René Bazin
Davidée Birot
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X LA CHANSON DE MAÏEUL

«»

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X

LA CHANSON DE MAÏEUL


Elle n’était pas longue, la lettre, elle disait :

 

« Mademoiselle, je serais très honoré de vous parler. Je ne peux pas vous demander à l’école, parce que l’autre institutrice me ferait un affront. Pourtant, il faut que je vous voie. Il y a une chose que je veux faire. Mais je voudrais, avant de la faire, savoir de vous si c’est bien. Mademoiselle, jeudi prochain, qui sera le 10 de juin, à une heure, je traverserai la butte, près du fond de la Gravelle. J’aurai avec moi Jeannie Fête-Dieu, et une femme bretonne d’auprès de chez moi. Si je vous rencontrais, je serais bien heureux. Toute la peine de vous déplaire m’emplit le cœur. Je suis mademoiselle, avec respect, votre serviteur.

 

» MAÏEUL JACQUET.

 

» P. -S. – Il y aura probablement la grève. Mais ça ne fera rien : quand j’ai dit une chose, je n’y manque guère. »

 

Davidée reçut la lettre par la poste. Elle la lut deux fois. La première fois elle eut un mouvement d’impatience. La seconde, elle songea sur cette ligne : « Toute la peine de vous déplaire m’emplit le cœur », et elle se dit : j’irai.

 

Dès le lundi, la grève avait commencé. Peu de chose d’abord : des hommes qui se groupent aux abords des puits, et qui injurient, menacent, essayent de « débaucher » les ouvriers d’à-bas. Les fendeurs, qui sont les ouvriers d’à-haut et les nobles du métier, ont tous quitté le travail. Les huttes sont mortes comme les tentes d’un camp en manœuvre. L’ardoise ne crie plus sous le fer. Les chevaux s’étonnent de rester à l’écurie, et, quand la porte s’ouvre, ils tendent le cou, pour voir si l’homme va décrocher le collier à toison bleue, qui est pendu. « T’as besoin de rien, vieux ? » Voilà que l’homme ne touche pas au collier ; il jette dans le râtelier une poignée de foin, et il s’en va : « Fais la fête ! Prends du ventre, Papillon ! On ne travaille plus ! » Les cabarets sont pleins. Les buveurs, qui parlaient tous ensemble au commencement, sont fatigués de parler, d’entendre des voix, surtout de boire et de respirer l’air du dedans qui est lourd de vin ; ils ont le dos en arc, la bosse touchant le mur, la tête en avant, les yeux rivés sur l’orateur, l’infatigable, qui n’a pas besoin de relais, dont la pomme d’Adam monte et descend comme une navette entre les poils de barbe. Dans les maisons, les ménagères ne sont pas contentes, parce qu’il n’y aura guère d’argent à la paye prochaine. On ne les voit pas ; elles bougonnent les enfants ; elles cachent sous la plaque de la cheminée une pièce de quarante sous qui était trop en vue dans le tiroir du buffet. Si elles vont faire sécher une chemise, dans la courette dallée d’ardoise qui précède le jardin, tout en piquant les taquets, elles tendent l’oreille vers les cafés. Est-ce que le bruit grossit ? Qui a poussé cette clameur, là-bas, du côté de la Fresnais ? Cela s’apaise. « Dites, la voisine ? Est-ce que ça vous va d’avoir un homme qui ne f… rien ? Moi, ça me tourne les sangs. » Il y a tout de même des belles filles qui se promènent, des jeunes branches fleuries qui ont le regard vif. Elles se sont mises sur une ligne, tant que le chemin peut en tenir, elles se donnent le bras l’une à l’autre, elles ne s’arrêtent pas devant les rassemblements d’hommes, mais elles ralentissent le pas. La grosse du milieu a une écharpe rouge autour de son cou de blonde. C’est elle que les hommes acclamaient quand la femme a entendu. Où est-ce ? Bien loin de la Fresnais, – le vent porte mal, – du côté des Plaines, là où la ville entre dans la campagne. Le soir va tomber : le piaillement des moineaux et les cris éperdus des martinets font plus de bruit que les hommes qui ne travaillent plus.

 

Le second jour à été comme mort jusqu’à plus de deux heures après-midi. La pluie du matin ayant cessé, on a organisé un cortège dans le village des Justices. Un drapeau rouge passe au milieu d’un groupe qui fait peur aux pacifiques et qui s’accroît de leur nombre. Des charretiers ont été rencontrés tout à la limite des carrières, conduisant un chargement d’ardoises ; ils sont entourés, battus, et tous les harnais des chevaux sont coupés. De proche en proche, la nouvelle se répand. La peur grandit. Les mères disent, trois fois dans une heure : « Où est mon petit ? » Les comités exécutifs, depuis longtemps formés et secrets, commencent à se séparer de la masse qui attend les ordres, et qui n’a fait que changer de discipline. On a vu des journalistes à l’Ardésie. On a vu un gendarme aussi. Il n’était pas du pays. Il se promenait avec sa femme, innocemment. Quand il a reçu des sottises, il a compris. Sa femme avait peur, bien sûr, mais elle avait soin de rire, quand on la regardait, toujours du même rire long, pour bien montrer qu’elle n’était pas prisonnière. À la nuit, une cartouche éclate ici, une autre là. Les enfants s’éveillent en criant. Chaque homme qui voudrait travailler craint pour sa maison. Il y a des bruits dans l’ombre, des martèlements de pas sur les routes. Mais ce sont des marches sans rythme. La troupe n’est pas encore arrivée. Les passants dans la nuit sont des civils. Du fond de leurs maisons fermées et verrouillées, les anciens reconnaissent des voix, à travers les murs. Ils nomment les grévistes qui se rendent aux réunions. Ils disent : « Ça va mal. Voilà le soufflet qui souffle le feu. Demain matin, la troupe sera en Ardésie. »

 

Et en effet, quand le troisième jour se lève, il a poussé du coquelicot sur les buttes. Une compagnie de lignards campe sur la place et dans les magasins à demi ruinés où les chouettes, la nuit, chassent les rats. Une autre est à Trélazé, où il y a aussi des gendarmes et qui ne se promènent plus. Les journalistes sont venus interroger mademoiselle Renée ; ils ont sonné à la porte de l’école, pendant la classe. Mademoiselle Renée est allée elle-même ouvrir ; elle était pâle, décidée à ne rien dire, comme s’il se fût agi d’une affaire professionnelle. D’ailleurs, elle ne savait rien, absolument rien. « Mon devoir, messieurs, me retient parmi mes élèves. » Ils lui ont appris que les dragons faisaient des patrouilles le long de la voie du chemin de fer d’Orléans, que les soupes communistes étaient distribuées depuis le matin, que l’argent venait de Paris, du Nord, de l’Est. Alors, les journalistes partis, les petites filles ont commencé à raconter ce qu’on avait dit chez elles. En classe, quand la maîtresse est rentrée, elles ont levé la main comme elles font quand on les interroge et qu’elles savent, et la légende a parlé. Quel moyen de s’opposer à elle ? Comment punir cette passion populaire que les petites ont dans le sang ? Toutes elles se hâtent de contredire, d’ajouter, d’approuver, de mêler au drame commencé la voix de la maison paternelle. Comme elles sont déjà pour ou contre la grève ! Comme on voit leur cœur ! Des innocentes disent : « Oui, mademoiselle, ils l’ont juré, si on fait du mal à un seul ouvrier, il y aura des soldats tués ; les perreyeurs se donneront la main, ils les pousseront dans les grands fonds, d’où l’on ne revient pas ! – C’est vrai, mademoiselle, puisque mon père l’a dit : au bord de l’ancien fond, à côté de chez nous, la terre est toute minée, prête à couler dans le trou et dans l’eau. C’est là qu’on les poussera. – Et puis, il y a les pierres qu’on lance ! Il n’en manque pas ! – Il y a des briques ! – Il y a des fils de fer, si les chevaux essaient d’avancer ! – Il y a des cartouches de dynamite ! – Il y a aussi des hommes qui veulent qu’on ne fasse du mal à personne, répond une voix fraîche, qui frémit d’émotion ; mon père a voté la grève, comme les compagnons, mais il dit que si on fait du mal à un soldat, même à un gendarme, lui, il cognera sur les lâches ! – Qui, les lâches ? – Vous ! » Plusieurs protestent. Elles crient. Tout à coup elles s’apaisent toutes. Le bruit du pas des chevaux entre par les fenêtres, par les fenêtres hautes du chemin, qu’on a laissées ouvertes. Les petites montent sur les bancs. Elles se bousculent. À travers la porte, elles entendent du bruit : dans la classe voisine, on grimpe aussi sur les tables. « Mademoiselle, c’est de la troupe. – Des dragons. – Ils sont vingt, trente, non… trente-deux. L’officier n’a pas l’air commode. – Il a un joli habit. – Et de petites moustaches. – Regarde donc le cavalier là-bas : il est de chez nous ! Francis ? » Et Francis a tourné la tête et montré ses dents blanches. Il avait la main sur la croupe de son cheval.

 

À midi, les demoiselles de l’école ont décidé de faire dîner les enfants, de ne pas les renvoyer dans les familles. Est-ce qu’on sait les rencontres, par de tels temps ? Davidée, qui n’a pas peur, va acheter du pain, avec une des grandes. On dîne comme on peut. La classe du soir commence avec un grand retard. À quoi bon ? L’école est devenue une garderie. Les maîtresses, à quatre heures et demie, ont accompagné, l’une vers la gauche, l’autre vers la droite, jusqu’à une centaine de mètres, les deux bandes de petites filles qui s’éloignent, et qui se dispersent à travers les rues, les sentiers, les buttespassent les hommes, beaucoup d’hommes, qui vont vers l’Est.

 

Il fait une chaleur torride. L’adjointe monte dans le grenier qui est au-dessus de la chambre de mademoiselle Renée, et qui a une lucarne du côté du chemin. De là, elle aperçoit la terre bleue ravinée, les chantiers de travail, les petits vergers enserrés entre les dunes d’ardoises, les bords de plusieurs vieux fonds abandonnés, les pistes qu’on devine à la pâleur des herbes. Des faisceaux de fusils brillent sur la place de l’Ardésie. Les fantassins dorment auprès. On voit un officier à cheval, très loin, qui se profile sur le ciel couleur de cendre chaude. Il regarde avec ses jumelles. Des points noirs, qui sont des perreyeurs en mouvement, isolés, ou par petits groupes, continuent de cheminer, montant et descendant, du côté où se trouve cet officier à cheval, qui surveille. C’est la semaine où le foin est rose rouge à la pointe. Les prés dorment, tout mûrs, tout chauds. Des gars aux mains calleuses, et que la grève a rendus flâneurs, entrent dans l’herbe haute, sans souci de la moisson qui n’est pas pour eux. Ils cueillent des marguerites et des pentecôtes. Des filles, aux barrières, les attendent.

 

Enfin le 10 juin est venu. C’est un jeudi, et le jour de la Fête-Dieu. Heureusement les enfants ont congé. Viendront-elles demain ? Sans père ni mère, sans la tendresse rassurante qui sort de la maison natale, elles auraient peur, si elles entendaient la grande rumeur qui vole avec le vent, les cris, les appels de clairons, les coups frappés contre des portes, on ne sait pourquoi, les huées qui menacent une faiblesse, on ne sait laquelle, et la marche impressionnante des cortèges sur les routes creuses de l’Ardésie. Aucun de ces bruits n’éclate tout près de l’école, mais ils viennent de partout. L’école, avec les vieilles maisons voisines, forme une île que la marée enveloppe. Mademoiselle Renée a la migraine et ne descendra pas de sa chambre avant l’heure du déjeuner. C’est Davidée qui est sortie pour aller acheter du lait. Car la fermière de la Mouronnerie n’est point passée ce matin, assise dans sa carriole au milieu des pots de fer-blanc, levant sa tête encapelinée, criant : « Au lait ! au lait ! » C’est mauvais signe. Elle a se rendre à la ville au plus court, sans tourniller dans les chemins des buttes, où les perreyeurs font leur train. Lorsque l’adjointe pousse la porte charretière de la Mouronnerie, et qu’elle entre dans la cour, tenant à la main le vase de grès bien récuré, elle est reçue rudement par la fille de ferme, qui a très peur, bien qu’elle reste rose et également rose de mains, de bras et de visage.

 

– Fermez donc mieux que ça la porte, la demoiselle ! Vous devez savoir pourtant qu’ils ont fait les cent coups cette nuit ? Non ? Vous avez dormi ?

 

– À peu près.

 

– Seigneur ! Une bombe, des pétards, des pierres qu’on entendait siffler d’ici ! Eh bien ! ne dormez pas à présent : il paraît que leur grand combat c’est pour l’après-midi.

 

– Vous tremblez trop, Mariette, l’émotion vous empêche de donner bonne mesure.

 

Mais la fille ne rit pas. Elle réplique :

 

– Vous êtes neuve, la demoiselle. Vous ne savez pas que, dans les grèves, c’est toujours les femmes qui pleurent.

 

Davidée rentre à l’école plus émue qu’elle ne veut le paraître. Elle marche à pas comptés, tout entière attentive, on le dirait, à cette lune blanche du lait qui oscille dans le pot de grès. Mais elle songe au rendez-vous qu’elle a accepté. Doit-elle vraiment, à une heure, gagner les hauts remblais qui dominent le pays ardoisier ? AttendreMaïeul, c’était d’une charité hardie, la semaine dernière, et il se peut que cela soit devenu imprudent. N’est-ce pas surtout inutile ? Maïeul ne sera pas libre. À cause de sa force et de l’ascendant qu’il exerce sur ses camarades, il est de ceux qui ne peuvent pas quitter les bataillons de grève. On ne le laissera pas venir… La jeune fille arrive devant la porte de l’école, et la pensée de mademoiselle Renée Desforges, malade de peur, la fait sourire et la décide. « Non, je ne manquerai pas le rendez-vous. J’ai promis. Maïeul ne m’a pas écrit sans un motif grave. Je ne puis pas refuser de l’écouter. N’a-t-il pas un service à me demander ? N’est-ce pas des nouvelles de Phrosine qu’il a reçues, et qui seraient dangereuses pour lui, et qui ne le sont plus si je les connais ?… D’ailleurs, s’il a l’idée simplement de continuer la déclaration commencée l’autre jour, et de me dire son goût pour ma personne, je ne regretterai pas davantage d’être venue : je lui ferai comprendre que je ne ressemble pas à certaines, et que je me garde, sans savoir pour qui, pour ma solitude peut-être, qui sera sans remords. » Elle pousse la petite porte de bois de châtaignier, encastrée dans le grand portail, et, se retournant vers la campagne bleue, pierreuse, déserte autour de la maison, elle songe encore : « Quelle singulière destinée ! J’ai été contrainte de prendre parti contre deux amants, et de m’en faire deux amis, par ma sévérité même, ou deux clients, tous deux compromettants ! »

 

À midi et demi, Davidée achève d’essuyer la vaisselle et de la serrer dans le bahut. Elle monte dans sa chambre et met son chapeau de paille, celui de l’été dernier à peine rajeuni, tout rond, et qui ressemble à une renoncule renversée.

 

Elle va descendre. Sur le palier, elle se trouve face à face avec mademoiselle Renée, dolente, les cheveux dénoués, et qui tient à la main une tasse de thé.

 

– Vous sortez, mademoiselle ?

 

– Oui, mademoiselle.

 

– J’ai voulu m’en assurer : vous sortez par ce temps de grève ?

 

– Je vais la voir de près.

 

– En chapeau blanc !

 

– Je n’en ai pas de rouge.

 

– C’est de la folie !

 

Le ton est si tragique, que Davidée a quelque peine à ne point rire tout haut. Mais l’envie lui en passe quand elle a fermé derrière elle le portillon de châtaignier, et qu’elle va où elle a promis d’aller. Davidée se dirige d’abord vers Trélazé, puis, dès qu’elle a dépassé la place de l’Ardésie, qu’occupe un détachement de soldats, elle tourne à gauche, et, comme un gréviste, montant et descendant, choisissant les pistes les plus courtes, elle arrive à la région des hautes buttes anciennes. Jusque-là, elle a rencontré quelques ouvriers placés en observateurs dans un chantier, un groupe de femmes, deux enfants, – la grève n’est pas pour eux, – qui cueillent des pentecôtes au bas des talus. À présent, plus personne. Elle est seule, sur le plateau couvert de genêts et de ronces, qui tient dans ses falaises l’eau des carrières abandonnées, et d’où l’on découvre toutes les ardoisières nouvelles. Voici le fond abandonné de la Gravelle, avec son lac mort et profond, et voici, au delà, le bois clairseméMaïeul a dit : « À une heure je serai dans le taillis de la Gravelle. » Davidée est venue rapidement : il n’est encore que midi cinquante. Elle entre dans le bois, et s’approche de la lisière ; elle passe la tête entre les branches, et alors devant elle, au-dessous d’elle, ses yeux découvrent les terres basses avec les puits, les chantiers, les machines, les maisons éparses par grappes, tout le domaine vivant, exploité, poussiéreux, sonore, où les hommes vont se heurter. Comment a-t-elle pu rencontrer si peu de gens sur son chemin ? Elle le voit à présent. Toute la foule est là-bas, au delà de la vallée où sont les chantiers déserts et les piles d’ardoises qui ne s’allongent plus ; là-bas, sur la pente qui se relève et qui a tant et tant de murs bleus, et de routes, et d’éboulis d’ardoise autour des charpentes d’un puits de mine. Par-dessus la vallée, une rumeur continue arrive, et se répand sur les buttes et sur la campagne. On ne distingue aucun mot. L’air ne porte que des notes mêlées, des parcelles de vie qui ne se rejoignent pas. Tout à coup, un grand cri s’élève, s’oriente, prend le vent et accourt. Ah ! cette fois, tous ensemble ils ont crié les mêmes mots. Davidée a entendu : « À bas Trémart ! À mort les vendus ! » Il est impossible que Maïeul Jacquet vienne. Il doit être parmi la foule noire qui couvre le chemin, et assiège l’enclos du puits de mine. Là sont rassemblés, devant la porte qui s’ouvre chaque matin pour le travail et qui est fermée aujourdhui, les carriers, leurs femmes, beaucoup d’enfants. Cette masse a des élans, des reculs, des remous ; elle s’étire et se rassemble sans qu’on puisse, à distance, deviner pourquoi. Même avec une lunette, Davidée ne pourrait reconnaître des visages ; mais elle reconnaît des attitudes : voici le père de Madeleine Bunat, voici Guillemotte dont la fille est dans la grande classe, et ces bras, ces épaules qui en cachent plusieurs autres, et qui se lèvent comme une pierre tombale dressée à l’entrée de l’enclos, c’est Geboin ou c’est Le Derf. De l’autre côté du mur, sur le flanc de la colline que couronne la machinerie de la carrière, un détachement de dragons en selle, immobile, image d’Épinal, garde la rampe qui descend vers le chantier. Les autres lignes basses de l’enclos sont protégées par des sections d’infanterie. Des officiers courent de l’une à l’autre. Oh ! un cri encore ! Des hommes, qui se font la courte échelle, essayent d’escalader le mur. Ils retombent. Clameur nouvelle, énorme, pleine de haine, qui salue leur chute. On doit jeter des pierres sur les soldats ; les alignements fléchissent ; des chevaux se cabrent. Une partie des assiégeants filent, à l’abri du mur, pour découvrir un point mal gardé dans la longue clôture et envahir le chantier. Davidée les suit du regard. Elle pense : « Maïeul est quelqu’un dans ce torrent. » Elle voit, en imagination, les carabines qui s’abaissent, les premiers rangs des assaillants qui tombent, les autres qui escaladent la colline, et la flamme alors, la flamme colossale qui monte des charpentes pétrolées et embrasées. Elle a un frisson de peur. Elle trouve stupide cette autre foule qui est venue comme au spectacle et pour juger les coups. Ont-ils loué leurs places, tous ceux-là ? Ils sont massés dans les petits vergers qui bordent la route. Ils forment une foule claire. Il y a des femmes, des ombrelles, des chapeaux de la ville. On dirait qu’il a poussé de la giroflée de Mahon sur ces terrasses lointaines. Et au-dessus de tout cela, très haut en l’air, montent les charpentes du puits de mine, leurs câbles, leurs grandes poulies, les chambres où sont les treuils, les pompes, les dynamos, la vie et la richesse contre qui, en somme, cet assaut est donné. On ne crie plus : « À bas Trémart ! » Les petits griefs nouveaux n’ont pas assez de puissance. C’est l’antique levain qui a remué la pâte : c’est la révolte contre le maître, la rage de détruire, la rage de prendre, le souvenir d’un mot cruel dit par un contremaître mort à des ouvriers morts, la promesse d’une société nouvelle, d’un bonheur nouveau, d’une domination retournée, d’une égalité détruite au profit des travailleurs manuels. Davidée, agenouillée sur la pente du talus, le buste hors du bois, tout dans le soleil et dans le vent, tremble et souffre, et voudrait se jeter entre les combattants. Elle pense rapidement à ceux qu’elle a dans cette mêlée. « Mes carrières sont ivres de colère. Les pères, les frères de mes petites sont là… Pourvu qu’il n’y ait pas de morts parmi eux ! Ou parmi les autres ! Car mon cœur connaît mieux les miens, mais j’ai pitié de tous. Un coup de feu ! Deux ! Ils ont été tirés devant la porte de l’enclos, par des ouvriers. Mais tout est en mouvement, les assiégeants, les assiégés. Les pantalons rouges marchent contre la foule noire qui a terriblement grossi vers la droite. Et à gauche ? À gauche, les dragons descendent au pas, en ordre. Car le chantier est envahi. Un geste : sabre au clair ! Ils chargent au trot la bande qui a tourné le mur et sauté dans l’enclos. Ils entrent dans cette masse qui hurle, qui s’abat sur eux, qui blesse et qui est blessée. Les pierres volent. Je les vois d’ici. Les ouvriers s’abritent derrière les tue-vent ; ils renversent des charrettesOui, il y a des femmes parmi eux. Dans quelques années, mes anciennes élèves seront là. Ils sont refoulés. La poussière les enveloppe. La foule s’agite sur la route ; elle s’agite dans les vergers. Et l’Internationale, avec son faux air de religion, plane sur cette horreur. Je ne vois plus rien. L’épaisse poussière cache tout. Les fantassins, eux aussi, ont repoussé les assaillants. Les spectateurs applaudissent dans les vergers. Qui applaudissent-ils ? » Pour mieux voir, Davidée monte debout sur le talus du bois. Que se passe-t-il ? Des cris perçants jaillissent de la foule qui assiège la porte de l’enclos, et les visages sont à présent tournés du côté des vergers qui descendent et de la vallée, et de Davidée qui observe. Que regardent-ils ? Ah ! voici un homme qui se détache de la grappe noire des grévistes et qui court sur la route. Trois hommes le poursuivent, quatre, cinq. Il va être pris ? Non, il saute dans un champ. Une meute, un gibier. Il galope à travers le chaume ; on le serre de près ; il reprend de l’avance ; non, il perd du terrain. Le malheureux ! Ce doit être Trémart, qu’ils ont découvert et qui essaye de leur échapper. Il arrive près de la haie. Il veut sauter. Il s’embarrasse dans les épines. Il tombe. Les hommes se précipitent sur lui. Ils lèvent leurs bâtons. Ils frappent. Ils vont le tuer !

