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Il y avait, loin de Paris, plus loin encore de la Bretagne, une plaine où la terre était toute remuée de collines et de vallons. Du côté du nord, un haut plateau tombait presque à pic dans la vallée, et la fermait. De moindres hauteurs s’en détachaient, à l’est et à l’ouest, pour enserrer cette plaine en corbeille, verte au printemps et couleur d’osier sec lorsque l’été avait passé. On pouvait juger combien elle était vaste, à la lenteur des nuages que le vent poussait au-dessus. Quand le vent ne soufflait pas en tempête, ils mettaient une demi-journée à disparaître. Les pâtres, habitués à la contempler, avaient des yeux de songe. Ils menaient des troupeaux de moutons et de porcs à travers les landes du plateau, où des étangs peu profonds luisaient parmi des bruyères et des seigles. Les villages, dans la plaine, étaient distants les uns des autres. Lorsqu’il faisait beau, on les reconnaissait de loin, non pas à la pointe de leur clocher, car les églises avaient de petites tours carrées, mais au rouge de leurs toits de tuiles. Centre des terres françaises, région emprisonnée dans tant et tant de terres, que jamais ni le vent de l’océan, ni celui des grandes montagnes n’y atteignaient sans s’être brisé les ailes ; région où l’été cuisait le froment encore laiteux, et séchait souvent les fruits dans leur verdeur.
Non loin de l’entrée de la plaine, la route, après avoir descendu, remontait, puis descendait encore, et, au bas de la seconde descente, passait à quelques mètres d’une maison de pauvres : deux chambres sous un toit de vieilles tuiles, crevassées, disjointes, recouvertes d’une couche de poussière et de feuilles mortes, dont les saisons variaient l’aspect. Dans l’enclos, quelques planches de choux et de carottes, une mare, un peu plus loin un puits, quelques plates-bandes étroites, semées de giroflées. Tout autour de ce mince domaine, qui avait la forme d’un coin, une haie vive se tordait, épaisse, emprisonnant quelques troncs de peupliers, coupés à six mètres du sol, et qui donnaient du bois de fagot : c’était tout. Au delà, les prés, les blés, les trèfles couvraient la terre de leurs larges rayures. Il n’y avait pas de construction voisine ; seulement, un chemin de moyenne grandeur, embranché à l’angle de la haie, conduisait au village qu’on devinait à droite, parmi les arbres des vergers, à un demi-kilomètre.
Le vingt mars, la journée était froide ; le vent soufflait du plateau violet, et, au-dessus de la plaine, entraînait un lourd tapis de nuages qui semblait ne point avoir de fin. Depuis plus d’une semaine, le nuage glissait vers le sud ; quelquefois seulement, par une fissure de ce plafond, une averse de rayons tombait et faisait fulgurer un coin de campagne, où s’enlevaient en clair les plus petits détails, un troupeau, une voiture en marche, le dessin des fossés et des talus, le coq d’or d’un clocher ou d’une girouette. On voyait alors, à la couleur tendre des prés et des groupes d’arbres, que le printemps était commencé, et qu’il y avait des bourgeons aux branches. Le vent ni le ciel ne l’eussent dit. Le vent sifflait, et, dans le maigre enclos, au bord de la route, faisait claquer le linge qu’une enfant étendait. Elle l’avait lavé dans une mare dont la canetille était encore divisée et cherchait à se joindre en une nappe uniforme, là, au bout du jardin, du côté opposé à la route, et, à présent, l’ayant mis sur une brouette, elle prenait, pièce par pièce, les chemises, les mouchoirs, les culottes d’enfant et les torchons, et, les déployant, les fixait, avec des pinces de bois, le long d’une corde tendue devant la maison, dans le sens des rangées de choux jusqu’à la grande route. Les chemises, gonflées, battaient l’air de leurs bras ; les carrés de toile se ridaient, ondulaient et claquaient. L’enfant, grave, continuait son travail, qu’elle avait commencé par l’extrémité de la corde, près du seuil.
