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Il n’y eut pas d’aube éclatante. Les voiles qui couvraient le ciel pâlirent seulement, et si peu qu’on ne savait en quel point le soleil s’était levé. Depuis une heure, Jean Louarn avait quitté Ros Grignon pour aller chercher, au bourg de Plœuc, une carriole qu’on lui prêterait et la servante Annette Domerc. Donatienne s’habilla, en même temps que Noémi qui, chaque matin, commençait à aider sa mère. La petite, assise sur le bord de son lit, ébouriffée, ses cheveux retombant sur ses yeux mal ouverts, s’interrompait de tirer son bas ou de lacer sa robe, et demeurait en équilibre, prise d’un accès de sommeil, la tête penchée en avant.
La mère était debout, déjà prête, et regardait ses trois enfants, l’un après l’autre, sans rien dire. Sa tendresse maternelle l’avait envahie au premier mot, s’était emparée d’elle tout entière, dès que Louarn avait dit : « Il est cinq heures, voilà le jour. » Et l’idée qu’elle allait abandonner ces trois êtres nés d’elle, le dernier surtout qui n’était pas sevré, lui étreignait le cœur. Elle les regardait, avec l’épouvante secrète de ne plus les revoir, d’en retrouver un de moins quand elle reviendrait. Lequel ? On n’ose approfondir ces peurs-là. L’enfant qu’elle fixait lui paraissait toujours celui que la menace obscure atteindrait. Songeant à cela, elle prit le petit Joël, et le mit tout endormi à son sein.
– Noémi, fit-elle à demi-voix, va donc donner une poignée de paille à la vache. Je l’entends qui fourrage.
Elle se pencha, souriante malgré tout, vers le nourrisson dont le visage disparut entre la poitrine blanche de la mère et le pli gonflé de la chemise. Les lèvres du petit commencèrent à sucer le lait, avidement, avec des repos essoufflés de gourmandise. Elle aurait voulu lui dire, et elle pensait avec pitié : « Prends tout, mon mignon ! Tu ne m’auras plus ce soir. Ils te donneront à boire du lait que tu n’aimes pas. Tu aimes le mien. Bois à ta soif, pour la dernière fois ! » Et, lorsque les lèvres ensommeillées de Joël la quittaient, retombant l’une sur l’autre, comme un coquillage qui se ferme, elle les excitait du bout de son doigt, et l’enfant se ranimait pour boire encore la vie.
Elle le recoucha, et, ne pouvant se résoudre à le quitter, elle le regardait dormir, et elle lui souriait avec l’abandon des jours anciens, lorsque, brusquement, elle fut ressaisie par la pensée de l’heure qui passait. Noémi rentrait par la porte de l’étable, ayant des brins de paille dans les cheveux. Donatienne courut au coffre où elle renfermait les vêtements de rechange de ses enfants et les siens, – une brassée de lainages avec un peu de gros linge, – et, à la hâte, plia un vieux jupon, un fichu, une chemise et deux coiffes, dans une serviette dont elle croisa les bouts à l’aide de deux épingles. C’était tout ce qu’elle emportait : les femmes du pays lui avaient recommandé de laisser le reste à la maison, parce que les bourgeois donnaient ce qui manquait. De moins pauvres qu’elle en faisaient autant.
– Écoute ! dit-elle en tendant l’oreille.
Noémi, qui courait, s’arrêta. Un roulement de voiture montait vers Ros Grignon. L’homme devait traverser le tronçon nouvellement empierré du chemin, à trois cents mètres de la closerie. Donatienne eut le temps d’achever sa toilette. Elle avait bon air dans sa meilleure robe de drap noir à mille plis, avec sa guimpe blanche échancrée au cou et sur la nuque, et son rouleau serré de cheveux blonds sous la coiffe aux ailes envolées.
Le mari entra, suivi d’une fille chétive, un peu voûtée, dont les yeux pâles étaient presque de la couleur de la peau toute rousselée, et qui avait dix-sept ans, et n’en paraissait pas plus de quinze.
– Bonjour, maîtresse Louarn ! dit-elle.
Donatienne ne répondit pas. Deux larmes, si grosses qu’elle n’y voyait plus, avaient rempli ses yeux. Elle embrassa Joël qui ne remua pas, Lucienne qui se tourna dans le berceau ; elle enleva dans ses bras Noémi qui venait, attirée par ces larmes qu’elle ne comprenait pas.
– Ma petite, ma chère petite, tu auras soin, toi aussi, de ton frère et de ta sœur, n’est-ce pas ? Ne cours jamais loin avec eux. Je reviendrai… Adieu.
Elle la déposa par terre, prit le paquet de vêtements et un parapluie de coton bleu, passa devant la servante hébétée, et se hissa dans la carriole, tandis que Louarn tenait le cheval par la bride…
Une minute après, ils avaient descendu la pente. La porte de la maison dessinait comme un trou noir au-dessous du chaume, encadrant une petite forme brune en retrait dans cette ombre, une vision d’enfant déjà presque effacée. Un tournant de la route cacha bientôt Ros Grignon, et Donatienne ne vit plus rien que la campagne indifférente des voisins, puis celle des inconnus, puis des arbres et des chemins creux dont elle n’avait aucune idée. Louarn semblait uniquement occupé de conduire. Ils allaient vers la station de l’Hermitage, la moins éloignée de Ros Grignon, dans la vapeur molle du matin, si basse que les pointes des chênes et des pommiers en étaient comme fumeuses et brouillées.
Quelques centaines de mètres avant d’arriver au bourg, Jean Louarn, à une côte, se pencha vers sa femme, et l’embrassa au front.
– Tu m’écriras, dit-il, pour que je connaisse où tu es. Je me ferai bien du tourment de toi, Donatienne…
– Bien sûr, et tu me donneras, toi, des nouvelles du pays.
Elle ne l’embrassa point, retenue par la tradition austère de la Bretagne, par la peur des yeux qui regardent, entre les cépées.
La carriole s’arrêta devant la station, au moment où le train de neuf heures et demie arrivait de Pontivy. Ils eurent juste le temps de courir au guichet, l’homme portant le paquet blanc, la femme essayant d’ouvrir le porte-monnaie aux armatures de cuivre usé.
Rapidement, se heurtant aux passages, bien qu’ils ne fussent chargés ni l’un ni l’autre, ils traversèrent la salle d’attente, et Donatienne monta dans le compartiment de troisième, dont un employé tenait la portière ouverte.
Elle ne l’entendit pas. Il vit le joli visage rose, les yeux bruns, les ailes en mouvement de la coiffe passer derrière la vitre miroitante du wagon, et il demeura immobile sur le quai, regardant fuir le train qui emportait Donatienne.