide s’approcher de lui ; en se retournant il aperçut un de ses camarades, vigoureux garçon à longue barbe, coiffé comme lui d’un chapeau d’uniforme, et tenant à la main, au lieu de pique, un gros épieu dont il brandissait, avec des gestes plaisants, la lourde extrémité.

 

– Eh bien ! André, dit-il, quand il fut assez près, comment nous arrangerons-nous pour cette nuit ? veux-tu que je veille avec toi ? Tu t’es pris de querelle avec cet Italien, je l’ai bien vu. Il ne te tient pas quitte, sois en sûr, et il reviendra avec du renfort. Regarde, j’ai apporté de quoi servir à ce chien un plat qui ne sera pas de son goût ! Et il tira de l’une des poches de sa veste de cuir, un petit pistolet dont il fit jouer la gâchette.

 

Merci, Kobel, répondit le jeune homme, l’Italien est poltron comme le péché. Il ne viendra certainement pas seul, et s’il y en a une bande, à deux nous serions encore trop faibles pour lutter. Dans ce cas, je donnerai le signal, et tu peux dire aux autres de se tenir prêts. Quant à ceci (et il montrait le pistolet), nous n’en avons pas besoin ; on ne peut pas viser dans l’obscurité, et tu brûlerais ta poudre inutilement. Si nous en attrapons un, des coups bien assenés sur sa casaque vaudront mieux qu’un trou à la peau, qui pourrait plus tard lui servir de témoignage contre nous.

 

– Comme tu voudras, répondit son compagnon. Mais j’aimerais à les voir venir, car j’ai un compte à régler avec eux.

 

André garda le silence, et le saltner à la longue barbe s’éloigna en lui faisant un signe de tête amical. Chacun connaissait depuis longtemps son caractère taciturne, et on avait pris l’habitude de ne pas s’imposer à lui.

 

Le soleil était alors descendu derrière les montagnes, mais plusieurs heures devaient encore s’écouler avant que la nuit enveloppât la campagne. Car, à droite, on voyait la clarté du jour rayonner depuis le sommet du Wintschgau jusqu’à Ifinger, et des vapeurs bleuâtres, traversées par les reflets du soleil, se balançaient au-dessus de la rivière. Les bergers rassemblaient leurs troupeaux dans les prairies, et toutes les routes conduisant aux villages s’animaient de la présence des belles vaches couleur fauve, qui, depuis le matin, avaient pâturé le long des ruisseaux. Mais, au sud, le Trientiner et le Mendelspetz se voilaient sous les vapeurs humides que le sirocco poussait dans les vallées.

 

La lune ne montra que fort tard dans la soirée une portion de son disque ; elle jetait une lueur vague dans la vallée silencieuse et ne tarda pas à disparaître derrière les nuages épais qui s’avançaient lentement vers les hauteurs. Les derniers bruits de la ville où le travail cessait de bonne heure, les derniers sons des cloches s’éteignaient doucement ; bientôt on ne distingua plus que le bruissement rapide des eaux qui descendaient de la montagne, et le vent du sud dont on entendait le mugissement lointain, tandis qu’il chassait la poussière sur la route en légers tourbillons et balayait les feuilles séchées par l’automne. Vers onze heures, le silence devint plus profond encore, et la nuit noire, lourde, sans étoiles, sans le moindre souffle d’air, étendit ses vapeurs humides et chaudes sur la terre, distribuant à des milliers d’yeux la bienfaisante rosée du sommeil.

 

Les saltners ne dormaient pas et pour cause. Souvent déjà, pendant les nuits sombres, d’audacieux voleurs avaient fait irruption dans les vignes et commis des ravages considérables. André, assis dans sa hutte de paille, fumait une petite pipe et portait souvent à ses lèvres la cruche de vin que son maître avait fait remplir pour la nuit. La pluie filtrait lentement à travers la toiture, mais il la sentait à peine ; malgré sa rêverie pourtant, il prêtait l’oreille aux bruits de la ville, et quand onze heures sonnèrent, il se leva et se glissa en silence jusqu’à un endroit tout proche de la route, où le feuillage épais de quelques plantes potagères qui grimpaient sur un petit mur en saillie, formait un excellent poste d’observation. Il s’y blottit contre une pierre, sa hallebarde à sa portée, et alluma une nouvelle pipe. Son agitation fébrile s’était calmée ; il se réjouissait que le moment d’agir fût venu, car il espérait oublier dans le péril les pensées qui l’obsédaient, et il était bien sûr que le soldat italien profiterait de la nuit pour chercher à se venger.

 

Toutefois, l’ennemi ne se pressa pas, peut-être voulait-il endormir la vigilance des gardes. L’horloge avait sonné minuit, et tout restait calme aux alentours. Le saltner qui veillait dans la propriété voisine s’arrêta auprès d’André en faisant sa ronde.

 

– Ils ne viendront pas aujourdhui, dit-il, et tu n’as pas besoin de moi pour fumer ta pipe ; adieu, je remonte dans ma hutte.

 

Bonne nuit ! murmura André.

 

Il était bien aise que son compagnon allât dormir et le laissât seul régler son compte avec l’Italien.

 

Une demi-heure s’écoula encore. Tout à coup le garde prêta une oreille attentive. Un rugissement terrible venait de se faire entendre dans une métairie qui s’élevait à peu de distance des vignes ; presque aussitôt, une masse sombre, dont la forme n’avait rien d’humain, s’élança au milieu des barrières, qui craquèrent sous son poids. André se leva, son cœur battait avec violence, il se signa presque involontairement, et, retenant sa respiration, il porta ses regards autour de lui. Un mur et un escalier le séparaient de la pièce de vigne inférieure ; c’était de là que partaient maintenant les grondements furieux, semblables à ceux d’une bête féroce enchaînée ; les pierres se détachaient de leurs joints, les marches s’écroulaient sous les efforts du monstre mystérieux qui, se précipitant par cette brèche, vint tomber au milieu des pampres avec un tel fracas que le mur sur lequel André s’appuyait fut ébranlé comme par un tremblement de terre.

 

Tout retomba dans le silence ; seulement, par intervalles, un faible gémissement partait de l’endroit où l’animal venait de disparaître. Un sombre soupçon fit étinceler les yeux du garde ; il poussa deux sifflements aigus, puis il s’élança résolument du mur sur la route.

 

Comme André l’avait pensé, c’était une vache de la ferme voisine qui venait de causer tout ce tapage. La pauvre bête gisait sur le bord du chemin, à demi écrasée par les pierres ; elle avait enfoncé ses cornes dans le sol, mais elle paraissait délivrée de la torture qui tout à l’heure la rendait furieuse ; ses mugissements plaintifs semblaient appeler du secours et ses grands yeux se fixèrent, doux et patients, sur André quand il s’approcha.

 

Trois ou quatre jeunes gars arrivaient de différents points ; ils échangèrent à demi-voix quelques paroles, puis ils s’occupèrent de remettre l’animal sur ses pieds. André, silencieux, examinait attentivement la terre aux alentours. Tout à coup, il rencontra sous sa hallebarde un objet qui fumait encore.

 

– C’est cela, dit-il, je m’en doutais. Voilà bien un de leurs tours, regardez plutôt.

 

Et il montrait à ses camarades un paquet d’allumettes que l’humidité n’avait pu éteindre.

 

– Les misérables ! continua-t-il avec indignation ; ils ont mis cela dans l’oreille de cette pauvre vache ; si elle n’était pas tombée en voulant s’enfuir, elle se serait brûlée jusqu’à la cervelle et nous n’aurions plus maintenant qu’à la jeter à la voirie. Elle l’a échappé belle, le fermier peut se vanter d’avoir du bonheur. Mais, par la sainte croix ! si je tenais le lâche coquin qui a fait le coup

 

Kobel arma son pistolet.

 

Veux-tu venir avec moi, André ? dit-il.

 

– Non, j’irai seul, répondit le jeune homme d’un air sombre. Tâche seulement de remettre la bête sur ses pieds et de la ramener à l’étable.

 

Quittant alors ses compagnons, il se mit à courir rapidement et sans bruit à travers les grands saules. L’ardeur de la lutte et de la vengeance brûlait ses veines, il ne sentait pas la pluie qui tombait à grosses gouttes, il n’entendait pas les rafales du vent. Comme il approchait des portes de la ville, il crut distinguer sous les arbres un bruit de pas, et il aperçut à une assez grande distance deux ombres qui marchaient avec précaution et paraissaient vouloir se cacher. André eut peine à étouffer un cri de joie ; ses yeux perçants avaient reconnu la tunique blanche, odieux uniforme de ses ennemis. Une centaine de pas tout au plus séparaient les soldats du rempart, mais ils avançaient lentement ; l’un d’eux (le garde était assez près maintenant pour les observer) s’appuyait en boitant sur le bras de son camarade ; la vache sans doute s’était défendue avec ses cornes. Tout en marchant, ils parlaient et riaient de leur prouesse ; la voix du blessé, arrivant aux oreilles d’André, le fit tressaillir, car depuis le matin elle lui était trop connue. Mais l’accès de gaieté du misérable fit subitement place à un cri de terreur ; frappé d’un coup de hallebarde, il tomba sur ses genoux en demandant grâce. Un nouveau coup l’étendit sans voix sur le sol. Son compagnon, qui voulait le secourir, se sentit étreint par deux poignets d’acier. Une lutte sauvage s’engagea au milieu des ténèbres ; les deux adversaires ne prononçaient pas une parole, leurs dents grinçaient, leurs yeux jetaient des flammes. Ils étaient arrivés sur le bord d’un fossé ; le soldat s’aperçut de cette circonstance, il poussa brusquement son ennemi, en sorte que le pied lui glissa sur le sol détrempé par la pluie, et il tomba sur le dos. Avant qu’il se fût relevé, l’habit blanc avait pris la fuite, laissant le garde seul auprès des restes inanimés de son camarade.

 

– C’est bien fini ! dit André à haute voix après avoir secoué l’étranger pour s’assurer qu’il ne donnait plus aucun signe de vie. La masse inerte lui glissa des bras et le bruit de ses propres paroles le glaça de terreur.

 

Tout son passé se dressait devant lui comme pour l’accuser ; ce que sa conscience lui reprochait amèrement, ce n’était pas le meurtre qu’il venait de commettre ; les brigands coupables de tels méfaits méritaient bien, pensait-il, un juste châtiment. Mais s’il avait vu l’autre soldat, le fugitif qui lui était complètement inconnu, étendu dans une mare de sang, le jeune homme n’aurait pu se défendre d’un mouvement de compassion, tandis qu’un sentiment de haine l’avait poussé à frapper celui qui gisait maintenant devant lui. Et pourquoi le haïssait-il ? Parce qu’il avait attiré l’attention de Moïdi, de sa sœur. Pour la première fois, une lumière impitoyable l’éclairait sur les motifs de sa conduite. C’était avec des pensées de sang et de vengeance qu’il avait tenu ses yeux fixés sur la route pendant la journée entière et une partie de la nuit. Que lui importait le dommage causé aux ceps de vigne et à l’innocent animal ? Il avait à punir un tout autre attentat. L’audacieux étranger avait voulu plaire à la jeune fille ; Moïdi s’était amusée de ses propos, elle l’avait défendu contre l’emportement de son frère. Voilà le crime qu’il avait expier, voilà pourquoi il était maintenant étendu sans vie, et celui qui l’avait frappé n’était pas un défenseur de la loi, mais un meurtrier, condamné par sa propre conscience.

 

Kobel arrivait en ce moment ; le bruit de ses pas effraya le malheureux André qui, sans répondre à toutes ses questions, lui fit comprendre d’un geste qu’il fallait soulever le mort et le porter au cloître des capucins, bâti tout auprès des portes de la ville. Quand ils eurent déposé leur triste fardeau sur le seuil du couvent :

 

Tire la cloche, Kobel, et attends qu’ils ouvrent, dit le jeune homme d’une voix sourde. Tu peux leur apprendre que c’est moi qui ai tué cet homme. Que le Seigneur te protège ! Adieu ! tu ne me reverras jamais.

 

Là-dessus, il s’éloigna brusquement, et disparut au milieu de l’obscurité.

 

Il avait hâte d’accomplir son projet, et cependant, dès qu’il fut assez loin pour n’être pas aperçu de son compagnon, il ralentit le pas sous le poids des pensées fiévreuses qui tourbillonnaient dans son cerveau. Il était alors dans la Langen Lauben, sombre rue dont les arcades le mettaient à l’abri de la pluie ; il s’assit sur un banc de pierre et appuya sa tête appesantie contre un pilier. À cette même place se tenait pendant le jour une bonne vieille qui vendait des châtaignes rôties ; les cosses dont la terre était encore couverte craquaient sous les épais souliers garnis de clous que portait André. Combien de fois était-il venu ici apaiser sa faim, alors qu’un sentiment de fierté blessée l’empêchait de demander de la nourriture à sa mère ! Et là, quelques maisons plus loin, se trouvait la boutique du confiseur chez lequel Moïdi avait l’habitude de porter ses petites économies. Il lui semblait voir encore le gros biscuit en forme de cœur, première friandise qu’elle se fût achetée. Elle avait voulu le partager avec lui, et comme il refusait, elle avait jeté le gâteau dans la Passer ; la pauvre enfant en aurait pourtant mangé volontiers, elle pleurait en faisant ce sacrifice. Le souvenir de ces larmes enfantines éveilla dans l’âme d’André un sentiment de joie et de triomphe, il était fier de la puissance qu’il avait eue sur cet esprit mutin ; puis il s’effraya de cette pensée, et il se leva, en proie à une vive agitation. Il s’avança en tâtonnant au milieu de la rue silencieuse, jusqu’à ce qu’il reconnût la maison du Vicaire de dix heures ; la porte se trouvait ouverte, mais le vestibule était si obscur, l’escalier si roide et si délabré, qu’à moins de connaître parfaitement les lieux, tout visiteur courait le risque de se rompre le cou. André monta lentement ; le bruit de ses pas effrayait les souris qui se sauvaient en poussant de petits cris aigus, comme pour se plaindre d’être dérangées à pareille heure. Le jeune homme, arrivé à la mansardelogeait l’ecclésiastique, s’arrêta un moment, et prêta l’oreille, mais n’entendant aucun bruit, il prit le parti d’entrer.

 

La chambre était vide ; le vicaire ne se trouvait pas non plus dans la pièce voisine, celle qu’André avait habitée en qualité d’élève. Le malheureux se crut abandonné de Dieu et des hommes ; il se laissa tomber sur le lit, qui n’avait pas été défait, et repassant dans sa mémoire sa triste jeunesse, il se livra aux plus sombres réflexions.

 

Une belle chatte, unique gouvernante du prêtre, reconnut le jeune homme, et se glissa doucement auprès de lui, en faisant entendre un ronron joyeux. Elle finit par sauter sur ses genoux, et frotta son dos moelleux contre la poitrine d’André. Celui-ci répondit aux caresses de sa vieille amie en cachant son visage dans la fourrure soyeuse de l’animal, puis il se mit à verser d’abondantes larmes, et après s’être ainsi soulagé le cœur, il se leva et descendit l’escalier. Une heure sonnait à la vieille église, il ne pouvait plus hésiter, s’il voulait accomplir sa résolution.