 

À ce moment la foule crie : « Rit-Dur ! Rit-Dur ! Amenez-le ! » Ce ne sont plus cinq hommes qui entourent Maïeul tombé : c’est une troupe de cent grévistes peut-être, qui ont dévalé la pente. On ne distingue plus la victime des agresseurs. Il y a trop de monde en mouvement, et la poussière embrume le champ.

 

Davidée s’est enfuie dans le bois. Elle a couru jusqu’à la genêtière qui le prolonge, et la voici qui descend, toute blanche de visage, et se hâtant vers l’Ardésie, et évitant les maisons. « Est-il possible ! Ils ont blessé Maïeul, tué peut-être, à cause de moi ! Il n’y a pas eu d’autre cause ; c’est sûr ; je le sens ; il n’a pas trahi ses camarades, non ; il avait dit à une institutrice de village : je serai à une heure au bois de la Gravelle ; et il n’a pas voulu mentir à sa parole. Je suis cause de ce mal ! Il est un peu comme moi, ce jeune homme : quand il a promis, il saute l’obstacle… Qui me dira de ses nouvelles ? Je ne puis pas aller en demander. Ils se battent. Les soldats gardent les routes… »

 

La clameur passait, comme passent les nuages d’hiver, toujours, toujours. La jeune fille arriva à la maison d’école, et, malade d’inquiétude, ne voulant pas s’enfermer dans sa chambre, qui était à l’autre bout de la maison, elle entra dans la classe des petites, monta sur une chaise, et se tint debout, accoudée à l’appui de la fenêtre qui était élevée au-dessus du sol. De la sorte, elle verrait les passants, et elle leur demanderait : « Que savez-vous ? » Mais le chemin était désert. Elle ne voyait plus la vallée. Elle n’avait devant elle que les buissons d’une haie miséreuse, des pâtures pelées et sans troupeaux, et des buttes d’ardoise sans ouvriers. Un nuage de poussière flottait dans le ciel, au-dessus du puits de mine que Davidée ne pouvait apercevoir. On se battait toujours. Par moments, tout le pays au loin, tout l’invisible était remué comme d’un orage. Elle sentait, sous ses pieds, le frémissement de la terre secouée par le galop des chevaux et la fuite des grandes foules. Elle répétait : « C’est pour moi qu’il s’est exposé, qu’il a couru, et qu’il est tombé. » Au delà des maisons qui suivent la maison d’école, Davidée reconnut une femme qui traversait, craintive, la place de l’Ardésie, et elle l’appela. Mais la femme fit signe qu’elle était pressée, et qu’elle ne se souciait pas de rester longtemps hors de chez elle. Vers quatre heures, Mariette, la servante de la Mouronnerie, passa, ramenant du pré deux vaches qu’elle faisait trotter en les piquant avec une fourche.

 

– Est-ce qu’il y a des blessés, Mariette ?

 

– Oui, plusieurs.

 

– Des morts ?

 

– On le dit.

 

La fille était déjà à dix pas de l’école ; elle se détourna et cria vers la fenêtre :

 

– Je vous dis que les femmes pleurent ! Fermez votre fenêtre ! Allez-vous-en prier, si vous savez !

 

Elle était en colère, se souvenant qu’on avait ri d’elle le matin. Un peu plus tard, une voiture d’ambulance, au trot, roula sur le chemin, et le soldat qui menait le cheval, voyant une jolie fille à la fenêtre, fit claquer son fouet.

 

– Avez-vous des nouvelles d’un homme qui s’appelle Maïeul Jacquet ?

 

Le soldat répondit « zut ! », leva les épaules, et fouailla la bête au lieu de faire claquer la mèche.

 

Alors le soir commença de s’annoncer. Il y eut une trêve. Les bruits de voix, les rumeurs d’émeute s’apaisèrent, et la poussière continuant de faire le nuage au-dessus des terres invisibles, Davidée comprit que cependant les combattants allaient souper. C’est ainsi dans les discordes civiles, tant que la grande guerre n’est pas déchaînée. Elle sortit. Elle courut jusqu’auprès de l’église, qui est à une petite distance des buttes de la Gravelle, et elle entra chez une femme qui eut peur, et qui sourit tout de suite après, pour demander pardon.

 

– J’allume mon feu pour la soupe, comme vous voyez, mademoiselle Davidée… Je ne vous attendais pas… Comme vous êtes rouge !… Est-ce qu’il y a un malheur chez vous ?

 

L’adjointe eut honte de laisser voir tant d’émotion. Elle se détourna vers la porte, leva un bras et appuya la main sur le mur, et respira plusieurs fois l’air du dehors, comme font les enfants qui ont joué en chemin.

 

– J’ai trop couru, dit-elle… Je ne suis pas assez braveDites-moi, mère Jumelé, est-ce que c’est vrai qu’il y a eu mort d’homme ?

 

– Vous voulez parler de Rit-Dur ?

 

– Oui, on l’a blessé ?…

 

– Si durement, ma chère, qu’on l’a rapporté sur une civière. Il avait la tête en sang, et les yeux fermés, et il est resté trois heures de temps sans les ouvrir

 

– Qu’a dit le médecin ?

 

– Pas venu !

 

– Pourquoi ?

 

– Pas appelé ! Ces affaires-là, les hommes des carrières les règlent entre eux. Il ne faudrait pas s’en mêler. À peine Maïeul a-t-il repris connaissance, qu’il a demandé à parler, pas au médecin, non, aux chefs de la grève ; et il a dit : « Je veux ma justice ; ils sauront pourquoi j’ai quitté la partie ; je ne trahissais pas : trahir, est-ce de moi ? » Voilà ce qu’il a dit.

 

– Et les chefs ?

 

– Deux sont venus. On a tenu le conseil dans sa maison, tenez, dans le pavillon là-haut. Il paraît qu’ils lui ont répondu : « Rit-Dur, c’est toi qui avais raison. » Mais les autres paroles, on ne les connaît pas. Qui pourrait les deviner ? Maintenant, il a de la fièvre, et c’est les grandmères bretonnes qui vont le veiller. On ne sait pas s’il en réchappera.

 

La mère Jumelé, qui avait réussi à faire flamber son maigre bois vert, se rapprocha de Davidée, et s’étant assurée qu’il n’y avait pas de témoin dans la rue, à la distancevont les mots dits du bout des lèvres :

 

– Pour moi, mademoiselle Davidée, ce pauvre jeune homme-là, c’est encore une idée de femme qui le menait à sa perte.

 

Davidée regardait le commencement de la butte de la Gravelle, à demi noyée dans l’ombre, et une étoile qui se levait au ras de la pente.

 

– Il y en a qui perdent, et il y en a qui sauvent, répondit-elle.

 

Et la ménagère reprit, revenant vers la cheminée :

 

– Si j’étais à la place de cette femme-là, tout de même, je ne serais pas tranquille.

 

Davidée n’était pas tranquille. Elle rentra, dans la nuit grondante et pleine d’inquiétude. Elle dormit mal. Des bandes de grévistes suivirent le chemin en chantant. Elle n’avait qu’un désir : qu’il fît jour pour savoir des nouvelles de Maïeul. Elle songeait : « Comme c’est bien la douleur qui nous change ! Non, je ne suis pas la cause ; non, je n’ai rien fait de mal ; non, je ne l’aime pas d’amour : mais, depuis qu’ils l’ont blessé, j’ai le cœur tout occupé de ce Maïeul et malade de pitié. »

 

Et trois jours passèrent. On annonça que Maïeul allait un peu mieux, et qu’on l’avait vu, le dimanche soir, prendre l’air sous l’auvent de l’escalier extérieur. Les femmes ajoutaient seulement : « Il ressemble à un mort qui revient. » La grève n’était pas finie, mais elle s’usait, appauvrie et vidée de la passion du début. Les cortèges de grévistes et les patrouilles de cavaliers se heurtaient moins souvent. Beaucoup d’ouvriers travaillaient aux foins. Les mères n’osaient plus demander du pain à crédit aux boulangères, et elles envoyaient leurs enfants.

 

Le quatrième jour, un quart d’heure avant midi, l’adjointe, qui avait accompagné un groupe d’élèves jusqu’au village où est l’église, – à cause des mères qui craignent les rencontres, – revenait par le chemin coutumier qui n’avait de maisons que d’un côté et encore pas partout. Tant et tant de fois elle avait piétiné cette poussière, reçu dans ses yeux l’image pauvre de ces toits abaissés et de ces buissons de banlieue à chaque pas troués, qu’elle ne prenait plus garde aux choses, et qu’elle marchait n’ayant devant elle que ses idées. En ce moment, elle pensait à la longueur de ces semaines d’été où la chaleur nouvelle met de la fièvre dans le sang, au silence des matins, des midis et des soirs, dans l’école où les deux maîtresses étaient ennemies. Le soleil chauffait dur, et faisait de la poudre avec la vieille boue de l’hiver. Davidée allait au milieu de la route. Le bas de sa robe était devenu gris. Elle n’était donc pas loin de l’école, quand elle s’arrêta tout à coup.

 

– Mademoiselle Davidée ?

 

Du côté où il n’y avait pas de maisons, la route était séparée des pâtures et de quelques jachères pierreuses par des lambeaux de haie que reliait un fil de fer rouillé, débris de câble cloué sur des poteaux de fortune. C’est de là que l’appel venait. Davidée connut d’abord que la voix était de Maïeul Jacquet, et elle vint. Il était là, debout, en contre-bas du chemin, et obligé, pour regarder celle qui venait, de lever la tête. Oh ! quel pauvre visage meurtri, balafré, pâli par la souffrance ! Quels yeux creusés, où s’était retirée la jeunesse ardente et douloureuse ! Maïeul avait la tête enveloppée de linges, et sa veste de travail, mal reprisée, montrait, sur l’épaule droite, une longue coupure aux bords redressés et poilus. Il s’appuyait, des deux mains, sur un bâton.

 

– Je n’ai pas pu venir, l’autre jour, mademoiselle Davidée : faut me pardonner ?

 

– Comme ils vous ont blessé !

 

– Un peu.

 

– Ils auraient pu vous tuer.

 

– Je ne leur en veux pas ; ils étaient dans leur droit : ils croyaient que je trahissais. Mais on est remis ensemble, eux et moi. Je leur ai expliqué

 

– Quoi donc ? Que vous aviez rendez-vous avec moi ?

 

Il devint plus sombre de visage, à cause du soupçon qu’elle avait, et il répondit :

 

– J’ai dit le nom d’une autre, vous pensez.

 

Et ils restèrent muets, un long moment, parce que Phrosine était entre eux. Ce fut lui qui reprit :

 

– Je vas quitter le pays à cause d’elle.

 

– Vous allez la retrouver ?

 

– Non, par exemple ! Mademoiselle Davidée, ne vous fâchez pas comme vous faites contre moi ! Ne vous en allez pas ! Ne rentrez pas encore à l’école ! Ne tournez pas la tête comme cela ! Je suis assez malheureux.

 

Ce mot-là avait une force qui arrêta Davidée. La jeune fille était déjà un peu au delà de Maïeul, et ses yeux ne regardaient plus que la maison d’école et la vie de tous les jours.

 

– Dites vite ce que vous avez à me dire. Je suis attendue.

 

– Moi pas ! Personne ne m’attend, ni ici, ni ailleurs. Là où je vais, à plus de dix lieues d’ici, au pays de Combrée, je ne connais personne. C’est moi pourtant qui ai demandé à être embauché à la carrière de la Forêt. Je l’ai demandé bien avant la grève, parce que je ne peux pas tenir ici… Je ne veux pas vous offenser, mais, voyez-vous, à l’Ardésie, maintenant, tout seul, je suis embocagé dans mes souvenirs. Je ne travaille plus bien. Je n’ai plus le goût à l’ardoise. Les compagnons me disent : « Tu étais moins triste, Maïeul, au temps de la maison des Plaines ! »

 

– Et c’est vrai ?

 

– Oui. Vous ne pouvez pas comprendre. Vous êtes une jeune fille. Mais tout de même c’est vous qui nous avez séparés. J’ai voulu vous dire que je m’en vas ; que je ne vous en veux pas ; que je suis même content au fond du cœur ; que je ne l’aime plus, non, plus du tout. Mais…

 

– Eh bien ?

 

– J’ai encore peur d’elle.

 

Il crut qu’elle allait s’éloigner sans répondre. Il la voyait perdue. Il dit bien vite :

 

– Vous savez tout à présent. Et vous me méprisez.

 

À sa surprise, elle ne l’abandonna pas. Elle demeura au milieu de la route, et, inclinant son visage, elle considéra, non sans douceur et sans pitié, l’homme qui s’humiliait. Elle ne voulait pas être dure. Elle avait coutume de relever les enfants qui s’accusent. Et elle dit :

 

– Vous vous trompez. Je ne vous méprise pas. Je crois que vous faites bien.

 

– Puisque vous le dites, j’aurai plus de courage. Mademoiselle Davidée, je suis un pauvre.

 

– Moi aussi je suis pauvre : il y a tant de manières de l’être.

 

– Depuis que j’ai perdu père et mère, personne ne m’a repris quand je faisais mal. Vous avez été la première. J’ai plus de chagrin de l’enfant mort que je ne peux vous le dire.

 

Et comme Davidée ne s’en allait pas, comme elle était encore devant lui pour une petite minute, et qu’elle avait les yeux de la bonté qui écoute, il s’enhardit, il montra sa tête malade :

 

– Voilà que je m’en vas. Mais quand je serai guéri, de toute manière, est-ce que je pourrai vous revoir ? Mademoiselle Davidée, je n’ai point connu votre pareille.

 

– Est-ce étonnant ? Je ne suis pas d’ici.

 

– Quand vous passez, les arbres vous saluent d’amour.

 

– Non, monsieur Maïeul : c’est le vent qui les courbe.

 

– Les enfants, dans les chemins, du plus loin qu’ils vous aperçoivent, envoient leur cœur devant eux.

 

– Moi je fais de même : je leur appartiens.

 

– On sait que vous n’aimez qu’elles. Vous ne ressemblez pas aux autres maîtresses d’école

 

Et comme elle demeurait immobile et la tête inclinée vers lui, il osa répéter :

 

– Quand j’aurai fait ma preuve d’honnête homme, est-ce que je pourrai vous revoir ?

 

Elle ne répondit pas. Mais elle devint toute blanche, et elle continua son chemin, avec plus de lenteur qu’elle n’était venue.

 

Toute l’après-midi, Davidée fut très occupée ; elle dut faire la classe, recevoir des parents, préparer des chants pour une fête qu’on voulait donner, éplucher les légumes pour le dîner, car elle était de semaine. Le soir, toute lasse qu’elle fût, elle n’avait pas sommeil. Longtemps elle resta, devant sa fenêtre ouverte, à songer au départ de Maïeul, et à des mots qu’il avait dits. Plusieurs étaient nouveaux pour elle. Mais, à peine s’y complaisait-elle, que d’autres mots lui venaient en mémoire, des mots cruels, qu’il avait dits également : « J’ai encore peur d’elle. » Et toute la douceur mourait. Le ciel était clair dans les hauteurs, mais sans lune, et une brume d’été, légère, voyageait sur les champs. Davidée distinguait malaisément, tant leurs limites étaient mêlées par l’ombre, le jardin de l’école, celui de la maison voisine et, au delà, une vigne misérable, qui enfonçait dans la nuit ses rangées de ceps comme des sillons de labour. Mais cela suffisait pour que toute l’Ardésie lui fût présente à l’esprit, tous les champs et les chemins, tous les villages, tout le travail et les visages familiers. Quelqu’un allait quitter ce coin du monde où la paix n’était plus pour lui, à cause d’une parole ancienne. Que de brisements ! Elle essayait de compter. Elle ne pouvait se défaire d’une idée, insistante comme un refrain : « Voici les dernières heures pour lui. Comme Phrosine, il partira au jour levant. » La terre, pénétrée de rosée, avait son odeur d’après la pluie. Et le silence était si grand, qu’on entendait les gouttes d’eau tomber du bout des feuilles.

 

Avant le jour, en effet, à l’heure où les choses étaient encore toutes sombres sous le ciel déjà plus pâle, Davidée, qui s’était jetée sur son lit, se leva en sursaut. Elle avait reconnu une voix ; elle entendait un homme qui chantait. Vite, sans bruit, elle écarta les volets ; elle se pencha dans les demi-ténèbres. La voix n’était pas toute proche, et elle était d’un voyageur en marche, et elle disait :

 

Celle en qui j’ai mis ma pensée

N’a jamais eu d’pensée pour moi ;

C’est pour elle que je m’en vas,

Toute ma jeunesse est passée.

 

Je m’en vas le cœur en tourment,

Mon cœur emporte son idée ;

Elle est après lui attachée,

Comme un furet qui boit son sang !

 

Oh ! que l’air était triste ! Cela ressemblait à la chanson lente des bouviers, qui reviennent des guérets et qui ne s’arrêtent point. La voix s’éloignait déjà, peut-être dans la vigne, peut-être dans les terres vagues, qui sont au delà. Elle chanta encore des paroles qui ne vinrent pas toutes jusqu’à la fenêtre. Puis elle se tut. Et ce fut le commencement du jour.

 

Une seule femme avait compris la chanson, si plusieurs l’avaient entendue. Mais quand le soleil fut levé, du haut de la butte de la Gravelle il vint une autre musique qui était maigre dans le vent, et qui s’en allait avec lui, bien loin, et elle devait dire une âme, car les âmes furent émues, chacune selon son ordre. Les enfants, à la limite des genêts, éveillés de bonne heure, dans les lits trop chauds des maisons basses, se mirent à rire et ils éveillèrent les parents : « Écoutez, père ! C’est le flûtiau de Maïeul ! Oh ! le joli ! Qu’il y a longtemps qu’il n’a parlé ! » Mais ils n’allèrent point au delà de l’amusement que leur esprit recevait de la danse des notes. Les fendeurs d’ardoise, qui faisaient leur toilette dans les jardins, et, demi-nus, se débarbouillaient au-dessus des cuviers pleins d’eau claire, s’émerveillèrent les seconds, et dirent en riant : « Ça n’est pas de la musique de grève ! À quoi pense donc Maïeul Rit-Dur ? » La vieille mère Fête-Dieu joignit les mains et murmura : « Seigneur, ramenez-le avec une âme guérie et un flûtiau qui ne pleurera plus. » Et elle était ainsi toute seule à bien entendre, toute seule avec une maîtresse d’école, une jolie, déjà émue, faible de cœur et qui disait : « Cela m’aime encore ; c’est de l’amour triste et qui s’en va. »

 

Le flutiau qui sonnait, sur les buttes de la Gravelle, parut bientôt si faible de voix qu’il devint sûr que l’homme voyageait dans les combes et sur les chemins bordés de haies : avant que la lumière fût ardente, il ne sonnait plus que comme un moucheron. Dans le jour, on apprit que le fendeur Maïeul Jacquet avait quitté le pays.

 

XI

MONSIEUR L’INSPECTEUR


Après la journée du 10 juin, et bien que la grève fût comme morte d’avoir répandu le sang d’un homme, tous les parents eurent peur pour leurs enfants. Même les plus violents disaient : « Il y a du monde de partout sur les buttes ; faut pas s’y fier. » Les classes étaient donc à peu près vides, le mardi matin : celle de mademoiselle Renée n’avait que huit élèves ; celle de mademoiselle Davidée en avait neuf. Les enfants présentes habitaient presque toutes dans le groupe de maisons qui enveloppent l’église, ou dans celles qui forment une place, sur la terre bleue et en pente, à droite de l’école. Au moment où elle entrait, avec les petites, dans la salle  2, l’adjointe remarqua que mademoiselle Renée avait fait toilette, et qu’elle était fort excitée.