Elle n’était pas grande, mais elle était svelte et bien faite, et fine assurément, plus qu’une paysanne ordinaire. Quelqu’un en ce moment la regardait avec attention, quelqu’un qu’elle ne voyait pas, un homme vêtu en ouvrier, d’un complet mal ajusté en gros drap foncé à côtes, coiffé d’un melon râpé, et qui portait sur l’épaule, au bout d’un bâton, un paquet volumineux, noué dans une blouse blanche. Il arrivait du fond de la plaine, et la boue couvrait ses gros souliers de cuir brut. Il marchait contre le vent. Sa figure était rouge, et ses yeux pleuraient, à cause de cette piqûre de l’air. En apercevant la petite, cent mètres avant le jardin, il avait ralenti la marche, et il approchait à petits pas, s’arrêtant souvent pour reprendre haleine, comme un homme très las. Il l’était un peu ; il voulait surtout observer cette maison, ce jardin, les gens qu’il y trouverait. Et il tâchait de ne pas être trop tôt remarqué par l’étendeuse de linge.
Celle-ci ne pensait qu’à sa besogne. Elle allait, venait, se baissait, se relevait, et cela empêchait le voyageur de distinguer le visage, tantôt détourné, tantôt caché derrière une pièce de linge, ou par les bras qui tendaient l’étoffe. Elle avait une jupe courte laissant voir une paire de sabots, et, sur des jambes toutes menues, des bas qui avaient dû être rouges, mais qui étaient, à présent, d’un rose éteint et tout rapiécés. La jupe était noire, comme le corsage, et par devant, l’enfant portait un tablier de coton bleu qu’elle avait mis pour faire sa laverie, et qu’elle n’avait pas quitté, bien qu’il fût tout mouillé et recroquevillé en un paquet. L’homme, quand la distance ne fut plus que d’une quinzaine de pas, s’arrêta au coin de la haie qui tournait autour du jardin, et, sur son visage placide, l’émotion marqua sa trace. Elle tira en bas les coins des lèvres lourdes et gercées. Il reconnaissait l’enfant qu’il avait vue de loin et assise, un an plus tôt ; elle se rapprochait de la haie vive et par conséquent de la route ; elle était fine de traits comme de corps, avec des yeux sombres, des cils longs, une bouche toute petite,… comme celle de Donatienne, et le teint pâle, et le menton pointu, et l’air triste et réservé. Le vent ramenait par devant ses jupes, et quelques mèches de cheveux ; mais l’édifice des cheveux bruns, couleur de châtaigne cuite, était solide, et relevé en petit casque. Elle eût paru une demoiselle de ville, sans ses vêtements de pauvresse. Rien ne bougeait dans l’enclos de quelques ares… Si,… un gamin de cinq à six ans, là-bas, dans l’encadrement de la porte de la maison.
Le maçon se rappelait la promesse qu’il avait faite, de parler, au retour, à ces gens qu’on disait venus de loin, et de rapporter des renseignements. Il allait prendre le train là-haut, sur le plateau, pour Paris, Quelques mètres le séparaient à peine de la petite qui étendait une grande chemise de coton, à carreaux, que la brise froide souffla aussitôt et gonfla. L’homme toussa, pour s’annoncer. L’enfant frissonna, se recula, tenant encore une des pinces de bois qu’elle voulait poser sur la corde, et, ayant regardé dans la route, par-dessus la haie, découvrit le passant, qui avait déposé son paquet de hardes au bord du fossé, et qui, du revers de sa manche, s’essuyait la figure. Il n’avait pas l’air méchant. Elle était chez elle, de l’autre côté de la haie. Elle demeura. Il tâcha de se faire une voix douce :
– Est-ce qu’il y aurait moyen, ma petite, d’avoir un verre de vin ?
Cela lui parut trouvé. Elle répondit :
– Il n’y a que de l’eau chez nous.
– Eh bien ! un verre d’eau, car j’ai soif.
Avant de répondre, elle s’assura encore qu’il n’avait pas la mine d’un chemineau dangereux, et regarda du côté du village. Puis, sérieuse toujours, et vive de mouvement :
– Je vais vous en donner.