 

Il suivit le chemin que le Vicaire de dix heures avait pris dans la matinée pour se rendre chez Hirzer. L’ecclésiastique était toujours très bien reçu au château de Goyen ; peut-être avait-il été retenu, soit par une conversation édifiante avec la tante Anna, soit par les instances du vigneron pour lui faire goûter de nouvelles pièces de vin. Le fugitif traversa la Laubengasse, sortit de la ville et se mit à gravir le sentier rocailleux qui domine la sauvage Passer. La pluie tombait plus doucement, l’air était moins lourd ; un vent assez vif, qui soufflait du nord, avait déjà chassé une partie des nuages, en sorte que les pâles rayons de la lune se reflétaient sur les vagues écumantes de la ravine rocheuse. Sur la gauche de la montagne, à un quart de lieue tout au plus, il aurait pu jeter un dernier regard sur la fenêtre auprès de laquelle sa sœur dormait. Non loin de là se trouvait un parapet de pierre… Une prière fervente, un saut rapide… Et tout serait dit, il serait délivré de ses douleurs terrestres. André détourna la tête, essuya la sueur qui couvrait son visage et se mit à marcher d’un pas rapide comme pour fuir ces deux tentations.

 

Plusieurs gardes-vignes l’aperçurent et l’appelèrent ; il échangea un salut avec eux, mais ne s’arrêta pas à leur parler ; ses yeux se fixaient avec une impatience de plus en plus vive sur la hauteur que dominait le vieux manoir, massif irrégulier de pierres noircies autour duquel bruissaient les hautes cimes des châtaigniers. André n’avait pas mis les pieds sur ce chemin depuis l’âge de dix-sept ans, un jour que, poussé par le désir de revoir sa marraine, la douce et pâle tante Anna, il était venu visiter les enfants de Joseph Hirzer. Mais le vigneron, qui était dans sa cour, l’avait accueilli avec de dures paroles, et lui avait défendu de jamais se montrer au château. Le jeune homme était parti, la rage au cœur, en se promettant de ne plus franchir le seuil de cette maison ; aujourdhui pourtant, le besoin qu’il éprouvait d’aide et de conseil lui faisait oublier son ancienne querelle.

 

Quand il fut arrivé, après de pénibles détours, au sommet de la montagne, il s’arrêta indécis, songeant avec tristesse combien la demeure du vieux paysan lui était peu familière. Il apercevait bien le petit escalier de bois, construit à l’extérieur, qui venait s’attacher au mur en ruines, et donnait accès dans les chambres encore habitables. Mais il courait le risque d’éveiller ceux qui lui étaient hostiles ; que répondre à leurs questions ? comment expliquer sa visite nocturne ? Sa tête était si fatiguée, ses idées si confuses, qu’il ne savait quel parti prendre. En cet instant, les aboiements d’un chien, dont la niche donnait sur l’escalier, firent cesser son irrésolution.

 

En effet, à peine le vieux gardien, qui, grâce aux années, était devenu trop paresseux pour quitter sa place, avait-il fait entendre comme à regret des hurlements de mauvaise humeur, qu’une petite porte s’ouvrit, et une femme parut en haut de l’escalier. André l’entendit gronder le chien, qui empêchait la tante Anna de dormir.

 

Rosine ! s’écria-t-il.

 

La jeune fille effrayée referma la porte. Puis elle écouta un moment, et le chien demeura silencieux. Quand, pour la seconde fois, son nom fut prononcé, elle s’avança et regarda par-dessus la balustrade de l’escalier.

 

– Qui est là ? demanda-t-elle d’une voix tremblante. André, est-ce toi ?

 

– C’est moi, répondit le jeune homme. Le Vicaire de dix heures est-il ici ?

 

Elle ne parut pas entendre cette question. Elle était rentrée dans la maison, laissant le fugitif en proie à une vive anxiété. Elle ressortit bientôt, couverte d’un châle, et descendit les marches d’un pas agile :

 

André ! Est-il possible ! murmura-t-elle, en se dirigeant précipitamment vers lui. Que viens-tu faire à cette heure ? s’est-il passé quelque chose avec Maria, ou bien

 

– Je cherche le Vicaire de dix heures, interrompit le garde-vignes. Est-il ici, ou, s’il n’y est pas, sais-tu où je puis le trouver ?

 

– Il est ici, répondit vivement la jeune fille. Je vais te mener auprès de lui. Mon père dort en ce moment, et d’ailleurs personne, excepté la tante Anna, ne doit savoir que tu es venu.

 

– Non, pas même elle, dit résolument le jeune homme. Je n’ai pas un instant à perdre. Donne-moi la main pour me guider ; je monte et redescends aussitôt.

 

Ils gravirent l’escalier ; le chien poussa quelques grognements, mais il les laissa passer sans autre résistance.

 

– Je rêvais de toi, juste au moment où tu es arrivé, dit Rosine tandis qu’elle allumait une petite lampe, et mon rêve était effrayant. Je te voyais étendu mort sur le quai ; on t’avait retiré de la Passer, et l’on voulait te rappeler à la vie, mais je répétais toujours : « Laissez-le, vos soins ne servent à rien. » Je me sentais glacée dans tous mes membres, ma voix me faisait peur, pourtant je continuais à dire : « Laissez-le, vos soins ne servent à rien, il est mort ! » Là-dessus le chien s’est mis à aboyer, et tu es vivant, tu es auprès de moi, André. Dieu soit béni !

 

– Les rêves sont vrais quelquefois, murmura le garde entre ses dents. Mais il ne voulut pas effrayer la jeune fille, et il ajouta : Oui, Rosine, je suis en vie, mais il faut que je quitte Méran, que je m’en aille bien loin, tu sauras assez tôt pourquoi. Je partirai cette nuit même, dès que j’aurai parlé au Révérend.

 

Le visage pâle et délicat de la jeune fille se colora d’une vive rougeur ; ses beaux yeux bruns exprimèrent l’étonnement et le trouble.

 

Partir, André ! s’écria-t-elle. Est-ce possible ? Voudrais-tu abandonner Moïdi, nous quitter tous ? Et quand reviendras-tu ? Qu’est-il donc arrivé ? Ta mère aurait-elle encore…

 

– Ne parle pas de la mère, dit-il d’une voix brève. Ne m’en demande pas davantage, plus tard tu sauras tout. Et maintenant, montre-moi la chambre de mon révérend maître, car le temps presse.

 

Rosine, silencieuse et découragée, prit la petite lampe et marcha devant lui ; ils traversèrent le vestibule dont les murs, blanchis à la chaux, faisaient ressortir deux figures de saints, brunies par le temps, et que la brosse du badigeonneur avait épargnées ; un étroit escalier de pierre conduisait à l’étage supérieur, partout on respirait le parfum pénétrant de belles pommes mûres, qui étaient rangées dans un coin ; le balancier d’une vieille horloge faisait entendre son battement sonore, et les souris, effrayées par le bruit des pas, s’enfuyaient pêle-mêle dans leurs trous.

 

– C’est ici, dit la jeune fille, en s’arrêtant devant une haute porte délabrée.

 

Elle remit la lampe entre les mains du garde, et resta dans le corridor jusqu’à ce qu’il fût entré. Un moment, elle éprouva la tentation d’appliquer son oreille au trou de la serrure, mais elle fit un effort sur elle-même, et, secouant la tête, elle redescendit rapidement dans la cuisine pour y attendre le retour d’André.

 

Celui-ci demeura quelques instants immobile dans l’immense pièce lambrissée de bois sombre, où un lit avait été préparé pour le bon vicaire. André ne pouvait se résoudre à éveiller le paisible dormeur. Pour la première fois, il eut le vague pressentiment que son pasteur et maître n’aurait pas le pouvoir d’apaiser la tempête qui se déchaînait dans son âme. Un désir anxieux de trouver quelque secours pour calmer les reproches de sa conscience, l’avait poussé ici ; mais la paix empreinte sur ce visage légèrement coloré, au souffle si doux et si calme, n’était pas faite pour lui. Pourquoi dévoilerait-il la cause de son angoisse, puisque personne ne pouvait le secourir ?

 

Il se retirait à pas silencieux, quand le vicaire, troublé par la lumière de la petite lampe, fit un léger mouvement et sans ouvrir les yeux, dit :

 

– Le vin de cette année est bon ; mais celui de la récolte précédente était meilleur. Fais-y bien attention, André, le Farnatsch rouge

 

– Mon vénéré maître, dit le jeune homme à voix haute, je suis ici et je vous prie de me pardonner si je trouble votre repos. Cependant je ne voudrais pas partir sans prendre congé de vous.

 

Le dormeur effrayé promena sur le visiteur inattendu ses yeux tout grands ouverts.

 

Bonté divine ! s’écria-t-il, qu’est-il donc arrivé ? Est-ce bien toi, André, ici, dans le château de Goyen, au milieu de la nuit et avec un visage plus mort que vif ?

 

– J’ai quelque chose sur la conscience, mon Révérend, répliqua le jeune homme. Je dois fuir comme Caïn, j’ai tué un homme, et il n’est plus pour moi de repos sur la terre.

 

André ! s’écria le vicaire effrayé. Tu as…

 

La parole expira sur ses lèvres ; le visage presque hagard, il se mit sur son séant, et croisa machinalement les mains sur la couverture à carreaux rouges. Le saltner lui apprit en peu de mots ce qui s’était passé : quant à sa sœur, il n’en dit pas un mot.

 

Il ajouta en finissant qu’il voulait avant tout chercher asile dans un cloître, et qu’il priait son cher maître de lui donner une recommandation afin qu’on ne le repoussât pas, s’il se présentait sans être muni de tous les papiers nécessaires. Il se tut alors et attendit avec impatience la réponse de son confesseur.

 

Mais celui-ci, absorbé par ses réflexions, regardait fixement devant lui.

 

– Cela ne vaut rien, mon fils, dit-il enfin d’un air soucieux. Les tribunaux obtiendront ton extradition, et comme tu n’as encore reçu aucune consécration, tu seras ramené devant eux. Et d’ailleurs, que peut-il t’arriver de si fâcheux ? Tu n’as pas été l’agresseur, tu as frappé dans les ténèbres, et la pauvre âme de ce misérable soldat ne peut t’accuser devant le trône de Dieu. Ainsi je pense que tu dois te rendre tranquillement auprès du magistrat, lui faire ta déclaration et attendre. Songes-y, si tu t’exilais, que deviendrait ta sœur ? Elle n’aura d’autre protecteur que toi quand la mère aura fermé les yeux.

 

Le rouge monta au visage du jeune homme, et il détourna la tête pour cacher son trouble.

 

– Rien ne changera ma résolution, dit-il d’une voix sourde. Je ne resterai pas ici pour y être l’objet de tous les commentaires, pour me voir condamner et pour exciter une pitié humiliante. Plutôt aller en enfer ! Que Dieu me pardonne mes péchés ! Si Votre Révérence refuse de me secourir, je n’en poursuivrai pas moins mon chemin ; car il y a, reprit-il plus lentement, une chose que je ne puis vous dire, et c’est pour cela que je pars. Il me semble que j’étoufferais ici, si je ne cherchais pas au milieu de ces montagnes un lieu où je puisse respirer plus librement. Quand bien même tout se terminerait sans encombre avec la justice, je ne resterais pas dans le pays, j’irais au couvent. C’est le seul parti qu’il me reste à prendre, puisque Dieu nous défend de sortir autrement de ce monde, ce que je ferais pourtant avec joie. Mais n’importe où je serai, je serai mort aux yeux de tous, je veux oublier moi-même qu’il existe encore des hommes sur la terre. De cette façon, je pourrai peut-être supporter l’existence ; sans cela, je n’y parviendrais pas, aussi vrai que je suis devant vous.

 

Le prêtre fronça ses noirs sourcils et hocha la tête en le regardant avec attention.

 

– Qu’est-ce que ces secrets et ces mystères ? dit-il sévèrement ; ne les avoueras-tu pas à ton confesseur ?

 

– À lui, soit, répliqua le jeune homme intimidé et rougissant sous l’œil du vicaire, mais seulement quand je serai dans le cloître. Voilà pourquoi, mon Révérend, je vous supplie de m’aider à retrouver un peu de calme et de ne pas me laisser partir sans recommandation.

 

Prends courage, mon pauvre enfant, dit le prêtre avec compassion. Tu as déjà bien commencé tes études ecclésiastiques, et quant au latin, il t’en est, je pense, resté quelque chose dans la tête. Je puis te recommander au Père Bénédictus. Et il lui nomma un couvent de capucins, situé au sommet du Wintschgau, qui, à cause de l’air âpre qu’on y respirait, recevait peu de visiteurs. Salue-le de ma part ; dans la matinée, j’enverrai une lettre qui lui apprendra quelle est ta situation. En attendant, je te remets à la sainte protection de Notre-Seigneur Jésus et de sa Mère pleine de grâces. Si ton cœur éprouve le besoin de se décharger de sa peine secrète, tu sais que tu peux m’écrire et qu’en tout temps tu trouveras en moi un ami. Que Dieu soit avec toi, mon enfant.

 

Visiblement ému, il tendit une main que, pour toute réponse, le jeune homme pressa respectueusement sur ses lèvres. Puis il se retira, l’âme moins oppressée, et ferma derrière lui la porte massive.

 

Mais si légèrement qu’il eût traversé le corridor voûté, car il appréhendait de rencontrer le vieux vigneron, son pas fit battre deux cœurs. Une petite main pâle et délicate ouvrit une chambre située à côté de la cuisine, et un visage vieilli par le chagrin plutôt que par les années se tourna vers l’étroit escalier de pierre. C’était la tante Anna qui avait entendu Rosine aller et venir autour du foyer, et l’avait appelée auprès d’elle.

 

– Il ne veut voir personne que le Révérend, avait dit la jeune fille.

 

– Il faudra qu’il me voie aussi, avait répondu Anna d’une voix douce et ferme.

 

Aidée de sa nièce, elle s’était habillée à la hâte, et sans ajouter une parole, elle avait attendu sur son fauteuil que le fugitif redescendît. Les pâles rayons de la lune, qui pénétraient à travers les vitres, éclairaient seuls la pièce où se trouvaient les deux femmes. Le Christ d’ivoire placé au-dessus du lit, le prie-Dieu, les meubles rangés symétriquement le long des murs, tout dans cette chambre respirait un calme mélancolique, comme si la pauvre fille qui l’habitait voulait éloigner d’elle le bruit et l’agitation du monde, puisqu’elle n’en connaissait plus les espérances. Cette retraite avait vu couler plus d’une larme et entendu s’exhaler plus d’une ardente prière. Rosine pouvait encore en ce moment même voir les lèvres de sa tante s’agiter en silence, et elle n’osait la troubler.

 

Bientôt un pas retentit à l’étage supérieur ; la pieuse fille se leva et s’avança vers la porte : « André ! » appela-t-elle à demi-voix.

 

Le jeune homme s’arrêta irrésolu ; il aurait voulu continuer sa marche, mais il n’eut pas la force de passer outre, d’autant plus qu’il pensait ne jamais revoir en ce monde les yeux calmes et pleins de bonté de la tante Anna.

 

– On vous a réveillée, marraine, dit-il enfin. J’avais cependant prié Rosine

 

– Je me suis réveillée de moi-même, répondit-elle. Mais viens ici, André, continua-t-elle en l’entraînant dans la chambre, et maintenant apprends-moi ce qui t’est arrivé et ce que tu projettes, pour être venu ici à cette heure. N’es-tu plus saltner ? Comment se fait-il que tu aies quitté ton poste ?

 

Elle avait pris sa main et prononcé ces paroles à la hâte, comme pour étouffer une angoisse intérieure. Le jeune homme regardait à terre d’un air troublé, et s’interrogeait sur le degré de confiance qu’il pouvait avoir dans la tante Anna. Depuis des années, il n’avait pas échangé un mot avec sa marraine ; mais il avait beaucoup pensé à elle, et il avait vivement souhaité de la rencontrer une fois seule pour lui dire combien il lui était attaché du fond du cœur, et combien il lui était pénible de se voir contraint à l’éviter. Il sentait que si jamais il pouvait avouer à quelqu’un sa souffrance secrète, ce ne serait à personne d’autre qu’elle. Malheureusement Rosine se trouvait là, près de la fenêtre, le temps pressait, et d’ailleurs quelle aide pouvait-il recevoir ? Cette sainte elle-même ne saurait lui rendre la paix.

