Paul Heyse
L’arrabbiata - Le Garde-Vignes - Résurrection
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RÉSURRECTION

III

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III

Il faisait une chaleur suffocante ; les rayons du soleil, tombant sur le sol rocailleux, le rendaient si brûlant qu’Eugène se hâta de descendre dans la vallée chercher un peu d’ombre et de fraîcheur. Afin de n’avoir pas à se reprocher de négliger entièrement sa mission officielle, il suivit le lit desséché du ruisseau dans la direction du nord, sautant de rocher en rocher, prenant note des divers accidents du terrain, sans parvenir à calmer par le travail les pensées qui agitaient son esprit. Quelques heures après, il fit halte dans une maisonnette en ruines dont l’aspect suspect annonçait qu’elle devait servir d’abri à des contrebandiers plutôt qu’à d’honnêtes voyageurs. Une femme en haillons lui offrit du pain de maïs, un morceau de fromage et un verre de mauvaise piquette. Quand il eut terminé ce maigre repas, il s’enfonça dans le taillis, marchant à l’aventure et suivant d’un œil pensif les capricieuses spirales de la fumée de son cigare. Vaincu enfin par la fatigue, il s’étendit au pied d’un arbre et s’endormit. Les derniers rayons du soleil qui, avant de disparaître, illuminaient la vallée, le tirèrent de son sommeil. Il eut peine d’abord à se rappeler les événements de ce jour si pleins d’émotions ; bientôt la mémoire de ce qu’il avait promis à Barberine lui revint, et il s’achemina en toute hâte vers le château.

 

Il faisait déjà nuit noire lorsqu’il y arriva. Un quart d’heure plus tard, le marquis rentrait, chargé d’une pesante gibecière, et regagnait son appartement, suivi de Taddeo. Celui-ci, après avoir déchargé son maître et lui avoir ôté ses guêtres de chasse, dit du ton bourru qui lui était habituel :

 

– L’Allemand a dérangé le bahut hier au soir, il est allé dans la salle d’à côté, car la fenêtre du milieu est restée ouverte, et j’ai trouvé sur le plancher une goutte d’huile.

 

– De quoi t’inquiètes-tu ? répondit le marquis en taillant une plume.

 

Taddeo toussa légèrement.

 

– C’est que de là, répliqua-t-il, on peut voir dans l’appartement de Madame. Si Monsieur le marquis trouve que cela ne fait rien, je n’ai pas à m’en occuper. On n’a pas demandé mon avis pour recevoir cet officier, et peut-être bien que tout lui est permis, même de bavarder pendant deux heures sur la montagne avec Barberine

 

– Qui a dit cela ? qui l’a vu ?

 

Dominique, le berger. La vieille et l’Allemand s’étaient cachés dans la cabane, il a chassé son troupeau de ce côté-là, et c’est lui qui m’a tout raconté.

 

– Pourquoi Barberine était-elle sortie ?

 

– Pour aller demander à frère Ambroise de l’opium ; il paraît que Madame en a besoin, d’autres aussi pourront en profiter.

 

Il y eut un instant de silence. Le marquis s’était jeté en arrière dans son fauteuil, il avait repoussé la plume et fermé les yeux. Taddeo, qui savait lire dans la physionomie de son maître, parut content de l’effet que ses paroles avaient produit.

 

– Je dois ajouter encore, reprit-il en mettant dans l’armoire la poire à poudre et en plaçant sur son épaule le fusil qu’il allait emporter pour le nettoyer au-dehors, que Monsieur le capitaine m’a défendu de fermer la porte de la tour. Je lui ai dit que c’était l’habitude ; il m’a répondu qu’il aimait à boire de l’eau fraîche et que s’il avait besoin, la nuit, de remplir sa carafe dans la cour, il ne voulait pas être comme un prisonnier, enfermé derrière des verrous. Qu’est-ce que Monsieur le marquis m’ordonne de faire ?

 

Le marquis se leva brusquement. Les bras croisés, l’œil sombre, il marchait à grands pas dans la chambre. Puis il s’approcha de la fenêtre et regarda la vallée remplie de ténèbres.

 

Agis comme tu voudras, dit-il enfin à Taddeo, qui semblait fort occupé de frotter avec son mouchoir le canon du fusil. Je crois qu’à force de regarder les choses de trop près, tu finis par juger mal, mais j’ai confiance en ta fidélité. Fais ce que l’étranger te demande, et tâche de paraître sourd et aveugle, c’est le meilleur moyen de tout voir et de tout entendre. Va maintenant ; tu diras au capitaine que, fatigué de la chasse, je me suis mis au lit, mais que demain, je compte lui rendre visite.

