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Le lendemain, le jour se leva triste et orageux ; un vent sourd poussait dans la montagne les vapeurs du lac que le soleil était impuissant à percer. Sous le platane de la cour, près du puits, régnait une obscurité presque complète.
– Déjà debout, vieille mégère, dit à Barberine Taddeo, qui descendait de la tour, tenant à la main les bottes du capitaine. Pourtant tu t’es promenée assez tard, hier soir.
– Qu’en sais-tu ? grommela la nourrice. Tu ronflais à faire crouler les murailles.
– Grâce au ciel, répondit le borgne avec un rire haineux, mon sommeil est profond comme celui du juste. Pour celui qui a une mauvaise conscience, le duvet même se change en épine.
– On te connaît, répliqua la vieille, un charbon ardent n’aurait pas de prise sur toi, tison d’enfer que tu es. Va, va, passe ton chemin ; de bonnes paroles n’écorchent pas la bouche, mais j’aimerais mieux appeler la mort et la tempête mon père et ma mère que de te dire un mot d’amitié.
Elle remplit rapidement son seau et rentra dans la maison. « Aurait-il vu la lettre ? se demanda-t-elle ; je ne l’avais pas encore mise dans ma poche lorsqu’il est sorti de la tour. D’ailleurs, je ne vais pas d’habitude si matin puiser de l’eau. N’importe, si le ciel s’en mêle, il faudra bien que le diable se retire, l’oreille basse. Hélas ! pauvre âme ! Elle s’agite toujours sans repos ni sommeil. »
La vieille était arrivée devant la porte de l’appartement de sa maîtresse, elle frappa doucement : « Madame la marquise ! – Rien. Elle tâche de me faire croire qu’elle dort, mais Barberine ne s’y trompe pas. Elle ne veut pas me voir, je le sais bien. Que va-t-elle me dire ? Elle est fâchée contre moi parce que j’ai laissé entrer Monsieur le capitaine ; cependant personne au monde ne lui est plus attaché que sa pauvre vieille nourrice. Mais comment lui donner la lettre ? Si je la glissais sous la porte ? Oui, c’est cela ; maintenant, qu’elle la prenne ou non, je m’en lave les mains. »
La fente était large ; Barberine put lancer le billet assez loin pour qu’il fût impossible de ne pas le voir. Cela fait, la nourrice vint d’un air de satisfaction se placer auprès de la fenêtre dont les volets laissaient pénétrer quelque lueur de jour. Elle reprit alors la ballade de la Donna Lombarda :
Écrasez dans un mortier la tête du serpent,
Mettez cette poussière dans le vin de l’époux,
Et qu’il boive, et qu’il boive,
Quand il reviendra le soir de la chasse,
Ayant grand soif, ayant grand soif.
La porte de la chambre de la marquise s’ouvrit tout à coup.
– Barberine, dit la jeune femme, dont les beaux yeux noirs brillaient d’indignation, je m’étais promis de ne pas t’adresser un mot de reproche au sujet de ta folle conduite d’hier soir ; un dévouement sincère, quoique mal inspiré, t’avait poussée à cette démarche et je te la pardonnais. Mais que tu aies l’audace de persister malgré ma défense, c’est ce que je ne puis souffrir ; s’il t’arrive une fois encore de désobéir à mes ordres, nous serons séparées pour toujours. Quant à ce capitaine, il m’inspire plus de compassion que de colère ; je veux donc ignorer sa lettre et n’en rien dire au marquis ; il ne sortirait pas vivant du château si mon mari en avait connaissance. Les choses cependant ne peuvent continuer ainsi. Tu vas aller au couvent demander à frère Ambroise de venir ; il faut qu’il apprenne ma volonté à l’audacieux étranger et qu’il lui conseille de quitter le château. Le plus tôt sera le mieux. Tu m’as entendue ?
La vieille femme, bouche béante, regardait sa maîtresse.
– Madame, pour l’amour de Dieu, à quoi bon appeler le frère Ambroise ? Ne pourrais-je moi-même…
– Silence ! fit la marquise d’un ton d’autorité. Je te le répète, si tu échanges seulement une parole avec l’étranger, ne te présente plus devant moi. Hâte-toi d’amener le bon frère, j’ai à l’entretenir de différentes choses.