 

– Est-ce que vous m’avez rendu toutes les compositions corrigées, mademoiselle ?

 

– Mais oui.

 

– Et les travaux à l’aiguille sont-ils dans le meuble de ma classe, à côté du tiroir de minéralogie ?

 

– Oui encore.

 

– Tant mieux. Je vais voir si vous n’avez pas oublié de les ranger

 

À neuf heures, on sonnait à la porte du chemin. D’habitude, lorsque la femme de journée avait quitté l’école, mademoiselle Renée envoyait une des élèves ouvrir la porte. Elle sortit elle-même, et Davidée, un moment après, entendant une forte voix d’homme répondre au soprano voilé de mademoiselle Renée, eut la certitude que la directrice était allée recevoir monsieur l’inspecteur. La preuve ne tarda pas. Le bruit d’un pas coulant, le bruit d’un gros pas écrasant le sable, le roulement discret et continu d’une bicyclette moulant sa petite ornière, accompagnèrent les mots qui entraient par la baie ouverte.

 

– C’est vrai, mademoiselle, j’ai chaud terriblement. Quelle poussière ! Quelle chaleur ! Mais c’est un four votre Ardésie !

 

– Je n’aurais pas osé le dire, monsieur l’inspecteur, mais je le pense depuis six ans.

 

– Six ans ! À l’Ardésie ? Vous avez donc demandé à être maintenue ?

 

– Mais non, monsieur l’inspecteur ; monsieur l’inspecteur veut-il se rafraîchir ?

 

– Jamais, mademoiselle ! Je n’accepte jamais ! Je suis en service ! Mais c’est égal, moi qui suis du Midi, je n’ai pas souffert de la température chez moi autant que chez vous… Voici votre classe ?… Passez donc… après vous.

 

La voix appartenait à l’espèce du Midi, scandante et déclamante, et pour qui un seul auditeur c’est déjà le forum. L’entrée dans la grande classe fut bruyante.

 

Davidée, pendant ce temps, dictait aux petites une page d’un manuel d’instruction civique.

 

C’était un plaisir d’entendre, à travers la cloison et la porte qui séparaient les deux pièces, les moindres notes de ce baryton paternel, qui interrogeait les élèves, – la réponse trop timide demeurait ignorée, – et félicitait ensuite l’enfant et la maîtresse.

 

– Très bien, cette différence entre les lépidoptères et les diptères ! quatre ailes, deux ailes ! L’histoire naturelle fait chérir la natureIndiquez-moi les méthodes pour séparer l’oxygène de l’eau d’avec l’hydrogène ?… Parfait ! Voilà une future ménagère qui saurait expliquer, j’en suis sûr, le phénomène de l’ébullition. Quelle est la profession de son père, mademoiselle ?

 

Le fausset surveillé de mademoiselle Renée répondit :

 

– Marchand de porcs, sauf votre respect, monsieur l’inspecteur.

 

– Très bien. L’orthographe laisse encore à désirer. Mais la mémoire est bonne. Faculté maîtresse, mademoiselle.

 

– Oui, monsieur l’inspecteur.

 

– L’une des joies de la vie !

 

– Oui, monsieur l’inspecteur.

 

– Et que vous cultivez heureusement. Montrez-moi le cahier rotatif des devoirs quotidiens ?… Vous ne savez pas ce que c’est ? Je le comprends. Je vous excuse. J’avais proposé ce nom-là au ministre de l’Instruction publique, que je connais beaucoup, pour désigner ce que vous nommez peut-être le cahier de classe, ou le cahier de roulement. Moi, j’avais trouvé rotatif, un mot qui vibre ! Rotatif ajoutait au sens ; rotatif faisait image ; rotatif était de mon cruLe ministre m’a dit, depuis : « Je le regrette. » Merci, mademoiselle. C’est bien cela.

 

Davidée, dictant à voix ménagée, guettait le mouvement du bouton de cuivre de la serrure, les pas géminés qui, en grossissant, annonceraient l’arrivée de l’inspecteur et de la directrice. Elle avait disposé les plis de sa robe, pour pouvoir se lever plus vite. La visite se prolongeait. À neuf heures un quart, l’adjointe entendit les pas, mais qui s’éloignaient. Et pendant dix minutes, dans la grande classe, il y eut seulement des fusées de rire, des chuchotements, quelques coups discrets de porte-plume tombant sur le plancher : d’où les élèves et leur maîtresse conclurent que monsieur l’inspecteur et mademoiselle Renée se promenaient dans la cour, ou dans le jardin. À neuf heures et demie, ils entrèrent, l’inspecteur le premier, qui ouvrit la porte comme s’il pénétrait dans une cage aux lions, le geste rapide, la tête un peu inclinée, les yeux sur ceux du fauve. Le fauve, c’était l’adjointe qui s’était levée, dans la chaire. S’étant ainsi fait connaître, il interrompit le courant magnétique, passa en revue les bancs déserts, et sourit aux neuf présentes. Puis il redevint grave, et s’assit dans une chaise que, derrière mademoiselle Desforges, portait une élève de la grande classe.

 

– Voyons cette dictée ?

 

Il prit la copie la plus voisine, approuva.

 

– Une page de Souchet-Lapervenche ? Un de nos meilleurs prosateursJe déclame souvent, dans les salons, du Souchet-Lapervenche. C’est d’un grand effet… Pas assez de ponctuation, mademoiselle. Comment voulez-vous qu’une élève comprenne ce qui n’est pas ponctué ? Dictez-vous la ponctuation ?

 

– Non, monsieur.

 

– C’est un tort. Écoutez ce morceau ponctué, mes enfants, et remarquez mon point virgule ; reconnaissez mes deux points.

 

Il se mit à réciter, mademoiselle Renée admirant, mademoiselle Davidée respectueuse et résignée, les élèves regardant cette bouche en arc, d’où s’échappait une voix de chantre qui lit, et ces joues grasses, rasées, et ce menton qu’une forte barbiche en pointe, d’un noir bleu, allongeait. L’inspecteur, qui n’était dans le département qu’en remplacement d’un collègue malade, appartenait à cette race qui ne se rassasie point d’elle-même. Il jouait, où qu’il fût, plus que son rôle officiel, par besoin de prouver que son talent dépassait la mesure de ses fonctions présentes. Il avait l’attitude de la conviction, le regard direct, loyal, impérieux, et quelques intimes du café d’Auch avaient même dit : impérial. Ce mot-là, il y pensait tout le temps. C’était sa trouée des Vosges. L’inspecteur ne discutait jamais un ordre, et l’obéissance qu’il exigeait lui semblait embellie et sacrée par son propre exemple. Cauteleux avec des formes rudes, il avait l’art de glisser les yeux, en se détournant, vers le subordonné ou la subordonnée, et d’insinuer ainsi : « Vous voyez, je suis bon enfant, je puis sourire, protéger, user en votre faveur d’un crédit qui me fait des jaloux, qui peut vous en faire. » Rarement, ce regard, dans le service, allait au delà de ces suggestions professionnelles. Quelques très jolies adjointes avaient bien, ici ou là, compris que M. l’inspecteur était un connaisseur. Mais il lui suffisait de laisser soupçonner sa sensibilité, de provoquer une rougeur, un étonnement, un refus mental dont il triomphait avec un lourd esprit et des propos salés, affirmant qu’on ne le prendrait jamais à courtiser une subordonnée, et il disait vrai. Toutes ses sévérités étaient pour les scrupules de conscience. Il voyait une injure personnelle dans la timidité ; il en voyait une autre dans le respect d’une autorité qui n’était point d’État. M. l’inspecteur aimait ses fonctions, qui lui faisaient voir du pays, « des représentants de races différentes et toutes françaises pareillement », – il était exquis prononçant cette formule, – et qui lui valaient, en ce moment, de remplacer, à l’Ardésie, le titulaire, « mon cher collègue empêché ».

 

Quand il eut, minutieusement, examiné les divers cahiers, communs ou individuels, jugé la portée de deux maximes de morale civique, déclaré que mademoiselle Birot lui semblait un peu idéaliste, interrogé quelques enfants :

 

– Mademoiselle, dit-il, j’ai confessé tout à l’heure mademoiselle la directrice. C’est votre tour. Voulez-vous bien sortir avec moi ? Nous serons plus libres de causer dans le jardin.

 

– Dois-je vous accompagner, monsieur l’inspecteur ? demanda mademoiselle Renée.

 

– Inutile, mademoiselle.

 

L’inspecteur et l’adjointe firent en silence le chemin, assez court, de la classe au jardin, et là, le fonctionnaire, ayant jeté un coup d’œil vers sa bicyclette, pour s’assurer que personne n’avait touché la machine, s’assit sur le petit mur qui protégeait les légumes et les fruits de l’école, et, de ses deux bras écartés et rassemblés ensuite, fit signe à Davidée de s’asseoir de l’autre côté de la barrière. Elle resta debout, à trois pas de l’inspecteur. Il répéta le geste, et l’odeur de la sueur s’échappa des habits gonflés et dégonflés. L’adjointe eut l’air de ne pas comprendre. Il contracta les sourcils, regarda le ciel au-dessus de Davidée et dit, goûtant ses mots :

 

– Je ne voudrais pas faire de peine à une jeune adjointe, qui a besoin de confiance dans l’avenir. Cependant je dois vous avertir de plusieurs reproches qu’on vous fait.

 

– Mademoiselle Renée ?

 

– J’ai dit « on ». N’aggravez pas votre cas, en chargeant vos supérieurs. Nous avons dix façons de savoir ce qui se passe dans une de nos écoles. Je ne m’étends pas sur les familiarités déplacées que l’on vous attribue.

 

– Conversations, oui ; familiarités, non. Je n’accepte pas qu’on parle ainsi d’une honnête fille !

 

– Oh ! mademoiselle, les expressions aussi pourraient bien être déplacées ; j’ai le droit, je l’aurais de juger votre conduite privée

 

– Prenez-le, monsieur, mais ne me jugez pas sans m’avoir interrogée.

 

– Précisément, je n’ai pas l’intention de vous interroger là-dessus. Je le répète, je pourrais le faire.

 

– Mais, faites-le !

 

– Que vous êtes vive ! Il est vrai que vous êtes toute jeune. Eh bien ! non, mademoiselle, je me refuse à discuter, avec chacune de mes institutrices, les principes de la morale personnelle qu’elles adoptent, qu’elles pratiquent. À moins de scandale, je n’interviens pas, dans le Midi ; je n’interviendrai pas davantage ici, dans le Nord.

 

Il cessa d’observer les premiers nuages blancs qui commençaient à dépasser la ligne des murs, en face de lui, et abaissa son visage impérial, et ses yeux qui étaient du même noir, chargé de bleu, que sa barbe et ses cheveux, vers la jeune fille qui attendait ce geste, et qui n’évita pas ce regard destiné à la faire trembler. On pouvait aller loin dans le regard de Davidée Birot. Elle se tenait droite, le long de la barrière, les mains cachées dans les poches du tablier de coton à pois rouges, qu’elle avait jeté par-dessus son corsage et sa jupe. Un rayon de soleil l’éclairait à gauche, et la faisait à moitié châtain.

 

– Ce que je vous reproche, comme un manquement professionnel, c’est votre attitude vis-à-vis du curé de l’Ardésie.

 

– Je vous demande pardon, monsieur l’inspecteur, je ne saisis pas bien l’accusation : depuis que je suis ici, je n’ai mis qu’une fois les pieds à l’église, pour…

 

– Je le sais ! Vous ne m’apprenez rien.

 

– J’ai été élevée dans une famille où la pratique religieuse est à peu près nulle. Je ne juge pas mon père et ma mère. S’ils m’avaient élevée autrement, je vous le dirais. Je n’aurais aucune crainte de vous le dire.

 

Un sourire aigu, bref, détendit le masque sévère.

 

– Bravo ! J’aime la sincérité. Mais, voyez, d’après votre propre aveu : vous ne savez pas si vous avez tort ou raison de vous abstenir de toute pratique confessionnelle ?

 

– C’est vrai. Je n’ai pas eu le temps de me préoccuper

 

– Je souhaite que vous ne l’ayez jamais. Questions vaines.

 

– On m’a enseigné : suprarationnelles.

 

– Parfaitement ! Ah ! vous avez suivi le cours de mademoiselle Hacquin, un de nos grands penseurs, et cependant une primaire ! Mais, précisément parce que vous n’avez pas un parti pris très net, vous êtes entraînée. Innocemment, je le veux bien, mais gravement. Car il y a l’exemple, mademoiselle ! Car vous conduisiez vos élèves et vous étiez en fonctions officielles, quand vous avez eu, à l’entrée du cimetière, voilà plusieurs semaines, ce long entretien avec monsieur le curé.

 

– Une minute environ. Je le remerciais. J’aimais la petite morte.

 

– Vos élèves erraient par les chemins, abandonnées.

 

– Oh ! monsieur !

 

– Abandonnées, lorsque le bruit d’une voiture vous a enfin tirée de votre oubli, de votre conférence avec le prêtre… De plus,… laissez-moi achever, je vous prie !… de plus, vous portiez ostensiblement, sous le bras, un énorme paroissien

 

– Oh ! monsieur !

 

– Provocant !

 

– Je l’aurais préféré petit : je n’en ai pas d’autre.

 

Elle s’arrêta un instant, et l’humeur du père Birot, qui n’était pas commode, apparut dans la physionomie de sa fille, dans le ton de sa voix, dans le mouvement de ses deux mains qui secouèrent le tablier à pois rouges.

 

– De sorte que vous me défendriez, si j’en avais le désir, d’entrer dans une église ?

 

Un rire d’une bonhomie dédaigneuse lui répondit :

 

– Non, mademoiselle ! La liberté

 

– Vous me défendriez, en tout cas, d’emporter un paroissien ? Le seul que j’aie ? Je n’aurais pas le droit de faire ce que tout le monde fait, et de prier pour mes morts ? Je vous prie de me dire nettement ce que vous appelez mon devoir, monsieur, afin que je m’y tienne, si cela est possible. Je vous demande de préciser.

 

Ce fut à l’inspecteur de prendre un temps de réflexion.

 

Il parut s’intéresser de nouveau aux nuages qui montaient, et, à présent, couronnaient la maison d’un glacier fulgurant.

 

– Je ne veux pas porter atteinte à la liberté, mademoiselle : je démentirais toute ma vie publique. Ce que je vous ordonne, ou ce que je vous conseille, ce qui est à peu près la même chose, c’est de ne pas vous promener avec un gros livre, un livre qui est une manifestation, et c’est de causer le plus brièvement possible, et le moins souvent avec le curé, et, s’il y a un vicaire, avec le vicaire. Vous comprenez ? Il y a là des nuances. Je ne puis qu’indiquer… Non, je vois que vous vous obstinez à ne pas comprendre. On vous dit intelligente. Vous l’êtes : prenez garde de vouloir juger trop de choses.

 

Il sauta, d’une brusque pesée de ses grosses cuisses, à bas du petit mur où il était assis, et reprit le ton, qu’il appelait d’homme du monde, en faisant raconter à l’adjointe les principales scènes de la grève. La directrice, qui l’observait, sortit pour le reconduire jusqu’au chemin.

 

Il fut très cordial dans les promesses qu’il fit à mademoiselle Renée, d’obtenir pour elle un avancement. Ses expressions furent moins nettes quand il assura de sa particulière bienveillance « une adjointe encore un peu indépendante, mais pleine de bonne volonté, et qui avait de l’avenir, dans l’enseignement. »

 

Davidée se sentit condamnée à bref délai.

 

– Eh bien ! ma petite, demanda mademoiselle Renée, quand elles furent seules : vous êtes contente ?

 

– Enchantée.

 

– J’ai fait, pour vous, tout ce qu’on pouvait faire. Nous avons eu quelques malentendus : que ce soit oublié, n’est-ce pas ?

 

– Oui, mademoiselle.

 

Davidée fit sa classe du soir en songeant à chacun des mots entendus le matin. Elle ne pouvait douter de la dénonciation qu’avait annoncée Phrosine ; ni de la disgrâce qui serait le plus certain effet des promesses vagues de l’inspecteur. Elle avait des ennemis, elle, petite jeunesse qui n’était pas entrée à l’école normale par besoin, pour subvenir à la vie, comme tant d’autres, mais qu’une grâce maternelle, un goût tendre pour l’éducation de l’enfant, l’ambition de servir, avaient, plus que tout le reste, déterminée. Elle se disait : « Je ne veux pas être emprisonnée, ou, comme l’a dit Maïeul, embocagée. Je sortirai de ces difficultés en allant à elles, en ne craignant pas. Et d’abord, ce soir-même, je verrai ce curé, qui sera peut-être interrogé ; qui peut, en tout cas, si j’en suis réduite à ces défenses misérables, témoigner des propos que nous avons tenus. Qu’on me regarde comme si faible, si basse, que j’accepte de ne pas rencontrer, dans une rue du bourg, un curé, ou Maïeul, ou Phrosine, ou un autre, n’importe lequel des excommuniés, dont les listes me seront dictées, cela me révolte ! »

 

Les joues de Davidée Birot étaient presque aussi rouges que ses lèvres, lorsque, après six heures, s’étant coiffée de sa campanule blanche, elle alla rendre visite à la mère d’une des petites, qui demeurait en face de l’église. Sans expliquer pourquoi, elle s’attarda un peu. La veuve trouvait que cette jeune adjointe était bien aimable. Elle faisait des frais, expliquant la peine de son métier de laveuse, qu’elle avait commencé à quatorze ans, et qui, à près de soixante, lui gerçait encore les mains.

 

– Ça vous tient plus qu’on ne croit, l’eau des lavoirs. Qui a commencé laveuse, finit laveuse. Encore, les femmes qui trempent le linge dans les rivières, elles causent avec le courant. Elles lui disent : voilà que tu galopes, tu frises comme une dentelle, et d’autres choses. Mais ici, des trous où l’eau ne s’échauffe jamais, et ne sait pas ce que c’est que de courir : le métier est moins gai. Il ne l’est pas assez pour des jeunesses. Pourtant, les premières fois

 

Davidée savait répondre, parce que, chez elle, le cœur était toujours attentif. À des mots, à des signes, à des petites pitiés d’une seconde, la laveuse avait compris que des tiédeurs subites passent dans les hivers. La jeune fille, contente de se sentir aimée, attendait la fin de la prière que le curé de l’Ardésie sonnait lui-même et récitait, à l’heure dorée : au voisinage de sept heures en été, et, pendant l’hiver, dès cinq heures. On entendait, de chez la veuve, les réponses du peuple suppliant Dieu de bénir le repos, d’en faire un moyen d’énergie et de salut, de dissiper les embûches de l’ennemi qui occupe la nuit comme son domaine. Par la porte ouverte, ce n’était pas seulement la chaleur qui entrait, l’air avec son goût de foin, de marais et de boulangerie ; c’était encore l’image de la Vierge Marie et de l’Enfant, peinte sur un vitrail de l’église. Davidée considérait les trois doigts levés de l’Enfant, et elle se sentait contente, sans se l’avouer, d’être là, si près, dans la limite immédiate de protection de ce geste sauveur. Jamais elle n’avait encore observé qu’il y eût un vitrail, dans l’église de l’Ardésie, où était représentée la mère glorieuse et puissante par l’Enfant.

 

Brusquement, la couleur du vitrail baissa de ton : l’abbé devait souffler les cierges. Des hommes sortirent, et des femmes ; les hommes avaient la physionomie décidée qu’ont les croyants dans les pays de religions opposées. Le curé devait ranger quelques chaises, accrocher la corde de la cloche. Il sortit un instant après le dernier fidèle, tourna la clef, regarda le couchant qui était d’une pourpre déchirée et magnifique, et, rabaissant les yeux, fut stupéfait autant qu’intimidé, d’apercevoir devant lui mademoiselle Birot. Quelques témoins, aux portes, observaient. L’adjointe fit exprès de séparer les mots, afin d’être entendue d’un peu loin. L’abbé s’inclinait.

 

– Monsieur le curé, vous vous souvenez de l’entretien que j’ai eu avec vous, devant le mur du cimetière, le jour de l’enterrement de la petite Le Floch ?

 

Le curé se mit à rire bruyamment :

 

– Je le réciterais, mademoiselle, et la leçon ne serait pas longue : trois phrases !

 

– Il paraît que ça suffit pour qu’une institutrice soit dénoncée comme cléricale. Mais je n’ai pas l’intention de me laisser faire. Vous écririez bien les phrases où je vous disais mon affection pour ma petite élève ?

 

– Sans doute.

 

– C’est tout ce que je voulais vous demander, monsieur le curé. Je vous remercie.

 

Elle allait se retirer. Une mère arriva dans le village, poussiéreuse, marchant au pas de charge, tirant une enfant qui ne suivait que par accès, et, entre deux efforts, se laissait traîner dans la poussière. De l’autre bras, la femme portait une soupière pendue entre des ficelles. En passant entre les maisons meublées de leurs locataires, elle avait ralenti. L’enfant reprit de l’âme. Elle montra le chien qui suivait, harassé, lui aussi.

 

– Comme il est sale ! dit-elle.

 

La mère la secoua, regarda tout autour :

 

– Pas tant que le monde ! Allons, rosse ! arrive ici !