En une minute, elle eut couru à la maison, puisé de l’eau dans la seille, et elle reparut, portant, au bout de son bras, un verre plein, dont l’eau en mouvement jetait des éclairs bleus.
– Elle est bonne, dit-elle, et fraîche, vous allez voir.
Il souleva son chapeau, but d’un trait, secoua le verre, en le tendant par-dessus les épines.
– Je vous remercie, dit-il, mademoiselle Noémi !
Elle prit le verre, puis demeura immobile. L’étonnement grandissait en elle. L’expression grave de ce très jeune visage devenait hostile, ou inquiète.
– On ne m’appelle guère mademoiselle ; mais je suis Noémi, en effet. Comment le savez-vous ?
– Je vous ai vue, l’an dernier, quand je passais pour aller faire ma saison à Paris. Vous ne vous rappelez pas ?
– Non.
– Un de mes camarades m’a indiqué la maison : « Ce sont des gens qui ne sont pas du pays, qu’il m’a dit. C’est venu de loin. Il y a un gosse qui a nom Joël. » Est-ce vrai ?
– Oui.
– C’est lui, là-bas ?
– Non. Celui-ci, c’est Baptiste ; Joël est avec le père, à la carrière.
– Combien en tout ?
– Quatre.
– Tant pis !
– Qu’est-ce que cela peut vous faire ? dit-elle, rassurée sans savoir pourquoi, et riant d’un rire frais.
– Ce n’est pas mon compte, fit l’homme en hochant la tête, et se parlant à lui-même. Tant pis !
– Allons, continuez votre route, à présent, dit la petite en se remettant au travail ; j’ai la fin de ma laverie à étendre ; si on me voyait m’amuser, j’en aurais, une secouée !
Le maçon avait souffert, comme d’une déception personnelle, de cette réponse : « Nous sommes quatre. » Voilà donc ce qu’il rapporterait à la patronne, là-bas, à l’ardente, et jolie, et si maternelle hôtesse du café de Levallois ! Il la vit en imagination pleurer, et dire : « Pourquoi êtes-vous venu ? Avant de vous avoir vu, je n’avais pas d’espérance, et voilà maintenant que vous me l’ôtez. » Il avait une âme facile à toucher, et naïve. Il considéra l’enfant qui le regardait encore, soupçonneuse, étendant d’autres pièces de linge sur les choux, car il n’y avait plus de place sur la corde. Et la ressemblance était si grande, entre la physionomie de cette petite, et l’autre, qu’il se rappelait, qu’il ne releva pas le bâton, ni le paquet de hardes vers lesquels il s’était déjà baissé pour partir.
– Faut pas vous fâcher, petite Noémi, ni croire que je suis comme ces chemineaux qui causent avec tout le monde, par-dessus les haies, et qui n’ont pas toujours des jolies histoires dans leur vie. Moi, je suis du pays ; je suis de Gentioux, et on m’y connaît pour être d’une famille de bonnes gens… Si je vous ai parlé… Revenez donc, que je vous dise ?
Elle fit trois pas, tenant encore un carré de toile entre les mains pendantes.
– C’est que j’ai vu à Paris, quelqu’un qui était, je crois bien, de vos parents…
– Je ne m’en connais pas, dit Noémi. Est-ce un homme ?
– Non.
Elle s’était dressée sur ses sabots, pour mieux voir le voyageur ; elle avait la bouche entr’ouverte, et les ailes du nez toutes blanches d’émotion. Le passant songea : « Elle sait quelque chose ! » Et il vit que les mains avaient laissé tomber la toile. De l’autre côté de la haie, tout près de lui, la petite, avec un accent passionné, demanda :
– Elle est donc vivante ?
– Voyons, fit l’homme, qui comprit que le chagrin ou la joie avait une large prise sur l’enfant ; voyons, avant de vous dire ce qui en est, il faut que je sache plusieurs choses. Ne vous en allez pas comme cela ;… n’ayez pas les mains tremblantes… Vous disiez quatre enfants ?
– Oui, Baptiste, le dernier, et, en remontant, Joël, Lucienne et moi. Ça fait quatre.
– Un de plus qu’on ne m’avait dit. Vous êtes venus de Bretagne ?