Elle rentra sans attendre la réponse de la nourrice et s’enferma de nouveau. La vieille la connaissait trop pour ne pas savoir qu’elle n’avait d’autre parti à prendre que celui d’obéir, mais jamais elle ne s’y était résignée avec autant d’amertume. Son chagrin était si vif qu’avant de partir, elle oublia sa tabatière. Comme elle ne pouvait sortir sans que Taddeo lui ouvrît, elle dut lui apprendre la commission pressante dont elle était chargée. À son air de trouble, le borgne jugea que la lettre n’avait pas produit l’effet qu’en attendait Barberine ; mais il se creusa inutilement la tête pour deviner ce que le religieux viendrait faire au château. N’y réussissant pas, il se résolut à porter simplement la nouvelle à son maître.
Le marquis était debout, l’œil impatient et inquiet, comme s’il l’eût attendu depuis longtemps. Il écouta en silence le récit du domestique ; une résolution fermement arrêtée se lisait sur ses traits rigides :
– Taddeo, dit-il en mettant dans une petite cassette des lettres et des billets de banque, je pars dans une heure et cette fois tu m’accompagnes. Va de ma part trouver Madame la marquise, et annonce-lui que mon absence sera peut-être longue ; si elle a un désir que je puisse satisfaire, si j’ai eu envers elle un tort que je puisse réparer, je lui demande aujourd’hui de les faire connaître. Pourquoi restes-tu là debout devant moi et as-tu l’air si surpris ?
– Comment, monsieur, balbutia Taddeo qui doutait que son maître eût toute sa raison, vous voudriez… vous pourriez… mais c’est impossible !
– C’est décidé. Va préparer ma malle, tu la porteras avec Martina au bord du lac, où nous trouverons un bateau. Ne prends pour toi-même que le strict nécessaire, et surtout ne me fais pas attendre.
Quand Taddeo fut sorti, le marquis se laissa tomber dans un fauteuil, d’un air d’accablement profond. Il demeura ainsi longtemps, les yeux fixés sur la porte, écoutant ce qui se passait au-dehors. Rien ne troublait le silence de la chambre que le bruit monotone de la montre de Gino, posée sur la table près de la cassette. Enfin, des pas lents et craintifs se firent entendre dans le vestibule ; il tressaillit, puis de la main droite il s’appuya sur le bras de son fauteuil avec une indifférence affectée, tandis que de la gauche il comprimait les battements de son cœur, qui semblait près de rompre sa poitrine. On frappa timidement.
– Entrez, dit le marquis d’une voix à peine distincte. Au même instant, sa femme parut sur le seuil.
Depuis deux ans il ne l’avait vue que dans l’ombre de la chapelle ; maintenant que la lumière du jour l’éclairait, il s’effraya de la pâleur de son visage. Elle s’avança tremblante ; tout à coup une vive rougeur envahit ses joues, peut-être avait-elle aperçu la montre à côté de la cassette.
Elle fit involontairement un pas en arrière, mais elle appuya sa main à la boiserie et rassembla son courage.
– Vous voulez partir, dit-elle d’une voix altérée, en pressant dans ses doigts amaigris la croix suspendue à son cou. Il ne m’appartient pas de vous demander où vous allez ni pourquoi vous quittez le château. Mais une crainte m’a saisie. Un malheur est peut-être arrivé à ma mère, elle vous appelle à Milan. J’ai fait un rêve affreux ; je la voyais mourante. Dites-moi par pitié si je me trompe.
– Je pense que la comtesse se porte bien, répliqua-t-il sans trahir aucune émotion ; du moins je n’ai pas reçu de nouvelle qui m’apprenne le contraire. Des raisons différentes m’obligent à voyager. J’ai voulu auparavant m’assurer si l’air, peut-être trop vif, de la montagne ne vous est pas défavorable. Je crains aussi que la tristesse de cette retraite nuise à votre santé. Dites-le moi franchement. Je m’arrangerais de façon à vous faire passer l’hiver à Venise, où sans aucun doute vous seriez mieux que dans ce château.