 

Elle jura. La petite se mit à rire, et ce morceau de création répéta le blasphème.

 

Elles disparurent.

 

Le curé se tourna vers l’église, et dit à demi-voix :

 

– Mon Dieu, vous êtes prisonnier pour l’amour de tous ceux-là : Et ils ne le savent pas !

 

Il se fit un silence. Le groupe était brisé. Des bras se levèrent, pour saluer. Il resta quelques voisins, sur le seuil des portes, caquetant dans la rousseur du couchant, qui coulait à plein chemin.

 

Du carnet vert, même jour. – « Je n’ai pas la foi, mais je ne supporterai pas qu’on m’impose un état d’esprit contraire, avec obligation de n’en pas sortir. Je suis blessée, humiliée pour l’enseignement même, atteinte dans ma dignité, ah ! autrement que par le voisinage de misères morales et par un rendez-vous avec Maïeul Jacquet ! L’homme qui ne veut pas du gros livre et qui tolère le petit, en détestant le texte de l’un et de l’autre, cet homme-là me fera tout faire, excepté ce qu’il voudra. Mon parti est pris. Je sais à quelle défense je vais me confier. Si je ne réussis pas, je renoncerai à la carrière. En attendant, cette violence hypocrite m’a amenée à rouvrir le paroissien interdit. Je viens de lire la moitié des prières de la messe, et l’office des morts. Il est beau que nous soyons ensevelis dans ces paroles pleines de compassion, pleines d’aube, pleines de pardon. C’est d’une noblesse que je ne fréquente pas assez. Monsieur l’inspecteur ne m’empêchera pas d’y revenir, s’il me plaît.

 

» Je pense encore au mot qu’à dit le curé, paraît-il, sur le secret de la paix du monde et de la joie. Il a dit : « La solution du problème social est dans le développement du surnaturel. » C’est au-dessus de mon entendement. Mais qui sait ? Je suis surprise du fonds d’amour du peuple qui semble amassé dans ce cœur de prêtre, et où si peu vont puiser. La grève est à peu près terminée. Je ne sais quel a été l’arrangement. Mais la haine ? Toutes les causes subsistent et travaillent. On ne supprime que des prétextes. Il n’y a que des remises à huitaine, successives, mais le jugement de la paix n’est jamais prononcé. Quelle leçon que la vie dans les milieux ouvriers, pour une fille comme moi, tourmentée de si peu de chose d’abord, et qui le devient de tant de choses ! Oui, je ne donnerais pas mon poste, au milieu des pierres, pour une classe à la ville. Je suis ici dans la vie populaire, je n’en sors pas, je n’en suis pas distraite, et je vois ce qu’il y a de misère en moi, comme chez leurs filles à eux, que je suis chargée d’instruire, de refaire à mon image.

 

» Et l’image devine qu’elle a besoin de changements. »

 

20 juin 1909. – « Une lettre de Phrosine ! Je n’espérais plus guère. Je croyais perdue pour moi cette créature faible et violente, que rien n’a élevée : pas une foi, pas une tendresse d’égale, et qui n’a eu que des devoirs comme soutiens. C’est trop peu quand on ne croit pas à la seconde vie. Quelle faute des parents, et de l’école, de n’avoir pas réformé cette nature attachante, tentée, tentatrice, mais si franche, et de n’avoir donné aucun idéal, ni aucune règle, à cette chercheuse de joie qui aurait pu aimer une justice ! Elle m’écrit de Vendôme. »

 

Lettre de Phrosine. – « Mademoiselle Davidée, c’est moi. Vous m’avez séparée d’un homme que j’aimais, et je vous en ai voulu dur. Je vous en veux encore, des fois. Cependant il faut que je vous écrive, parce que je n’ai pas de secours.

 

» J’ai habité d’abord Orléans. Vous comprenez ce que je veux dire : j’ai couché au hasard, dans les faubourgs, pas souvent par charité ; j’ai mangé dans les cabarets où les hommes du bâtiment boivent, en mangeant pour exciter la soif. Je leur ai demandé, à tous, vous entendez ? à tous : « Avez-vous rencontré Le Floch, Henri, un grand barbu, qui a l’air d’un lion, qui est charpentier, boiseur de mines, enfin dans le bois, d’une façon où de l’autre ? » Ils riaient ; ils me disaient des choses que vous devinez. Et, vrai, il y en avait de gentils, parmi les compagnons. Moi, j’avais l’air de vous, avec plus de pétrole dans les yeux et sur la langue. Je leur disais : « Je cherche le père pour avoir le fils, qui est mon fils ; vous me faites honte, répondez-moi. Il n’est pas bon de toucher aux mères qui défendent leurs petits : répondez-moi. » Ils répondaient alors : « Peut-être qu’on l’a vu. Mais le travail, c’est des bras, c’est des jambes, c’est des yeux, c’est pas toujours des noms. Le Floch, Henri ? je ne me rappelle pas. Je me rappelle des barbus, par exemple ! Quel âge a-t-il, le vôtre ? – Quarante. – Dame, en 1904 ou en 1905, dans un chantier, j’ai travaillé avec un barbu qui avait dans les trente-cinq. Mais ce n’était plus en forêt d’Orléans qu’il habitait. Nous travaillions en forêt de Vendôme. Il causait peu. – C’est cela. – Il buvait sec. – Alors, c’est lui. – Il avait un petit peu l’air d’un lion, qui ferait trop souvent le lundi. Cherchez donc… » De village en village, je suis venue jusqu’à Vendôme, d’où je vous écris. Et voilà qu’hier, comme j’avais inutilement interrogé plusieurs hommes, il est venu, dans le garni, un compagnon tout jeune, arrivant des pays de Vendée. Je ne peux pas vous cacher qu’il m’a embrassée, celui-là. Je ne suis pas vous, mademoiselle, et je n’avais plus le sou, et pas plus de courage. Et voilà qu’en causant, dans la salle, il me dit : « Je l’ai rencontré ! – Le Floch ? – Oui, il n’y a pas plus de trois mois, dans la forêt de Vouvant, qui est en Vendée et la plus belle que vous ayez vue, quelque chose comme vous qui seriez une forêt. – Dites pas des bêtisesHenri ? vous êtes sûr ? – Il avait un gars de treize ou quatorze ans. – Avec lui ? – Non. – Tant pis ! – Il disait seulement : « J’ai un gars que j’ai retiré de l’Assistance. – C’est lui ! Lui ! Lui ! – Attendez : j’ai un gars que j’ai placé. – Où ? – Il n’a pas dit. Il a dit seulement : Dans les premières années, le gosse me donnait son argent ; à présent, il ne veut plus, c’est dégoûtant. »… Moi, j’ai planté là le compagnon, qui a fait une scène à la logeuse, et je vas partir pour la forêt de Vouvant et pour la Vendée. Ils disent que c’est loin d’ici et proche de la mer. Je vous écrirai peut-être si je trouve, ou encore si je meurs de faim, parce que c’est vous qui m’avez mise dans le malheur. Envoyez-moi un peu d’argent pour la route. Merci tout de même de m’avoir accompagnée le jour du départ et d’avoir porté la moitié du panier. Si vous pouviez porter la moitié de mon cœur, vous verriez que c’est plus lourd. Adieu, tâchez d’être heureuse.

 

» PHROSINE. »

 

30 juin. – « Une autre lettre aujourdhui. Pas de Phrosine, d’une ancienne camarade de l’école normale de La Rochelle. Elle m’écrit du Rouergue, – pourquoi le Rouergue ? Il est vrai qu’elle peut dire de son côté : pourquoi l’Ardésie ? – et elle débute comme si elle n’était pas sûre de mon souvenir. « Peut-être vous rappelez-vous… » Mais, très nettement, je me rappelle cette faible, tendre et ardente fille de pêcheurs rochelais, que nous nommions Élise, à cause du personnage d’Esther : « Est-ce toi, chère Élise ? Ô jour trois fois heureux, etc. », et parce qu’elle était née confidente. Celles qui ont confié leurs secrets à cette cassette d’ivoire n’ont pas le regretter. Les mots tombaient dans son âme comme la pluie dans l’eau : il ne restait pas trace de ce qui s’était mêlé à sa pensée, de ce qu’elle avait appris, et nous la recherchions, bien qu’elle ne payât pas de retour ses amies. Nous ne savions pas si elle avait des secrets, elle, et sans doute elle n’en avait aucun qui lui appartînt. Les années ont passé, et aujourdhui c’est elle qui se confie, elle qui demande protection. Je la soupçonnais d’être une chrétienne, de regret et d’aspiration tout au moins, à l’école. Elle m’avait dit un soir : « Vous ne priez jamais, Davidée ? » d’un ton qui supposait qu’elle savait, mieux que moi, les routes de là-haut. Or, voici qu’elle s’imagine de renouveler sa question ; qu’elle a eu connaissance, – déjà, et par qui ? – de mes démêlés avec l’inspection académique ou plutôt avec mademoiselle Renée Desforges, de mes histoires ardésiennes, et elle se fait modeste pour me demander : « Dites-moi comment vous faites ? Est-il vrai que vous ayez réussi à être libre, à faire reconnaître votre droit d’être chrétienne dans votre vie privée, et de ne pas être antichrétienne dans votre enseignement ? Je souffre tant de contradictions, sur ces deux points, que j’ai besoin d’une aide. Et combien d’autres, silencieuses dans les écoles, et continuant leur carrière de dévouement parmi les pires épreuves, attendent un courant d’air pur, souhaitent que les âmes respirent enfin leur air ! Je me suis réjouie en apprenant que vous aviez su, mieux que moi, faire valoir vos droits, et laissez-moi ajouter, ma chère Davidée, que j’ai été surprise : je ne vous croyais pas si près de moi par l’esprit, etc. » J’ai répondu ! et nettement ! J’ai dit que je n’étais pas responsable des commérages d’un bourg multipliés par les commentaires de mes condisciples ou de mes collègues de l’enseignement. « J’ai eu une toute petite difficulté, qui n’est pas résolue, mais dont je compte bien sortir avec honneur. Je n’ai point de méthode ; je n’ai pas de conseil à donner ; je n’ai pas de confidence à faire ; je n’ai pas la foi dont vous parlez. » J’espère qu’elle n’y reviendra pas. »

 

*

* *

 

Onze heures du soir. – « La lettre est partie. J’ai vu le sac de toile verte sur les épaules du facteur, et le facteur sur sa bicyclette. À présent, ma réponse roule vers le Rouergue. Je la regrette. L’irritation secrète où je suis m’a fait agir cruellement. Et la cruauté envers les âmes est de toutes la plus cruelle. Je pense à ces âmes souffrantes, comme celle qui venait à moi, traquées, surveillées, et qui n’osent pas allumer du feu, dans la nuit, de peur que la flamme et la fumée claire, en montant, ne les trahissent. Elles valent mieux que moi ; mais le principe de leur souffrance et celui de ma colère ne sont pas très différents. Je veux le respect de ma dignité, elles veulent celui de leur croyance : ce sont les mêmes procédés qui nous offensent.

 

» J’ouvre ma fenêtre. Je vois la houle des formes basses dans la nuit cendrée. Rien ne peut se nommer d’un nom certain, ou presque rien : ces fumées arrondies, devant, à droite, sont-ce des buissons ? des maisons ? Si je ne connaissais pas leur visage de lumière, je ne le saurais pas. Il me vient à l’idée que nous sommes souvent, pour nous-mêmes, comme ceux qui regardent dans la nuit, et que je n’ai jamais vu mon âme dans la clarté, et qu’elle a des mouvements que j’ignore. »

 

XII

BLANDES AUX VOLETS VERTS

Blandes aux volets verts ! Quand Davidée s’éveilla, très tard, le matin du 31 juillet, dans la chambrejamais personne n’avait habité, si ce n’est-elle, où des fleurs, pour elle cueillies, pour elle mourantes et donnant leur parfum de lande, l’avaient enveloppée de souvenirs, à l’arrivée, elle ne voulut pas appeler tout de suite la servante. Au coup de sonnette, c’est la maman qui serait venue la première, la maman que Davidée devinait depuis longtemps coiffée, le petit chignon blanc retenu au sommet de la tête par le même vieux peigne d’écaille blonde, la maman menue de plus en plus, et qui devait épier sûrement, dans la chambre voisine, parmi tous les bruits familiers du matin, l’inhabituel, le désiré, le rêvé qui la ferait accourir : « Maman ? Je suis éveillée ! Maman ? » Non, pas tout de suite. Elle se leva d’abord, avec précaution, mit une jupe, fit un bout de toilette, et entrouvrit la fenêtre, poussant les persiennes où la lumière taillait de chaque côté vingt petites barres, de plus en plus ardentes. « Il doit être plus de huit heures, pensa-t-elle, et nous étions en classe, à l’Ardésie, avant-hier, à pareille heure ! » La fenêtre qu’elle ouvrait, celle du Nord, donnait sur le rivage de la baie sans falaise et sans dune. Il fallait se pencher pour apercevoir la mer vaseuse. On ne voyait devant soi qu’un marécage, que continuaient des prairies, puis des terres lointaines, à peine montantes, qui se perdaient dans les brumes d’horizon. Les arbres n’occupaient point de place appréciable, ni les routes, ni les maisons, dans cette Beauce marine. Les herbes y étaient tout, fauves jusqu’où vont les grandes marées d’hiver, et plus vertes au delà, en éventail sans fin. Ouvrez-vous, mes yeux ! Reconnaissez votre jeunesse, qui est là, qui se lève des joncs et des talus, et vient avec des rires ! Davidée s’était promis une grande joie de ce retour et de ce premier bonjour au paysage d’enfance ; elle l’avait éprouvée plusieurs fois : mais ce matin, malgré le soleil, dont le vent promenait en houles la chaleur sur les herbes et sur les épis encore souples, elle demeura insensible, et s’étonna, et découvrit qu’elle avait le cœur pris par la vie de là-bas, par l’infertile Ardésie, par ses enfants, ses ennuis, et peut-être par la chanson de ce Maïeul, qui avait changé de pays afin de se mieux retirer de l’amour de Phrosine. Elle eut une déception, comme si elle voyait défleurie la fleur de son corsage

 

– Bonjour, chérie ! Bonjour, bien-aimée !

 

La maman Birot était entrée, elle embrassait l’enfant, elle s’écartait aussitôt pour la mieux voir et juger de la mine. Toute la désillusion n’avait pas eu le temps de s’effacer dans le regard et sur le visage de la jeune fille ; il en restait une brume qui se dissipait : mais la mère l’avait vue.

 

– Tu es souffrante ?

 

– Pas du tout ! Ravie d’être à Blandes ! Papa est-il mieux ?

 

– Tu es lasse de ta nuit de voyage ?

 

– Je viens de m’éveiller, de moi-même. De deux heures du matin à huit, c’est un bon somme. Non, je ne suis pas lasse du tout, maman.

 

– Alors tu as de la peine ? Quelqu’un t’a contrariée ? Tu t’es disputée avec la directrice ? Ils n’ont pas eu assez d’égards pour toi ? N’est-ce pas que c’est ça ? Je le devine : ces gens de l’Ardésie ont rendu la vie difficile à mon enfant ! Ils n’ont pas compris la trésor que tu es et qu’ils ont ! Pauvre bien-aimée, pourquoi m’as-tu quittée ? Moi qui comprenais tout ! Dis-moi ce qu’ils t’ont fait ?

 

L’adjointe avait souri ; elle s’était assise en face de sa mère, dans le grand jour ; elle avait pris dans les siennes les chères mains maigres, noueuses, que le sang faisait trembler à chaque battement du cœur ; elle laissait voir la joie, la tendresse véritable, et tout le remerciement qui étaient en elle ; à sa manière, qui était vive et gaie, elle racontait la distribution des prix, le départ, les adieux sans émotion à mademoiselle Desforges, le voyage de l’Ardésie à Nantes et de Nantes à Blandes, dans la nuit. La mère, sans l’interrompre, et seulement pour ne pas remettre à plus tard le plaisir des mots qui accueillent, et qui aiment, murmurait : « Tu es jolie encore plus !… Tes lèvres ont un peu pâli, Davidée, mais comme elles ont de l’esprit ! Plus encore qu’autrefois ! Comme elles ont de la bonté aussi !… Tes élèves sont heureuses… Je crois que tu deviens châtain… En as-tu des cheveux !… Plus que dans ta petite jeunesse !… Quels bandeaux ! C’est comme une statue de musée !… Et elle n’est pas encore coiffée !… Ah ! la jolie que j’ai mise au monde ! » Cependant, lorsque le récit devint un peu plus languissant, elle l’arrêta, et, de nouveau, inquiète, elle demanda :

 

– Qu’as-tu ? Dis-moi le secret ? Tu n’es pas toute pareille à celle qui m’a quittée à Pâques.

 

Davidée aurait voulu ne pas raconter, si vite, la visite de l’inspecteur, les incidents qui l’avaient amenée ; elle s’était promis de laisser passer quelques jours dans la paix, et de choisir l’heure où elle parlerait à son père. Mais la tendresse impétueuse de la mère ne pouvait souffrir un  ; son imagination grossissante, trop habituée à manquer d’objet, aurait, sur un soupçon, pour une nuance observée dans les yeux ou le sourire de sa fille, inventé vingt histoires, et cette petite personne, confinée entre les murs d’un village, se serait épuisée en rêves et en larmes, si l’enfant avait refusé de tout dire. Mieux valait troubler la paix, en disant la vérité, moins redoutable. Dès que madame Birot connut le procès de tendance qu’on faisait à sa fille, elle dit :

 

– Moi, je céderais, parce que ce n’est pas une question de ménage, mais tu es comme ton père : vous mettez votre dignité dans la politique… Il faut prévenir Birot.

 

– Aujourdhui ?

 

– Oui.

 

Elle redevint la femme de décision qui ordonnait sans bruit, d’un air de soumission, tout ce qui devait se faire dans la maison.

 

– Le jour est cependant plus mal choisi que tu ne pourrais le croire, dit-elle. Je ne comptais pas que tu arriverais cette nuit ; j’avais mis des fleurs afin qu’il y eût plus de témoins lorsque j’entrerais dans ta chambre, pour me dire : « Elle est en route ; elle vient ; nous serons encore fraîches quand elle sera ici. » Mais je ne pensais pas à tant de hâte. Écoute : ce matin, tout à l’heure, le médecin va venir.

 

– Mon père est plus souffrant ?

 

– Non, très malade, depuis longtemps, depuis qu’il ne fait plus rien. C’est triste, quand un homme intelligent se repose. Le mien se tue en buvant. Ses doigts font plus de chemin qu’il ne veut, la tête lui tremble sur les épaules. Il essaye de s’occuper d’affaires, toujours, mais il met plus de temps à faire moins de choses.

 

– Pauvre père !

 

– Mais la cervelle est bonne, tu sais ! Il est redouté, comme dans sa jeunesse, et plus terrible : seulement, ses ennemis ont augmenté de nombre ; il n’a plus de chef à abattre, mais il a des troupes qui le guettent à mourir ou à faiblir, et il le sent. Je te le dis : il est terrible. La maison est partagée entre mon silence et ses colères.

 

Elle ajouta, et ses lèvres habituées à se contraindre indiquèrent à peine le sourire intérieur :

 

– Cependant, avec moi, il est plus doux qu’autrefois.

 

Elles causèrent peu de minutes ; le timbre de la porte d’entrée, placé au-dessous de la fenêtre de Davidée, annonça l’arrivée du médecin.

 

– Viens, mignonne.

 

Dans le « cabinet de travail », – cretonne à dessins orientaux et boiseries en pitchpin, – M. Birot sommeillait, lorsque Davidée entra.

 

– Oh ! la petite !

 

Le sang empourpra la face, et deux larmes coulèrent, dénonçant l’usure précoce. Le maître de carrière s’était levé ; il embrassait la petite, il appuyait sa grosse tête, tantôt contre la joue droite, tantôt contre la joue gauche ; il avait saisi sa fille par les épaules, et il la serrait, à la façon d’un ours, et il disait :

 

– Tu vas me guérir ! On ne m’avait pas prévenu que tu étais chez moi ! Pourquoi ne m’a-t-on pas…

 

À ce moment, la porte s’ouvrit de nouveau, et madame Birot entra, suivie du docteur.

 

– Bougre ! cria Birot. Que me veut-il, celui-là ?

 

Birot, dont une nouvelle vague de sang gonflait et empourprait le visage, refusait audience au médecin. Du regard, il le défiait, il se moquait, il lui ordonnait de sortir ; le bras tendu montrait la porte : la parole était en retard. Elle attendait l’effort de la mâchoire inférieure encore pendante, mal saisie par la volonté qui ne reconstituait plus la physionomie que par morceaux.

 

Tout à coup, il éclata de rire, se laissa tomber sur le fauteuil de cretonne, et, reprenant l’usage de sa mâchoire, qui se ferma et s’ouvrit en tirant sur les câbles du cou :

 

– Parbleu, ma fille, tu vas voir le peu que savent ces messieurs ! Vous voulez me guérir, docteur ? Vous êtes venu à la demande de madame Birot ? Oui, je comprends. Elle vous a dit sans doute mes maladies ? J’en ai plusieurs. Mais ce qu’elle vous a dit abrégera la visite. Que m’ordonnez-vous, voyons ?

