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Le lendemain, dans le rayonnement pâle de l’aube, à l’heure où les premiers volets s’ouvrent au pépiement des moineaux, un homme traversait Plœuc pour prendre la route de Moncontour. C’était Louarn, dont les meubles avaient été vendus la veille. Il était parti de Ros Grignon avant même d’avoir pu regarder une dernière fois ses pommiers, sa lande et la forêt. Il emportait avec lui tout ce qui lui restait au monde. Noémi marchait à sa gauche avec un menu paquet noué au coude. Lui, il tirait une petite charrette de bois où étaient couchés, face à face, et endormis tous les deux, Lucienne et Joël. Entre eux était posé un panier noir qui avait appartenu à Donatienne. Par derrière, le manche d’une pelle dépassait le dossier de la voiture, et tressautait à tous les heurts du chemin.
Beaucoup des habitants du bourg n’étaient pas encore éveillés. Ceux qui se penchaient au-dessus des demi-portes basses ne riaient plus et se taisaient, parce que le malheur accompagnait et grandissait le pauvre closier.
Louarn ne se cachait plus. Il commençait à suivre la route inconnue, sans but, sans retour probable. Il devenait l’errant à qui personne ne s’attache, et pour qui personne ne répond. Mais la pitié des anciens témoins lui était maintenant acquise.
Quand il eut dépassé l’angle de la place où se trouvait la boulangerie, une femme sortit de la boutique, une femme toute jeune, qui s’approcha de la charrette sans rien dire, et plaça un gros pain entre les deux enfants. Louarn sentit peut-être qu’il en avait un peu plus lourd à tirer, mais il ne se retourna pas.
À cent mètres de là, sur le chemin qui sortait de Plœuc, une autre personne encore attendait le passage de Louarn. Celui-ci longea le mur du jardin, sans lever les yeux. Tant que l’on put entendre le pas régulier de l’homme et le grincement des roues de bois, la grande ombre qui se dessinait entre les murs de la charmille demeura immobile. Mais lorsque le groupe des voyageurs, diminué par la distance et à demi caché par les haies, fut tout près de disparaître, l’abbé Hourtier, songeant aux inconnus qui avaient perdu Donatienne, au monde lointain de petits ou de grands qui avaient fait le malheur de Louarn, leva le poing, comme pour maudire, vers le soleil qui rougeoyait dans les basses branches de ses lilas ;… puis il se souvint de ce qu’il avait dit la veille, et le geste de son bras s’acheva en une bénédiction pour ceux qui s’en allaient.
L’homme s’était effacé derrière les arbres. La joie des matins purs chantait sur le pays de Plœuc. La Bretagne n’avait qu’un pauvre de moins.