– Je vous remercie, dit-elle ; et sa voix tremblait. Je ne mérite ni tant de bontés, ni tant d’égards. Laissez-moi où je suis. Je ne voudrais mourir nulle part ailleurs que dans cette solitude. Cependant, si vous me permettez de vous adresser une prière, ne partez pas aujourd’hui, attendez à demain…
– Et pour quelle raison ?
– J’aimerais mieux ne pas vous la dire. Si vous vouliez consentir à ma demande sans exiger d’explication… Mais votre confiance serait une trop grande faveur pour moi…
Il ne répondit rien et tint ses regards attachés sur sa femme, qui demeurait debout devant lui, immobile et les yeux baissés.
– Il faut donc que je parle, reprit-elle. Mon intention était de consulter auparavant frère Ambroise, car il ne s’agit pas seulement de vous et de moi, – je n’aurais alors aucun besoin de conseil, – un tiers est intéressé aussi, et j’ai peur… Mais vous partez si vite qu’il faut prendre une décision et me confier à votre générosité.
– Que voulez-vous dire, Giovanna ?
Elle ferma la porte derrière elle et se rapprocha du marquis.
– Il y a au château, répondit-elle, un étranger qui, à mon insu et contre ma volonté, a été instruit qu’il se trouvait ici une femme dont l’existence n’est plus qu’une longue misère. Il a réussi à s’introduire la nuit dans le jardin. J’ai refusé de l’entendre et je lui ai déclaré que je ne lui pardonnerais pas s’il essayait une seconde fois d’intervenir dans ma vie. Une compassion opiniâtre, presque insensée pour une situation dont il juge mal, la connaissant trop peu, lui a inspiré l’audace de m’écrire… Voici sa lettre, lisez-la. Elle vous convaincra que je ne serais peut-être pas ici en sûreté, si j’y demeurais seule. Je voulais demander à frère Ambroise d’exiger de lui le serment de ne parler à âme qui vive de ce qu’il a vu. Mais vous agirez en tout cela comme vous l’entendrez. Laissez-moi seulement vous supplier à genoux de ne faire tomber votre colère ni sur lui ni sur personne. Ils ont eu de bonnes intentions, ils ne savent pas que je ne désire nulle autre chose que de rester ici.
Elle lui tendit la lettre et hasarda de le regarder. Son empire sur lui-même était si absolu que pas un muscle de son visage ne trahissait la moindre émotion. Il lut le billet, puis d’un ton impassible :
– Ce jeune homme a tout à fait raison ; il voit les choses de sang-froid, et il en juge mieux ; il ne mérite pas que vous l’accusiez de folie. La pensée m’est venue plus d’une fois de vous engager à changer votre manière de vivre ; je ne trouve aucun plaisir à me charger la conscience d’un meurtre, alors que je ne l’ai pu dans l’emportement de la colère ; c’est cependant ce qui arrivera si les choses continuent de la sorte.
– Certainement, dit-elle, je mourrai, mais vous n’en êtes pas coupable, et quand même vous le seriez, je vous remercierais au lieu de me plaindre, car je n’ai plus rien à espérer de la vie.
– Vous êtes jeune, Giovanna ; l’ombre qui vous enveloppe s’éclaircira. Le souvenir de ce qui vous est arrivé s’évanouira enfin, et vous vous étonnerez d’être restée si longtemps dans ce deuil. Moi, qui suis de beaucoup plus âgé, je laisserai peut-être bientôt libre cette main que je n’aurais jamais dû souhaiter, car je n’ignorais pas que votre cœur se détournait de moi…
– Cessez de vous accuser, interrompit-elle, je ne vous avais point dit que j’eusse aimé avant de vous connaître.
– Mais je le savais. Seulement, je me laissais aveugler par la passion ; je me flattais, quand vous seriez à moi, de vous faire, à force de tendresse, oublier mon rival. Je n’avais pas pensé qu’une première inclination dans une âme comme la vôtre, jette toujours de profondes racines. Il est arrivé ce que la plus vulgaire prudence devait prévoir.