– Oui. J’avais plus de cinq ans. Je me rappelle, moi : j’allais à pied ; les autres dans la voiture à bras.
– Vous avez votre mère, ici ?
La petite fronça le sourcil, et hésita avant de révéler ce qu’elle avait caché au plus profond de son âme. Elle s’assura, encore une fois, que le visage de ce passant était vraiment ému ; qu’elle avait devant elle un bon homme, puis, penchée, rapide de parole, et femme et enfant à la fois :
– Il y a la mère de Baptiste, monsieur. Mais ce n’est pas ma mère à moi. La mienne, il paraît qu’elle a laissé vendre notre bien, en Bretagne, qu’elle n’a pas voulu revenir ; elle était partie pour nourrir un enfant de riche : on ne l’a jamais revue.
– Comment s’appelait-elle ?
– Donatienne.
– Alors, je l’ai vue ! dit l’homme.
– Oh ! qu’est-ce que vous dites là ? Vous l’avez vue ?
Elle se mit à pleurer, silencieusement, en levant les yeux ; les larmes coulaient et elle regardait au-dessus de l’homme, vers le haut des arbres, où devait flotter l’image de celle qui s’appelait Donatienne… Puis elle abaissa les paupières, et elle sanglotait, et elle continuait de sourire à la vision.
– Dites, monsieur, est-ce qu’elle a parlé de moi ?
– De tous.
– Elle ne nous a pas oubliés, comme ils disent ? Je le savais bien… J’en étais sûre… Je l’aimais… Est-ce qu’elle est vieille ?
– Non pas ! belle femme encore. Il pensa :
« Tous serez, vous êtes sa jeunesse renouvelée. »
Il dit seulement :
– Qu’est-ce que vous voulez ? Quand je lui ai raconté qu’il y avait un Joël dans le pays, elle a voulu en savoir plus long ; je lui ai appris tout ce que je savais ; elle a crié : « Je suis leur mère… » Peut-être que pour pas grand’chose, pour une permission qu’on lui donnerait, elle lâcherait tout à Paris, et qu’elle reviendrait…
– Ah ! Dieu ! non, qu’elle ne vienne pas ! dit la petite, effrayée : dites-lui bonjour pour moi, Noémi ; dites que je l’ai vue dans mes rêves ; dites que je la nomme dans ma prière, – les autres, c’est trop petit, n’est-ce pas ? – mais qu’elle ne revienne pas !… Je le voudrais bien… Eux, ils ne voudront jamais !
– Qui ?
Elle répondit, ardente, tragique comme Donatienne :
– Mon père, et l’autre. Quand ils parlent d’elle, ils demandent qu’elle meure, ou bien ils assurent qu’elle est morte, et ils sont d’accord pour en dire toute espèce de mal, et moi, qui ne veux pas appeler l’autre « maman, » ils me font des scènes, et elle voudrait bien me battre, si elle le pouvait… On n’est pas bon pour moi tous les jours, vous pouvez bien le rapporter à maman Donatienne… Oh ! monsieur, je ne vais plus penser qu’à elle… Mais je ne dirai pas que je sais qu’elle vit. Non, je vous jure que non. Dites-moi où elle habite ?…
Il écrivit l’adresse sur un carnet mou, usé, serré par un élastique, détacha la page, et la tendit à l’enfant. Noémi regarda encore du côté du village, et répondit :
– Elle revient, la mère de Baptiste ! La voilà ! Vous ne pouvez la voir, mais, moi qui connais le chemin, je sais que c’est elle… Elle est allée, avec Lucienne, acheter du charbon au bourg… Ne restez pas… Quand le père est monté par elle, il est rude ! Il va revenir, lui aussi, tout à l’heure, de la carrière ;… allez-vous-en, je serais cognée, et vous peut-être…
– Oh ! moi, fit l’homme, je suis tranquille !
Il montra le bâton à terre ; il se baissa, remit sur son dos le paquet de hardes, puis, levant son chapeau :
– Je dirai que j’ai vu Noémi, n’est-ce pas ?