 

Le médecin, qui avait la barbe rousse, dure et égale comme une javelle de blé, homme patient de la patience de sa race paysanne et de l’autre patience, acquise dans le métier, répliqua avec lenteur :

 

– Il faut d’abord ausculter, palper, monsieur Birot.

 

– Faites !

 

D’un geste sûr, comme s’il cassait une pierre, le maire de Blandes arracha le faux col, ouvrit la chemise, déboutonna le gilet :

 

– Voilà le coffre !

 

Et, par-dessus la tête du docteur, qui s’était penché pour ausculter le malade, il regardait Davidée, pour lui montrer qu’il se faisait, à cause d’elle, et d’elle seule, obéissant.

 

– Eh bien ! dit-il quand l’examen fut achevé, que me conseillez-vous, docteur ; que me demandez-vous ? Je le sais d’avance. Ma femme vous a soufflé l’ordonnance : ne plus boire ?

 

– C’est cela même.

 

– Ne plus vivre !

 

– Au contraire : vivre plus longtemps.

 

– Sans ressort, sans compagnons, sans plaisir ! Dites donc, j’ai trimé quarante ans pour gagner ma fortune ; j’ai plus travaillé que les camarades ; j’ai été plus sage ; j’ai été aidé aussi par une femme économe

 

C’était la première fois qu’il rendait publiquement justice à sa femme, qui demeura muette, dans le coin de la pièce, mais qui fit un signe d’approbation, en regardant sa fille, leur juge.

 

– Eux, les compagnons de la pierre, mes ouvriers, continua Birot, ils boivent : moi qui suis riche, je ne pourrais pas ? Alors, que voulez-vous donc que je fasse ?

 

Le jeune médecin, assis, intimidé à cause de Davidée, et se frottant les genoux avec les mains, d’un mouvement de va-et-vient, qui courbait et redressait tout le buste, fit une petite moue, pleine de réponses.

 

– Il y a dix choses à faire pour un homme intelligent comme vous, monsieur Birot.

 

– À savoir ?

 

– Vous pouvez lire.

 

– Quoi ?

 

– Mais, ce que vous voudrez : des romans

 

– Ça m’embête, c’est des mondes que je ne connais pas.

 

– Des journaux.

 

– Le second que je lis ressemble au premier.

 

– Des ouvrages de vulgarisation scientifique

 

– Je ne les comprends pas. Vous perdez votre temps, docteur. Je sais pour la pierre, pour commander des ouvriers, pour me reposer ensuite en me soûlant avec eux, mais pas pour lire. C’est ma fille qui lit pour moi ; moi je bois pour elle : voilà le train de la vie.

 

Il se mit à rire une seconde fois, ayant jugé que la riposte portait.

 

– Jardinez, reprit le médecin. Un jardin comme le vôtre

 

– Au bout d’une heure, je n’en puis plus.

 

– Voyagez alors. Dépensez votre argent à faire de beaux voyages.

 

– J’ai essayé.

 

– C’est vrai, dit Davidée, nous sommes allés à Biarritz, aux dernières grandes vacances

 

– Oui, dans les hôtels riches ; mais, ce qu’elle ne dit pas, c’est que je me sens ridicule là-dedans

 

– Allons donc !

 

– Vous ne m’en remontrerez pas ! Je suis un ouvrier, moi, un tailleur de pierre, et j’ai des habitudes d’ouvrier ; ça ne se refait pas, les plaisirs de chacun ; c’est dans l’habitude et dans le sang ; pourquoi ne me proposez-vous pas d’être médecin ?

 

– Jouez aux cartes, plutôt !

 

– Dès que j’ai perdu dix sous à la manille, j’ai du regret comme si j’avais perdu ma maison : c’est encore dans mon sang, l’économie. Je ne peux pas mener la grande vie, je ne peux pas jouer, je ne peux pas m’habiller, je ne peux pas parler comme eux, ni m’amuser comme eux. Laissez-moi tranquille !

 

Il se leva, lourd et solide encore. La veine de patience et de belle humeur était épuisée.

 

– Laissez-moi tous avec vos remèdes ! J’ai soif parce que la pierre a soif. On meurt de son métier ; je mourrai du mien, qui boit trop. Assez causé ! Il est temps d’aller retrouver mes amis !

 

– Attends, dit madame Birot, pendant que Davidée reconduisait le docteur résigné : j’ai à te parler.

 

– Plus tard !

 

– De notre fille, à qui on a fait du tort.

 

– Alors, c’est différent. Si on touche à l’enfant, moi je ne pardonne pas.

 

Davidée rentra.

 

– Qui est-ce, petite ?

 

– L’inspecteur primaire

 

Birot, plié en deux pour se rasseoir, s’arrêta à moitié course, et la regarda de côté.

 

– Une affaire de curé, je parie ?

 

– Oui, papa.

 

– J’aime pas ça. Viens tout de même.

 

La petite s’assit sur une chaise, devant le père et tout près. Et il lui caressa les mains, et elle comprit qu’elle avait gagné sa cause. À mesure qu’elle parlait, l’admiration du père grandissait, pour cette fille qui lui ressemblait, qui n’avait pas peur, qui avait tenu tête, qui réclamait sa liberté et qui parlait bien. Les yeux s’animaient, les lèvres se tendaient et laissaient échapper un juron bref, et Birot se dilatait, esprit et corps, et rajeunissait dans la colère. Ses facultés de discuteur s’exerçaient en lui-même ; les mots qu’il allait dire passaient en reflets sur son visage, faisaient se hausser ses épaules ; et il se redressait et se mettait à tirer, de haut en bas, les grosses moustaches qui allaient se démener bientôt, se séparer en mèches sous la poussée des mots violents, jetés à pleine voix, à qui ? Il savait tout cela ; il avait combiné l’affaire ; il avait préparé une plaidoirie de sa façon, quand il dit, frappant sur la joue de Davidée :

 

– Je ne bois pas ce matin, décidément. Maman, fais-nous déjeuner de bonne heure : je vais trouver le préfet.

 

– À La Rochelle ?

 

– Oui.

 

– Tu ne pouvais pas marcher, hier, tu avais la goutte ?

 

– Je ne l’ai plus.

 

Une joie inusitée libérait les mouvements de Birot, et sa voix, et la flamme de ses yeux, devenue fumeuse en ces derniers temps, et qui se rallumait. Quand il quitta la maison, coiffé de son feutre noir à large bord, vêtu du complet d’épaisse cheviote qui était, été comme hiver, son habit de cérémonie, cravaté de rouge et le bâton à la main, sa femme lui dit :

 

– Birot, on jurerait que tu vas à une réunion publique !

 

– Précisément, et ce n’est pas autre chose.

 

– Tu ne peux pas faire la route à pied, voyons ! Demande à Caderotte d’atteler sa jument : il ne refusera pas, il est ton obligé

 

– Ma pauvre femme, il se croirait quitte. Laisse-moi faire.

 

Il avait calculé qu’à l’heure où il partait, – un peu avant onze heures, – il n’aurait guère de chance, s’il ne trouvait pas sur la route quelque carriole, ou, à défaut, la charrette d’un marchand de moules ou d’un marchand d’œufs. Ce fut le coquetier qui se présenta, et prit le gros homme en supplément. Il avait un cheval qui trottait comme un poulain qui suit sa mère, tout déhanché et la tête en éveil. Dix minutes avant midi, M. Birot pénétrait dans l’antichambre de la préfecture.

 

– Je vais annoncer monsieur Birot ? dit l’huissier.

 

– Supprimez « monsieur », dites : « C’est Birot qui est là. » Quand je n’ai pas que des politesses à faire, j’aime mieux me nommer Birot tout court.

 

– Comme vous voudrez.

 

Le maire de Blandes fut introduit dans le cabinet préfectoral, et le préfet, jeune et chauve, vint à sa rencontre, la main tendue, mais discrètement, sans allure : il se défiait, et n’était jamais bonhomme qu’en reconduisant ses visiteurs.

 

– Mon cher monsieur Birot, je n’ai que cinq minutes.

 

– Cela suffit, monsieur le Préfet.

 

– Asseyez-vous. Est-ce une permission de moisson que vous venez me demander ? Elle est à vous.

 

– Non.

 

– L’indemnité pour une vache morte ?

 

Il riait, d’un quart de rire, en homme puissant. Birot ne riait pas.

 

– Non, une permission, pour une institutrice, d’emporter un gros paroissien, quand elle assiste aux obsèques d’une de ses élèves.

 

La ride sourcilière de M. le préfet se creusa et remonta jusqu’aux poils follets, chaumes clairsemés des cheveux tombés.

 

– Vous vous moquez de moi, je suppose ?

 

– En aucune façon. J’ai recours à vous : l’institutrice est ma fille.

 

– Mademoiselle Birot ?

 

– Davidée, adjointe à l’Ardésie. Elle a été dénoncée. Je ne veux pas qu’elle ait des embêtements : vous entendez, je ne veux pas !

 

– Mais c’est dans un ressort qui n’est pas le mien, mon cher monsieur Birot, et je ne puis rien pour vous.

 

Le père Birot, qui s’était un peu trop enfoncé dans le fauteuil bergère désigné par le préfet, se souleva, s’assit sur le bord, tenant les deux mains appuyées sur ses cuisses, les doigts en dehors. Par-dessus le lorgnon qu’il avait posé sur son nez, il considéra un moment le personnage officiel, comme il faisait avant de répondre à ses adversaires. Il les intimidait presque toujours, tant ses yeux juraient, et ajoutaient de fureur aux mots qu’il allait dire. Les mains ne serraient les jambes que pour ne point montrer avec quelle violence elles tremblaient. Le préfet, au contraire, s’appuya au dossier de son fauteuil de rotin, et fit la moue d’un homme qui aurait une cigarette entre ses lèvres.

 

– Monsieur, dit Birot, d’une voix difficilement frénée1, dont les soubresauts martelaient la poitrine et le visage du préfet qui se recula un peu, monsieur, je m’adresse à vous parce que vous êtes notre commis

 

– Par exemple ! Commis ?

 

– Je ne m’exprime peut-être pas bien, mais je sais bien ce que je veux dire. Vous êtes commis pour tirer d’affaire, toutes les fois qu’ils en ont besoin, les gens de notre bord et pour enfoncer les autres.

 

– C’est une conception simpliste, monsieur Birot.

 

Le rire du préfet déplut au tailleur de pierre, qui ne contint plus sa voix.

 

– Qu’elle soit simpliste, je m’en fiche ; elle est vraie. Je m’adresse à vous parce que je vous ai sous la main, et que je ne peux pas, moi, m’adresser à d’autres. Qu’est-ce que c’est que le père Birot en dehors du département ? Rien. Tandis qu’ici, je suis une puissance

 

– Un homme qui a rendu de grands services, je n’en disconviens pas.

 

– Des services ? non ; je suis un homme qui dompte les hommes, qui les connaît autrement que vous, parce qu’il connaît toutes leurs faiblesses particulières, qui les voit vivre, qui les amène à voter pour lui et à voter comme lui. Je me sers d’abord, je veux bien vous servir ensuite, voilà ! Mais à une condition

 

– Je n’admets pas ces sortes de menaces.

 

– Il importe peu : moi je puis les exécuter. Je vous dis qu’il faut que l’inspecteur qui a mal noté ma fille répare son injustice !

 

– Je ne peux pas m’occuper de votre affaire.

 

– Eh bien ! moi, je vais m’occuper de la vôtre, vous entendez !

 

Birot était debout, les bras tendus vers le haut fonctionnaire qui s’était levé, lui aussi, stupéfait et vaguement ému de voir, si rapprochés de lui, deux yeux si furieux et des poings si violemment énervés.

 

– Monsieur le maire !

 

– Je vais vous la démolir, votre commune de Blandes ! Je vais l’arranger, votre administration ! Je dirai vos dénis de justice et comment vous traitez la démocratie !

 

– Monsieur Birot, vous demandez l’impossible.

 

– Vous me croyez vieux, vous aussi ! Vous me croyez usé ! On vous l’a dit ? Eh bien ! monsieur le préfet, ça sera peut-être ma dernière campagne, mais je vous jure que je gagnerai la partie ! J’ai bien l’honneur !

 

Il prit son chapeau, s’en coiffa par inadvertance, et marcha vers la porte.

 

Le préfet lui toucha le bras.

 

– Je suis désolé de vous refuser, mais vous devez comprendre que, directement, je ne peux pas vous donner satisfaction.

 

Le maire de Blandes ne répondit pas, haussa les épaules, et descendit.

 

Il emportait triomphalement l’adverbe. « En a-t-il eu du mal à sortir son « directement », grommelait le bonhomme en descendant l’escalier. En a-t-il eu ! J’ai cru que ça ne viendrait pas ! »

 

L’après-midi était avancée ; les heures exaspérées où les mouches, les taons, les guêpes, fauchent dans l’air la moisson invisible, faisaient place à la langueur des soirs qui attendent le vent, lorsque Birot, que personne n’avait entendu rentrer, s’avança vers la tonnelle où sa femme et sa fille travaillaient à l’ombre. Le sable écrasé fit plus de bruit que tout Blandes ensemble. Les deux femmes levèrent la tête et mirent leur aiguille la pointe en l’air. « Eh bien ? » demanda Davidée. Madame Birot ne demanda rien, et c’est à elle que le gros homme répondit, essoufflé, morfondu, s’épongeant, mais l’œil vif au-dessus du mouchoir qui passait d’une joue à l’autre.

 

– Je n’ai pas besoin de médecin, maman Birot, je roule encore mon préfet comme un jeune homme !

 

Puis, caressant la joue de la jeune fille :

 

– Petite, je suis sûr qu’ils vont t’écrire. Je serais étonné s’ils ne te disaient pas que, pour leur faire plaisir, tu devras emporter aux enterrements, désormais, un livre de lutrin !… Je vous raconterai ça. Je vais me rafraîchir.

 

Il eut, pour le remercier, le regard profond de Davidée, le regard qui disait aussi : « Pourquoi, vous qui commandez aux autres, êtes-vous si faible contre vous-même ? Pauvre père qui allez sombrer dans la démence ! »

 

Les aiguilles, ensemble, percèrent la toile blanche ; les fils, entre les grains serrés, coulèrent avec un menu bruit, et, sous les branches du chèvrefeuille, moites de miel et rongées de pucerons, la conversation continua, lente et pour la première fois intime entre madame Birot et sa fille.

 

– Alors, maman, tu n’as jamais senti le besoin de croire ?

 

– Ton père m’aurait défendu de faire autrement que je n’ai fait. Il a sa politique. J’aurais cassé mon ménage en deux. D’ailleurs, je suis croyante comme on l’est ici. Qu’est-ce que tu appelles croire, toi ?

 

– Accepter Dieu, et par Lui s’élever au-dessus de la vie qu’on mène et la juger.

 

– Je laisse ton père juger, et mes voisins aussi me jugent, et ma conscience. Ta conscience ne te suffit pas ?

 

– Non, c’est si difficile, sans règle fixeQuand tu ne savais pas, est-ce que tu demandais conseil ?

 

– Jamais.

 

– Tu n’as pas connu mon mal, évidemment.

 

Une abeille, demi-soûle de miel de chèvrefeuille et serrant entre ses pattes une feuille morte, tomba sur la toile. Davidée, d’une détente brusque du doigt que le protégeait, la jeta à terre.

 

– J’essaye de former des consciences, ma pauvre maman, et je sens qu’elles m’échappent, qu’elles meurent comme des nouveau-nées, qu’on m’a chargée de nourrir, et pour qui je n’ai pas de nourriture. Je n’ai que l’angoisse maternelle.

 

– Que dis-tu là ? Est-ce que tu ne suis pas le programme ?

 

– Ah ! maman, je ne l’observe que trop ! J’ignore tout en dehors de lui. Je doute de tout l’essentiel. J’ai juste assez d’intelligence pour voir les difficultés ; je ne puis pas les résoudre. Je suis tentée de croire et de prier.

 

– Toi !

 

– Et je demeure incertaine et troublée. Cela ne me fait ni assez bonne, ni assez sage, ni gardienne véritable, ni sœur, ni mère, et ma famille est immense et crie autour de moi. Je me demande pourquoi on m’a envoyée vers mes petites, si démunie pour moi-même !

 

– Si ton père t’entendait, il se mettrait dans une colère !

 

– En ces questions-là, maman, la colère ne fait pas une solution. Il me semble que je reçois des petites bougies allumées, tiens, comme celles que tu piquais dans un biscuit de Savoie le jour anniversaire de ma naissance : neuf ans, neuf bougies ; dix ans, dix bougies ; et je ne souffle pas sur elles, oh ! non, mais elles s’éteignent entre mes doigts. Et le goût de leur fumée morte me poursuit.

 

Madame Birot, qui ne s’interrompait pas plus qu’une araignée de travailler, quand elle avait commencé à tendre un fil, blanc ou noir, laissa tomber ses deux mains sur sa robe relevée en deux plis sur les genoux.

 

– Davidée, dit-elle gravement, tu m’inquiètes, et j’ai du chagrin, parce que je ne peux pas pénétrer où tu vas, je ne dois pas. Mais je sais bien où tu vas !

 

– Moi, je ne sais pas, maman. Mais il est sûr que je n’ai plus l’esprit de ma jeunesse, que je n’ai plus le sommeil de Blandes.

 

La mère soupira, reprit l’aiguille, et, courbée, les yeux rougis par la longue application, dit :

 

– J’aime mieux ne pas parler de cela. Laisse-moi mon sommeil, que j’appelle la paix.

 

– La paix, je l’imagine comme une respiration dans la certitude, si pleine, si fraîche, si pure et si aisée ; je ne l’ai pas.

 

– Parlons d’autre chose, Davidée. C’est trop fort pour la vieille mère que je suis.

 

Elles ne parlèrent plus de rien. Jamais des mots semblables n’avaient passé entre les treillages de la tonnelle, jamais ils n’avaient été prononcés dans la maison blanche, et les maisons voisines n’en connaissaient pas le sens.

 

Du carnet vert. – 31 juillet. – « Mon père devait nous raconter pendant le dîner son entrevue avec le préfet. Mais la fatigue et d’autres raisons quotidiennes, hélas ! ne lui ont permis que de pauvres essais, des départs de phrases, des mots qui cherchaient à se rejoindre, et ne se reconnaissaient pas l’un l’autre, quand ils se trouvaient ensemble. Le plus pénible, c’était la conscience qu’avait mon père de cette déchéance, et de la cause, et de ce qu’elles ont d’irrémédiable. Ma mère s’efforçait de causer avec moi et d’emplir les silences, mais chaque tentative irritait mon père, qui n’y voyait qu’une interruption et un manque d’égards. Il me prenait à témoin. Je souffrais de penser que cette soirée, la première, avait été désirée, rêvée par ma mère, comme l’une des grandes joies de l’année, une revanche des soirs ordinaires, une consolation. À huit heures, maman est montée, pour être sûre que mon père allait se coucher, qu’il ne serait pas repris de l’idée de boire, de rejoindre là, au carrefour des rues de Blandes, ceux qu’il appelle ses amis. Je suis sortie. Il faisait clair et chaud encore. Les mères étaient dans les maisons, et passaient dans le demi-jour des couloirs ou des chambres ouvertes. Je voyais le blanc des soupières qu’elles emportaient, ou des oreillers qu’elles posaient sur les traversins. Toute la jeunesse, tous les anciens se tenaient devant les façades peintes, assis, debout, presque tous mornes. Mon passage éveillait des yeux, et provoquait des mots, les mêmes, dans les groupes qui attendaient la nuit. J’étais saluée, ici ou là, d’un petit signe de tête, mais comme ils me signifiaient tous, involontairement, d’instinct, que je ne suis plus l’une d’entre eux, plus la compagne, plus l’amie, et que j’ai perdu ma place dans le bourg ! Il faudrait bien du temps pour la reprendre, et ce ne serait plus tout à fait la même que je retrouverais. Je suis d’ailleurs. L’éducation et l’absence ont fait de moi une étrangère.

 

» Les chemins dans les herbes marines, les sentiers qui marquent la courbe des plages très anciennes m’ont mieux accueillie : j’ai retrouvé leur silence, leur sol craquelé, et la lueur de lune rousse que met le soleil tombant sur ces espaces qui ne sont plus à la mer qu’un jour ou deux par an, mais qu’elle a confits dans le sel, qu’elle a ensemencés, pour de longs jours, de ses végétations à elle. Je voyais la mer, mais si loin, lame d’eau luisante, qui n’a plus assez de profondeur pour former une vague, éternellement plate, et tailladée par des palissades, comme par des haies noires, où s’attachent et s’engraissent les moules. Image qui m’a poursuivie. Je n’avais vu que son éclat quand j’étais petite. Aujourdhui j’ai pensé : il y a eu, sur ces côtes, des flots soulevés, des navires, des sillages, le bruit des rames, l’ombre des voiles, des ports, des hommes qui vivaient la vie d’aventure et de danger. Mais la terre s’est exhaussée : ils ne viennent plus les beaux coureurs du large ; l’eau ne porte plus que des bachots informes, poussés du pied, et qui glissent entre les bancs de vase.