 

Taddeo sortit. À peine avait-il franchi le seuil, qu’il rentra précipitamment sur la pointe des pieds, en laissant derrière lui la porte ouverte.

 

Entendez-vous ? fit-il très bas.

 

Une voix de femme, glapissante et monotone, retentissait dans la cour.

 

– Qu’est-ce que cela ? demanda le marquis. Barberine chante ?

 

– Et que dit-elle ? ajouta le borgne.

 

– Je ne puis comprendre un seul mot, reprit le marquis après avoir un instant prêté l’oreille. Que m’importe après tout sa vieille romance ? Retire-toi, j’ai besoin d’être seul.

 

– Voilà le refrain, répliqua Taddeo en fermant l’œil comme s’il eût aiguisé de la sorte le sens de l’ouïe, écoutez, écoutez, Monsieur.

 

Dans le jardin, derrière notre maison,

Rampe un serpent, rampe un serpent.

 

Ah ! dit le marquis, cette fois, j’ai entendu. C’est la ballade de la Donna Lombarda, que chantent toutes nos paysannes.

 

Attendez. Vous souvenez-vous des paroles qui viennent ensuite ? Il y a, si je me rappelle bien :

 

Écrasez dans un mortier la tête du serpent ;

Écrasez-la, écrasez-la.

 

– Pourquoi la maudite sorcière chante-t-elle autre chose ? Au même instant la voix reprenait :

 

Après le lever de la lune,

Attendez-moi, attendez-moi ;

J’aurai alors dans le jardin

Endormi le serpent, endormi le serpent.

 

Le maître et le serviteur se regardèrent, et l’œil perçant de Taddeo remarqua que le marquis tremblait de fureur. Il fit un mouvement comme pour se précipiter sur la chanteuse. Mais il redevint aussitôt maître de lui-même :

 

– Va, reprit-il d’une voix calme, souviens-toi de ce que je t’ai dit.

 

Quand Taddeo se fut retiré, le marquis se jeta sur un siège et cacha son visage dans ses mains.

 

La lune parut tard cette nuit-là. Eugène était depuis longtemps à la fenêtre, attendant qu’elle montrât sa pâle lumière. Quand ses premiers rayons vinrent éclairer le sommet de la colline, il ne put s’empêcher de ressentir une sorte d’effroi. Mille sentiments divers combattaient en lui ; tantôt, plein d’une vive pitié pour la jeune maîtresse de Barberine, il eût voulu hâter l’instant de l’entrevue ; tantôt il se représentait au contraire le visage grave et triste du marquis, et il souhaitait de n’avoir jamais mis le pied dans cette maison. Il se rendit de nouveau dans la salle déserte dont les fenêtres ouvraient sur la cour. L’obscurité la plus profonde régnait partout. Il pensa au sombre drame qui se cachait dans ce château, au rôle qu’il allait lui-même y jouer, et son cœur battit avec force. Le moment convenu avec la vieille nourrice était venu, il descendit à tâtons l’escalier de la tour, tenant à la main un verre pour puiser de l’eau, afin de pouvoir motiver sa sortie nocturne, s’il rencontrait le borgne. Mais il ne vit personne dans la cour, et l’air de la nuit, qui agitait le platane, était le seul bruit qu’il pût entendre. La clarté de la lune se répandait dans le petit jardin, dessinant les noirs contours des cyprès, se réfléchissant sur les feuilles lisses du figuier, prêtant un aspect fantastique au mur blanchâtre, surmonté de créneaux argentés.

 

Tout à coup une porte s’ouvrit, une forme humaine se dirigea de son côté. C’était Barberine qui lui dit à voix basse :

 

Venez !

 

Il la suivit, marchant avec précaution pour étouffer le bruit de ses pas sur les dalles de la cour. La nourrice continua :

 

– Tout va bien. Par bonheur, Taddeo avait soif comme une éponge. Il est au lit maintenant, et il ronfle si fort qu’un régiment passerait, musique en tête, près de lui sans l’éveiller. Ainsi, nous pouvons traverser sa chambre, il n’y a rien à craindre. Voyez plutôt.