La pauvre enfant était si émue que les larmes venaient trop abondantes, et l’étouffaient. Elle fit signe : « Oui, vous le direz, » puis elle montra le chemin du bourg, et, sentant qu’elle était en faute, se courba pour finir d’étendre le linge de la laverie.
Le maçon s’éloigna. Déjà elle se détournait pour le voir monter la côte, en haut de laquelle se trouvaient les roches calcaires et la carrière où Louarn travaillait. Elle suivait, de toute sa jeunesse d’âme, ce messager qui avait apporté un tel secret, celui qui avait vu la mère véritable. Elle oubliait, ayant achevé le travail, de reprendre la brouette et de la remiser sous le hangar. L’homme montait, forme roulante sur la poussière pâle. Le vent froidissait. Le soleil baissait. La grande plaine, déjà triste sous le voile des nuages fuyants, s’enténébrait et perdait ses lointains…
– Qu’est-ce que tu fais là, fainéante ? Qu’est-ce que tu regardes ?
Noémi tressaillit, et se dépêcha de soulever la brouette et de revenir vers la maison. La voix reprit :
– Tu vas être secouée par ton père ! Il va te donner une danse ! Depuis deux heures que je suis partie, ta laverie n’est pas seulement sèche, avec un vent comme ça !
L’enfant était déjà sous l’appentis, et n’écoutait plus. Le vent l’y aidait. Il soulevait les tuiles ; il commençait à siffler dans les branches des peupliers étêtés qui entouraient la maison. Mais Noémi ne pouvait échapper. Une femme tournait le chemin, prenait la grande route, et, tout de suite après le détour, ouvrait la barrière à claire-voie qui divisait en deux la haie vive. Cette femme, qu’accompagnait une fille de onze ans, mince, déhanchée et blonde, était une mégère de corps solide, large d’épaules, et dont les yeux jaunes et perçants semblaient toujours en quête d’un sujet de querelle. Les bras étaient terminés par des mains énormes, qui eussent lutté avec celles d’un homme robuste. C’était celle avec qui vivait Louarn, celle qu’on appelait « la Louarn » dans le pays, celle qu’il avait rencontrée par hasard, dans les premières semaines de l’exil, et qui s’était approchée, un soir que le pauvre errant, au bord d’une route, essayait d’allumer du feu et de cuire le dîner pour les enfants qui criaient. Noémi se le rappelait. Elle était le seul témoin gênant du passé, la seule qui pût dire : « J’ai eu une autre mère, en Bretagne. »
– Fainéante ! reprit la femme, quand Noémi rentra dans la première chambre de la maison. Vas-tu te mettre à faire la soupe, à présent ? La marmite n’est pas sur le feu ! Les pommes de terre ne sont pas épluchées !… Qu’est-ce que tu as donc fait ?…
– J’ai étendu le linge, d’abord, fit Noémi.
– D’abord… D’abord, le père va rentrer, et je lui dirai que tu es une propre à rien !
Lucienne, derrière elle, portait une mesure de charbon dans un sac et des bonnets repassés dans un panier. Elle était suivie de Baptiste, qui écorçait un brin d’osier avec un fragment de verre.
– Maman, dit-elle, voilà le charbon. Mais fais travailler Noémi ! Ce n’est plus mon tour.
La Louarn montra du doigt l’appentis, où se trouvait la provision de pommes de terre, et cria :
– Allons ! fainéante, à la soupe !
Noémi se sentit blessée plus douloureusement que d’habitude. Elle avait dans le cœur la certitude que sa vraie mère n’aurait pas parlé ni agi comme cette femme. Au lieu d’obéir, elle enleva son tablier, et répondit :
– Vous pouvez bien la faire vous-même ! Je vais me sécher, moi, je suis toute mouillée, et j’ai plus travaillé que vous !
– Ah ! mauvaise graine, tu ne veux pas obéir ? Ah ! tu résistes ? Ah ! tu as des paroles contre moi ?
Elle se baissa, saisit son sabot par la bride de cuir, et le lança violemment dans la direction de Noémi. La petite fut frôlée par la semelle de bois, qui alla heurter le mur du fond de la pièce, et retomba sur la terre.