 

» Peu à peu, je me suis figurée que j’étais promise au sort de ce paysage. J’en ai senti l’abandon comme une douleur personnelle. Non ! Je ne vivrai pas là ! Je ne laisserai pas la terre m’envahir. J’appartiens déjà aux douleurs que je consolerai, mais qui sont de la vie. Et alors, la pensée m’est venue que je puis aimer Maïeul Jacquet. Il n’a point de culture, mais du moins il n’est pas déformé par le grand orgueil du petit savoir. Il est capable de courage, même du plus difficile ; que les hommes n’ont plus quand ils se croient des dieux : il se sait un homme, un pauvre homme ; il a écouté une voix qui était la mienne et plus encore celle de l’enfant morte, et il a pris nos plaintes pour un devoir. Et, pour tenir sa promesse, il a quitté le pays. Il doit être là-bas comme je suis ici, un étranger. Il souffre. Peut-être songe-t-il encore à moi. Si j’en étais sûre, si je me mariais avec lui, il serait mon grand élève ; je chercherais ma voie et nous irions ensemble ; il ne m’arrêterait pas, si je voulais être meilleure ; il aurait confiance, et je ne sais pas si je monterais bien haut : mais il monterait avec moi. »

 

5 août. – « J’ai essayé de lire, chez nous, des livres religieux. Comment en existe-t-il dans la bibliothèque d’un homme comme mon père, qui a des idées anticléricales ? Comment sont-ils venus, dans ce lot de trois cents volumes, relégués au grenier ? Je n’ai pas osé le demander à maman. Mais j’en ai trouvé deux. Le plus moderne est de Gratry. C’est celui qui me convient le mieux. J’y trouve une foi souffrante, ou mieux, une intelligence des souffrances de ceux qui cherchent, par quoi je suis attirée. Mon état est le trouble, la contradiction, la volonté faible, l’appréhension de déchoir si je ne change pas, le dégoût qui précède l’effort, l’extrême solitude morale. Les maîtres contemporains de la vie spirituelle ont connu mon angoisse. Et c’est ici que je l’apprends, chez mon père ! »

 

6 août. – « Ma mère, qui a le don de pénétrer dans les vallées de l’esprit, et qui a perdu, ou n’a jamais eu le goût des sommets, m’a fait lui raconter, par le menu, ma vie d’institutrice. Elle n’oublie rien ; elle classe silencieusement les noms, les dates, les descriptions ; elle devine ce que je ne dis pas. Ce matin, nous revenions du village voisin : j’ai encore le bras fatigué par le poids du panier de provisions, légumes, œufs et poulet, que je portais. Nous causions de moi, qui suis son grand sujet de méditation depuis vingt-trois ans. Elle a revécu, par la puissance d’amour qui est en elle, presque tout l’inconnu de ma vie, mes années d’école normale et surtout mes premiers mois à l’Ardésie. J’observais sa joie d’être près de moi, et quelle plénitude de contentement exprimait son pauvre petit visage tout blanc, tandis qu’elle marchait, ayant mon ombre sur elle, ayant mon souffle, ayant ma voix, ayant mon âme penchée. Il tombait une brume de marée, tiède et fine. Elle ne s’en apercevait pas. Elle jouissait d’avoir les mains libres, d’être deux, et je croyais que la pensée de l’avenir ne se mêlait pas à cette félicité émouvante. Je me trompais. Elle songeait à mon avenir. Elle m’a dit, comme nous arrivions près de l’école de Blandes, à l’entrée du village qu’elle a coutume de traverser en silence, de peur des échos :

 

» – Tu dois te marier, Davidée. Le père ne vivra pas longtemps. Moi, je ne te protégerai pas. Ton frère n’est plus guère de la famille, et tu auras de lui plus de peines que d’égards. Seulement, tu es difficile à marier.

 

» – C’est ton rêve, maman, plus que le mien.

 

» – Tu ferais ce que je n’ai pas su faire : l’éducation de ton mari.

 

» – Avec quoi ? Avec mon alphabet et mes livres de classe ?

 

» – Non, tu as une force en toi, pour le bien des autres.

 

» – C’est pourquoi je vous ai quittés tous les deux : mais, à l’épreuve, j’ai vu ma faiblesse.

 

» J’ai été très troublée de ces mots-là : une force pour le bien des autres. »

 

Du carnet vert. – 14 août. – « Phrosine appelle au secours. Elle m’écrit : « Mademoiselle, j’ai retrouvé Le Floch ; il travaille dans la forêt de Vouvant, qui est loin de la Sologne en effet. Il m’a vue, il a eu peur, il n’a pas reparu chez la logeuse où il venait, une fois la semaine, changer de linge et dormir dans un lit. Je sais qu’il a dit : « Elle voudrait que je la reprenne ! Mais si je la retrouve ici, je quitte le pays. » Il n’avait pas l’enfant avec lui. Je sais que l’enfant vit, qu’il est placé dans une ferme, mais où ? Venez m’aider. Vous n’avez pas un bien long voyage à faire. On est en Vendée, à ce qu’ils disent. Vous parlerez pour moi à Le Floch. Il ne m’écouterait pas. Si vous ne venez pas, mon enfant est perdu, mon dernier. Et je peux vous dire aussi que je n’ai plus d’argent, que je dois à plusieurs, et que je suis à la fin de mon courage. »

 

La lettre était datée d’un petit village qui est sur la lisière de la grande forêt vendéenne.

 

Davidée hésita. Quel service rendrait-elle ? Lui demandait-on autre chose que le paiement de quelque note de boulangère ou de logeuse à la semaine ? En quelle compagnie allait-elle se risquer ? Pourquoi quitter Blandes ? Comme elle doutait encore, elle se souvint de la parole qu’avait dite la petite Anna : « Je vous donne maman », et, quand l’Assomption fut passée, elle partit.

 

XIII

RENCONTRE


La forêt commençait à peu de distance et emplissait tout l’horizon. Elle couvrait les collines et les combes, jusqu’au tertre lointain, dominateur, planté d’antiques futaies, et d’où coulaient sur la plaine le souffle du vent de mer et la lumière du couchant. Le soleil descendait vite. Il était plus bas que les branches, et la colonnade des vieux troncs de chênes en était empourprée. Minute admirable, illumination des racines, des mousses, des framboisiers groupés dans les clairières, provision de vie apportée aux demeures basses tant opprimées par l’ombre. En deçà des bois, de la lisière au village, il y avait une plaine, partie en chaumes, partie en champs de pommes de terre, et en bandes de maïs qui ne levaient pas bien haut leurs tiges couronnées de petites houppes, et il y avait aussi une route, toute droite, coupant ces cultures. Par là, pendant l’hiver, descendaient les charrettes chargées de troncs d’arbres qui pliaient de la pointe, et écrivaient sur la poussière. En ces mois de grand été, la moisson étant presque faite, on ne voyait personne, sur le long ruban, qui était pâle entre les terres violettes. Deux femmes, cependant, à la fenêtre d’une chambre, au-dessus du « café des Bûcherons », regardaient mourir le soleil, et guettaient l’apparition de l’homme qui devait venir.

 

Il avait dit à l’hôtesse le samedi précédent : « À samedi, la mère ! Tenez prêtes mes deux chemises, et une livre de lard. » Et à cause de ces mots-là, Phrosine et Davidée attendaient, et elles avaient le cœur troublé. Depuis un quart d’heure elles guettaient le soleil à mourir, et la silhouette d’un bûcheron à descendre la pente très douce. Il serait d’abord tout menu, sur la poussière, puis il approcherait, il grandirait, on verrait ce visage qu’on n’avait plus revu depuis tant d’années, et il faudrait que l’homme parlât, qu’il dît son secret d’où l’avenir dépendait.

 

– Vous le laisserez s’attabler, disait Phrosine. Quand il aura commandé une bouteille et commencé de boire, il ne fera pas, aux gens d’ici, la malhonnêteté de s’en aller sans donner des raisons. C’est un homme dur, mais plutôt avec moi qu’avec les autres.

 

– Alors, je me montrerai la première ?

 

– Oui, dans l’escalier, là, vous apparaîtrez. Quand il entendra crier les marches, il croira que c’est moi, et il se lèvera à moitié. N’ayez pas peur de lui s’il a mauvaise figure : elle sera pour moi. ; elle ne sera pas pour vous. Il apercevra vos mains blanches, il pensera : « Ça n’est pas des mains de laveuse », et il sera gentil. Peut-être même que vous l’intimiderez.

 

– Mais quand je lui aurai dit que vous êtes là ?

 

Phrosine tressaillit, et, sans cesser de regarder au loin la route, dit :

 

– La colère le prendra, et tout sera peut-être perdu, pour jamais.

 

Elle était penchée, accoudée à l’appui de la fenêtre, et, derrière elle, Davidée se tenait debout. Le soleil était devenu rouge entre les chênes, et ses rayons, qui ne touchaient plus la plaine, rassemblaient des nuages au-dessus de la forêt.

 

– C’est le vent chaud pour demain, dit Phrosine. Ils auront du mal, ceux qui couperont les derniers froments.

 

Elle se tut quelque temps.

 

– S’il ne venait pas ? J’ai déjà les yeux las, comme si j’avais cousu tout un jour.

 

– Ne regardez pas le ciel qui est rouge. Restez dans la chambre. Je vous préviendrai.

 

– Non : il faut que je voie mon sort dès qu’il se montreraNe voyez-vous pas quelque chose, à l’entrée de la forêt, à droite ?

 

– C’est un buisson. La nuit change les formes.

 

– Je lui fais peur ! Moi qu’il avait recherchée !

 

L’ombre descendait, et multipliait les ressemblances entre les choses. Des voix appelaient, çà et là, et cherchaient les hommes à travers l’étendue ; au-dessus des maisons des fumées montaient, et c’était l’heure du souper. Les femmes se taisaient. Et voici qu’au-dessous d’elles, dans l’étroit chemin bordé d’une haie, une jeune fille apparut. D’où venait-elle ? Elle attendait, frémissante, grave, tournée aussi vers le soleil en fuite. Elle appuyait ses mains sur la barrière d’un champ. Bientôt, de l’autre côté de la haie, souple, un jeune homme arriva, enjambant les sillons, sans hâte. Il était flatté d’être attendu, et sa mince figure, déjà fanée, reflétait ce contentement. La jeune fille, en le voyant s’approcher, ferma à demi les yeux, comme si, pour elle seule, à cette heure, la lumière avait été trop vive. Une extrême douceur, qui était celle de son rêve, l’enveloppa toute, la fit sourire et la tint immobile. Quand il fut tout près, les deux mains virginales, les deux mains qui participaient au songe d’amour, et pensaient aux berceaux, se tendirent et s’ouvrirent au delà de la haie, comme deux lis dans l’ombre nouvelle. Lui, il n’y prit point garde ; il sauta la barrière, d’un geste passionné embrassa l’enfant, et quelques paroles mêlées, d’elle et de lui, défaillirent avant d’atteindre la fenêtre. Le murmure des voix monta seul, flotta, s’évanouit, et ils s’en allèrent du côté où la plaine n’a point de chemin. Phrosine les suivit d’un regard de colère.

 

– Oh ! dit-elle, elle est heureuse, la malheureuse !

 

Et presque aussitôt, Davidée vit une silhouette d’homme qui se dégageait du noir de la forêt et commençait à descendre.

 

– Quelqu’un vient sur la route.

 

L’autre ne répondit pas.

 

– Il marche vite. Il a un bâton sur l’épaule, et un petit paquet danse au bout d’un bâton… Il arrive près de la croix qui est plantée dans le maïs.

 

– Regardez ce qu’il fera : s’il la salue, ça n’est pas lui.

 

– Il passe devant… Il détourne la tête… Il a passé… Il la lève à présent vers le café des Bûcherons.

 

– C’est lui. Retirez-vous : l’heure est venue.

 

Phrosine qui avait déjà reculé, dans le sombre de la pièce, et Davidée qui s’était effacée, à droite, à l’abri de la muraille, toutes deux continuèrent de regarder celui qui s’avançait dans le jour tombant, et, quand il fut trop près, elles écoutèrent le bruit régulier des pas, le bruit des gros souliers sur la pierre du seuil et celui du loquet de la porte d’en bas, qu’une main pesante et brusque faisait sauter dans la griffe de fer.

 

– Eh bien ! la mère, le linge est prêt ?

 

– Oui, monsieur Le Floch, bien sûr, on n’a pas oublié.

 

– Servez-moi une bouteille de blanc, comme d’habitude. Il n’y a personne, au moins ?

 

– Vous voyez bien que vous êtes mon seul client.

 

Les femmes, dans l’ombre de la chambre du premier étage, ne bougeaient pas, de peur que les lames du plancher ne démentissent la patronne. Elles retenaient leur respiration. Et elles entendirent chacun des mouvements qui annonçaient que Le Floch s’apprivoisait et s’attablait. La femme débouchait la bouteille ; l’homme versait le vin dans le verre, et buvait, et le bruit du liquide dans sa gorge montait dans la maison tout entière attentive. Le verre était de nouveau posé sur sa table. Les deux manches du veston se reposaient sur le bois. Le Floch devait regarder le mur du fond de la salle, il respirait plusieurs fois, la bouche ouverte, soufflant la fatigue du jour et de la marche. La femme disait : « Vous permettez ? Il faut que je fasse mon ménage. » Un pas glissant égratignait le carreau. Une porte s’ouvrait et se fermait. La maison du café des Bûcherons semblait endormie pour la nuit.

 

Alors Davidée descendit. Les planches mal jointes craquèrent. De l’ombre de l’escalier, le bûcheron, à la lueur de la rampe pendue au milieu de la salle, vit sortir une jupe ornée de quelque broderie, et une main, petite et pâle, qui serrait la rampe. La jeune fille s’arrêta, le cœur battant, puis elle continua de descendre, toucha le sol de la pièce, et s’avança vers l’homme. Il suffisait qu’il fût étonné pour que la violence de son humeur accentuât et creusât son visage maigre et bilieux. Il ne ressemblait plus à un lion. Les traits étaient réguliers ; la barbe jaune, étroite, tombait sur la veste de velours usée ; les yeux, très bleus, très durs, nullement intimidés, demandaient : « Qui êtes-vous ? Pourquoi venez-vous droit à moi ? Est-ce que je vous ai fait tort ? Qu’avez-vous à me reprocher, vous qui n’avez pas peur de moi ? »

 

Davidée vint jusqu’auprès de la table, et dit, tandis que l’homme portait la main à son chapeau de feutre rond, couleur de feuille morte :

 

– Monsieur Le Floch, je suis une amie de votre femme.

 

Aussitôt la physionomie de l’homme devint hostile.

 

– Elle est donc ici ? Je m’en doutais !

 

– Elle m’envoie vers vous, et vous allez m’écouter, parce qu’elle vous pardonne tout, et que ce qu’elle vous demande est juste.

 

Ce brusque rappel des torts, cette invocation de la justice, et la jeunesse de celle qui disait ces mots-là, agirent sur l’esprit du bûcheron. Un mauvais rire tendit les lèvres, minces comme le pli d’un drap.

 

– Elle ne veut pas qu’on se remette ensemble, je suppose ?

 

– Non.

 

– Elle ne veut pas divorcer ?

 

– Non.

 

– Tant mieux, ça fait toujours des ennuis.

 

– Elle demande à connaître son fils.

 

– Ça, c’est autre chose : on peut causer.

 

– La voici, répondit Davidée, en s’effaçant.

 

Et l’homme devint tout blême, en apercevant celle qui avait souffert par lui. Elle riait à moitié, gauchement et contre sa pensée, mais pour qu’il n’eût pas peur d’elle, pour que, entre eux, la haine ne parlât pas la première. Puis elle était femme, et, malgré tout, elle se souvenait de l’avoir aimé. Elle avait, là-haut, dans l’ombre de la chambre, relevé et lissé les cheveux qui éclairaient sa figure encore jeune, hardie, inquiète, prête à changer de physionomie au moindre signe de l’homme. Timidement, au moins selon l’apparence, elle prit un escabeau, et s’assit dans l’allée que laissaient entre elles les deux rangées de tables du café.

 

– Il y en a des années qu’on ne s’est vus ! dit-elle.

 

Le bûcheron secoua la tête pour marquer qu’il ne fallait pas espérer l’attendrir.

 

– Sans doute, et après ?

 

– Il faut pourtant que je t’explique. Ma petite fille est morte

 

– Ah ! tant pis !

 

– Notre petite fille : celle que tu ne connaissais pas. Elle est morte le cinq mai.

 

– Cette année ?

 

– Oui, il y a trois mois.

 

L’homme parut songer : « Où étais-je à ce moment-là ? » Il dit :

 

– Si je l’avais su, j’aurais envoyé une couronne. Mais quand on est séparé, comme nous !

 

– Sans doute.

 

– Tu es toujours servante à la maison d’école ? Je l’ai su par Flahaut, de l’Ardésie, et par le père Moine.

 

– Oui, ça ne donne pas de quoi vivre.

 

– Moi aussi, je suis pauvre. On était fait tous deux pour la misère.

 

– Peut-être. Mais je ne peux pas me consoler de mon enfant, si l’autre ne m’est pas rendu. Je n’ai pas toujours été une bonne femme : on est comme on peut, Henri. Ça n’est pas dans mes habitudes de faire des menteries, et tu le sais, et tu peux me reprocher des choses : mais j’ai toujours été une mère. Dis, Le Floch, où est-il, mon fils, que j’aille le chercher ?

 

L’homme, malgré son audace, n’était pas sûr de ses réponses quand on lui parlait du passé. Il avait eu ses torts, lui aussi. Mais ce fils vivant, ce fils qu’il avait encore sous sa dépendance, et dont il connaissait seul la retraite, voilà un sujet qui l’embarrassait moins.

 

– Je te vois venir, Phrosine : tu veux profiter des gages du garçon ?

 

Elle dit non, en haussant les épaules.

 

– Il gagne gros, en effet. Mais ça ne sera pas pour toi.

 

– Je ne veux que lui. Son argent, il le gardera si ça lui plaît.

 

– Bah ! on ne me trompe pas. Moi, j’ai eu du mal à le retirer de l’Assistance publique. Ils ne voulaient pas me le rendre, justement parce qu’il est grand, qu’il promet, et que j’ai l’air d’un homme, paraît-il, qui sait les devoirs des enfants envers leurs parents. Il en a fallu des visites, et des menaces, pour qu’ils le lâchent !

 

Le rire impudent du bûcheron sonna entre les murs de la salle.

 

– Pendant la première année, il a été raisonnable, le garçon ; il a aidé son père à vivre. Mais, à présent, il s’est ravisé. Il ne donne plus rien. C’est à croire qu’il est bâtard : l’argent lui tient aux mains.

 

– Çà ne te ressemble guère, en effet.

 

L’homme secoua la tête, et, dans le pli des lèvres qui s’allongèrent, la haine mit sa grimace.

 

– Tu voudrais me rouler, Phrosine, mais tu n’auras pas ce que je n’ai pas pu avoir. Je ne te dirai pas où il est.

 

– Et si je le trouve ?

 

– Je t’empêcherai de l’emmener. Y a des gendarmes ! Tu serais trop contente, tu me trouverais trop bête ! Je dis non !

 

– Je te supplie, Le Floch !

 

– Avec moi ça ne prend pas les prières, tu le sais bien.

 

Elle allait se jeter à ses pieds.

 

– Dites oui, monsieur Le Floch, dit Davidée, en se levant de l’ombre de l’escalier : nommez la ferme où est l’enfant, écrivez, sur une page de mon carnet, que Phrosine est sa vraie mère, et moi, pour vous remercier, je vous ferai cadeau de ceci.

 

Au bout de ses doigts, elle tenait un billet de cent francs, qu’elle posa sur la table.

 

– Mâtin, dit l’homme, tu as des amies riches, Phrosine !

 

Il déplia le billet, cilla les paupières trois ou quatre fois, peut-être pour saluer quatre rêves qui passaient devant lui, puis il dit :

 

– Donnez-moi une plume. Mais je vous préviens que vous n’aurez rien de lui. Vous faites un mauvais marché, les femmes. Il a de la volonté !

 

Davidée ouvrit le carnet vert, déchira une page, tendit son crayon au bûcheron, et Phrosine, haletante, stupéfaite, suivait le mouvement de la lourde main qui écrivait : « Maurice, valet de ferme à La Planche, ici près, la femme qui te remettra cette lettre est ta mère, Phrosine. On ne s’est pas entendu ensemble. Mais elle est ta mère, tu peux lui obéir si tu veux. Ton père : LE FLOCH. »

 

Ce fut Davidée qui prit la feuille écrite, et la serra dans le carnet d’où elle l’avait détachée. Pendant une minute, on n’entendit plus un seul mot dans la salle, où la destinée de plusieurs êtres venait d’être marchandée et payée. La lampe, encore balancée au bout de sa chaîne, promenait sur les tables son gros rond de lumière. Le Floch, le premier, retrouva la pleine liberté de son esprit.

 

– Faut pas que je m’attarde, dit-il, tourné vers Phrosine. Il y en a une qui serait jalouse !

 

Une cruauté singulière fit flamber, d’un feu roux, ses yeux bleus. Il sentait qu’il venait d’aliéner son fils. Il se vengeait.

 

– Elle ne veut pas que son homme passe la nuit à l’auberge… C’est drôle, Phrosine : elle a des cheveux couleur des tiens, couleur du renard.

 

Elle se redressa :

 

– Couleur de loup.

 

– Si tu veux.

 

– Elle n’est peut-être pas aussi belle que moi, la garce : il y a des chances !

 

Elle disait cela, insolemment, les bras croisés, et belle, en effet, d’une beauté près de mourir, rajeunie par l’émotion. L’homme l’étudia, et ce ne fut pas sans complaisance. Il dut se rappeler la fiancée, la mariée, les jours d’amour où les voisins surnommaient Phrosine « la belle louve », mais il se leva, ricanant, et dit :

 

– Elle est plus jeune !

