Alphonse Allais
Amours délices et orgues
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ÉBÉNOID

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ÉBÉNOID

Or, un matin, toute rose d’émoi, elle lui murmura :

 

– Ça y est ! j’en suis sûre, maintenant. Ça y est !

 

Et lui, tout au plus réveillé, grommelant, s’étirant :

 

– Quoi ? qu’est-ce qu’y est ?

 

Mais elle, plus rose encore, si rose qu’à peine on entendit sa voix :

 

– Mon ami, le ciel a béni notre union.

 

L’homme sursauta de ravissement :

 

– Tu blagues ? douta-t-il encore, trivial.

 

– Je ne blague jamais avec ce sujet-là.

 

Ce fut alors une joie par toute la chambre.

 

Mariés depuis tantôt huit ans, les époux Duzinc n’avaient jamais pu, malgré d’incessants labeurs, obtenir l’ombre d’une progéniture.

 

À quoi tenait cet état de choses ? On ne sait pas. La faute à l’un ? La faute à l’autre ? La faute aux deux ?

 

Quien sabe ? comme disait Montaigne au toréador qui le rasait de ses questions indiscrètes.

 

Du coup, M. Duzinc décida qu’il n’irait pas à son bureau ce jour-là.

 

Père ! il allait être père !

 

Au déjeuner, sauta le bouchon du mousseux Léon Laurent.

 

Et au dîner aussi.

 

À la santé du petit !

 

Ou de la petite !

 

La grossesse de madame Duzinc se présenta aussi bien que les plus favorisés phénomènes de ce genre.

 

Comme toutes ses congénères, Mme Duzinc eut des envies.

 

Quelques-unes, étranges. Par exemple, celle de déguster cette odieuse ratatouille : des confitures de fraises mélangées de tripes à la mode de Caen. Ce mets n’était pas d’un très joli ton.

 

Et de plus étranges encore : renouveler tout leur mobilier, leur mobilier clair, qu’on remplacerait par un autre en ébène. Un mobilier en ébène ! Voilà qui serait gai ! M. Duzinc, net, refusa !

 

La belle-mère de M. Duzinc eut beau représenter à M. Duzinc tout le danger qui peut résulter d’une non-exécutée envie, M. Duzinc tint bon. Un mobilier en ébène ! Jamais de la vie !

 

La pauvre petite Mme Duzinc pleura toutes les larmes de son corps. Et puis, arriva ce qui devait arriver : au bout du temps requis. Mme Duzinc mit au monde un enfant noir. Un enfant d’un très beau noir.

 

Je dois, pour l’honneur de la vérité, finir par où j’aurais commencer :

 

Mme Duzinc, neuf mois avant la naissance du surprenant baby, avait cru devoir partager la couche d’un jeune attaché à la légation d’Haïti.

 

Cette histoire de mobilier d’ébène n’était qu’une frime.

 

Habile, d’ailleurs.

 


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