 

Marraine, dit-il, le révérend Père vous dira demain ce qui me force à m’éloigner du pays. J’ai été malheureux dès ma naissance ; sans père ni mère, je n’ai jamais connu le bonheur et l’espoir. Mieux vaut que je meure au monde avant de perdre courage tout à fait ; voilà pourquoi je veux aller dans un couvent. Il m’est doux de vous avoir vue avant de partir, car de tout temps j’ai eu pour vous un grand amour et un grand respect. Le ciel sait que j’aurais été meilleur si j’avais pu vous voir et vous parler plus souvent ; près de vous seule, mon âme a trouvé du calme et de la paix. Je vous remercie, marraine, de m’avoir tenu sur les fonts de baptême alors que j’étais un enfant abandonné, et je vous supplie de vouloir prier pour moi, afin que le Seigneur me prenne en pitié, car véritablement j’en ai besoin.

 

En achevant ces paroles, il lui serra les mains et voulut s’enfuir, mais la tante le retint en lui disant :

 

– Au couvent ! Et je ne te reverrai jamais ! Je veux tout savoir, André. Laisse-nous, Rosine, va lui tirer un verre de vin ; il est pâle et froid comme la mort. Sainte Mère de Dieu ! qu’est-il donc arrivé ?

 

– Ne renvoyez pas Rosine, marraine, répliqua-t-il avec anxiété, car il sentait que s’il restait seul avec Anna, ses lèvres ne pourraient retenir son secret, tant avaient sur lui de puissance cette douce voix et ces grands yeux compatissants. Ne m’en voulez pas, continua-t-il, vous ne pourriez rien changer à ma résolution, et si je pensais que vous souffrez de ma misère, je serais encore plus malheureux. Mais si vous voulez me donner une preuve de tendresse, posez votre main sur ma tête et bénissez-moi, parce que notre séparation doit être éternelle.

 

Il se mit à genoux, et elle fit ce qu’il demandait. Quand elle le releva, il avait le visage inondé de larmes ; elle l’attira dans ses bras, et l’embrassa longuement et passionnément sur la bouche et sur les yeux, de sorte qu’il éclata en sanglots. Ils restèrent ainsi quelques instants, subjugués par l’émotion et la douleur.

 

Marraine, reprit-il enfin, je n’oublierai jamais combien vous avez été bonne pour moi ; ne m’oubliez pas non plus, c’est tout ce que je demande. Le coq va bientôt chanter, je ne puis m’arrêter davantage.

 

André… mon pauvre enfant ! s’écria la tante Anna.

 

Et elle retomba sans force sur le siège en le voyant s’avancer sur le seuil. Tout à coup elle se leva, une pensée soudaine traversait son esprit. Elle appela le jeune homme, mais son regard tomba sur l’image du Christ, et elle s’arrêta, comme si cette vue lui rappelait un danger imminent. Secouant tristement la tête, elle s’avança d’un pas défaillant vers la fenêtre, pour chercher à suivre André du regard au milieu des ténèbres. « Au couvent ! murmurait-elle. Dieu miséricordieux, que ta volonté soit faite ! »

 

Rosine, qui s’était retirée sans bruit de la chambre, attendait en dehors, sous la porte de la maison.

 

André, dit-elle, quand le jeune homme s’approcha, tu es tête nue et tu as encore ta casaque de garde. J’ai été te chercher des habits de mon frère, et un vieux chapeau qui vient aussi de lui. Il est à Innsbrück et n’en aura plus besoin.

 

Le fugitif prit à la hâte la Loddenjoppe et la mit à la place de sa tunique de cuir.

 

– Je te remercie, Rosel, tu es bonne, tu ressembles à ta tante. Pense à moi quand je serai parti.

 

La jeune fille se tut ; elle n’aurait pu parler sans laisser jaillir ses larmes.

 

Moïdi sait-elle ce que tu vas faire ? demanda-t-elle enfin.

 

– Non, tu le lui apprendras, Rosel. Salue-la encore une dernière fois et… adieu pour toujours, Rosel.

 

Pressant à la hâte les mains tremblantes de la jeune fille, il traversa la cour et disparut dans la nuit silencieuse qui s’étendait maintenant, claire et froide, sur les montagnes et les vallées.

 

Le lendemain, dès le point du jour, le Vicaire de dix heures descendait à la hâte du château de Goyen ; il était accompagné de Rosine qui devait rapporter à la tante Anna des détails plus circonstanciés sur l’aventure sanglante de la nuit et transmettre à Moïdi le dernier adieu du fugitif. Une grande agitation régnait à Méran quand ils y arrivèrent ; les paysans, réunis dans la rue, échangeaient des paroles hostiles avec les soldats ; le nom d’André était sur toutes les lèvres, et dès qu’un uniforme se montrait, les regards devenaient plus sombres, et les poings se levaient en signe de menace.

 

L’homme de paix poursuivait sa route avec une inquiétude croissante ; son visage s’éclaircit cependant quand il apprit des capucins que l’étranger n’était pas mort ; après un long évanouissement, il avait rouvert les yeux et le médecin espérait le remettre promptement sur pied. Les renseignements qu’il obtint à l’état-major ne furent pas moins satisfaisants ; on paraissait disposé à laisser tomber l’affaire si le fugitif se retirait au couvent, et l’on promettait qu’à l’avenir une discipline plus sévère préviendrait le retour de semblables querelles. Le complice du soldat avait été mis aux arrêts, le propriétaire de la vigne dévastée devait recevoir un dédommagement ; ainsi, tout faisait espérer une réconciliation. L’apôtre de la charité pouvait donc consoler la tante Anna par de bonnes nouvelles, et il adressa au Wintschgau deux lettres, l’une destinée au prieur, l’autre à son pénitent. Il conjurait ce dernier, au nom de son avenir et de sa conscience, de lui révéler le secret qui pesait sur son cœur.

 

Des semaines et des mois se passèrent cependant sans qu’il reçût aucune réponse de son ancien élève. Le prieur seul lui fit savoir qu’André Ingram était effectivement arrivé au Wintschgau, et qu’il avait déjà endossé le froc des frères lais, car il exprimait de la manière la plus énergique son inébranlable résolution de vivre et de mourir dans le cloître. Une lettre postérieure, datée de Noël, mentionnait brièvement que la conduite du novice André donnait toute satisfaction ; il accomplissait ses devoirs en silence et avec ponctualité, il employait à l’étude ses heures de loisir, mais il ne se décidait pas à écrire aux siens. Il va sans dire que le prieur ne parlait nullement des secrets du pénitent.

 

À cette lecture, le vicaire secoua la tête d’un air pensif, et la tante Anna se tint renfermée tout le jour dans sa chambre afin de pouvoir, par le jeûne et la prière, appeler sur son filleul les miséricordes célestes. Rosine, les yeux rouges et l’air préoccupé, allait et venait dans la maison ; la mère elle-même, Moïdi la négresse, montra que son cœur n’était pas encore complètement endurci ; quelques paroles firent voir qu’elle se reprochait ses mauvais traitements et sa dureté envers le pauvre banni. Sa sœur seule, la blonde Maria, celle qui pourtant perdait le plus au départ d’André, manifesta très peu d’inquiétude. Avec sa légèreté habituelle, elle prétendait qu’elle mourrait de rire si elle voyait le jeune homme avec le froc et la tonsure ; elle ne pouvait se persuader qu’il habitât réellement le cloître ; il n’avait aucune sorte de vocation religieuse, et sa disparition n’était qu’un stratagème inventé pour endormir le tribunal militaire. Il n’était allé au Wintschgau, disait-elle, que pour tirer des chamois et boire du bon vin.

 

Les nouvelles que le prieur donna vers Noël commencèrent à lui causer de l’étonnement. Pendant deux jours, le sourire disparut de ses lèvres ; elle se mit à écrire à son frère une lettre pleine de moqueries piquantes, mais qui contenait à la fin la pressante prière de revenir bientôt, car, « elle ne pouvait supporter plus longtemps son absence ». Elle montra cette épître à Rosine, qu’elle voyait plus souvent alors, le châtelain de Goyen ayant permis à ses enfants, maintenant qu’André était éloigné, d’entretenir des relations avec la jeune fille. Rosine lut en silence ; elle songeait combien le fugitif s’était montré indifférent pour elle.

 

– Si après cela il ne revient pas, ajouta Moïdi, il faudra qu’il ait trouvé un trésor dans les montagnes du Wintschgau.

 

– Où penses-tu qu’il soit ? demanda son amie. Le messager d’Algund l’a vu de ses propres yeux revêtu du froc.

 

Maria devint pâle :

 

– Si cela était, je mourrais de chagrin, et il faudrait en accuser… sa mère, voulait-elle dire, mais elle n’acheva pas, car elle entendit tousser et gémir dans la chambre voisine. La veuve de Franz Wolfhart avait pris le lit à la suite d’une chute grave sur la glace ; la rigueur du temps augmentait son mal, et chaque nuit, une fièvre violente lui arrachait des paroles incohérentes que Moïdi, plongée dans le sommeil de la jeunesse, n’entendait heureusement pas. Le Vicaire de dix heures visitait souvent la malade, et la bonne tante Anna vint aussi s’asseoir à son chevet quand, vers la fin de l’hiver, son état parut empirer. Parfois, Franz Hirzer, qui était de retour d’Innsbrück, accompagnait la pieuse fille, mais il s’arrêtait à l’entrée de la maison et entamait une conversation enjouée avec la blonde Moïdi. Celle-ci riait des galanteries et des propos du jeune homme, affectant de ne pas voir combien il était sérieusement épris.

 

Maria, lui dit un jour Rosine, est-il vrai que tu encourages Franz ? Il prétend que tu le reçois bien, et certainement je le désirerais ; pourtant, je ne sais pourquoi, je ne puis le croire.

 

– Pourquoi pas ? répliqua Moïdi pendant qu’elle lissait ses cheveux d’un air de parfaite indifférence. Il faudra bien que je me marie, autant vaut Franz qu’un autre. Mais je n’ai pas encore dit mon dernier mot ; tu comprends, Rosel, je ne puis quitter la mère. Du reste, cela ne presse pas. Seulement je m’ennuie depuis le départ d’André, et quand Franz vient, qu’il me conte les nouvelles, ou bien qu’il s’assied là sur le banc et me regarde d’un air langoureux en se brûlant presque le nez avec sa pipe, cela m’amuse et me fait rire.

 

Rosine l’écoutait sans répondre. Elle ne concevait pas comment on parlait d’amour avec une telle légèreté.

 

Le printemps était revenu, les prés avaient repris leur verdure, les châtaigniers se couvraient de frais bourgeons, et la Passer, grossie par la fonte des neiges, mugissait avec un si grand fracas qu’on pouvait l’entendre de la métairie du Küchelberg. Ce grondement était triste et effrayant, aussi les dernières nuits de Moïdi la négresse se passèrent sans sommeil pour elle et pour sa fille. Celle-ci restait seule auprès de la malade, elle n’avait pas mandé son frère, sachant trop qu’il ne viendrait pas ; la mère ne témoignait non plus aucun désir de revoir encore une fois son fils, bien que dans le délire de la fièvre elle prononçât souvent son nom. Ce fut la dernière parole qui s’échappa de ses lèvres quand, au milieu d’une orageuse nuit d’avril, elle mourut après une longue et cruelle agonie.

 

La jeune fille ne se sentit pas le courage de rester seule avec la morte. Elle lui ferma les yeux, récita une prière et sortit, le cœur gros ; elle s’arrêta sur le sommet du Küchelberg, plongea ses regards dans la longue vallée de l’Adige où la tempête se déchaînait dans toute sa fureur, et se sentit si malheureuse, si seule au monde, qu’elle fondit en larmes. Une colère violente contre André s’empara d’elle. Comment pouvait-il se cacher dans la cellule de son couvent et laisser sa sœur sans appui, sans consolation, au milieu des dangers et des terreurs qui l’assiégeaient ? La pluie tombait plus fort, un vent frais et âpre soufflait sur le versant de la montagne. L’orpheline tremblante se traîna le long des murs jusqu’à l’appentis qui avait servi de gîte à André. Là, dans l’obscurité, elle se mit à la place qu’il occupait autrefois ; ses pleurs redoublèrent à ce souvenir et elle s’endormit, en sanglotant, sur sa couche de maïs, assiégée par mille craintes superstitieuses que lui causait le voisinage de sa mère morte.

 

Le sommeil réparateur de la jeunesse apaisa son chagrin ; mais quand elle se réveilla le lendemain assez tard dans la matinée, la triste réalité revint à sa mémoire. Elle hésita longtemps avant d’ouvrir la porte de la maison, et elle se trouva soulagée quand elle aperçut le Vicaire de dix heures et son amie Rosine.

 

Le jour même, après l’enterrement, elle s’asseyait au soleil sur un banc placé à l’entrée de sa demeure, et elle riait aux éclats des gambades de trois jeunes chats qui se roulaient sur le sol en jouant avec un épi. Quinze jours plus tard, elle montait avec Rosine dans une voiture légère que Franz conduisait d’un air de triomphe. Ils suivirent la route qui conduit au Wintschgau, attirant tous les regards sur leur passage, car chacun s’arrêtait pour contempler la jolie blonde dont la fraîche figure et le rire joyeux contrastaient si fort avec les vêtements de deuil qu’elle portait.

 

Mais dès qu’elle aperçut le vieux cloître qui s’élève au sommet de la montagne, sur un cône de granit sombre et nu, autour duquel une maigre végétation laisse apercevoir le précipice béant et terrible, semblable à une porte de l’enfer, son visage prit une expression sérieuse ; à partir de ce moment, elle n’adressa plus une seule parole à Rosine qui, elle aussi, regardait le monastère d’un air pensif. Au pied du Wintschgau, s’étendait un pauvre village, entouré, comme tous les hameaux voisins de Méran, de figuiers, de vignobles et de magnifiques châtaigniers. Moïdi ne s’était jamais éloignée du Küchelberg, elle se représentait le monde avec son imagination de dix-huit ans ; aussi, quand elle descendit de voiture, toute timide et tout attristée, et qu’elle se trouva devant la porte d’une salle de cabaret de campagne, elle refusa d’entrer, préférant gravir aussitôt avec Rosine le chemin de la montagne, afin de voir son frère avant la nuit. Franz resta pour s’occuper des chevaux ; il était d’ailleurs bien aise d’éviter la présence d’André.

 

Les deux jeunes filles s’avançaient du pas égal et facile des paysannes ; elles se tenaient par la main, baissant la tête et n’échangeant pas une parole. Quand elles furent arrivées près du monastère, et qu’elles purent apercevoir la mousse qui croissait sur le toit, Moïdi s’arrêta tout à coup et regardant avec effroi les murailles nues :

 

Pourrais-tu demeurer là, Rosine ? dit-elle. Son amie secoua la tête.

 

– Le cœur me saignerait, je n’en aurais pas le courage, reprit Maria ; pas la moindre verdure autour de ce couvent, pas de vignes, pas de champs de blé. Tu verras que j’avais raison ; il n’a pas passé l’hiver ici, nous ne le trouverons certainement pas. Qui sait où il se cache ?

 

Rosine ne répondit pas ; elle savait trop qu’il habitait cette sombre demeure. Quand elles sonnèrent à la porte du cloître, et demandèrent André Ingram, le frère portier regarda les jolies filles d’un œil scrutateur. « Il faut qu’il vienne, ajouta précipitamment Maria ; dites-lui que c’est un message de Méran, mais ne lui faites pas savoir qui l’apporte. »

 

Elles s’assirent sur un banc de pierre à côté de la porte et attendirent.