 

Et elle introduisit son compagnon dans une pièce étroite, éclairée par une lucarne qui laissait pénétrer quelques rayons de la lune. Sur une couchette basse reposait un homme qui, surpris sans doute par le sommeil, n’avait pas pris le temps d’ôter ses vêtements. « Grand bien lui fasse ! » murmura Barberine, et elle montra le poing à l’objet de sa haine. « Je lui ai fait avaler la moitié de notre poudre, et il dort d’un bon somme ; je voudrais qu’il fût étouffé par un chat sauvage, et que son œil infernal ne se rouvrît jamais ! Venez par ici, Monsieur le capitaine ! » Et elle entra dans l’appartement où, la veille, il avait aperçu la marquise. « Madame est dans la chambre d’à côté ; depuis deux heures, elle écrit, elle écrit, Dieu sait quoi, sur un gros cahier qu’elle ferme aussitôt que j’approche. La porte que voici mène à ce jardin, je vais vous y conduire, puis j’engagerai ma maîtresse à venir respirer l’air. Tenez-vous dans l’ombre, et ne vous montrez pas avant de m’avoir entendue tousser, car elle ne se doute de rien encore. »

 

Là-dessus elle le fit entrer dans le petit jardin. Il était si étroit, si hautes étaient les murailles qui l’enfermaient, qu’il semblait à Eugène être au fond d’un puits desséché où un reste de fraîcheur avait fait pousser une végétation chétive. Il ne pouvait se défendre d’une douleur poignante à la pensée qu’une jeune et belle existence, cachée à la lumière du jour, se flétrissait dans cette morne retraite. Quelques minutes auparavant, il se reprochait de violer les lois de l’hospitalité en s’immisçant dans les secrets d’une union malheureuse, mais alors ses scrupules s’effacèrent. Il frémissait d’indignation et cherchait dans son esprit comment il serait possible d’escalader les murailles, s’il n’y avait pas d’autres moyens de délivrance. La voix de la nourrice le tira de ses réflexions ; il gagna l’ombre de deux cyprès qui croissaient près du mur ; au même instant la porte s’ouvrit.

 

Au lieu de descendre dans le jardin, la jeune femme se tenait debout, pareille à une statue, sur les marches de pierre ; ses grands yeux noirs étaient fixés, avec une indicible expression de mélancolie, sur le ciel étoilé, que n’assombrissait aucun nuage ; elle portait une robe grise, dépourvue de tout ornement, et une petite croix d’or, retenue par un ruban noir, pendait sur sa poitrine. À l’invitation de Barberine, elle fit quelques pas dans l’étroit enclos, mais sa marche semblait incertaine, chancelante. Eugène se sentit ému. Était-ce bien la brillante jeune fille, légère et vive comme un oiseau, qu’il avait tenue à son bras dans la salle de bal ?

 

Elle paraissait prêter peu d’attention à ce que lui disait Barberine. Elle s’était arrêtée auprès d’un buisson, et elle effeuillait une rose. Soudain, à une parole de la nourrice, elle tressaillit et jeta autour d’elle un regard effaré. En ce moment, la vieille toussa. L’officier, qui avait eu grand-peine à se contenir, sortit de sa cachette, mais il s’arrêta effrayé en voyant l’expression d’angoisse mortelle du visage de la jeune femme. Une rougeur brûlante couvrit ses joues ; elle voulut parler, ses lèvres s’agitèrent sans articuler aucun son, elle avança les deux mains, comme pour repousser une apparition terrible. Eugène fit un pas vers elle ; d’un ton de profond respect, il s’excusa de l’audace qu’il avait eue de tenter une pareille démarche. Il obéissait au sentiment le plus pur, et son unique but était de lui offrir ses services. Qu’elle consentît seulement à dire une parole, et il n’hésiterait pas à risquer sa vie pour la sauver.

 

– Je ne suis pas tout à fait un inconnu pour vous, Madame la marquise, ajouta-t-il en terminant. Je vous ai vue il y a quelques années ; vous m’avez oublié sans doute ; moi, j’ai toujours gardé votre souvenir, et maintenant

 

Allez, interrompit-elle, sans le regarder, retirez-vous Monsieur… Où es-tu, Barberine ? Dis-lui

 

Écoutez-le, ma chère maîtresse, supplia la vieille. Tout ce qu’il vous demande, c’est de l’autoriser à se rendre près de Madame votre mère pour l’instruire de ce qui se passe ici. Cela lui fait de la peine, comme à moi, de voir que vous vous laissez mourir.