– Non, dit-elle. Et son visage s’anima, et un éclair passa dans son regard ; vous êtes injuste envers vous-même en parlant ainsi. J’étais jeune, il est vrai, mais pas assez pour être incapable d’apprécier votre valeur, si je ne m’étais pas abandonnée à un regret insensé. Plus vous avez été noble et bon, plus j’ai été coupable de vous rester étrangère et de mettre entre nous l’abîme d’une faute mortelle, que nul repentir ne peut effacer. Si ces choses arrivent dans le monde, s’il était possible de les prévoir, je ne le sais point ; mais vous avez agi comme bien peu l’eussent fait à votre place ; cela, j’en ai la conviction profonde. Vous aviez le droit de m’envoyer, et lui aussi, dans la nuit éternelle ; personne ne vous eût appelé meurtrier. Mais vous auriez couvert de honte mon nom, celui de ma famille ; une généreuse compassion a retenu votre main. Plus tard, au lieu de m’abandonner comme l’opprobre de mon sexe, de me laisser seule, livrée à mes remords, vous avez consenti à respirer le même air que moi, vous m’avez mise en état de rentrer en moi-même, de me connaître et de sentir combien je suis au-dessous de vous. Revenir dans le monde, moi ! Mais j’éprouve un insurmontable dégoût pour toutes les joies auxquelles j’avais eu la folie d’attacher mon cœur. Que m’offrirait la vie, maintenant que je ne puis plus vivre pour vous ? Cependant, puisque nous avons touché à cette blessure, puisque vous avez bien voulu m’entendre, et je vous en remercie du fond de l’âme, vous ne repousserez pas la prière que je vous adresse dans cette heure bénie. Quand je serai sur mon lit de mort, ce qui ne tardera guère, si je vous fais appeler, venez, je vous en conjure. Peut-être ne pourrai-je plus parler, mais mon dernier regard vous cherchera ; vous saurez qu’il vous supplie de poser votre main sur mon front, et de dire : « Je t’ai pardonné ! »
Il garda un instant le silence, en proie à la plus violente lutte intérieure.
– Non, s’écria-t-il enfin, c’est impossible !
– Quoi ? demanda-t-elle effrayée.
– Que j’attende ta mort pour te dire cette parole !
Il se précipita vers elle, tandis qu’un torrent de larmes jaillissait de ses yeux.
– Ma femme ! ma pauvre Giovanna ! viens sur mon cœur !… pardonne-moi d’avoir été cruel… Dieu de miséricorde ! vivre une heure comme celle-ci et puis mourir, c’est assez pour te remercier toute l’éternité !
Il allait lui saisir les mains, mais, brisée par la violence de son émotion, elle tomba sans connaissance. Il s’agenouilla près d’elle, appuya contre sa poitrine la tête insensible de la jeune femme, couvrit de baisers et de larmes son front et ses lèvres.
– Éveille-toi, ma bien-aimée, lui disait-il, nous commençons seulement à vivre ! Nous avons acheté chèrement le bonheur, jouissons de ces instants si doux ! Éveille-toi, ma Giovanna, éveille-toi !
Enfin, ses paupières s’ouvrirent lentement, mais elle ne pouvait encore parler. Elle restait immobile dans ses bras, les regardant de ses grands yeux fixes, comme si elle eût craint d’être le jouet d’un rêve.
– Laisse-moi, reprit-il, te donner le baiser des fiançailles. Tu as beaucoup souffert, Giovanna, mais l’amour chassera ces nuages. Le passé n’existe plus, et je bénis Dieu qui t’a fait pour moi une âme nouvelle. Lève-toi. Non, attends un moment que je te prenne dans mes bras.
Il la replaça doucement dans sa position première, lui ferma les yeux avec ses lèvres, puis il prit à la hâte sur la table quelque chose qu’il lança dans la vallée.
– L’air est pur, dit-il, viens, ma bien-aimée, nous allons nous entretenir ensemble comme deux fiancés qui font leurs plans d’avenir.
Il la souleva doucement, la conduisit à un fauteuil près de la fenêtre, s’assit et l’attira sur ses genoux ; elle se laissa faire, écoutant sa voix comme on écoute une douce musique. Il lui disait sa tendresse et son bonheur, et elle se taisait, craignant de perdre une parole de cette bouche aimée. Lui, de temps en temps, s’interrompait pour prendre sa main, qu’il baisait avec passion.