 

– C’est bien vrai, Rosel, il est ici. Mais comment a-t-il supporté une telle existence ? s’écria la sœur d’André. Elle passa sa main sur son front qui était brûlant, et rajusta sa coiffure pour cacher son trouble. Rosine demeurait en silence, appuyée au mur, les mains sur son sein, les yeux fermés ; on eût dit qu’elle ne pouvait supporter la vue des lueurs rougeâtres qui apparaissaient au-dessus du sommet de la montagne.

 

La lourde porte cria de nouveau sur ses gonds. « André, c’est moi ! » s’écria Moïdi en se jetant au cou de celui qui entrait. Mais au même instant elle se recula tout effrayée. C’était bien lui, et cependant elle hésitait à le reconnaître. Un seul hiver l’avait vieilli de plus de dix ans. Il restait devant elle, la regardant fixement avec des yeux sombres et pleins d’angoisse, comme si elle eût été un spectre, ou comme si lui-même eût été plongé dans un rêve terrible. La jeune fille s’était promis de le taquiner, mais maintenant elle était plus près de pleurer que de rire.

 

André, reprit-elle enfin, comme tu me regardes d’un air farouche ! Ai-je mal fait de venir ? Voilà aussi Rosel, ne lui diras-tu rien ? C’est Franz qui nous a amenées, et nous devons repartir demain. Que tout ici est triste et désert ! Comment as-tu pu y rester ? En vérité, à te voir si maigre et si pâle, on croirait que tu reviens de l’autre monde. L’air est si âpre sur cette montagne ! Il faut que tu reviennes avec nous à Méran ; le vicaire se chargera d’écrire à M. le prieur, il en est temps encore, l’année n’est pas révolue. Tu habiteras au Küchelberg, dans notre maisonnette, car tu ne sais pas, André, la mère est morte !

 

Tandis qu’elle parlait, son émotion s’était calmée, ses traits avaient repris leur expression enfantine, et, chose étrange, elle prononça les dernières paroles, celles qui annonçaient la mort de sa mère, avec une bouche presque souriante. Son frère parut aussi rappelé au sentiment de la réalité, et il lui répondit du même ton qu’autrefois :

 

– Je te remercie d’être venue, Moïdi, et toi aussi, Rosine. Mais ce que tu viens de m’apprendre ne change rien à ma résolution ; je ne retournerai pas à Méran, il faut plutôt que je m’éloigne davantage, que j’aille dans un couvent d’Italie ou de France, car tu as raison, l’air d’ici ne me convient pas.

 

En disant ces mots, il abaissait son regard sombre sur les dalles qui formaient le sol.

 

André ! s’écria Moïdi, ne me parle pas ainsi ; tu me fais du chagrin. J’ai été bien triste sans toi pendant l’hiver ; si j’avais pu, j’aurais tout quitté pour venir à toi. Et maintenant tu parles d’aller dans des pays étrangers ! Est-ce que tu ne m’aimes plus ? Je suis tentée de croire que la mère disait vrai, lorsque dans sa fièvre elle répétait que tu n’étais pas son fils, qu’elle t’avait reçu d’une autre femme. Non, tu n’es pas mon frère, puisque tu as pour moi un cœur si dur.

 

André avait fait involontairement un pas en arrière, et il la regardait avec des yeux dilatés par l’émotion :

 

Moïdi ! balbutia-t-il enfin, cela est-il possible ? Pourrais-tu jurer que tu as bien entendu ?

 

Elle voulut s’emparer de sa main, mais il la retira précipitamment, s’adressant à Rosine, qui était restée debout à quelque distance, afin de les laisser libres de s’entretenir ensemble : « Rosel, dit-il, j’ai besoin de parler à Moïdi, nous reviendrons dans un instant. » Puis faisant signe à sa sœur de le suivre, il se dirigea vers une porte qui donnait dans le potager. Une métamorphose complète semblait s’opérer en lui, son visage avait pris une animation soudaine, la vigueur et l’éclat de la jeunesse brillaient de nouveau sur ses traits. Quand ils furent seuls :

 

Maria, commença-t-il d’une voix tremblante, répète encore une fois les paroles de la mère ; si mon bonheur t’est cher, dis-moi bien tout ; ma vie et ma mort en dépendent.

 

Il avait saisi ses mains, et il les serrait par un mouvement fiévreux.

 

– Voilà un étrange discours ! répondit-elle tranquillement. Quand même la mère aurait dit cela, et elle l’a dit en effet, mot pour mot, à plusieurs reprises, qu’est-ce que cela prouverait ? Tu sais qu’elle ne t’aimait pas, peut-être croyait-elle ainsi te priver de ta part d’héritage ; ou bien peut-être se repentait-elle du mal qu’elle t’avait fait pendant sa vie et voulait-elle faire entendre par là que tu avais été pour elle un étranger, puisqu’elle ne t’avait jamais traité comme son fils.

 

Cherche à te rappeler, reprit-il avec insistance. N’a-t-elle pas nommé la personne qui lui avait amené l’enfant ? Ces paroles lui sont-elles échappées dans le délire de la fièvre, ou bien la nuit, quand elle croyait que tu ne l’entendais pas ?

 

– La personne qui t’avait remis entre ses mains ! Non, elle n’en a jamais parlé, répliqua la jeune fille qui devenait sérieuse et s’efforçait de rassembler ses souvenirs. Mais attends… je me rappelle qu’un jour le Vicaire de dix heures était à son chevet ; elle avait le délire et il cherchait à la calmer, alors elle s’est jetée brusquement hors de son lit, disant qu’elle voulait aller trouver M. le Curé, les juges, l’empereur même, afin de déclarer que tu n’étais pas son fils. J’entrai dans la chambre et j’aperçus le Révérend qui, tout effrayé, se tenait près d’elle. En me voyant approcher, il se pencha pour murmurer à son oreille des choses que je ne pus entendre, mais qui parurent la décider à garder le silence. Et maintenant que tout cela soit un effet de la fièvre, ou un jeu de son imagination, qu’est-ce que cela te fait, André ! Si c’était vrai, m’en aimerais-tu moins ? N’avons-nous pas toujours été l’un pour l’autre un frère et une sœur ? Pourrions-nous jamais l’oublier ? Pour moi, André, je ne saurais changer ainsi tout à coup, et l’empereur aurait beau publier un décret pour nous séparer, comme la mère le demandait, tu n’en serais pas moins mon frère, et la petite maison t’appartiendrait, et les vignes, et tout. D’ailleurs, je n’ai plus bien longtemps à demeurer au Küchelberg, car, il faut que tu le saches, je suis fiancée à Franz Hirzer ; l’automne prochain est fixé pour le mariage, et demain j’irai à Goyen. Tu ne m’en veux pas de ne point t’avoir consulté à ce sujet, dis, André ?

 

Elle était troublée sans savoir pourquoi et n’osait le regarder ; il lui semblait en ce moment qu’elle avait mal agi en engageant sa parole à Franz, car elle n’ignorait pas que son frère et lui étaient en désaccord. Elle baissait la tête, confuse et tremblante comme un écolier pris en faute. Elle s’attendait à être grondée ; elle espérait se défendre et obtenir son pardon, mais André se taisait, et le cœur de la pauvre fille se serrait douloureusement ; enfin, de grosses larmes jaillirent de ses yeux et roulèrent sur son frais visage.

 

Moïdi, as-tu fait cela de ton plein gré ? dit alors le jeune homme ; ou bien as-tu cédé seulement parce que tu étais fatiguée de leurs sollicitations ?

 

Elle tourna vers lui ses yeux pleins de larmes :

 

– Ah ! André, répondit-elle, pardonne-moi. Je ne sais pas moi-même comment cela est arrivé. Ils m’ont emmenée à Goyen lorsque la mère est morte ; je couchais avec Rosel et j’étais comme l’enfant de la maison. La tante Anna me répétait toujours que Franz était un brave garçon, et que si je l’agréais je n’aurais pas à me repentir. Et puis, il a l’air de tant m’aimer ! Si tu avais été là, André, je n’aurais peut-être pas consenti, mais tu étais bien loin, je ne pouvais te demander conseil.

 

– Et si je t’avais défendu de l’épouser, est-ce que tu en aurais du chagrin ? dit-il précipitamment.

 

Elle passa son bras autour du cou du jeune homme et le regarda avec une expression touchante d’enjouement et d’affection.

 

– Je ne l’aime pas autant que toi, répondit-elle, et j’ai plus de plaisir à suivre tes avis qu’à écouter ses prières. Mais la chose est faite, il n’y a plus à y revenir. Si je refusais maintenant, ce serait réveiller la haine qui a si longtemps existé entre les deux familles. Pardonne-moi et accompagne-nous au château. La tante Anna s’informe souvent de toi ; elle désire te voir, car elle a beaucoup de choses à te dire. Elle qui est une sainte, elle serait pourtant bien joyeuse si tu jetais aux orties ce vilain froc avec lequel tu ne seras jamais notre gentil André d’autrefois. Fais cela pour l’amour de moi ; je ne pourrai jamais être heureuse avec la pensée que tu vis dans cette triste maison, et que si tu venais à être malade, je ne serais pas là pour te soigner. Promets-moi du moins, mon bon André, que tu assisteras à mon mariage et que tu parleras à la tante.

 

En achevant ces mots, elle lui caressait doucement le visage, et il la laissait faire en baissant la tête, tandis que le léger tremblement de ses lèvres trahissait seul sa lutte intérieure.

 

– Pas un mot de plus maintenant, reprit-il avec effort ; je descendrai demain de bonne heure pour te voir encore une fois, et je te dirai ce qu’il faudra faire. Prends courage, Moïdi ; remettons toutes choses entre les mains de Dieu. Bonne nuit.

 

Il s’éloigna rapidement, traversa le petit jardin pour rentrer dans le cloître, et referma la porte sans avoir jeté un regard vers la jeune fille qui le suivait des yeux avec inquiétude. Elle songeait au peu de paroles qu’il lui avait adressées, se demandait quels sentiments l’agitaient, quels projets il pouvait nourrir ; en proie à une grande tristesse, elle retourna auprès de Rosel. Celle-ci n’avait pas quitté le parloir et commençait à être fort inquiète ; son cœur se brisa quand elle vit sa compagne revenir seule : André n’avait donc pas même pensé à lui dire un mot d’adieu !

 

– Je savais bien, dit Maria, qu’il ne serait pas content de mon mariage. Comment faire, pourtant ? Demain matin, il m’apprendra ce qu’il a décidé. Il me regardait à peine, et je n’ai pu obtenir qu’il revienne avec nous. Si du moins j’étais sûre d’avoir eu raison d’accepter Franz, si j’avais bien le désir d’être sa femme, je pourrais ne pas m’inquiéter d’André, et agir à ma guise sans lui demander conseil. Mais du plus loin que je me souvienne, j’ai été habituée à l’écouter ; il a toujours été si bon pour moi ! Ah ! pourquoi tout cela est-il arrivé !

 

En s’entretenant ainsi, les jeunes filles descendirent la montagne, et le reste de la journée se passa pour elles dans la contrainte et le silence. Franz n’avait jamais été grand parleur ; il ne se préoccupait pas le moins du monde de ce qui s’était passé avec André ; il ne s’étonna pas de la réserve de Rosel et de Maria, et resta gaiement à boire et à fumer, en compagnie de quelques paysans, jusqu’à une heure assez avancée de la nuit.

 

Le jour commençait à peine à poindre quand Rosine, qui n’avait pas fermé l’œil de la nuit, entendit des pas résonner dans la cour et s’arrêter sous la fenêtre basse de leur chambre à coucher. Les chiens aboyèrent, mais ils furent bientôt apaisés. Le cœur de la jeune fille battit avec violence ; elle se leva en toute hâte, agitée d’un triste pressentiment. Maria dormait d’un sommeil paisible.

 

Une main frappa légèrement aux vitres :

 

Moïdi ! cria une voix bien connue.

 

Moïdi dort encore, répondit Rosine à voix basse. Faut-il l’éveiller ?

 

Oui, Rosel, réveille-la ; qu’elle se dépêche et s’habille au plus vite ; j’ai à lui parler de beaucoup de choses avant son départ.

 

Au bout d’un quart d’heure, la porte s’ouvrit doucement et Maria parut, tournant vers son frère un visage qui exprimait la crainte et la curiosité.

 

– Bonjour, dit-elle, tu es venu bien matin ; est-ce au moins pour m’apporter une bonne nouvelle et me rendre ma gaieté ?

 

Prends ton manteau, reprit-il pour toute réponse. Il fait frais, et tu n’es pas accoutumée à un air aussi vif. Viens, nous ferons ensemble quelques pas.

 

Elle y consentit et s’avança vers lui en souriant. Le silence qui les environnait, l’étrangeté du lieu, la solitude de la montagne, le froc qui couvrait son frère, tout lui semblait bizarre, tout charmait son imagination enfantine. Elle retrouva son espièglerie, ramena sur sa tête un pan de son manteau en disant : « Vois-tu, frère, je suis ta capucine ». Mais André lui prit la main et sortit avec elle en silence. Les chevaux s’agitaient dans les écuries ; les oiseaux secouaient leurs ailes ; un jeune coq saluait joyeusement le matin. Tout le monde néanmoins dormait encore dans la maison, hormis une pauvre fille qui, de la fenêtre, regardait dans la cour, et qui, brûlante à la fois et glacée par la fièvre, se remit au lit pour attendre le lever du soleil.

 

La matinée s’avançait, et ni le frère ni la sœur n’étaient de retour. Franz Hirzer, le front plissé, assis dans la chambre de l’auberge près d’une bouteille, sortait à chaque instant pour voir s’il n’apercevrait pas sa fiancée. Enfin il fit avancer la carriole en proférant contre André mille malédictions. Rosine ne disait pas une parole, mais son cœur était triste à mourir ; la vie désormais lui semblait vide de joie et d’espérance.

 

Vers dix heures, un des religieux du monastère apporta une lettre qu’André avait écrite dans la nuit et par laquelle il annonçait à Rosine son intention d’aller faire un pèlerinage pour le repos de l’âme de sa mère. Comme il comptait emmener Maria, il engageait Rosine et son frère à retourner sans elle à Méran, où Moïdi arriverait en même temps qu’eux.

 

Quand Franz apprit cette nouvelle, il frappa sur la table un coup si violent que les verres faillirent se briser ; dans le premier mouvement de sa colère, il voulait se mettre à la poursuite d’André, mais il ignorait le lieu de pèlerinage, et le messager ne savait rien à cet égard, sinon que le prieur avait accordé au frère André la permission nécessaire. Le jeune homme dut alors refouler sa fureur et sa haine, en attendant une occasion de leur donner un libre cours.

 

Le voyage fut pénible pour la pauvre Rosine, qui, placée près de son frère furieux, l’entendait continuer ses imprécations contre le perfide ravisseur et jurer, si Maria devenait un jour sa femme, de fermer sa porte à André, comme Joseph Hirzer, son père, l’avait toujours fait. « Il avait, disait-il, repoussé de toutes ses forces le projet de cette visite au misérable enfant trouvé qui jamais, aux yeux de la loi, ne serait son légitime beau-frère. Cependant les femmes, surtout la tante Anna, s’étaient mis cette idée en tête, et il avait eu la folie d’y consentir. Mais, sans Rosine, il n’aurait pas cédé à la tante ; c’était elle qui avait fait le mal ; elle n’aurait pas souffrir, le matin, qu’André sortît avec Maria. » Puis il vomissait un flot d’injures qui, à la vérité, faisaient peu d’impression sur sa sœur, car le chagrin plus violent dont son âme était remplie la rendait insensible à toute autre douleur.