 

– Si je le veux, qui m’en empêchera ? reprit la marquise en se redressant avec une dignité fière qui décontenança Eugène et l’obligea de baisser les yeux. Laissez-moi, Monsieur, et ne tentez jamais de vous introduire dans ma vie. Vos intentions sont droites, personne donc ne saura ce que vous avez osé faire ; mais si vous risquiez une nouvelle tentative, je me verrais forcée de tout dire à celui qui est le maître de mon sort. Ne revenez jamais, jamais… vous entendez… Vous connaissez maintenant ma volonté.

 

Elle se dirigea rapidement vers la maison, et, avant qu’il pût répondre, elle avait disparu.

 

Ô Mère de miséricorde ! s’écria la nourrice en joignant les mains. Il n’y a pas moyen de lui parler. Seigneur ! faudra-t-il que je vive assez pour la voir se briser la tête contre la muraille, si la mort ne vient pas assez vite à son gré ? Elle finira, cela est sûr, par perdre la raison. « Si je le veux, qui m’en empêchera ? » Y a-t-il ombre de bon sens à s’exprimer ainsi quand on n’a que vingt-deux ans et qu’on est belle, riche, noble ? Pour l’amour de Dieu, Monsieur le capitaine, répondez quelque chose ; sans cela, le désespoir me déchirera le cœur. Je ne puis renfermer en moi tant de souffrance.

 

– Nous nous sommes grandement trompés, Barberine, dit-il, les yeux fixés sur le sol d’un air sombre et pensif. Nous aurions penser que depuis deux ans elle n’a jamais vu de figure étrangère, et que la crainte de rendre sa destinée plus terrible encore doit l’obliger à repousser toute offre de délivrance. Hélas, nous n’y avons pas songé ! Combien de temps faudra-t-il pour la réconcilier avec la pensée de la lumière et de la liberté ?

 

Il se tut, les larmes étouffaient sa voix.

 

Reconduis-moi, reprit-il ensuite ; ne désespère de rien ; je veux faire une autre tentative. Insensé que je suis, de n’avoir pas d’abord commencé par là ! Crois-tu que, si je lui envoyais une lettre, elle la refuserait ? Dans tous les cas, tu pourrais la prendre, et, qu’elle le veuille ou non, tu lui en lirais le contenu. À la longue, elle se laisserait peut-être convaincre.

 

Oui, oui, Monsieur le capitaine, faites cela, répondit la nourrice, tandis qu’ils traversaient ensemble l’obscur appartement. Tenez, il dort toujours, le misérable coquin ; j’ai peur qu’il ne se doute qu’on ait mis quelque chose dans sa bouteille, et alors, gare à moi ! Aussi faut-il que je redouble de prudence. Je n’oserai plus vous approcher, mais si vous glissez la lettre sous la pierre qui est devant le puits, personne que moi n’ira la prendre. Parlez-lui de sa mère, cela lui donnera du courage, car après son Gino, c’est elle qu’elle aimait le plus au monde, et si elle ne m’avait si sévèrement défendu

 

En disant ces mots, elle entrait dans la cour. À peine avait-elle franchi le seuil de la porte, que le dormeur se leva, et se glissa en rampant jusqu’à la lucarne pour regarder au-dehors. Quand Barberine revint, il avait repris sa première position comme s’il ne l’eût jamais quittée.

 

Un quart d’heure après, Taddeo frappait à la porte de son maître, et de son air habituel, moitié rusé, moitié simple, il s’avança dans la chambre où le marquis était assis, un livre à la main. Mais qu’il y eût jeté les yeux, c’est ce que le borgne ne crut pas un instant.

 

– Mes soupçons ne me trompaient pas. Après avoir laissé la porte de la tour ouverte, j’ai demandé mon vin à Martina. Il était assaisonné d’une bonne dose d’opium ; alors, je me suis laissé tomber sur mon lit comme une souche, la vieille Barberine est venue, m’a enlevé la clef, puis le temps seulement de dire un Pater, elle reparaît avec l’Allemand, qu’elle conduit dans le jardin.

 

Le marquis avait fait un mouvement, mais il se mordit les lèvres et garda le silence.

 

– Il m’a fallu rester tranquille encore quelques minutes. Quand tous les trois ont été ensemble, j’ai ôté mes bottes pour gagner l’appartement de Madame.

 

Pouvais-tu les entendre ?