– Voilà pour t’apprendre ! avait crié la Louarn.
Ces mots sonnaient encore dans la chambre, mêlés aux cris de peur de Baptiste, quand une forme étroite et haute boucha presque entièrement l’ouverture de la porte.
– Qu’est-ce qu’il y a encore ? demanda une voix d’homme basse et voilée.
C’était Louarn.
Le chagrin, l’usure du travail et de l’air, la défiance de soi-même et des hommes, avaient sculpté cette statue de la pauvreté dans le corps ligneux du Breton transplanté. Il était naturellement long de visage, et la mâchoire avait descendu encore et pendait, entr’ouvrant les lèvres gercées, comme ces gueules de harengs séchés que la mort et le feu ont convulsées. Sans doute, ses lèvres avaient pris l’habitude de se plaindre, et le bas du masque avait gardé l’expression et le geste de ceux qui appellent au secours. Aucune barbe ; des joues plates ; la peau du nez tendue ; de grands trous d’ombre au-dessous des sourcils, des creux faits par la fatigue et les larmes, et, au fond, des yeux qu’on voyait à peine, qui paraissaient bruns à cause de la profondeur d’ombre, mais qui, en pleine lumière, quand par hasard on les voyait bien, étaient la seule note claire de ce visage sombre, des yeux d’un gris de mer presque bleu, de la couleur qu’elle a, lorsqu’elle entre dans les ports de pêche, lasse et striée d’écume. Jean Louarn portait les cheveux demi-longs, coupés au ras du col de sa veste, et ils étaient déteints et rougis par le grand air, comme la peau. Il marchait penché en avant, la poitrine rentrée. Rien n’était plus jeune en lui. Mais il tenait par la main un bel enfant rose de huit ans, Joël, depuis longtemps revenu de cette ferme, aux marches de Bretagne, où il avait été laissé et nourri, et qui passait maintenant la journée dans la carrière avec le père, en haut de la colline.
Tout le jour, et comme tous les jours, Louarn avait travaillé sur cette colline qui se levait à une petite distance de la maison, colline pelée, à peine réjouie par quelques bouquets de chênes mal nourris, dont les branches s’aplatissaient contre le sol, et au sommet de laquelle se dressait, comme un château fort, une crête de roches fauves que la route éventrait par le milieu. Là se trouvait la carrière où, sept années plus tôt, Louarn, en quête de travail et vagabond à travers la France, avait été embauché pour une semaine. La semaine durait encore. Incapable d’apprendre un métier difficile, manœuvre condamné aux besognes où l’esprit n’a point de part, il abattait la pierre, dans une carrière à ciel ouvert, taillée dans cette falaise. À coups de pic, lentement, sous le chaud du soleil, sous le froid du vent en marche, qui venait reconnaître la colline comme un vaisseau reconnaît une île, Jean Louarn attaquait le marbre rouge et jaune, dont les parois, vues de la route, ressemblaient à des tranches de chair. La pierre servait aux maçons du pays. Le métier était dur, le gain médiocre. Heureusement les chômages étaient rares. Quand Louarn descendait vers le village, à la nuit tombante, avec la trentaine d’hommes employés au même travail, rien ne le distinguait de ses compagnons, si ce n’est sa taille anguleuse, sa tête petite, mobile et farouche comme celle des oiseaux de rivage. Les yeux du Breton étaient demeurés inquiets dans le pays des collines calmes, que la tempête laisse à leur place. Ils ne pouvaient se reposer sur aucune chose : ni sur les moissons qui n’avaient pas de ressemblance avec celles du pays de Plœuc, ni sur les étangs qu’on voyait luire, çà et là, sur le plateau, et qui le faisaient trop songer à la mer, ni sur les maisons du bourg voisin, ou les villages moins proches, car plusieurs années d’habitation n’avaient pas suffi à le faire adopter, et Louarn n’était, comme au premier jour, qu’un ouvrier de passage, qu’on tolère, un étranger dont on se défie. Aucun lien ne rattachait là plutôt qu’ailleurs, et rien n’attachait à lui.