 

La belle saison était revenue ; les ceps de vigne avaient depuis longtemps fleuri sur le Küchelberg ; les grappes de raisin se gonflaient et rougissaient ; la première récolte des figues était proche, et les deux pèlerins n’avaient pas encore reparu. Quand la vendange se fut passée sans aucune nouvelle des fugitifs, presque tout le monde pensa qu’on ne les reverrait jamais. Comme on ne pouvait deviner quel motif avait poussé André à s’enfuir du couvent, et qu’en général on s’intéressait médiocrement à lui, il ne fut bientôt plus question de cette histoire. Mille conjectures avaient d’abord été faites. Le plus étrange de l’aventure n’était pas le pèlerinage simulé, car les Tyroliens ont un goût particulier pour ces sortes d’excursions, mais comment expliquer qu’une heure seulement après la sortie du cloître, toute trace des jeunes gens eût pu être complètement perdue ? Le chevrier du village les avait encore aperçus au moment où, s’entretenant avec animation, ils suivaient lentement un sentier de montagne. Le couple était assez remarquable, en effet, pour attirer l’attention, car le pâle novice au visage sérieux formait un singulier contraste avec la blonde et fraîche enfant qui marchait à ses côtés. Et cependant, quelques semaines après, quand, sur les instances du Vicaire de dix heures, on fit des recherches dans les villages les plus voisins, aucun aubergiste, aucun cultivateur ne se souvint de les avoir vus. La police du pays intervint sans obtenir de résultat plus satisfaisant. Un mystère impénétrable continua d’envelopper la disparition du frère et de la sœur ; on eût dit que la montagne s’était entrouverte pour les recevoir dans ses retraites souterraines et les dérober aux regards des hommes.

 

Ces étonnantes nouvelles, apportées au château de Goyen par le prêtre auxiliaire, y firent naître des émotions qui avaient leur source dans les sentiments les plus opposés. Le vieux Hirzer avala tranquillement un verre de vin et dit qu’il se réjouissait fort de n’avoir plus à entendre parler de la maudite engeance des Ingram. « Quant à Moïdi, si cette écervelée s’avisait de franchir désormais le seuil de sa maison, elle apprendrait qu’on ne se jouait pas ainsi de lui. » Il accompagna ces menaces d’imprécations que d’habitude il ne se permettait pas devant le Vicaire de dix heures ; puis il enjoignit à son fils de partir dès le matin suivant pour aller faire sa cour à une riche veuve du voisinage dont les terres, situées près de Goyen, pouvaient arrondir agréablement le domaine. Franz ne prit pas la chose avec autant de calme ; Maria l’avait véritablement ensorcelé ; le sentiment qu’il éprouvait pour l’espiègle jeune fille était la seule passion qui eût jamais porté la flamme dans son indolente nature. Il répondit d’abord par un brusque refus à l’ordre de son père, épancha sa mauvaise humeur sur tout ce qui l’entourait, et chacun dans la maison eut beaucoup à souffrir de ses emportements. La tante Anna se retira pendant plusieurs semaines dans sa chambre et prit des vêtements de deuil, car elle était convaincue que les deux jeunes gens avaient péri, puisqu’ils ne s’étaient pas adressés à elle. Elle pleurait jour et nuit, et ne voulait voir personne, à l’exception du vicaire et de Rosine. Avec sa résignation silencieuse, elle passait les heures en prière, égrenant un chapelet entre ses doigts pâles et amaigris ; sa nièce seule croyait fermement au retour des fugitifs, et elle s’efforçait, mais en vain, de lui faire partager sa conviction.

 

Quant au bon ecclésiastique, malgré son attachement pour son ancien élève, il paraissait fort calme ; on eût dit que le bannissement volontaire d’André soulageait son cœur d’un grand poids. Il allait toujours assidûment à Goyen, écoutait chacun, répondait à tous avec bonté et finissait ordinairement par amener la conversation sur un terrain moins dangereux : les espérances des vignerons, la manière dont se présentaient les récoltes, sujets qui l’intéressaient vivement et qu’il traitait avec une science profonde.

 

Le mois de novembre s’avançait. La maison du Küchelberg restait toujours vide au milieu des vignobles ; à ses pieds, dans la ville de Méran, le mouvement animé du marché annuel de bestiaux remplissait les rues étroites de bruit et de foule ; les derniers tintements de la sonnerie du samedi expiraient dans le clocher de la vieille église, et le Vicaire de dix heures, qui n’avait plus l’intention de sortir, venait de prendre son violon pour improviser un morceau à la faible lueur du crépuscule, en attendant que la servante lui apportât de la lumière en servant le repas du soir. Le chat faisait commodément son ronron dans un fauteuil, le feu pétillait dans le foyer pour la première fois de la saison, car la nuit semblait devoir être froide ; deux beaux pots de géraniums, placés près de la fenêtre, exhalaient un doux parfum que l’ecclésiastique aspirait avec délices. Il marchait en mesure dans sa petite chambre, tirant du vieil instrument des sons plus mélodieux que ceux dont les oiseaux font retentir les bois ; son cœur débordait de reconnaissance envers Dieu qui lui rendait la vie si douce, et sa pensée se reportait avec satisfaction sur un présent que les religieux de Saint-Valentin lui avaient envoyé le matin même ; c’étaient quelques bouteilles d’un vin généreux que les pieux solitaires recueillaient sur leurs coteaux ensoleillés et dont le vicaire se proposait d’arroser son modeste repas.

 

En ce moment on frappe à la porte, et, persuadé que c’est la servante avec la précieuse liqueur, l’ecclésiastique s’écrie joyeusement : « Entrez » sans interrompre son improvisation musicale. Mais l’archet lui tombe des mains, car dans l’ombre qui s’avance lentement il reconnaît cet André que depuis longtemps on croyait mort.

 

– N’ayez pas peur, mon Révérend, c’est moi, dit le jeune homme. Vous le voyez, le chat ne m’a pas oublié ; son poil se hérisserait si je n’étais qu’une apparition. J’aurais bien écrit pour annoncer mon retour, mais dans l’endroit d’où nous venons, il n’y a pas de poste aux lettres.

 

Il se pencha, pour cacher son émotion, vers l’animal qui le caressait ; son visage, son attitude respiraient une tendresse, une douceur mélancolique qui semblaient le transformer complètement.

 

Le vicaire était resté debout au milieu de la chambre ; l’émotion couvrait ses tempes d’une sueur froide, et sa stupeur était si grande que d’abord il garda le silence.

 

– Et Moïdi ? demanda-t-il enfin.

 

– Elle est ici. Vous saurez tout, mon Révérend, car je n’ai d’autre ami que vous, et si vous ne pouviez m’aider de vos conseils, je serais perdu dans ce monde et dans l’autre.

 

Les pas de la servante se firent alors entendre dans l’escalier, et tandis que la vieille femme, qui reconnaissait André avec une frayeur mêlée de joie, mettait le couvert, allumait la bougie et témoignait son étonnement par des exclamations incohérentes, les deux hommes avaient eu le temps de se recueillir et de se préparer à la conversation qui allait suivre. La servante tardait à se retirer, elle aurait voulu faire bien des questions, mais elle était retenue par l’expression de gravité sévère qu’elle lisait sur le visage de son maître ; il avait pris place à table, s’essuyait le front avec son mouchoir, se versait un verre de vin qu’il oubliait de porter à ses lèvres, car il sentait l’avant-goût amer des paroles irritantes qui allaient être prononcées.

 

André rompit le premier le silence.

 

– Vous m’excuserez, mon Révérend, si je prends la liberté de m’asseoir. Nous avons marché aujourdhui quatorze heures dans les montagnes ; ajoutez à cela mon angoisse et ma détresse en voyant la pauvre femme exténuée de fatigue et de besoin. Mes genoux ne veulent plus me porter. Si vous saviez ce que nous avons souffert, vous ne détourneriez pas vos regards avec tant de sévérité, car vous n’avez jamais renvoyé aucun pécheur repentant sans encouragement ni sans consolation.

 

Le vicaire parut ému de ces humbles paroles. Il leva son verre, en fit miroiter la couleur vermeille devant la bougie, avala lentement une gorgée, puis tendit le verre à son élève qu’il se hasardait pour la première fois à regarder en face.

 

Goûte ce vin, André, dit-il, cela te fera du bien. C’est du Valentiner de choix ; je l’ai reçu ce matin même.

 

André prit le verre, et s’inclinant avec respect il le vida d’un trait.

 

– Je vous remercie, mon Révérend, dit-il en le reposant sur la table. Mais la question que je viens vous adresser et à laquelle vous devez me répondre comme si nous étions devant Dieu, est celle-ci : Maria Ingram, le Seigneur ait pitié de son âme ! est-elle oui ou non ma mère ?

 

En prononçant ces mots, il s’était levé, car malgré son état d’épuisement, il ne pouvait tenir en place ; de ses deux poings fermés il s’appuyait sur la table ; et ses yeux interrogeaient avec anxiété le vicaire qui ne s’agitait pas dans son fauteuil avec moins d’inquiétude.

 

– Mon fils, reprit-il enfin, si tu me promets de ne pas m’interroger davantage, je répondrai à ta demande. Maria Ingram n’a mis au monde qu’une seule enfant, sa fille Moïdi. Maintenant, tu as appris ce que tu désirais savoir, tiens-toi en paix sur tout le reste, car mon obédience ecclésiastique me défend de rien révéler de plus, et d’ailleurs cela te serait inutile.

 

Les traits du jeune homme prirent une expression de désespoir.

 

– Je vous remercie, répliqua-t-il ; mais je savais déjà cela, je l’aurais deviné quand personne ne me l’aurait dit, je sentais bien que cette femme ne pouvait être ma mère, et je me consolais de ne pas avoir de famille ; car si mes parents se passent de moi, je suis en état de me passer d’eux. Mais Moïdi, mon Révérend, n’a de repos ni le jour ni la nuit ; elle croit que tout cela est une pure invention de la mère, qui m’a toujours détesté parce que j’aimais ma sœur. Non, non, vos paroles ne me servent pas plus qu’une lettre cachetée ; pourtant il faut sauver la pauvre femme, elle se consume de chagrin, et si cela durait, elle n’en aurait pas pour longtemps. Sa tête a toujours été un peu faible, vous le savez, et elle ne veut rien entendre.

 

André paraissait profondément découragé ; le vicaire mangeait et buvait d’une manière machinale, moins par appétit que pour cacher son trouble.

 

Raconte-moi tout au long, dit-il, comment les choses se sont passées ; nous verrons ensuite le parti que nous devons prendre. Qu’as-tu fait depuis que tu nous as quittés avec tant de mystère ?

 

– J’ai commencé par rejeter le froc, répondit le jeune homme dont les traits s’éclaircirent un peu à ce souvenir. Voyez-vous, mon Révérend, quand Maria m’apprit que j’étais un orphelin apporté Dieu sait d’où, ce fut pour moi comme une vie nouvelle ; il me sembla que j’étais tout à coup délivré des chaînes et des liens brûlants qui me torturaient, et que j’avais traînés jusque dans ma cellule ; car, même au tribunal de la pénitence, ma langue n’a jamais pu exprimer ce que j’ai souffert pendant plusieurs années à cause de Moïdi ; si un autre l’avait épousée, je n’y aurais pas survécu. Je savais fort bien que pour moi, son frère, cet amour était un péché mortel, et pourtant je ne pouvais l’arracher de mon cœur ; il était plus fort que ma volonté, plus fort que ma religion, que le souvenir de ce que vous m’aviez enseigné, de ce que j’avais lu moi-même dans les livres saints. Mais quand je sus qu’elle n’était pas ma sœur, une joie folle s’empara de moi ; je me dis qu’elle deviendrait ma femme quand bien même l’empereur voudrait nous séparer. Après son départ, je me mis à sangloter, puis à chanter si fort que l’on aurait m’entendre de Méran. J’avais à régler des affaires, j’écrivis aussi à Rosine, et enfin la nuit se passa. Dès que le jour parut, je descendis et j’emmenai la pauvre enfant qui ne se doutait de rien. Pendant les premières heures de marche, je conservai tout mon calme et ne lui parlai d’autre chose que de notre prétendu pèlerinage ; mais comme nous arrivions en haut de la montagne, et qu’elle me demandait avec une curiosité croissante dans quelle église nous devions nous rendre, je la fis asseoir sur la mousse, je me retirai derrière un rocher, et lorsque je revins auprès d’elle, je portais, non plus la robe de capucin, mais les vêtements avec lesquels j’avais quitté Goyen, car je ne les avais pas encore renvoyés à Franz. Elle rit de bon cœur, prétendit que je lui plaisais beaucoup mieux ainsi, et nous mangeâmes ensemble les petites provisions que j’avais emportées. Cependant ma joie et le changement de mes manières l’étonnaient, elle devint d’abord silencieuse, puis elle me pressa de questions, et je lui avouai que notre pèlerinage avait pour but, non une chapelle, mais un pays éloigné où je l’emmenais comme ma femme. Elle fut alors saisie d’un grand effroi, et fondit en larmes. Je la calmai par de bonnes paroles, m’efforçant de garder moi-même mon sang-froid, car je craignais le retour de ses anciennes crises nerveuses. Je lui expliquai qu’il n’était pas possible de retourner à Méran, qu’on s’opposerait à notre mariage, et qu’on nous renverrait de Pilate à Hérode sans faire droit à nos demandes. Notre disparition causerait beaucoup moins de scandale et de rumeur, et si plus tard le mal du pays nous prenait, si nous revenions dans notre maisonnette, il faudrait bien que chacun acceptât les choses comme elles seraient. « Pense, ajoutai-je, au vieux Hirzer et à Franz qui t’a demandée en mariage ; quelle sera leur fureur quand je me présenterai devant eux en disant : « Moïdi est à moi et je ne la rendrai jamais ! Pense à la tante Anna, à la ville entière qui si longtemps nous a regardés comme frère et sœur ; on s’indignera, on fera appel à l’autorité, à tous les diables. » Enfin, pour achever de la convaincre, je lui demandais si déjà il n’était pas trop tard, quand bien même Franz lui plairait plus que moi, pour retourner sur nos pas et nous séparer à jamais. Elle ne résista pas davantage, se jeta dans mes bras, et me répondit, au milieu de ses rires et de ses larmes, qu’elle n’avait pas d’autre volonté que la mienne ; elle m’aida ensuite elle-même à faire rouler de grosses pierres sur le froc, afin que personne ne pût le découvrir et suivre nos traces. Ravis de notre solitude, nous passâmes le reste de la journée à errer dans les montagnes ; nous tournions souvent nos regards vers le point de l’horizondevait être Méran, et nous songions avec un plaisir malin à la déconvenue de Franz, qui regagnait son logis sans fiancée et allait être l’objet des railleries de tous. Je pensai aussi à vous, mon Révérend, qui me blâmeriez peut-être, et à ma marraine, et à Rosel, qui ont toujours été si bienveillantes pour moi. Mais la tristesse que me causait ce souvenir ne dura pas longtemps : je voyais près de moi Maria ; je pouvais la chérir, lui consacrer ma vie ; et elle ne repoussait pas ma tendresse ! Si vous saviez, mon Révérend, ce qu’éprouve celui qui erre tout seul avec son trésor sous le ciel libre, si vous aviez pu goûter cette joie, surtout après de longues souffrances, vous ne seriez pas un juge impitoyable et vous nous pardonneriez notre bonheur qui n’a pas duré longtemps.