 

Et ce fut fini entre eux.

 

Phrosine se recula. « Tu es le même, murmura-t-elle, tu ne changes pas. » Mais elle ne disait point cela trop haut, de peur que l’homme ne se repentît d’avoir signé la feuille. Lui, il se versait un second verre, le buvait d’un trait après avoir dit, comme il convient, en regardant Davidée : « À la vôtre ! » Puis il appelait la cabaretière.

 

– Donnez les hardes lavées, la mère ?

 

– Voilà.

 

Il dénoua le mouchoir attaché au bout du bâton, mit le linge propre à la place de l’autre, et, saluant Davidée, de la main portée au front, sans regarder sa femme mais la voyant dans chaque goutte de son sang, il se dirigea vers l’entrée.

 

Là, ayant déjà ouvert à demi la porte, et tandis que le vent de la nuit soufflait jusqu’au fond de la salle, il dit, d’une voix âpre, qui cachait son émotion :

 

– À présent, je rentre en forêt. On n’entendra plus souvent parler de moi.

 

Il s’éloigna. Le bruit de son pas vint frapper aux vitres, de plus en plus faible, comme un doigt dont la force s’épuise. Et la grande nuit roula sur le village et sur les champs sa marée silencieuse de ténèbres et de vent. Davidée dormit à peine. Elle pensait : « Aucune misère morale ne m’a tant émue, et la cause m’en apparaît. Le corps d’un jeune homme, le corps d’une jeune fille ont été attirés l’un vers l’autre. Ils ont appelé cet attrait : amour, et ce que cela a duré : mariage. D’autres tentations sont venues, hommes, femmes, colères, paresse, gêne, et il n’y avait pas d’âme pour résister. Quelle fin de ce qui devait être éternel ! »

 

Au petit jour, les deux femmes, qui avaient quitté le bourg encore endormi, marchaient sur la route qui s’enfonce, à l’Est, évitant la forêt, tournant un peu çà et là, autour des coteaux un peu rudes, et reprenant sa direction, comme une boussole troublée. Elles se disaient l’une à l’autre : « Qui parlera ? Nous sommes, vous et moi, tout inconnues et égales pour lui. Et lequel vaudra le mieux : le demander d’abord à ceux de la ferme de La Planche ; ou bien le prendre à l’écart, tandis qu’il sera au travail ? »

 

– Pourvu que le père n’ait pas menti !

 

– Je ne crois pas.

 

– Vous ne savez pas toute sa méchanceté, pas plus que vous ne connaissez la mienne.

 

– Pourquoi dites-vous cela ?

 

– Oh ! ma pauvre fille ! il y a du mauvais monde par le monde. Et nous en sommes, lui et moi. Ils m’appelaient la louve : ils avaient raison.

 

– Le soleil se lève. Le voici qui touche la pointe des saules : la journée de travail est commencée. Faut-il tourner ici ?

 

– Oui, la femme de l’auberge a dit : « Quand vous verrez des grands prés avec des grands arbres, laissez la route, et suivez une charroyère qui monte vers l’étang de La Planche. »

 

Elles suivirent le chemin où les ornières d’hiver avaient durci, germé des graines et porté des épis de plus d’une sorte. Les champs étaient plus pauvres que tout à l’heure ; ils formaient vers la gauche une vallée allongée, à peine déprimée en son milieu, et que deux éperons de la forêt enveloppaient et dessinaient. Presque tous, ils avaient la couleur des chaumes de froment ou d’avoine. Quelques-uns n’étaient point encore moissonnés. Sur les pentes claires et pareilles à une piste de sable dans un cirque ovale, ils faisaient des taches rousses. Malgré l’heure matinale, l’air commençait à danser sur la vallée. La campagne avait une odeur de paille fraîche et de prune. Quand elles se furent avancées d’un millier de mètres dans la charroyère, Phrosine et Davidée découvrirent qu’une chaussée couverte de buissons barrait la plaine, qu’il y avait au delà un étang frangé tout autour de roseaux, et, près de l’étang, à la hauteur où les eaux d’hiver n’atteignent pas, une ferme, habitation, étables, granges, bergeries disposées en carré.

 

– C’est La Planche, dit Davidée.

 

Et, mettant une main devant le bord de son chapeau qui ne la garantissait pas assez du soleil, l’adjointe chercha ce qui vivait et se mouvait, hommes ou bêtes, dans ce long paysage. Phrosine, abattue, muette, tout enfermée dans ses souvenirs de la veille, ou du passé plus ancien, ou dans la peur de ce que les minutes à présent toutes prochaines ajouteraient à sa destinée, se laissait mener.

 

– Je vois, reprit l’adjointe, tout à l’extrémité de la plaine, dans le liseré d’ombre de la forêt, un troupeau de moutons que le berger précède. Je vois, sur l’autre rive de l’étang, à mi-pente, deux faucheurs de blé, courbés, l’un au début d’une planche, l’autre plus loin dans les épis. À qui aller ?

 

Phrosine répondit :

 

– Au plus voisin.

 

Elles s’approchèrent donc, traversant la chaussée de l’étang, et elles se tinrent immobiles, à l’entrée de la moisson demi-abattue et demi-survivante. Le faucheur de blé qui arrivait le premier, le corps balancé en mesure et entraîné par la faux, vêtu d’une chemise déboutonnée et d’un pantalon que deux ficelles en croix attachaient aux épaules, était un tout jeune homme, solide, rude, – on le devinait à la vigueur de son geste, – qui ne ralentissait point son effort parce que deux passantes s’arrêtaient et semblaient attendre à l’extrémité de la planche de froment. Des promeneuses ? Des bourgeoises qui demanderaient la route de la fontaine, ou celle du village, ou qui s’informeraient d’une maison où l’on pourrait leur vendre du lait ? Il en avait vu d’autres, ici, et là, et là encore, partout où il avait travaillé ! La conscience de sa supériorité d’homme, et sa sauvagerie naturelle le disposaient mal en de pareilles rencontres. Il avait vu les femmes, et aussitôt, d’un coup de paume, il avait enfoncé son chapeau sur sa tête. On ne pouvait apercevoir son visage. Il se redressa tout au bout du massif de blé, d’un mouvement rapide saisit la hampe de sa faux près de la lame, la fit tourner, la planta dans le sol, et l’acier sonna, et le faucheur dit :

 

– Qu’est-ce que vous avez encore à me regarder ? On travaille, c’est pas nouveau !

 

– Il a le regard dur et la voix trompeuse. C’est le père ! C’est Maurice ! J’en suis sûre !

 

Phrosine était droit en face de lui. Elle ne cherchait pas à lui plaire, elle ne se souvenait d’aucun des mots qu’elle avait pu préparer, en songeant à cette rencontre possible : mais sans geste, sans habileté, défaillante, ne vivant que par son regard angoissé, elle étudiait chaque trait du visage de l’enfant devenu homme, le front, les sourcils mobiles, les cheveux courts qui formaient éperon au-dessus du nez, les oreilles sans ourlet, les lèvres sans vallonnement, tendues même au repos, et ces yeux surtout, ces yeux bleus luisant entre des paupières gonflées de sang, ces yeux mécontents, qui devaient baigner dans une source proche de lumière et de passion. Le jeune homme se tourna vers Davidée, la trouva plaisante, et demanda, levant l’épaule :

 

– Comment sait-elle mon nom ?

 

– Comment je sais ton nom ?

 

– Oui, qui vous l’a dit ?

 

– Je te l’ai donné : je suis ta mère.

 

Le faucheur haussa encore l’épaule, eut un regard de dédain pour ces deux aventurières, qui lui faisaient perdre son temps.

 

– Je ne sais pas ce que c’est, je n’en ai pas, de mère.

 

Et il se détourna, abaissant sa faux, pour se remettre à l’ouvrage. L’autre faucheur n’était plus loin ; il arrivait, et on entendait le cri des tiges coupées et la chute sur le sol des gerbes non liées.

 

– Allons, les femmes, reculez-vous. Je n’ai pas de temps à dépenser à vous écouter.

 

Mais la mère était déjà entrée dans le froment qu’il allait faucher. Elle avait les yeux mouillés de larmes, elle joignait les mains, elle ne touchait pas son enfant, elle le priait :

 

– Ta vraie mère, qui est venue de l’Ardésie. Ton père a te parler de l’Ardésie, où j’habite ?

 

– Non.

 

– Eh bien ! c’est lui tout de même qui m’a dit où tu travaillais, Maurice. J’ai eu bien du mal à te retrouver. Je suis toute seule, à présent. Ne me renvoie pas. Ne sois pas dur, comme d’autres ont été durs. Je veux que tu me connaisses, au moins, et que tu causes avec moi.

 

Une voix, celle de Davidée, s’éleva à quelques pas en arrière.

 

– C’est vrai, tout ce qu’elle dit. Vous pouvez la croire.

 

Maurice Le Floch, craignant le ridicule, observé par le valet de ferme qui levait les yeux en fauchant et qui pouvait tout entendre, répéta :

 

– Allons ! Hors du froment !… Si vous voulez, vous aussi, que je vous donne l’argent que je gagne, je vous avertis que l’autre n’a pas réussi.

 

– Je n’en veux pas, de ton argent ; je veux que tu me connaisses et, quand tu me connaîtras, que tu viennes vivre avec moi, si cela te plaît… Je ne peux pas t’y forcer. Je veux que tu m’aimes

 

Elle se retirait, parce qu’il s’était baissé, posant ses deux mains sur les deux courtes poignées assujetties au manche de la faux.

 

– Venez à La Planche, après la mérienne. Vous parlerez à maître Ernoux, qui est mon patron.

 

D’un coup demi circulaire il abattit une tranche de froment mûr. Et, fonçant dans la moisson, la tête à la hauteur des épis, plus vite qu’il n’était venu, sans se retourner, il laissa les femmes s’éloigner. Il entendait pourtant Phrosine qui pleurait. Et, comme il était jeune, il avait le cœur en songe.

 

– Je vous accompagnerai jusque chez Ernoux, disait Davidée qui tâchait de consoler Phrosine, et après, je reprendrai le chemin de Blandes, car ils doivent s’inquiéter de moi.

 

Elle était heureuse, mais non de ce plein bonheur qu’elle avait espéré. Elle aurait voulu que Phrosine lui dît : « Je ne le quitterai pas. Il faudra qu’il s’enfuie loin de moi, lui aussi. Mais je le gagnerai, voyez-vous. Il ne sait pas ce que c’est que d’avoir une mère… Ah ! je ne toucherai pas à son argent. Je suis jeune encore, malgré ce qu’a dit Le Floch. Je travaillerai. Je le ramènerai avec moi. » Phrosine se taisait, déçue d’avoir trouvé le fils trop semblable au père. Et Davidée songeait, la voyant marcher près d’elle : « Serait-elle venue, si elle avait connu son fils ? »

 

Le vent chaud coulait entre les bois, dans la plaine moissonnée, et sur l’étang, où les feuilles brisées des roseaux battaient l’eau en mesure.

 

Il était plus de deux heures, quand les voyageuses, qui avaient déjeuné dans le village, se présentèrent chez le fermier de La Planche. Maître Ernoux, qui avait été prévenu, les reçut bien, les fit entrer, pour leur faire honneur, dans la chambre où le bois de trois armoires, d’une commode et d’un lit, luisait dans la paix inviolée. C’était un gros homme court, qui avait une figure d’avocat finaud, toute rasée, et qui venait de dormir dans la grange, avec tout son monde, quand Phrosine vint faire aboyer le chien de garde. Même, il avait encore des brins de paille dans les cheveux. Il écouta, comme un juge, le récit que lui fit Davidée, parut attacher une importance majeure à l’écrit signé par Le Floch, et ne manqua pas de considérer Phrosine, pendant que l’adjointe racontait. Alors, il appela Maurice, son second valet, et le fit asseoir en lumière, près du lit en face de la fenêtre.

 

– Maurice, dit-il, je crois, que c’est ta vraie mère.

 

– Ça se peut.

 

– Elle a un papier, et puis de la ressemblance, il ne faut pas dire le contraire. C’est pas les yeux, c’est pas le front, c’est pas le nez : mais c’est quelque chose tout de même.

 

– Je ne dis pas : mais qu’est-ce qu’elle demande ? Je suis bien ici. Quand j’ai retrouvé mon père, tout de suite il a fallu lui donner de l’argent. À présent que je retrouve ma mère, je ne veux rien donner. Je le dis : rien !

 

– Je t’approuve, mon garçon. Mais tout de même, si c’est ta mère, elle a un droit de mère. Elle peut t’emmener dans son pays.

 

– Oh ! si ça n’est que ça !

 

– Quand tu auras fini ton temps chez moi, par exemple ! Tu as été embauché, tu es content de moi, je suis content de toi : il ne faut pas nous quitter.

 

– Et puis, chez elle, est-ce que j’aurai ma chambre ?

 

Phrosine n’était pas étonnée de ce marchandage. Toute sa vie elle avait été commandée et opprimée par l’égoïsme des hommes, de son père, de son mari, de ses amants, de ses voisins qui louaient ses mains de laveuse. Cependant la mère n’avait pas imaginé ainsi la première entrevue avec le fils reconquis. Sûrement, elle avait compté que l’enfant l’aiderait à vivre. Mais surtout, elle s’était réjouie dans sa tendresse maternelle veuve de la petite morte. Et la déception avait raison, une fois, une première fois, de cette nature fougueuse, que l’injustice ou la peine révoltait, mais n’abattait point. Phrosine, penchée du côté de son fils, ne voyait que lui. Elle n’avait qu’une pensée et que l’enfant n’entendait pas. « Quand donc se jettera-t-il dans mes bras ? Lui, mon premier , pour qui j’ai souffert, lui le seul à présent, lui que j’ai cherché dans la détresse que personne ne connaît, lui dont le baiser me manque depuis douze ans ! Maurice ! Maurice ! Demain je serai ta servante et je laverai ton linge ; demain tu me reprocheras la soupe trop maigre et le vent qui souffle sous ma porte ; demain, tu exigeras que je te donne, moi à qui tu ne veux rien donner, le salaire gagné par ta mère vieillissante : aujourdhui, embrasse-moi ! »

 

Il restait défiant, sur sa chaise, consultant la physionomie de maître Ernoux qu’il savait un homme entendu et difficile à tromper. On eût dit qu’il discutait les conditions d’un contrat qu’on lui proposait, et qu’il n’avait qu’une question à examiner et à résoudre : la place nouvelle vaudra-t-elle l’ancienne ? Davidée faisait les réponses. La mère se taisait.

 

– Y aura-t-il aussi, disait-il, un logement pour ma bicyclette ?

 

– La maison est assez grande, répondait Davidée, qui songeait à la maison des Plaines. La bicyclette y tiendra sans peine à l’abri.

 

– Et la terre, par là-bas, est-ce qu’elle est plus lourde qu’ici ? La femme ne dit rien, – il désignait sa mère, – elle ne peut pas me garantir que j’aurai de l’ouvrage bien payé, au prix de maître Ernoux. A-t-on tout le dimanche, au moins, dans les fermes ? Donnent-ils de la viande pendant les batteries ? Et du vin ?

 

– Ceux qui travaillent ont l’air heureux… Ils ne se plaignent pas plus qu’ailleurs.

 

Le patron de la ferme de La Planche comprit le premier le silence de la mère. Il avait hâte de reprendre le travail. Et, ayant vu, à travers les vitres, une charrette qui partait vide pour le bord de l’étang où la moisson souffrait :

 

– Allons, dit-il, tu t’en iras quand l’automne sera venu. Embrasse-la, ta mère, tu vois bien qu’elle n’attend que ça !

 

Le gars hésita un peu. Phrosine s’était levée. Il se leva. Il se sentit attiré par un amour violent qu’il ignorait ; il se sentit pressé contre ce cœur qui battait pour lui ; et des mots qu’il n’avait jamais entendus enveloppèrent cet isolé : « Mon Maurice, mon bien-aimé, embrasse-moi encore ! Dis que tu vas m’aimer ! »

 

Quand il s’échappa des bras maternels, Maurice Le Floch dit seulement :

 

– Ça me change d’avoir une mère. On s’habituera peut-être : mais je ne donne pas d’argent !

 

Reprenant son chapeau de paille, qu’il avait posé sur le carreau de la chambre, il se secoua, comme un chien qu’on a caressé, et dit à maître Ernoux, à voix basse :

 

– Faudrait tout de même savoir si la paye est bonne, par là-bas ? Sans ça…

 

Et Phrosine entendit.

 

Dans le soir tout proche de la nuit, Phrosine et Davidée revinrent au village qu’elles avaient quitté le matin. Phrosine n’était plus la mère que grandissait l’espoir de reconquérir son fils. L’enfant, elle l’avait jugé, et trouvé trop semblable au père. Par lui l’avenir ne serait pas réjoui, ni la tâche quotidienne allégée. Toute la fatigue, tout l’argent, le temps, l’ingéniosité, le rêve qu’elle avait dépensés, n’avaient servi qu’à lui faire découvrir cet être calculateur par qui elle souffrirait encore. Elle l’emmènerait, – oh ! sûrement, et quoi qu’il en coûtât ! – car il était sa victoire contre le mari : mais cette victoire ne promettait aucune joie et ne donnait pas de force. Alors, du passé mauvais, l’ancien vice s’éveillait, et elle conversait avec lui, compagnon toujours prêt. Davidée l’entendait rire et ne comprenait pas. Phrosine songeait à des trahisons, à des ripailles, à des pièges qu’elle tendrait, à ce qu’elle ferait pour attirer Maïeul. Elle avait le cœur irrité, sauvage et fou comme une guêpe au bord des cuves de vin. Elle allait, de son pas hardi et déhanché, mâchant un brin de menthe cueilli dans le fossé. L’odeur de la tige poivrée flottait derrière elle. Le village, au milieu de la plaine, apparut. L’heure de la séparation approchait. Phrosine se décida à parler. Elle dit, sans regarder Davidée :

 

– Je suis décidée. J’habiterai près de La Planche jusqu’en novembre. Je veux que Maurice ne reste pas avec le père. Il m’aidera ou il ne m’aidera pas, mais je ne veux pas le laisser à Le Floch. On s’en ira d’ici ensemble. Après, je verrai.

 

Elle se tut un moment. Et, changeant de ton, devenue agressive comme aux jours mauvais du passé :

 

– Vous avez des nouvelles du fendeur de La Forêt ?

 

Elle ne nomma pas Maïeul.

 

– Non.

 

– Moi, j’en ai.

 

– Par lui ? dit vivement Davidée.

 

– Non. S’il m’avait plu d’en avoir par lui, je les aurais eues. Il paraît qu’il réussit.

 

– Tant mieux.

 

– Et le bruit court que vous l’épouserez.

 

Davidée s’écarta de celle qui marchait sur la même banquette de la route.

 

– Pourquoi me parlez-vous de lui, et comme vous le faites, méchamment ?

 

– Je vous ai dit que j’étais mauvaise. Garez-vous de moi !

 

– Phrosine, ce que je voudrai un jour, je ne le sais pas. Et cela ne regarde personne.

 

– Pardon, moi, la première : j’ai droit sur lui.

 

– Il vous a quittée.

 

– À cause de qui ? Croyez-vous que ça se pardonne ?

 

– À cause de la petite que vous faisiez mourir.

 

Phrosine s’arrêta. Elle jeta le brin de menthe du côté de Davidée.

 

– Je ne peux plus vivre ! Mon mari s’est mis avec une autre. Mon fils ne partagera pas son pain avec moi. L’a-t-il assez dit ? L’avez-vous entendu ? Et à présent, vous voulez me prendre mon amant ?

 

– Phrosine.

 

– Je l’ai lâché, mais je ne l’ai pas donné !

 

La voix de Davidée, nette et ardente cette fois, répondit :

 

– Eh bien ! tâchez de le reprendre, à présent qu’il m’aime !

 

Les mots s’en allèrent au galop sur les terres plates, comme une meute. Les deux femmes les écoutèrent se perdre dans l’ombre. Puis elles se séparèrent : Phrosine retourna au village dont dépendait la ferme de La Planche, et Davidée continua seule et gagna le café des Bûcherons.