Certes, il y avait longtemps qu’il logeait le chagrin dans sa maison ! Mais cela lui apparut plus clairement que d’habitude, quand il rentra, ce soir de mars, et qu’il les trouva tous en larmes ou criant de colère.
– Allons, dit-il en clignant les yeux pour voir Baptiste qui, dans l’ombre, ramassait le sabot de sa mère : c’est des batteries, encore !
– Elle ne travaille pas quand je la laisse à la maison ! cria la femme… Elle est d’une espèce que je hais, une demoiselle, une écouteuse de chansons, une fille qui ne te fera pas des rentes, Louarn ! Elle n’a pas seulement trouvé le moyen de faire la soupe…
Et, pendant cinq minutes, la voix forte et rude retentit sous les poutrelles enfumées de la chambre, pendant que les quatre enfants et Louarn, immobiles dans le jour presque éteint, attendaient la fin de l’injure que la femme proférait contre la fille aînée.
Quand elle eut fini :
– Dis pardon à maman ! fit Louarn. Et, puisqu’il n’y a pas de soupe, faites du feu, les femmes ; nous attendrons.
Un moment de silence encore, et puis, droite, rapidement, Noémi jeta :
– Elle n’est pas ma maman à moi ! Elle me déteste ! Maman s’appelait Donatienne !
– Qu’est-ce que tu dis là ?
Louarn arrêta, de son bras solide, la mégère qui s’élançait pour répondre par des coups, et qui, se voyant empêchée de frapper, se retourna contre Louarn, et l’invectiva.
– Tu me laisses injurier, Louarn ; tu défends ta fille ; j’en ai assez de ta vie de misère, de ce sale pays où il n’y a jamais eu pour nous que de la misère et du mépris ! Qui est-ce qui te regarde seulement ici ? Tu ne dis jamais rien ; tu ne réponds pas ; tu ne te mets pas en avant ; tu es le chien de tout le monde ! J’en ai assez, je m’en irai, je laisserai ta boutique et la vermine que tu y as mise !
– Va donc ! dit Louarn en la lâchant.
Elle répondit très bas, pour elle seule, et, au lieu de s’en aller, frotta une allumette, et l’approcha d’un fagot d’épines. Et tout le monde fut soulagé de voir la flamme s’élever et le silence se faire, tout le monde, sauf Louarn, qui n’osait plus parler à Noémi, de crainte d’exciter trop violemment la colère de la femme, mais qui avait attiré Joël, et, passant la main dans les boucles brunes du gamin, prenait plaisir à cette tendresse, comme s’il caressait le passé. Il n’avait point changé de figure. Sa main, osseuse et lente de mouvement, lissait les cheveux qui se relevaient en rayons sombres, bordés d’or par la flamme. Noémi, pressée contre la fenêtre, faisait semblant de considérer la nuit, les têtes proches des peupliers, et les nuages courant toujours en nappe fermée, un peu tachée de clarté livide vers le couchant.
Louarn avait le cœur malade. Il pensait à Donatienne.