 

Il se tut de nouveau et regarda tristement devant lui, car il n’osait porter ses regards sur le vicaire. Celui-ci éloigna son assiette, poussa un profond soupir et remplit de nouveau le verre pour le présenter à son pénitent. Après avoir bu, André continua du même ton monotone et découragé :

 

– Nous passâmes la première nuit dans un chalet ; le pâtre nous offrit à souper et ne nous demanda pas qui nous étions, car il devinait facilement ce qu’il y avait entre nous. Il nous promit aussi de ne dire à âme qui vive qu’il nous avait reçus dans sa cabane. Le lendemain, nous nous dirigeâmes vers les hautes montagnes, toujours plus épris, toujours plus heureux. Le pays m’était complètement étranger ; je savais seulement qu’en allant vers l’ouest nous arriverions en Suisse, et que là, chacun a la liberté de vivre à sa guise. Je ne craignais pas non plus qu’on nous demandât notre passeport à la frontière ; nous suivions la crête des montagnes, dont l’escarpement est si rapide que les chasseurs eux-mêmes n’osent s’y aventurer. Le troisième jour, nous atteignîmes un rocher à pic sur lequel on avait dressé une croix avec l’image du Sauveur. La sculpture était grossière ; un pâtre, sans doute, l’avait faite avec son couteau, mais cela importait peu. Pendant que Moïdi, silencieuse et satisfaite, contemplait la vue qui de là s’étendait devant elle, je lui pris la main et m’agenouillai avec elle devant la croix. Nous priâmes d’abord ensemble, puis elle voulut se relever, mais je la retins : « Reste encore à genoux, lui dis-je, ce n’est pas fini. » Alors je commençai à réciter en latin les formules du mariage, je lui retirai du doigt son anneau d’argent et je mis le mien à la place ; je posai aussi la main sur sa tête pendant que je prononçai la bénédiction nuptiale. « Il faut bien s’aider soi-même, pensais-je ; on peut ondoyer un enfant lorsqu’il y a danger de mort, pourquoi ne pourrait-on faire aussi des mariages d’urgence qui seraient plus tard ratifiés à l’église ? » Moïdi le croyait sans doute comme moi, car elle resta dévotement agenouillée, murmurant avec ferveur quelques prières tout le temps que dura la cérémonie. Quand je fus au bout de mon latin, je l’embrassai tendrement et lui dis : « Maintenant, je suis ton mari, tu es « ma femme, et la mort seule doit nous séparer. » Elle me répondit par un signe de tête ; son cœur souriait dans ses yeux ; nous nous relevâmes singulièrement émus par le silence solennel qui nous entourait ; un immense horizon s’ouvrait devant nous ; nous apercevions au loin des villes, des villages, des rivières, et personne n’était auprès de nous, personne, que le bon Dieu en présence de qui nous nous étions juré fidélité jusqu’au tombeau. Vous connaissez Moïdi, mon Révérend, vous savez qu’elle rit plus volontiers qu’elle ne pleure, et que, pour son âge, elle a peut-être dans l’esprit un peu trop de folies enfantines ; eh bien ! pendant toute la journée de nos noces, nous n’avons presque pas ri ; nous nous promenions sous le clair soleil aussi sérieusement que si la montagne avait été une grande église ; seulement Moïdi cueillait des fleurs en marchant, elle me mit un bouquet à la boutonnière et tressa pour elle une petite guirlande. Comme nous avions encore de l’argent, nous allâmes dans le chalet le plus proche et nous demandâmes au pâtre de nous servir ce qu’il avait de meilleur. Rien ne vint troubler le bonheur de cet heureux jour ; ni elle ni moi ne pensions à ce que nous avions souffert, à ce que l’avenir nous réservait peut-être.

 

« Tout cela nous revint à l’esprit quand notre argent fut près de s’épuiser. Nous étions encore loin de la Suisse, car nous errions à l’aventure, ne suivant aucune route. Le premier soir où nous trouvâmes nos poches vides, fort embarrassés de nous procurer un gîte pour la nuit, j’aperçus une ferme et, au fond de la cour, un fenil ; j’y grimpai avec Moïdi ; mais au lieu de repartir le lendemain, nous restâmes six mois. La ferme appartenait à une veuve qui la faisait valoir avec deux valets et deux servantes ; quelque temps auparavant elle avait épousé son garçon, mais il s’était tué en fendant du bois, et la fermière portait son deuil, comme elle avait fait pour son premier mari. Je lui contai que, ayant blessé un Italien, j’avais m’enfuir, et que ma sœur – je donnai Maria pour telle, parce que la fermière aurait refusé de prendre des gens mariés – n’avait pas voulu me laisser partir seul. J’ajoutai qu’il ne nous restait pas un kreutzer. La veuve nous offrit d’entrer tous deux à son service. Rien en ce moment ne pouvait venir plus à propos ; nous nous empressâmes d’accepter. Seulement Moïdi me reprocha plus tard de n’avoir pas avoué qu’elle était ma femme, et j’eus grand-peine à obtenir mon pardon. Nous demeurâmes cependant, et l’été se passa. Nous étions bien traités, car la fermière avait jeté les yeux sur moi, comme il me fut facile de le remarquer en plusieurs occasions. Elle me choisit pour son premier valet, afin de me favoriser par la suite encore davantage. Je la laissai faire, me réservant de dire non quand il le faudrait. Mais Moïdi devint tout à coup si triste, que je n’eus plus un instant de repos. Je fauchais depuis une semaine environ dans une prairie située assez loin de la maison, quand je vis venir ma femme qui, le visage bouleversé, se jette à genoux et me conjure, les mains levées au ciel, d’avoir pitié de sa douleur. Elle me dit qu’elle ne peut vivre avec le péché qui charge sa conscience, qu’elle porte un enfant dans son sein et que, cette nuit même, sa mère lui est apparue en lui adressant ces paroles terribles : « André est cependant « mon fils, et son enfant, qui est aussi le tien, sera maudit pour toute l’éternité. »

 

« Vous pouvez vous imaginer, mon Révérend, combien je fus effrayé ; tandis qu’elle restait là, immobile et glacée, une affreuse angoisse s’empara de moi, car je n’avais aucune preuve positive que les choses étaient comme nous l’avions cru jusqu’alors, et que son rêve provenait seulement d’un jeu de l’imagination. « Grand Dieu ! pensai-je, si pourtant c’était vrai ! » Un frisson glacial parcourut mes membres, ma raison se troubla, et, considérant la pauvre femme qui se tordait les mains avec désespoir, je me dis un moment : « Le mieux serait peut-être de t’en aller bien loin, et arrivé devant un précipice, de t’y jeter avec elle en fermant les yeux. » Je me calmai bientôt, car en réfléchissant je fus convaincu que Moïdi ne pouvait être ma sœur. Mais cela ne suffisait pas pour consoler la pauvre femme ; elle ne demandait plus à mourir, cela aurait été un double crime à cause de l’enfant ; elle voulait retourner au Küchelberg afin d’éclaircir les doutes qui la rongeaient. Cette solution me causa un amer chagrin, car je savais bien que notre retour dans le pays causerait bien du bruit et du scandale. Mais chaque jour le regard de Moïdi devenait plus égaré, et comme la fermière, qui se doutait de quelque chose, parlait de renvoyer ma sœur, il ne nous restait d’autre parti à prendre que de quitter la métairie et de suivre le rude chemin de la pénitence ; l’expiation allait commencer pour nous.

 

« Je ne vous fatiguerai pas, mon Révérend, du récit de nos souffrances pendant la route ; nous repassâmes par les endroits qui, six mois auparavant, semblaient sourire à notre bonheur ; et maintenant, la pauvre femme, dans chaque souffle de l’air, croyait entendre des voix qui la maudissaient. Si nous avions péché en devenant mari et femme sans demander la bénédiction de l’Église, nous en étions bien cruellement punis, moi surtout qui l’avais entraînée et devais répondre pour elle. Nous arrivâmes enfin au sommet de la montagne, près du rocher qui, au printemps, avait été témoin de notre union. La croix n’y était plus. Une tempête l’avait sans doute renversée. Mais ce fut pour Moïdi un coup cruel. Elle pensait que la sainte image n’était qu’une illusion diabolique, au moyen de laquelle l’esprit des ténèbres nous avait précipités dans le crime. Elle tomba dans mes bras sans connaissance, et pendant plus d’une heure je m’efforçai inutilement de la rappeler à elle… »

 

André se tut, et l’on pouvait voir le frisson de la fièvre agiter ses membres au souvenir des angoisses qu’il avait ressenties dans ce moment terrible. L’ecclésiastique s’était levé, il parcourait la chambre à pas lents et puisait de plus en plus fréquemment dans sa tabatière d’écorce de bouleau. Il garda la dernière prise entre le pouce et l’index, et contempla longtemps une gravure, seul ornement de sa pauvre demeure, qui représentait la Madeleine dans le désert. Il ne se sentait pas le courage de se tourner vers le malheureux qui lui demandait protection, car l’affaire était grave, et il avait peu d’espoir de la mener à bonne fin.

 

– Où est-elle, à cette heure ? demanda-t-il enfin avec hésitation.

 

– Dans notre maison du Küchelberg. Nous sommes arrivés il y a deux heures au village de Tirol ; les paysans nous ont reconnus et nous ont montrés du doigt. La nouvelle de notre retour s’est vite répandue ; tandis que je descendais seul la Laubengasse, chacun se détournait de moi comme d’une bête venimeuse. Moïdi est là-haut, elle attend que je vous l’amène ; si vous n’avez aucune bonne parole à lui dire, tout est fini pour nous, le désespoir et la folie se montrent déjà dans ses regards, et sa pauvre intelligence ne tient plus qu’à un fil bien léger ; encore une secousse, et rien ne pourra la sauver, vous vous en apercevrez peut-être trop tard, mon Révérend.

 

Il se leva, comme pour engager l’ecclésiastique à prendre une décision ; celui-ci, néanmoins, demeurait silencieux devant la gravure, dont l’obscurité de la pièce, faiblement éclairée par la petite lampe, ne lui permettait guère cependant d’apercevoir les traits. La cloche de l’église, qui sonnait lentement huit heures, parut seule lui rappeler qu’il y avait péril à tarder davantage. Il se tourna vers André, lui fit signe qu’il allait revenir aussitôt, et emportant la lumière, il descendit l’escalier. Quelques minutes après, le digne vicaire revint tout essoufflé, tenant sous son bras une bouteille de vin paillet ; il était suivi de la servante qui apportait de nouveaux verres.

 

Vois, dit-il à André qui le regardait d’un air impatient et préoccupé, c’est là le véritable consolateur ; avant de chercher à relever autrui, il convient de raffermir notre propre courage. Bois, mon pauvre enfant ; tu n’as pas oublié ce cru-là, j’en suis sûr ; depuis dix ans, il est devenu un peu sec, mais il n’est pas moins bon pour cela.

 

Le visage plus calme, il éleva la liqueur dorée à la hauteur de la lampe, pour en mieux admirer le limpide éclat, puis il choqua cordialement son verre contre celui de son pénitent.

 

Gaudete in Domino semper, reprit-il, car la vue de la généreuse boisson exerçait déjà sur lui son action réconfortante. Ainsi bois, mon ami, et nous remplirons après un flacon pour la malheureuse femme, car elle doit en avoir besoin.

 

André ne répondit rien ; le vicaire allait et venait dans la chambre, comme un général qui, sous la tente, médite le plan d’une bataille. De temps en temps, il avalait une copieuse gorgée de son vin favori, et chaque fois faisait retentir bruyamment le verre en le reposant sur la table. Quand la bouteille fut à demi vidée, il saisit le violon suspendu à la muraille et commença une vieille cantate italienne, brodée de nombreuses fioritures, qu’il avait invariablement coutume de jouer dans les jours mémorables ; ce morceau avait aussi l’approbation du chat, qui sauta sur la table en faisant entendre de joyeux ronrons, tourna autour de la lampe en regardant André avec ses grands yeux verts, comme pour l’engager à jouir aussi de cette belle musique. Mais l’impatience brûlait le sang du jeune homme, et s’il n’eût été retenu par le respect et par la conscience de sa faute, il aurait interrompu l’ecclésiastique pour lui rappeler que Maria comptait les minutes en attendant ses consolations.

 

Enfin l’ecclésiastique déposa son instrument, essuya son front avec le revers de sa manche, et endossa rapidement sa soutane. La servante arriva, versa rapidement le reste du Terlaner dans un petit flacon qu’elle remit à André, et les deux hommes sortirent ensemble. Le silence s’était fait dans la Laubengasse ; on n’entendait plus que les chants et les rires des journaliers italiens attablés dans le cabaret, rires entremêlés parfois d’imprécations et de querelles ; les veilleurs étaient assis auprès de leurs guérites, enveloppés dans leurs manteaux. Lorsqu’ils arrivèrent sur la place où s’élève l’église, le vicaire dit à son compagnon :

 

– Va en avant, mon fils ; j’ai à entretenir M. le Doyen d’une affaire pour laquelle ta présence est inutile. Je te rejoindrai dans une demi-heure ; rassure, en attendant, Maria, et annonce-lui de ma part que tout ira bien.

 

Il tendit à André sa main que celui-ci baisa respectueusement. Quand le jeune homme se fut éloigné, l’ecclésiastique s’arrêta quelques minutes devant la porte du presbytère avant de se résoudre à entrer. Mais le Terlaner lui vint en aide, et si son cœur battait en arrivant dans la chambre de son supérieur, c’était seulement à cause de la pente roide de l’escalier.

 

Ce qu’il dit au curé ce soir-là et ce qui lui fut répondu, personne n’a jamais pu le savoir. Seulement, lorsqu’il redescendit, un quart d’heure plus tard, son attitude avait bien changé. L’influence du Terlaner avait fait place à un extrême abattement, et il poussait de profonds soupirs, tout en gravissant la rue tortueuse, pour se rendre au Küchelberg. Une faible lueur s’échappait de la maisonnette ; le vicaire soupira plus profondément encore et fut tenté de retourner sur ses pas. Mais s’il ne pouvait secourir les pauvres jeunes gens, il voulait au moins ne pas les laisser seuls dans leur affliction ; il ouvrit donc sans frapper la petite porte basse et franchit le seuil.

 

Maria était assise sur le lit, dans la cuisine où la mère avait rendu le dernier soupir. André agenouillé devant le foyer, soufflait le feu afin de faire cuire la polenta. La jeune femme, silencieuse et en apparence insensible, gardait encore son manteau de voyage, comme si elle n’était pas dans sa propre demeure, et ne pouvait trouver nulle part ni repos ni patrie. Quand l’ecclésiastique s’approcha, elle parut vouloir rassembler ses souvenirs, fit un mouvement pour se lever, retomba sans force et cacha son visage dans ses mains, sans prononcer une parole.

 

Maria, dit le Vicaire, est-ce que tu ne me reconnais pas ? Elle répondit par un signe de tête affirmatif.

 

– Ne veux-tu pas me regarder ? n’as-tu plus de confiance en moi ?

 

Elle restait toujours silencieuse, mais ses membres étaient agités d’un tremblement convulsif.

 

André, reprit le prêtre, va dans la pièce voisine ; j’ai besoin d’être seul avec Moïdi.

 

Le jeune homme obéit aussitôt ; mais au lieu de se retirer dans la chambre, il sortit pour respirer plus librement ; il étouffait dans cette maison où il avait tant souffert.

 

Maintenant, ma fille, continua l’ecclésiastique, prends courage, et écoute ce que j’ai à te dire. Vous avez, en effet, péché l’un et l’autre, et, si vous êtes rudement frappés, vous devez vous soumettre au châtiment que le Seigneur vous inflige. Mais votre faute n’est pas si grave que le pardon soit impossible, et, quant au doute qui te tourmente, il m’est permis, – le ciel en soit loué ! – il m’est permis d’en délivrer ton âme. Je te l’affirme sur mon salut éternel, André n’est pas le fils de ta mère ; l’Église, peut, en vous bénissant, faire de vous des époux chrétiens. Ainsi, console-toi, relève la tête et n’attriste plus André de tes folles terreurs ; elles ne servent qu’à envenimer le mal et sont inspirées par le mauvais esprit.