 

Elle n’était pas troublée. Une menace lui avait fait dire et crier ce qu’elle ne savait pas elle-même qu’elle pensait. Davidée avait déclaré son amour, et, bien que ce ne fût pas à Maïeul, elle était comme les fiancées qui ont dit : « Je vous aime, je suis à vous », et qui regardent avec assurance, avec émerveillement, le rayon que ce phare projette sur la mer toute noire et mouvante. Le rayon ne supprime pas l’inconnu, mais le traverse tout entier. Elle s’était mise à marcher vite, en quittant Phrosine. En approchant des maisons, elle vit, au bout d’une rue, une seule fenêtre éclairée, et aussitôt toute la vaste nuit fut sans embûche et sans crainte. Il n’y avait que ce témoignage de la vie. La jeune fille n’avança plus que tout doucement. Pas un bruit ne flottait dans le vent chaud, frôleur de feuilles et remueur des derniers épis. La lueur des étoiles mettait une joie paisible sur les tuiles des toits, et le reste était de l’ombre. « J’ai été obligée de parler. En l’aimant, je le défends contre elle, contre lui-même. N’est-ce pas l’ambition que j’ai eue : élever, sortir des âmes de l’abandon, de leur lourde misère naturelle ? Il sera ma conquête. Je ne lui demanderai que la bonne volonté. Qu’importe qu’il soit un pauvre ? s’il ne résiste pas à un conseil noble, il est noble. Déjà il s’est séparé de cette créature. Respirer le même air que sa faute ancienne, ce doit être une cause de faiblesse. J’ai fait un aveu qui m’a surprise moi-même. Mais quelle force il me faudra pour deux ! Quelle pureté ! Où les prendrai-je ? Je me sens ignorante de ce que j’aime le mieux et de ce qui me tente le plus… Mon secret n’est pas encore à lui. Il n’est qu’à moi, et à l’ennemie que j’ai obligée. Je suis promise, mais dans mon cœur, et plus jeune fille encore qu’une fiancée. Voici la rue. J’étais venue pour sauver une femme que l’instinct maternel a conduite un moment, mais qu’il ne soutient plus. Il lui manque ce que je voudrais avoir : la science du sacrifice de soi. Je n’ai rien obtenu d’elle. Elle me hait. Cependant, je ne regrette rien. J’ai l’âme étonnée et légère. Que la source d’où sont venus à ma jeunesse les désirs de dévouement s’ouvre de nouveau ! Que je voie ma route afin de conduire les autres ! Que mon amour soit tendu d’abord vers toute vérité, même lointaine et dont je n’aurai qu’un rayon, comme celui que mes yeux reçoivent des étoiles ! Que je n’aie pas peur de voir ! Que je sois une femme inconnue, mais capable de bien ! »

 

Elle s’aperçut qu’elle avait prié. La seule petite lumière du bourg s’était éteinte. Il fallut réveiller l’hôtesse du café des Bûcherons.

 

Le lendemain, de bonne heure, Davidée s’éloigna du pays, où la forêt de Vouvant était déjà chaude sur les collines.

 

XIV

LE RETOUR EN ARDÉSIE

Octobre, mois doré, ranimait, sur les buttes de l’Ardésie, les palmes des genêts qui fleurissent plus d’une fois. Les matinées humides ; l’après midi tiède jaune, légère ; les feuilles qui n’ont plus pour mission de faire de l’ombre, et qui aident le soleil et deviennent des rayons ; la peur de l’hiver qui rôde dans les nuits et fuit devant le jour ; le désir de revoir des visages amis ; la coutume établie de rendre visite aux familles des nouvelles élèves : toutes ces raisons et la joie de marcher, faisaient faire de longues courses à Davidée, chaque jeudi, chaque dimanche. Elle avait reçu, au retour des vacances, une lettre de l’inspecteur primaire. Il annonçait d’abord qu’il était promu à une classe supérieure, nommé à un poste de choix, dans une résidence voisine de Paris, promesse en même temps que récompense, puis, ayant parlé de soi, il ajoutait : « Quant à vous, mademoiselle, vous ne doutez pas du soin vigilant, et tout sympathique, avec lequel j’ai défendu votre cause. Vous étiez, je ne dis pas menacée, mais l’objet de quelques soupçons, que j’ai écartés. Rien ne subsistera, j’en suis persuadé, de ces défiances que j’ai combattre, si vous voulez bien apporter de la prudence, une extrême prudence, dans la manifestation de sentiments qui sont licites, assurément mais qui doivent être sans zèle. En toute circonstance, croyez bien, mademoiselle… » L’adjointe, après lecture, avait souri, et conclu tout haut, dans sa chambre où le soleil de deux heures venait d’entrer : « Merci, papa Birot ! c’est vous qui avez gagné ! » Et la lettre officielle, glissée dans le coffret aux souvenirs, eût déjà été oubliée, si d’autres lettres ne fussent venues la rappeler à la vie. Celles-ci n’étaient pas écrites par des personnages, mais par de jeunes institutrices, qui demandaient conseil, timidement ou sans détour, selon le tempérament, l’émotion, l’âge de la signataire. La première, avant les vacances, avait presque irrité Davidée, mais cette confidence répétée lui révéla des sœurs qu’elle ne soupçonnait pas. Elle sentit décroître la solitude de son esprit, et des sympathies commencèrent en elle, douces quand même, pour des inconnues, dont elle ne verrait probablement jamais le visage et n’entendrait la voix. Elle entendait la souffrance noble qu’une élite de filles du peuple de France éprouvait avec elle. Comment lui étaient-elles adressées, à elle, ces lettres, et comment ces étrangères avaient-elles confiance ? Qui avait publié que, parmi les pierres bleues de l’Ardésie, il y avait une adjointe inquiète pour l’âme de ses petites filles, et qui avait porté, un jour, un gros paroissien sous son bras, et qui ne s’était point excusée ? Des ennemis ? des jaloux ? une admiration secrète ? des employés qui bavardent ? Toutes les fois qu’un fil de fer est jeté au-dessus de la terre, les hirondelles viennent s’y poser.

 

*

* *

 

« Mademoiselle, je suis une jeune fille de votre âge, mais une faible, une incertaine. Je vous envie. Je sais que vous avez eu le courage de vous avouer chrétienne. Je ne l’ai pas eu, en plusieurs occasions. Et cependant j’ai plus de foi que les personnes qui vivent, près de moi. Je suis arrêtée par une crainte dont je suis humiliée. Je voudrais être plus utile, plus véritablement éducatrice que je ne suis. Je souffre de ne donner de moi-même que le moins bon, le moins sain, le moins vrai. Mademoiselle, conseillez-moi, parlez-moi, indiquez-moi des livres que je lirais, et qui m’affermiraient, non pas seulement dans ma foi qui est si imparfaite, mais dans mon devoir d’institutrice, qui ne peut être médiocre, réduit, en désaccord avec la vie, comme je sens que l’a été jusqu’ici mon enseignement. Voir tout le mal, ne pas oser dire où est le bien, ou ne donner du bien que des formules non appuyées, en l’air, qui ne touchent que la mémoire : connaissez-vous cette peine professionnelle ? J’ai des amies, – quelques-unes, – que je sais ou que je devine semblables à moi. Voudrez-vous me répondre ? Je l’espère. »

 

*

* *

 

« J’habite très loin de vous, mademoiselle. Je ne connais de vous qu’une de vos amies, mademoiselle S… qui a été votre condisciple à l’école normale. C’est assez pour que j’aie confiance dans votre bonté et dans votre discrétion. Nous avons eu, ces jours derniers, dans cette grande école urbaine où je suis adjointe titularisée, une discussion vive. Je suis très raisonneuse. Je soutiens mon sentiment avec une passion que je tâche de rendre polie, mais j’éprouve ensuite, souvent, le besoin de le fortifier, de m’assurer moi-même dans une position que j’ai crue juste. Nous parlions morale, avec la directrice, son mari et l’autre adjointe. Je soutenais qu’après avoir, par degrés, éloigné de l’enseignement les dogmes fondamentaux du christianisme, l’idée d’immortalité personnelle, l’idée de Dieu, et par conséquent la morale chrétienne qui ne peut en être séparée, on avait cherché à créer ou à exhumer des morales. Beaucoup d’hommes de talent, et d’ardente passion, s’y sont employés. On a fait des essais. Mes contradicteurs reconnaissaient que ces morales de fortune n’ont pas tenu. Mais nous nous séparions sur ce point : je prétendais, j’affirmais qu’on ne cherche plus. On a renoncé à avoir une morale. Je disais que cela était une grande trahison envers les familles, les enfants, et que notre ambition, qui est de préparer à la vie, ne pouvait plus nous soutenir comme auparavant, qu’elle était faussée, au fond de nous-mêmes, elle, le ressort premier. Ils n’en convenaient pas. Dites-moi ce que vous en pensez. »

 

*

* *

 

« … Mademoiselle, j’ai lu des livres irréligieux qui m’ont troublée, un surtout, bien fait, mais si cruel et sans espérance. Je l’ai laissé là, vers la moitié, parce que je me suis dit que je n’avais pas les connaissances suffisantes pour critiquer ma lecture et la supporter. Il m’est resté des préoccupations. J’ai été un moment séduite par l’idée d’une religion sans dogme, qui ne serait qu’un élan intime de notre âme vers Dieu. En réfléchissant, j’ai compris que ce serait là une anarchie, tout le contraire d’une société religieuse et d’une morale commune. Mais ma faiblesse me ramène aux arguments que j’ai déjà réfutés. Connaissez-vous cette persécution de nous-mêmes par nous-mêmes, qui est si dure et lassante, quand on n’a pas de confidente ? Parmi mes compagnes de l’école normale, il y en a sûrement qui souffrent de la même crise que moi, et qui n’osent pas plus que moi l’avouer. Il y en a aussi qui auraient besoin d’affection, à qui je voudrais tendre la main. Pour nous, ici, les journées passent, intéressantes souvent, pleines d’une vie factice et extérieure ; mais, revenue à ma solitude du soir, je me dis que mon âme n’a pas jeté de lumière sur une âme, et n’en a reçu de personne. Aidez-moi. Le courage d’une seule suffit pour plusieurs. Je viens près de vous chercher la force de rester moi-même, d’être bonne, de me confier entièrement. »

 

*

* *

 

Mademoiselle Birot recevait aussi quelques visites. Elle avait même vu arriver, à l’école, l’avant-veille de la rentrée, un jeune homme, instituteur dans une commune d’un département voisin. « Eh bien ! ma chère, avait dit mademoiselle Renée Desforges, vous devenez célèbre. Des lettres, des visites : je ne vous envie pas, et je doute que cela vous serve. Enfin il est dans la cour ; il vous demande ; désirez-vous que je le renvoie ? – Non, je descends. – Vous n’avez pas défait votre valise ! – Je remonterai. » Ce jeune instituteur, rose et frisé, recherché dans son vêtement et son langage, parla d’abord en camarade, gentiment, et comme s’il n’avait eu, vraiment, d’autre raison de venir et de se plaire, sur cette cour d’école, qu’un attrait de jeunesse pour une fille jolie et d’esprit vif. Mais, avant de se retirer, il tendit la main, devint tout sérieux, et il avait autre chose que de l’amour dans les yeux, quand il dit : « Nous ne sommes pas trop nombreux à penser de même. Il faut que nous nous connaissions. Et puis, la bravoure, c’est si bon à voir ! »

 

Sur son carnet, l’adjointe écrivait : « Qu’ont-ils donc tous et toutes ? Qu’ai-je fait de si étonnant ? Pourquoi venir à moi ? Hélas ! s’ils savaient la vérité, ils verraient que je ne suis pas encore la chrétienne qu’ils s’imaginent. Ils m’obligent à me préoccuper de ces problèmes religieux ; ils ne me laissent pas de repos ; ils sont mon avancement plus que je ne suis leur conseil. Mes sœurs inquiètes, mes sœurs tendres, je souhaiterais vous rendre visite dans vos classes, dans la chambre pauvre et propre où vous trouvez le remède si doux d’abord de la solitude. Vous pleurez quelquefois. Vous portez les taquineries, les injures, les injustices, les silences de camarades que vous aimez, et l’éloignement de l’ignorance contente d’elle-même. Je ne suis que l’une de vous, et non pas celle qui a le plus souffert. Je pressens, je devine, je m’efforce, j’aspire, et je reçois la leçon des jours. J’ai été là où Dieu n’est pas : c’est affreux. Vous m’êtes envoyées pour que je connaisse une des plus belles tendresses qu’il y ait par le monde, celle qui s’alarme pour l’avenir d’une enfant étrangère, celle qui s’interroge, qui s’accuse, qui dit : « Lui aurai-je donné la force ? Les mères seront-elles mères ? Les épouses seront-elles épouses ? Quelle pureté puis-je armer ? La mienne suffit-elle, tremblante, faite d’instinct surtout et d’exemple ? » Tout l’indéfini des avenirs que je prépare est devant moi. Pour mes petites et pour moi, je sens que je dois avoir une vie intérieure, dont nous vivrons toutes. Mes sœurs, je n’ai encore prié que par surprise, dans l’émotion, et timidement. Celui qui peut la donner ou l’accroître. Et vous ne le savez pas ! Quelle sécheresse dans le monde des esprits pour qu’une goutte d’eau comme moi, préservée par je ne sais quel hasard, soit ainsi attirante et semble être une source ! »

 

Davidée faisait donc des visites aux parents des nouvelles élèves. On l’accueillait bien. Elle retrouvait, dans la confiance des mères et dans la facile tendresse des enfants, tout le soin et tout le souci qu’elle avait eus pour les élèves de l’an passé. Plusieurs femmes, qu’elle n’avait pas l’intention d’aller voir, l’appelaient, du seuil des portes. « Eh bien, mademoiselle ? Vous êtes donc bien fière que vous n’entrez pas ? »

 

Elle n’était pas fière, mais elle avait de la peine, parce que Maïeul ne lui avait pas écrit, et n’était pas revenu.

 

Elle fut un peu étonnée quand, une après-midi de la fin d’octobre, – il avait plu la veille et les corneilles volaient au-dessus des haies dégarnies, – la petite Jeannie Fête-Dieu, qui la guettait à sortir d’une maison près de l’église, lui dit :

 

– Grandmère vous fait dire ses amitiés, mademoiselle. Il paraît qu’elle a des nouvelles. Si vous aviez le temps seulement de venir jusque chez nous ?

 

Quelles nouvelles ? La réponse fut prompte. Ce devait être d’une commission de Maïeul que la bonne femme s’était chargée. Davidée n’eut qu’à suivre, après l’église, le petit raidillon, puis le sentier qui traverse les genêts, sur la butte de la Gravelle, et à descendre dans la combe où le jardinet et la maison étaient cachés.

 

Dans son lit, qu’un rayon de soleil effleurait une demi-heure dans la journée, l’infirme, avec un brin de buis, chassait les dernières mouches qui la tourmentaient. Elle n’avait guère plus de mouvement que d’habitude, mais elle se disait mieux, et les yeux étaient vifs d’une jeunesse passante.

 

– Que voilà donc une année qui s’annonce bien ! dit-elle.

 

– Pourquoi, mère Fête-Dieu ?

 

– Parce que le monde s’en va vers vous comme si vous étiez le mois de mai ! « Bonjour, mademoiselle Davidée ! Venez donc jusque chez nous ! » On n’entend que cela dans les villages.

 

– Qu’en savez-vous ?

 

– Jeannie a des oreilles pour moi, et des jambes, et un cœur qui retient les mots doux qu’on dit de vous. Et que diriez-vous, mademoiselle Davidée, si je vous annonçais qu’il y a encore quelqu’un qui désire vous voir ?

 

La jeune fille devint triste, et dit :

 

– Je ne vous croirais guère.

 

– Mais s’il m’avait chargée d’une commission ?

 

– Dites, mère Fête-Dieu.

 

– Il ne vous a donc pas écrit ?

 

– Non, pas depuis qu’il est parti.

 

– Il a peur, parce que vous êtes savante.

 

– Est-ce pour cela qu’il n’est pas venu, depuis près d’un mois que je suis à l’Ardésie ? La Forêt n’est pas loin, en deux heures de chemin de fer il serait ici.

 

L’infirme, lentement, étendit la main, et, du bout du rameau de buis, elle toucha le bras nu de la jeune fille, comme une mère qui fait semblant de corriger un enfant.

 

– Vous vous défiez trop de la vie, petite.

 

– C’est que je la connais.

 

– Pas toute. Vous avez vu le pire ou à peu près. Il y a du remède pour nous et pour tous ceux de bonne volonté. Il y a du secours.

 

– Où est-il ?

 

– En paradis.

 

– Je ne sais pas encore le chemin.

 

– C’est vite trouvé. Écoutez autre chose : j’ai vu Maïeul.

 

– Il est venu, et n’a pas cherché à me voir ?

 

– Vous étiez encore en vacances. Il m’a parlé comme s’il était mon fils. Ah ! quel bel homme il était, tout ferme de visage, et habillé comme un monsieur.

 

– Et le cœur, mère Fête-Dieu ? Que me fait l’habit ?

 

– Attendez : Maïeul a si bien travaillé là-bas, qu’il a monté en grade : il est compteur depuis la semaine passée, et les gens disent déjà qu’il pourra devenir un jour compteur de levées. C’est une bonne place.

 

– Assurément ! Mais le cœur ? Est-il guéri de son mal ?

 

Jeannie, sur un clin d’œil de l’infirme, était sortie de la chambre, et son ombre s’en allait, balancée, sur les plates-bandes du jardin, jusqu’au fond qui n’était pas loin. La joie avait disparu du vieux visage, mais non le calme, ni cette sorte d’assurance qu’ont les vieilles gens très droits et qui sont déjà entrés dans la victoire de l’âme.

 

– Vous n’êtes pas à plaindre : il n’a qu’un peu de faiblesse, et une peur de lui-même.

 

– Non : d’elle !

 

– D’elle, si vous voulez.

 

Elle remuait la tête sur ses oreillers relevés, la pauvre mère Fête-Dieu, songeant : « On ne peut rien lui cacher, à cette demoiselle de l’école ! »

 

– Je suis sûre qu’elle lui écrit ?

 

– Eh bien ! oui.

 

– Depuis le mois d’août ?

 

– Avant déjà. Elle a essayé de le reprendre. Lui, il ne répond pas. Il compte les jours. Et s’il ne veut pas revenir, c’est parce qu’il a trop de respect et d’amitié pour vous.

 

– Il le prétend.

 

– Soyez-en sûre. Il a quitté l’Ardésie parce qu’il ne pouvait vivre à côté de celle qui a été son péché. À moi parlant, il a dit : « Je ne reviendrai que le jour où je pourrai dire : j’habiterai l’Ardésie et je n’y rencontrerai plus mon remords. »

 

– Il a dit : remords ?

 

– Oui, ma belle. Et c’est un homme qui ne veut pas mentir. S’il revient, il ne s’en ira plus. Vous pouvez vous fier à lui.

 

– Autant qu’à un homme.

 

– Vous dites bien : un homme. Mais l’intention est bonne. Écoutez encore ; je lui ai demandé, pour voir : « Mademoiselle Davidée pourrait bien devenir une bonne chrétienne, Maïeul ? »

 

– C’est en effet de ce côté-là que je vais. Qu’a-t-il répondu ?

 

– Il a dit : « Ça ne me fait pas peur. Si j’étais marié, je serais comme elle. »

 

L’adjointe se leva, et caressa la main pendante, lasse d’avoir tenu le rameau, et le visage qui était devenu grave, tout modelé par la compassion pour la jeunesse.

 

– Mère Fête-Dieu, je ne vous charge d’aucune réponse. Je n’écrirai, ni ne ferai écrire. J’attendrai. Je ne promets pas que je consentirai s’il me demande. Il est possible que je sois destinée à monter seule. Je ne ferai pas un pas vers lui. Je ne l’ai pas cherché ; je ne le chercherai pas s’il s’éloigne de moi…

 

À l’extrémité du jardin, Jeannie, qui la vit passer, s’étonna grandement que l’institutrice eût les yeux rouges, puisque la grandmère avait parlé de Maïeul. Elle tapait sur un clou, avec le talon d’un sabot, pour bien prouver qu’elle n’écoutait pas. En voyant l’adjointe, elle cessa la démonstration, chaussa le sabot, et dit : « Bonsoir, ma pauvre demoiselle ! » Dans le village, les appels des ménagères n’eurent plus de réponse ; Davidée se contenta de faire un geste d’amitié : elle avait hâte de rentrer et de pleurer.

 

Elle pleura longtemps. Quelle impuissance ! À qui aller ? Il y avait donc des êtres insensibles à toute preuve d’amitié, comme cette Phrosine et son mari, incapables d’honneur, de loyauté, de justice, et d’autres étaient si faibles qu’un amour pur ne les sauvait pas lui seul, et que, même secourus ainsi, par la puissance d’une vierge, ils inclinaient au mal, ils y retournaient ! Pensées inutiles de l’été, inquiétudes perdues, tendresse vaine qui se croyait si forte ! Vivre de la sorte et parmi ces cœurs, comme cela était rude ! Essayer de les faire vivre ? N’avait-elle pas essayé ? Quelle dérision ! Et demain, dans un an, tant que l’âge de la retraite ne serait pas arrivé, c’est l’effort surhumain qu’elle devrait continuer, l’illusion dont elle devrait se contenter, l’apparence qu’elle devrait offrir à ces pères, à ces mères chargés d’enfants, et qui demandaient : élevez-les ! Deux douleurs n’en faisaient qu’une : être abandonnée ; dépenser son âme sans profit ! N’être pas heureuse et ne pas faire de bonheur ! Davidée avait ouvert le tiroir de sa table, et relu quelques-unes des lettres que des sœurs inconnues lui avaient écrites. Elle lisait partout le même mot : « Vous, la chrétienne. » Elle se rappela le mot de la mère Fête-Dieu : « Il y a du secours en Paradis. » Le chemin m’est montré, pensa-t-elle. Et elle prit le livre de prières, elle l’ouvrit, elle mit à plat dans sa main une petite image qui se trouvait là, et qui était celle du Crucifié. Un moment elle chercha sur l’image la place de son baiser, mit ses lèvres sur le Cœur blessé, et dit : « Aidez-moi bien ! »

 

Dans le vent froid qui soufflait, ce soir-là, elle sortit encore, et, par des chemins détournés, gagna la maison des Plaines. Celle-ci était déserte. Les pruniers n’avaient plus de feuilles. Les pyramides de poiriers, dans la nuit commençante, se levaient çà et là, rouges et jaunes comme des flammes.

 





1 Sic. (Note du correcteurELG.)



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