Mais ce n’était plus le jeune mari amoureux, qui avait tant pleuré, quand Donatienne avait quitté la closerie de Ros Grignon et la campagne de Plœuc, pour se placer comme nourrice à Paris. Il était loin, celui qui, chaque semaine, inquiet pour la petite Bretonne expatriée, se reprenait à espérer des nouvelles qui ne venaient pas ; celui qui défrichait la lande, afin de gagner un peu plus, et d’avoir la maison mieux en fête et plus douce pour celle qui rentrerait ; il était loin, le fermier détaché du sol, dépouillé de son pauvre mobilier qu’on avait vendu pour indemniser le maître, le chemineau sans travail, sans paroisse, sans projet, sans autre idée que la faim, et qu’on avait vu, un matin, prendre avec ses trois enfants le chemin de la Vendée, le chemin par où l’on sort de Bretagne, et par où ceux qui passent ne reviennent pas souvent. Depuis longtemps la colère avait remplacé l’amour. Et Louarn n’avait pas cessé de songer à elle, mais c’était pour l’accuser. Il disait : « C’est elle qui a tout fait. Mauvaise femme ! Mauvaise mère ! » Il lui reprochait ainsi de l’avoir ruiné, de l’avoir abandonné, et réduit à la vie misérable et coupable qu’il menait. Car la foi n’était pas morte en ce fils de la Bretagne, et, bien qu’il eût la conscience diminuée par la durée de sa faute, il sentait encore le besoin de s’excuser à ses propres yeux, et il le faisait en chargeant l’absente, l’infidèle, l’indigne Donatienne… En sa pensée obscure, quand il songeait à cela, tout finissait par se mêler, sa peine et sa faiblesse, et son mot le plus commun c’était : « Je n’ai pas eu de chance ! »
Cependant, comme il n’y a rien de plus caché, même à nous-mêmes, que nos vraies pensées, Louarn avait été content de reconnaître en Noémi une image de l’autre… Par sa fine taille, par ses traits pareils à ceux des poupées de porcelaine, par le son de sa voix, Noémi rappelait beaucoup Donatienne. Mais le cœur n’était pas léger comme celui de la mère…
Ce soir où, brusquement, le nom de celle-ci avait été jeté dans la maison d’exil, Louarn fut plus taciturne encore que de coutume. Après le souper, tandis que la femme écartait les tisons du foyer, grondait Joël et Baptiste qui se couchaient trop lentement dans la chambre voisine, et sortait pour aller fermer à clef la cage des poules et le clapier, il contemplait, avec une fierté qu’il ne pouvait dire à personne, Noémi et Lucienne qui apportaient le linge séché sur les cordes du jardin. Elles pliaient, morceau par morceau, les draps, les serviettes ou les chemises qu’elles avaient jetés en paquet sur leur épaule gauche. Il faisait noir dehors. La salle était éclairée, tout au fond et loin de l’entrée, par une petite lampe fumeuse, et quand, dans cette demi-ombre, Noémi entrait, chargée, à moitié décoiffée, riant parce que ses quatorze ans avaient besoin de joie et s’en créaient là où il n’y en avait pas, Louarn avait la vision claire de celle qu’il venait d’entendre nommer de nouveau. L’intensité du souvenir était telle qu’il regarda, un moment, ses mains, ses pauvres mains qui avaient tant souffert, autrefois, en abattant la lande, pour l’amour de Donatienne, et qu’il dit :
– Elle me poursuivra donc toujours !
– Que demandez-vous ? dit l’enfant, qui s’arrêta de plier un drap.
Elle était si ressemblante, penchée, les yeux brillants, que Louarn se mit à pleurer.
Elle eut envie de lui dire le secret.
Mais elle n’osa pas…
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La nuit berça les innocences, les fautes, les colères, les rancunes. La fatigue fut victorieuse, un par un, de ces pauvres que le nom d’une même femme troublait.
Noémi, dans l’arrière-chambre, dans le lit de bois blanc, tout bas et étroit, où elle couchait avec Lucienne, s’endormit la dernière. Elle avait mis sous son oreiller le papier où était écrite l’adresse de sa mère, de la lointaine mère qu’elle entrevoyait encore, quand elle pensait à sa petite enfance. Elle murmurait quelquefois : « Maman, je vous croyais morte… Vous vivez !… Je voudrais vous revoir. Oh ! tant vous revoir !… Mais il ne faut pas… L’autre vous tuerait… Elle est si méchante !… Maman Donatienne, si je pouvais vous avoir là, seulement une petite minute, au bord de mon lit, et vous embrasser !… Ils n’entendraient rien ! »
Elle entendait le vent qui coulait du plateau dans la plaine, et qui travaillait, faisant son obscur devoir d’ouvrier, dans les charpentes, dans les feuilles, dans l’enclos dont il pénétrait et assainissait la terre…
Elle revoyait l’homme qui s’était approché de la haie, l’après-midi ; elle répétait les mots qu’il avait dits ; elle récitait toute la conversation, comme autrefois son catéchisme, demandes et réponses. Où était-il ? Sûrement il avait pris le train pour Paris ; à présent, il était loin, emportant le secret qu’il avait vu Noémi…