 

Il pensait que ces paroles allaient la calmer, et qu’enfin elle sortirait de sa torpeur ; mais elle demeura immobile comme si elle n’avait rien entendu. Il s’approcha d’elle plus près encore, et, avec une douce violence, écarta de son visage ses mains qui étaient froides et humides. Il vit alors que ses traits enfantins et doux avaient subi, dans l’espace de quelques mois, une altération profonde ; ses yeux étaient fermés, ses sourcils contractés par l’effet d’une lutte intérieure, ses lèvres à demi ouvertes, et ses joues d’une pâleur mortelle.

 

Pendant que le vicaire la contemplait avec compassion, une subite rougeur remplaça la blancheur mate de sa figure.

 

Réponds-moi, Maria, je t’en prie. Je ne puis te venir en aide si j’ignore la cause de ton chagrin. Ne te suffit-il pas de savoir qu’André n’est pas ton frère ?

 

Elle secoua la tête et ouvrit les yeux d’un air hagard qui effraya le prêtre.

 

– Je sais bien qu’il l’est, répliqua-t-elle d’une voix sourde. La mère est sortie de son tombeau pour le dire. Elle nous trompait, quand elle parlait de s’adresser au tribunal, à l’empereur même ; mais on ne trompe pas le Seigneur. Vous prétendez qu’André n’est pas mon frère ! Mais alors, où donc est sa mère ? Comment ne se montre-t-elle pas aujourdhui qu’il est malheureux ? Non, non, personne ne peut nous secourir, personne ne nous unira que la mort. Maintenant, laissez-moi ; que venez-vous faire ici ? Je voudrais seulement que l’enfant

 

Elle s’arrêta et se mit à trembler de nouveau. Tout à coup, frappée d’une idée subite :

 

Est-il vrai, dit-elle avec un rire effrayant, que je doive aller à l’église pour recevoir votre bénédiction ? S’il en est ainsi, la fête sera belle, vous verrez. Quand vous élèverez la voix pour demander si personne ne connaît d’empêchement au mariage d’André avec Moïdi, la mère apparaîtra devant le grand autel et déclarera, en se moquant, qu’elle vous a trompé et que vous ne devez pas nous unir. Oh ! cela arrivera, je le sais bien.

 

Maria, répondit l’ecclésiastique d’un ton d’autorité, tu n’es qu’une enfant ignorante, et tout ce que tu débites là est une illusion du malin esprit pour t’entraîner à des péchés plus grands encore. Je connais le père et la mère d’André, et je te les nommerais si cela ne m’était pas défendu par ceux à qui je dois obéissance.

 

Elle fixa sur lui ses yeux dilatés par l’émotion, et remua les lèvres sans parvenir à prononcer une parole. Mais on lisait sur son visage une supplication si douloureuse qu’il se sentit profondément troublé et détourna la tête pour ne pas fléchir. La jeune femme fit entendre un éclat de rire plein d’amertume et de dédain.

 

– Vous voyez bien, s’écria-t-elle, vous n’osez pas me regarder en face. André vous aura supplié de me dire ces mensonges, il voudrait tant me voir heureuse comme autrefois ! Mais personne ne saurait nous venir en aide. Si vous connaissiez ses parents, vous iriez les trouver et vous leur diriez qu’on nous montre du doigt, que nous sommes malheureux et désespérés. Vous ne pouvez pas faire cela, je le sais, car je connais, moi, la mère d’André, elle m’a parlé en rêve, et l’on ne me trompera pas…

 

Le vicaire vit bien que tout raisonnement serait superflu.

 

Écoute, dit-il, je n’ai pas le courage de te laisser plus longtemps dans un si misérable état. Je vais t’apprendre ce que je sais, ce qui est vrai, aussi vrai qu’il y a dans le ciel un Dieu miséricordieux. Mais jure-moi d’abord de ne répéter mes paroles à personne, à André moins qu’à tout autre ; car en te confiant ce secret, je manque à mon devoir, à mon obéissance ecclésiastique ; mais si je me taisais, ton esprit qui est profondément troublé, deviendrait plus malade encore. Veux-tu me promettre par le saint sacrement, de garder sur cette révélation, un silence absolu ?

 

Elle fit trois fois un signe de tête affirmatif, et ses yeux s’éclairèrent pour la première fois d’une faible lueur d’espérance.

 

André n’a aucun besoin d’une telle confidence, continua le prêtre, sa conscience n’est pas troublée, il te conduira sans crainte à l’église. Et sa mère aussi sera présente à votre mariage, elle implorera en silence sur vos têtes la bénédiction céleste ; mais ce ne sera pas le spectre de Maria Ingram, ce sera – et il se pencha tout près de son oreille – la tante de Rosine, Anna Hirzer, qui a tenu André sur les fonts du baptême ; c’est elle, mon enfant, qui priera pour vous, et qui, certes, ne s’opposera pas à votre union.

 

Il avait murmuré ces paroles à la hâte, comme effrayé du son de sa propre voix. Moïdi resta silencieuse et le regard fixe ; on eût dit que la révélation de ce secret ne faisait aucune impression sur elle.

 

Puisque je t’en ai tant appris, ma fille, continua le vicaire, il faut que tu saches aussi comment les choses sont arrivées ; sans quoi tu ne croirais peut-être pas à ma parole. Tu te souviens que ta mère rapporta le petit André après un séjour de plusieurs mois qu’elle fit dans un chalet sur la montagne ; c’était là qu’Anna Hirzer l’avait mis au monde. Un an auparavant, un officier, blessé dans une campagne contre Napoléon, avait quitté l’Allemagne pour se rendre à Innsbrück, et de là au village de Tirol, dont l’air pur devait, pensait-il, achever sa guérison. Il rencontrait souvent la tante Anna dans la rue ; il lui parla et parvint à lui plaire, car c’était une nature vive, chevaleresque, et de plus il n’abandonnait pas aisément ce qu’il avait une fois résolu, exactement comme André dès son enfance. Mais cette liaison avait un côté dangereux, – l’étranger… Tu m’écoutes, Maria ? demanda-t-il en voyant la tranquillité singulière de la jeune femme.

 

Elle fit signe que oui, puis elle leva les deux mains d’un air suppliant comme pour le prier de continuer son récit.

 

– Cet officier du reste était brave, noble et riche ; il voulait épouser celle qu’il aimait ; malheureusement il appartenait à la religion luthérienne, il refusait d’entendre parler de notre sainte Église, et la tante Anna pleurait nuit et jour, en pensant qu’il serait damné. Voyant que ses larmes et ses prières ne pouvaient le fléchir, elle alla trouver son confesseur qui lui donna le conseil d’offrir à Dieu le sacrifice de son amour et de se dérober par la fuite à son séducteur. Elle a l’âme naturellement droite et pure, aussi quitta-t-elle Innsbrück dans le plus grand secret, et quand l’étranger apprit son départ, elle était déjà chez son frère au château de Goyen. Joseph approuva beaucoup sa conduite, car, tu le sais, les Hirzer ont été de tout temps pleins de zèle pour la foi, et le vieil Aloys avait coutume de dire qu’il aimerait mieux se couper la main droite que de laisser un membre de sa famille se perdre avec les hérétiques et les ennemis du Christ. Mais les forces d’Anna ne répondaient pas à son courage ; au bout de quelques jours, elle n’était plus que l’ombre d’elle-même, mangeait à peine, errait silencieusement dans la vieille maison, et je pensais qu’elle allait s’éteindre comme une lampe sans huile. Dieu sait ce que j’aurais donné pour que les pauvres gens puissent être unis ; j’en parlais avec M. le Doyen, mais l’étranger voulait que ses enfants fussent luthériens, on ne devait pas sacrifier le salut de ces innocents petits êtres, et Anna elle-même reconnut la nécessité de rompre pour toujours. Une semaine environ se passa ainsi. Un matin, Joseph arrive, rouge de fureur et d’indignation ; il m’apprend que l’hérétique maudit a découvert la retraite d’Anna et qu’il habite dans le voisinage le manoir de Trautmannsdorf, dont le seigneur est un de ses amis. Qu’allait-il se passer ? Je retourne chez M. le Doyen, je vais chez Anna, je vais chez l’officier.

 

« Toute ma vie, je me rappellerai ces jours de fatigue et d’angoisse. Nous donnions à chacun nos soins, nos consolations et nos conseils, et j’espérais presque, d’après l’accueil respectueux de l’étranger, que nous ramènerions à l’Église cette brebis égarée. Hélas ! je me trompais grandement. Cet homme audacieux et hautain sut pénétrer au château de Goyen et malgré la vigilance de Joseph, il revit sa fiancée. Leurs entrevues demeurèrent secrètes pendant près d’un mois ; mais un matin, comme l’étranger voulait profiter des dernières ombres de la nuit pour se retirer et qu’il descendait par la fenêtre, s’aidant des rameaux épais d’un pin qui s’élevait près de la muraille, Hirzer, levé plus tôt que de coutume, l’aperçut et comprit tout. Une lutte sauvage s’engagea entre eux ; de sa fenêtre, la tante Anna dut voir son frère terrasser son amant et le fouler aux pieds dans un transport de rage. L’étranger avait, en tombant, heurté contre une pierre et s’était blessé si grièvement, qu’il eut bien de la peine, quand vint le jour, à se traîner jusqu’au village de Trautmann. Il s’évanouit en arrivant chez le comte ; quand il eut repris ses sens, il voulut être conduit à Venise, et trois semaines ne s’étaient pas écoulées, que l’on reçut la nouvelle de sa mort.

 

Le vicaire garda quelques instants le silence, puisa dans sa tabatière de bouleau une large prise de tabac et reprit comme en se parlant à lui-même :

 

Paix soit à son âme ! c’était un hardi cavalier, un noble caractère, beau de taille et de visage. André lui ressemble ; il est seulement un peu plus petit et il a les yeux de sa mère. Hélas ! pourquoi faut-il qu’il y ait entre les hommes une telle diversité de croyance ! Pourquoi les uns naissent-ils dans l’erreur, tandis que les autres jouissent des lumières et des bienfaits de la vraie religion ? Mais les choses sont ainsi, et les hommes dont la vue est si courte, doivent se soumettre sans murmure. On me chargea de porter à Anna la lettre de Venise, et ce fut une triste démarche, je t’assure, ma fille. Aucune mauvaise parole ne fut échangée néanmoins entre le frère et la sœur ; tous deux étaient coupables, tous deux avaient besoin de pardon. Lorsque l’été arriva, la tante Anna dit qu’elle allait partir pour Botzen, mais elle se rendit secrètement au chalet, près de ta mère, et à l’exception de nous cinq, personne n’a jamais su ce qui était arrivé. Personne à Trautmannsdorf ne découvrit jamais le nom de la jeune fille que l’étranger avait été voir pendant cette nuit fatale. Quand Maria Ingram ramena l’enfant avec elle à la maison du Küchelberg, Anna fit son testament ; elle légua la moitié de son bien à notre église, l’autre à celle d’Innsbrück, où elle avait pour la première fois rencontré son fiancé, et où l’on dit chaque année un grand nombre de messes pour le repos de son âme. Voilà, mon enfant, ce que j’avais à t’apprendre ; mais comme on ne saurait rien changer à ce qui est passé, il vaut mieux aujourdhui ne pas réveiller ces tristes souvenirs. André ne peut d’ailleurs avoir la pensée d’attaquer le testament, et de priver son père des prières de l’Église ; il est donc préférable qu’il ne connaisse rien de cette histoire. Tu te rappelleras, mon enfant, que tu m’as promis le secret. Maintenant, aie bon courage, la sainte Mère de Dieu priera pour vous, et vous obtiendrez, après tant d’épreuves, le pardon de vos péchés, une vie paisible et agréable au Seigneur. Amen !

 

Il avait prononcé ces dernières paroles d’une voix plus haute et d’un ton solennel ; il attendait que la jeune femme lui adressât une question ou lui fît des excuses. Mais elle demeurait complètement immobile, les yeux fermés, la tête appuyée contre la muraille, les mains croisées sur son sein. L’expression de douleur et de sombre désespoir qui contractait son visage quelques instants auparavant, avait disparu, ses blonds cheveux se jouaient sur son front éclairci, un souffle paisible s’échappait de sa poitrine. Bientôt, sa tête alourdie s’inclina sur son épaule, et ses mains entrelacées retombèrent sur ses genoux. Le récit du vicaire, en dissipant ses angoisses, avait bercé la pauvre enfant comme un chant de nourrice, et pour la première fois, depuis bien des jours de fatigue et de maladie, elle goûtait un sommeil réparateur.

 

L’ecclésiastique se leva désappointé ; il n’avait pas prévu que ses paroles produiraient un tel effet, il ne lui vint pas à l’esprit que ce repos sauvait la raison de Maria ; une seule crainte le préoccupait : il avait confié son secret à une pauvre créature incapable d’en comprendre l’importance, et il ne lui avait même pas fait jurer de se taire, il s’était contenté d’un signe de tête et d’un vague regard, indice du trouble de son intelligence. Mais s’il avait commis une faute, le mal était irréparable, et pour cette nuit du moins, puisqu’elle dormait, il n’y avait à craindre aucun malheur. « Nous aviserons demain ; à chaque jour suffit sa peine », se dit le bon vicaire.

 

Il sortit doucement et franchit le seuil. André était assis sur le banc devant la porte ; mais il ne se leva pas quand le prêtre passa près de lui. Sachant sa pauvre femme sous la protection de cet ami dévoué, il avait cessé de lutter contre l’épuisement et la fatigue, et le sommeil, doux médecin de la jeunesse, s’était emparé de ses sens.

 

Une scène bien différente se passait à la même heure au château de Goyen.

 

Un jeune homme du village de Tirol, qui avait autrefois fait la cour à Moïdi, était venu trouver Franz assez tard dans la soirée ; il lui avait appris le retour des deux fugitifs, les liens qui paraissaient les unir et que la situation de la jeune fille rendait assez visibles. « Chacun, avait-il ajouté, était saisi d’indignation, on s’écriait que l’autorité ecclésiastique devait faire prompte justice et purger le pays, par l’exil ou par la mort, des monstres qui le souillaient. »

 

Franz était justement dans un accès d’humeur noire ; il avait eu une querelle avec la riche veuve, sa fiancée, et il saisit avidement l’occasion de décharger sa colère. Il entra dans la chambre où son père, assis devant une table, lisait tranquillement la gazette en buvant un verre de vin ; auprès de lui Rosine et Anna s’occupaient à filer. Franz leur raconta l’histoire des voyageurs en l’ornant des épithètes les plus énergiques, et il eut la satisfaction de voir sa tante devenir pâle comme la mort, tandis que Rosel, tremblante, laissait tomber ses bras d’étonnement et d’effroi. Elles avaient toujours pris la défense d’André ; mais que pouvaient-elles dire maintenant ? Il était perdu, perdu de la manière la plus honteuse et la plus misérable. Il leur souhaita le bonsoir d’une voix railleuse, ferma la porte derrière lui et descendit par un étroit sentier jusqu’à la ville, où il se proposait de passer la nuit et de tout disposer pour mettre à exécution ses projets de vengeance.