 

Oui, Monsieur le marquis. Il racontait les choses à sa manière, mais au fond, c’était à peu près la vérité. Tout à coup Madame part comme une flèche, et passe près de la porte où je me tenais, de sorte que je me dis à moi-même : « Pour sûr, elle t’a vu ». Mais non. Elle se précipite vers sa chambre à coucher, et je l’entends qui s’enferme. Je retourne à mon lit où je fais de plus belle semblant de dormir. J’apprends alors que le capitaine veut écrire à Madame la marquise et que cette entremetteuse de Barberine ira prendre la lettre sous la pierre du puits. La damnée vieille ne mérite-t-elle pas qu’on lui torde le cou ?

 

Sans répondre à cette question, le marquis se leva, en proie à l’agitation la plus vive. Il parcourut plusieurs fois la chambre, laissa échapper des mots entrecoupés, puis se souvenant qu’il n’était pas seul :

 

– Tu n’as rien de plus à m’apprendre ? dit-il. Et il fixa sur Taddeo un regard pénétrant.

 

– N’est-ce pas assez comme cela ? fit le borgne avec un mauvais sourire. Mais rencontrant l’œil sévère de son maître, il ajouta d’un ton respectueux :

 

Monsieur le marquis m’ordonne-t-il de prendre la lettre ?

 

Après un moment de silence, le marquis répondit :

 

– Va te reposer, Taddeo, et continue à m’instruire de tout ce qui arrivera. Quant à la lettre, je ne veux pas la voir… tu me diras seulement si elle a été reçue. Bonne nuit.

 

Dormez bien, Monsieur le marquis.

 

Le serviteur quitta la chambre peu satisfait. Il ne pouvait comprendre la conduite de son maître.

 

« C’est égal, maudite empoisonneuse, murmura-t-il, tu ne perdras rien pour attendre ! Ah ! Ah ! Monsieur le marquis n’est pas curieux de lire la lettre, eh bien, moi, je veux prendre le crabe dans son trou, dût-il me déchirer les mains. »

 

La lumière d’une lampe brilla longtemps à la fenêtre de la tour. Eugène, assis devant une table, écrivait au crayon sur une page arrachée de son carnet. Il avait longtemps hésité à le faire, non qu’il fût effrayé de la menace de la marquise et qu’il craignît ses révélations ; mais il avait peur de déplaire à la jeune femme, de perdre son estime. Pourtant s’il se taisait, saurait-elle jamais ce qu’il avait voulu tenter pour elle ? car, dans l’émotion du moment, il se rappelait à peine les explications qu’il lui avait données. Peut-être ne l’avait-elle pas bien compris et il lui était insupportable de penser qu’en quittant le château, il y laisserait le même désespoir, faute d’avoir eu assez de persévérance dans sa résolution. Il se mit donc à écrire avec toute l’effusion d’un cœur loyal, avec la mâle simplicité d’un soldat, la pressant de ne pas sacrifier à jamais sa vie. Il connaissait peu, disait-il, les causes qui l’avaient poussée à rechercher cette morne solitude, mais il ne pouvait la voir s’éteindre dans une lente agonie avant d’être convaincu qu’il n’y avait aucun remède au chagrin qui la tuait. Il l’assurait qu’en s’offrant à la servir, il n’était point guidé par une passion égoïste ; tout ce qu’il souhaitait, c’était de l’arracher au tombeau où elle s’ensevelissait vivante. Si l’espérance était morte dans son cœur, si elle refusait de rien entendre, il ne lui resterait, à lui, autre chose à faire que d’agir selon sa propre inspiration, au risque d’empirer encore une situation déjà si pénible. Il la priait de lui permettre de parler à sa mère ; elle avait des devoirs aussi envers la comtesse, n’y avait-il point de cruauté à la priver de son enfant ? La lettre achevée, il signa, plia la feuille du mieux qu’il put, puis comme il n’avait pas de cire, il alluma une bougie dont il fit tomber quelques gouttes sur le billet pour le fermer, et il y mit l’empreinte de son cachet. Avant l’aube, il se rendit près du puits, souleva la pierre avec précaution et plaça la lettre dessous. La fraîcheur de l’air calmait le trouble de son âme, il puisa de l’eau qu’il but à longs traits. Il s’assit ensuite sur la margelle, considérant avec tristesse la grille qui fermait le petit jardin. Il repassa dans sa mémoire ce qu’il avait écrit, pesa chaque parole ; il n’y en avait pas une qu’il regrettât ; cependant, il fut tenté plus d’une fois de reprendre le billet et de le déchirer. Pour mettre fin à cette lutte intérieure, il regagna sa chambre et s’efforça de trouver dans le sommeil quelques instants d’oubli.

 


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