 

Restés seuls, les trois hôtes de Goyen demeurèrent silencieux au moins pendant un quart d’heure ; la tante Anna s’était promptement remise, elle paraissait prier avec ferveur ; Rosel, incapable de penser, regardait son père qui tenait toujours ses yeux fixés sur le journal et aspirait avec énergie la fumée de sa pipe. Enfin il se leva, secoua soigneusement les cendres du tabac et donna l’ordre à sa fille de se retirer. Quand elle fut partie, il s’avança tout près d’Anna :

 

Laisse là ta prière ; c’est un pauvre moyen de surmonter les obstacles que le diable met sur notre route. Tu as entendu que ce vagabond – je ne puis l’appeler autrement – est revenu dans le pays ; peut-être se doute-t-il de quelque chose au sujet de ses parents et veut-il faire un esclandre pour nous forcer à le tirer d’embarras. Mais, je te le répète, il ne franchira pas le seuil de la maison, ni lui, ni son effrontée de Moïdi. Je n’aurai pas mené quarante ans une vie honorable pour voir, sur mes vieux jours, un misérable enfant trouvé, le fils d’un hérétique, couvrir de honte notre famille. Je ne veux pas que la sœur de Joseph Hirzer passe par la langue des médisants ; si tes prières, si ta sainteté n’avaient servi qu’à te rendre au bout de vingt ans l’objet de la risée publique, il aurait mieux valu

 

Il s’arrêta, et retint la malédiction qui était sur ses lèvres, car il venait de rencontrer le regard de sa sœur, et l’attitude calme et fière d’Anna lui imposait involontairement le respect.

 

– En voilà assez, continua-t-il d’un ton radouci, je n’ai pas besoin de t’en dire davantage ; tu sais aussi bien que moi ce qui arriverait si tu manquais de jugement et de fermeté. Demain de bonne heure, je ferai atteler le cheval et je te conduirai à Lana auprès de notre cousin ; il y a foire dans le pays, tu y resteras jusqu’à ce que l’air de Goyen soit devenu meilleur ; je pense que ce ne sera pas long. Je mettrai, s’il le faut, la main à la poche et je lui offrirai une somme ronde à la condition qu’il s’éloigne pour toujours. On pourrait aussi acheter la maison et les terres du Küchelberg, on lui donnerait la fille par-dessus le marché ; de cette façon nous serions débarrassés de lui, et nous n’aurions aucun reproche à nous faire. J’y réfléchirai. La matinée suffit pour notre voyage ; à midi je serai de retour, et je m’entendrai avec le vicaire ; car c’est lui, je crois, qui a le plus d’empire sur ce tapageur sans cervelle. Mais si tu t’opposes à ma volonté, je t’en préviens, ma sœur, tu t’en repentiras. Je ne te donnerai pas un kreutzer de ton héritage, je plaiderai plutôt jusqu’au tombeau ; dans toutes les occasions tu trouveras en moi un ennemi. Tu es avertie maintenant, sois donc raisonnable ; ne me parle plus de cette affaire et ne cherche ni ruse ni détour, ce serait peine perdue.

 

Il sortit sans attendre sa réponse, mais elle l’entendit descendre à la cave ; sans doute, malgré l’assurance qu’il avait montrée, l’excitation du vin lui était encore nécessaire pour fortifier sa résolution. Rosine rentra et vit sa tante les yeux remplis de larmes.

 

Viens avec moi dans ma chambre, lui dit Anna, j’ai à te parler.

 

Elle se leva d’un air calme ; sa main ne tremblait pas en tenant la lumière pour traverser le vestibule. Pendant que Joseph lui faisait connaître son impitoyable volonté, elle avait, elle aussi, pris une décision irrévocable. Le sang des Hirzer coulait dans ses veines, et son frère le savait bien, aussi pressentait-il une révolte. Le regard d’Anna l’avait profondément troublé ; il n’avait jamais lu dans ses yeux cette expression fière, triste, presque menaçante, jamais depuis le jour où il avait paru devant elle après sa lutte sanglante avec l’étranger.

 

Le vin chassa de son esprit ses sombres pensées. Quand, le lendemain, les cloches de Méran sonnèrent la première messe, le maître du château de Goyen était encore plongé dans un sommeil profond ; aussi n’entendit-il pas les aboiements du chien de garde, et le bruit de sa chaîne, que secouaient ses bonds joyeux. Le fidèle animal avait reconnu les deux femmes qui, enveloppées de leurs vêtements d’hiver, descendaient en silence l’escalier de bois, et disparaissaient bientôt au milieu des brumes du matin.

 

Elles avaient veillé pendant la nuit entière et vu poindre le jour. Anna venait de raconter à sa nièce la mélancolique histoire dont la jeune fille avait un vague pressentiment, d’après quelques paroles échappées à son père pendant l’ivresse. Les cachettes les plus mystérieuses de la grande armoire avaient été ouvertes ; des lettres d’amour, un petit portrait, quelques présents pieusement conservés, furent alors, pour la première fois, étalés devant d’autres yeux que ceux qui avaient répandu tant de larmes en les contemplant. Mais, cette nuit-là, un éclat extraordinaire les animait : le visage de la tante Anna semblait rajeuni, ses joues s’étaient colorées, et elle marchait d’un pas si rapide que Rosine avait peine à la suivre.

 

Un brouillard épais s’étendait sur la vallée, enveloppait le Küchelberg et les pics aigus des montagnes voisines ; on entendait le bouillonnement de la Passer qui se précipitait en mugissant sur son lit rocailleux ; de temps en temps, sur les chemins qui menaient à l’église, les deux femmes entendaient, sans les voir, plusieurs paysans s’entretenir avec animation ; au milieu de leurs paroles revenait sans cesse un nom qui faisait battre le cœur d’Anna Hirzer et de sa nièce. Comme elles approchaient de l’église, un groupe d’hommes les salua respectueusement et s’ouvrit pour leur livrer passage. Mais elles ne se dirigèrent pas, comme à l’ordinaire, vers la porte du temple, où une foule nombreuse était déjà réunie ; chacun les vit avec étonnement tourner vers la droite et prendre les sentiers escarpés qui conduisent au Küchelberg. Qu’allait chercher Anna, la pieuse fille, dans ce lieu maudit ? Que dirait-elle au couple égaré ? Voulait-elle protéger, par sa sainteté, les pauvres pécheurs, ou bien lancer elle-même contre eux l’arrêt de réprobation ?

 

Voilà ce que les paysans se disaient les uns aux autres, mais Anna ne s’inquiétait ni de leurs chuchotements, ni de leur nombre ; elle ne remarquait pas que les routes, solitaires d’habitude, étaient ce jour-là pleines de monde ; à peine répondait-elle par un léger mouvement de tête aux saluts qu’on lui adressait. Elle gravissait le chemin raboteux comme si, dégagée des liens du corps, insensible aux paroles humaines, elle eût acquis en même temps la force de surmonter tous les obstacles terrestres. Derrière elle venait Rosine, dont le calme et doux visage était aujourdhui si pâle, que les femmes se la montraient du doigt, d’un air de compassion. Elles ne prirent pas le temps de se reposer à mi-chemin, sur le banc adossé aux rochers ; elles semblaient poussées par le pressentiment qu’il n’y avait pas une minute à perdre.

 

Et en effet, pendant la nuit, la haine et la vengeance avaient accompli leur œuvre de ténèbres et amoncelé sur la petite maison une redoutable tempête.

 

Un peu après minuit, André, réveillé par le froid, entra doucement dans la chambre, et voyant que la pauvre Maria dormait d’un sommeil paisible, il s’étendit devant le foyer pour prendre encore quelques heures de repos. Dès les premières lueurs de l’aube, il entendit avec inquiétude un bruit de voix devant la fenêtre, et aperçut des ombres confuses qui semblaient épier ce qui se passait dans l’intérieur. Il avait heureusement fermé la porte au verrou ; il s’approcha de la serrure, prêta l’oreille et en entendit assez pour ne conserver aucun doute sur le danger qui le menaçait. Il jeta au-dehors un regard furtif, et la scène qu’il découvrit, au milieu du brouillard froid et triste comme un linceul, lui fit dresser les cheveux sur la tête.

 

La moitié de la population des villages de Tirol, de Gratsch et d’Algund, qu’il avait traversés, la veille, dans un état si misérable, s’était rassemblée autour de la maison, sans songer à la messe du dimanche qui allait bientôt sonner. Dans quel but ces hommes entouraient-ils la petite métairie ? Aucun d’eux peut-être ne le savait bien clairement, mais tous pensaient que les coupables avaient mérité une punition terrible. Le sentiment d’intérêt et de compassion que Moïdi aurait inspiré peut-être, était complètement étouffé par la malveillance universelle qui s’attachait au taciturne et fier André. Aussi n’entendait-on dans les groupes de curieux que des paroles sinistres, et ne voyait-on que des visages animés par la colère. Les habitants de Méran étaient venus en grand nombre ; parmi eux les tuniques blanches, qui n’avaient pas oublié l’aventure de leur camarade, ne se montraient pas les moins hostiles. À mesure que la cloche de l’église appelait les fidèles à l’office divin, les paysans des villages de la Passer gravissaient en foule les sentiers escarpés de la montagne, car, de mémoire d’homme, nul n’avait été témoin d’un scandale aussi monstrueux.

 

Les murmures et le tumulte augmentaient toujours, mêles à la grande voix du clocher qui semblait, elle aussi, accuser les pécheurs. Alors un homme, dont les traits avaient une hideuse expression de fureur sauvage, s’élança hors des groupes en criant :

 

– Qu’on mette le feu à la porte ! je saurai bien le faire sortir de sa tanière, le scélérat ! le misérable ! Je veux le traîner moi-même sur la place ; là, nous le mettrons en pièces ; il sera écartelé par quatre chevaux et nous jetterons ses membres dans la Passer ; je l’ai juré, moi, Franz Hirzer ! c’est le seul supplice qui convienne à ce chien, à ce fils de Satan, et je ne conseille à personne de s’y opposer.

 

Pendant ce discours, la foule était restée muette et immobile ; tous les regards se dirigeaient du côté de Franz qui s’avançait vers la maison, accompagné des camarades avec lesquels il avait passé la nuit à boire et à fumer. Il était sans chapeau, son visage enluminé portait encore les traces de l’orgie, mais ni sa démarche, ni son accent n’annonçaient l’ivresse ; la jalousie, la haine, l’orgueil de jouer un rôle important, l’avaient complètement dégrisé.

 

Le prisonnier entendit ces paroles furieuses, il entendit les acclamations qui répondirent à Franz Hirzer, l’encourageant à se faire l’exécuteur de la justice du peuple. Le tumulte de la foule se rapprochait, André sentit un frisson mortel parcourir ses membres ; peu lui importait sa propre vie, elle lui était devenue odieuse dès sa jeunesse, mais comment sauverait-il la pauvre créature qui reposait si paisiblement sous sa garde ? La verrait-il subir, à cause de lui, un martyre terrible ? Devait-il essayer de s’offrir seul en sacrifice et prendre sur lui toute la faute ? Mais qui l’écouterait ? qui voudrait le croire ? Cependant, il fallait prendre un parti, car le bruit et l’agitation croissaient de minute en minute. En ce moment son ancien compagnon, le garde-vignes Kobel, tenta de s’interposer en sa faveur ; il fallait, disait-il, attendre la décision de l’autorité, appeler M. le Doyen ou le Vicaire de dix heures qui avait confessé Maria Ingram sur son lit de mort ; peut-être pourrait-il donner des détails sur cette triste affaire ; dans tous les cas, nul n’avait le droit de s’ériger en juge. Il fut interrompu par les imprécations de la multitude, au milieu desquelles on distinguait les clameurs des soldats, les paroles conciliatrices de quelques vieillards, les lamentations et les cris des femmes.

 

André se croyait perdu. Il se demandait s’il n’éveillerait pas Moïdi, s’il ne saisirait pas sa carabine pour la tuer et se tuer ensuite lui-même, afin d’éviter une mort plus cruelle, quand tout à coup un grand calme se fit au-dehors ; plusieurs voix s’élevèrent pour demander le silence ; Franz seul continuait ses vociférations, mais il se tut bientôt, et le prisonnier entendit la tante Anna qui, d’un accent doux et ferme, disait à son neveu :

 

– Tu devrais avoir honte, Franz, de blasphémer et de maudire en ce saint jour de dimanche. C’est toi qui as excité ce tumulte et entraîné tes compagnons, dont aucun peut-être ne savait ce qu’il venait faire en arrivant ici. Retourne à la maison sur-le-champ, va mettre d’autres habits, puis reviens à l’église supplier à genoux notre Sauveur de ne pas punir plus sévèrement tes fautes que celles d’André et de Maria. Tu veux être leur juge, toi, misérable créature, et tu n’es qu’un pécheur ignorant, comme nous le sommes tous. Allons, poursuivit-elle d’une voix plus haute, ne reste pas davantage, et vous qui êtes rassemblés ici, regagnez aussi vos demeures. Moi seule, j’ai le droit de frapper à cette porte ; car, sachez-le tous, là se trouve mon fils, mon fils bien-aimé que j’ai enfanté dans la douleur et que j’ai remis pendant de longues années en des mains étrangères ; j’ai consenti à cela parce que j’étais faible et que je redoutais l’opinion du monde, mais maintenant je le déclare en présence de Dieu le Père, de notre Sauveur Jésus et du Saint-Esprit, en face de tous ceux qui m’écoutent, il est mon fils. Avant donc de l’accuser, commencez par m’accuser moi-même ; s’il est tombé dans la honte et le péché, c’est moi qui suis coupable ; je ne l’ai pas conduit par la main comme une mère doit conduire son enfant, je l’ai livré à une autre femme qui ne pouvait l’aimer. À présent que vous savez ces choses, descendez à l’église et priez pour une pauvre pécheresse, pour celle que vous avez honorée pendant si longtemps, et qui sera la dernière, la plus misérable des créatures, si Dieu ne prend en pitié son repentir et ses souffrances.

 

Quand elle eut achevé ces paroles, la foule demeura silencieuse, étonnée ; Franz, interdit, se retira lentement, et Anna s’avança vers la porte de la maison qui s’ouvrit aussitôt. André, debout sur le seuil, se croyait le jouet d’un rêve ; mais il vit le visage de sa mère inondé de larmes, il vit ses genoux chanceler, alors il se précipita pour la soutenir et l’étreignit avec amour dans ses bras. Les paysans se dispersaient sans bruit, les femmes s’essuyaient les yeux avec leur mouchoir, les hommes émus reprenaient en silence la route de Méran ; beaucoup demeuraient en arrière pour regarder par la porte entrouverte la scène qui allait se passer dans l’intérieur de la maison.

 

Peu d’instants après, André, sa mère et Maria reparaissaient, se tenant par la main. Une sérénité tranquille se lisait sur leurs traits transfigurés par le bonheur ; quand Moïdi aperçut Rosine, elle quitta un moment Anna pour se jeter au cou de sa fidèle amie ; puis ces quatre personnes, si étroitement unies l’une à l’autre, traversèrent les groupes immobiles et prirent la route qui conduisait à l’église.

 

La grande nouvelle les avait précédés ; dans les rues, à toutes les fenêtres, on voyait des bourgeois, des vignerons, des artisans attendre le passage d’Anna Hirzer, de celle qu’ils avaient crue sainte et qui aujourdhui montrait son fils à la ville entière, se déclarant elle-même une pécheresse indigne de la miséricorde divine.

 

Ce matin-là même, à la messe de dix heures, l’humble pénitente s’agenouillait près du chœur, sur les froides dalles ; le prêtre l’aperçut de l’autel, sa voix trembla en prononçant les premières prières, mais bientôt elle retentit pleine et joyeuse dans la vaste nef, et quand l’orgue se fit entendre, il leva ses regards vers le ciel, invoquant avec ferveur les bénédictions d’en haut sur la tête d’Anna et sur celle des deux jeunes gens qui se tenaient à ses côtés.

 


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