Maurice Barrès
Colette Baudoche
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(II)

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Il est debout ; assise contre lui, elle l’enlace du bras droit, et leurs mains se rejoignent sur la garde du sabre. Elle appuie sa tête amoureuse sur la hanche gauche du guerrier, qui, sans fléchir la a colonne vertébrale et raide dans son col, abaisse vers elle un regard martial. Indécence naïve, qui dans cette foule, n’ahurit que la petite Colette.

 

– Ce sont des fiancés, dit avec componction le professeur.

 

Ce mot magique n’a pas la vertu de troubler le goût de Colette. Elle réprouve d’instinct une fausse sentimentalité dans toutes ces mousselines, une caricature du sublime dans ces roucoulements musicaux, une parade menteuse de tendresse dans ces langueurs en public. Bien qu’elle soit incapable de faire l’analyse de ces affectations, cette petite Messine positive va droit à leur mensonge.

 

Rien n’excite davantage notre ironie qu’un maître en qui nous reconnaissons de véritables infériorités. Les fières populations lorraines auront disparu, le jour où, dans le pays messin, ce sera fini de rire de vainqueurs aussi balourds.

 

Un soir de février, M. Asmus annonça que l’empereur et la famille impériale, alors en séjour au modeste château d’Urville, allaient venir à Metz pour une fête militaire et qu’on les recevrait avec un apparat inaccoutumé. Il offrait aux deux dames ses fenêtres, d’où l’on voit, sur l’autre côté de la Moselle, toute la place de la Préfecture.

 

Madame Baudoche remercia en termes prudents et Colette se tut. Mais lui, bien éloigné d’admettre un refus, réserva leurs places. De plus, il invita quelques-uns de ses collègues, avec un secret plaisir de leur montrer ses logeuses, car il croyait deviner chez eux des préventions qui le contrariaient.

 

Bientôt les immigrés commencèrent à parer leurs maisons. Ils s’y employaient avec zèle. Montés sur des échelles, penchés à leurs fenêtres, ils exposaient des bustes de Guillaume II, clouaient des draps et des branchages, collaient des aigles stylisées, étalaient des éventails de couleur tendre et piquaient dans la mousse une multitude de petits drapeaux d’enfants. Mais le principal moyen décoratif que connaissent les gens venus d’Outre-Rhin, ce sont d’épaisses guirlandes de sapin, graves jusqu’à la tristesse. Quand elles encadrent le drapeau noir et blanc de la Prusse, elles produisent un effet d’une beauté sépulcrale. Heureusement les charcuteries étaient en liesse, qui présentent, dans les quartiers germanisés, une espèce de physionomie officielle et tiennent, avec plus de splendeur, le rang de nos bureaux de tabac. Leur parfaite satisfaction corrigeait l’aspect un peu funéraire de cette ville parée à la prussienne.

 

Le jour venu, et toutes choses étant bien en place, les gens se mirent en mouvement. Des jeunes filles habillées de blanc, avec des bas et des souliers noirs, se rendaient au point où elles devaient offrir des fleurs à l’impératrice. De vieux guerriers, en casquettes militaires et couverts de médailles, arrivaient des lointains villages pour assurer le service de l’enthousiasme. Ce n’était partout que les chapeaux hauts de forme des innombrables sociétés germaniques. Mais tout cédait à la splendeur des officiers, graves et vêtus de couleurs tendres, menant des soldats battants neufs.

 

C’est une chose toujours émouvante, ces corps de troupe qui se déplacent dans tous les sens, à travers une ville resserrée et sonore, ces voix brutales qui donnent des ordres, ce pas lourd, scandé, puis le « Halte ! » et le bruit des crosses, et plus encore le silence qui succède. L’immobilité que la force parvient soudain à s’imposer, invite à la crainte et nous rend, sensible, mieux qu’aucune agitation, la puissance.

 

Les jeunes professeurs arrivèrent chez Asmus avec une certaine excitation nerveuse d’ordre patriotique. Mais ces dames se faisaient attendre. Et quand la Mute commença de tinter sourdement pour avertir que l’empereur pénétrait dans Metz, M. Asmus alla frapper à leur porte avec un peu d’impatience.

 

Madame Baudoche, Mademoiselle Colette !

 

– Vous êtes trop aimable, dit la grandmère ; nous voulons vous laisser avec vos amis.

 

Et comme il assurait que ceux-ci seraient très heureux de leur faire place, Colette répondit qu’elles avaient « tellement à faire » !

 

Le naïf jeune homme ressentit une déception que quelque chose de gracieux, d’aimable fût séparé de la force et du loyalisme. Cette séparation contrariait le sentiment noble qu’il éprouvait dans cette minute, et il insista avec sincérité :

 

– Allons, Mademoiselle, pour le passage de l’empereur, vous pouvez vous interrompre un instant.

 

Merci, Monsieur ; je n’y tiens pas trop.

 

Voilà donc le fond de leur âme ! Ah ! vraiment, il ne les aurait pas crues aussi « chauvines. »

 

Colette répondit avec douceur :

 

– N’est-il pas naturel, Monsieur le docteur, que nous tâchions d’éviter ce qui nous attriste ?

 

Ses amis l’appelaient. La Mute résonnait toujours ; la musique entonnait la Marche de Sambre-et-Meuse que les Alsaciens-Lorrains emploient volontiers pour exprimer leur opposition et que l’empereur a jugé habile d’adopter. Ces airs guerriers, dans les rues messines, vrais couloirs de forteresse, c’est quelque chose de lourd qui martèle les murailles et les cœurs, et qui donne une impression formidable de puissance. A cette minute, il se faisait, chez tous les Allemands, une communion de pensées et de sentiments, une vaste unité spirituelle. Une sorte de tempête arrivait du fond de la Prusse, une onde irrésistible et insaisissable, bien plus large, épaisse, aveuglante que les nuages de poussière qu’avaient soulevés d’Urville à Metz les automobiles impériales. A travers les rues étroites de sa belle cité, de sa noble prise, l’empereur allemand s’avançait à cheval.

 

En tête du cortège, un escadron de uhlans précédait la voiture, attelée à la Daument, de l’impératrice, auprès de qui était assise la princesse héritière du trône. L’impératrice saluait sans trêve, avec la bonne grâce d’une vieille dame au coin de sa cheminée ; la jeune princesse avait la sveltesse et presque la gaieté d’une joueuse de tennis. Après elles, venait le groupe magnifique des cavaliers impériaux, Guillaume et ses fils, encadrés de leurs officiers d’ordonnance. L’empereur en uniforme blanc, avec une écharpe orange et le bâton de maréchal à la main, chevauchait dans une attitude imposante, préoccupé, semble-t-il, de donner une image de la force plutôt que de séduire. Sans un sourire et gardant une constante raideur de tout le corps, il promenait, à droite et à gauche, des regards de maître, comme un inspecteur général de l’empire. Pourtant, s’il voyait un balcon avec des dames, une demeure plus élégante, il saluait. Les figures jeunes et saines de ses fils complétaient d’une belle espérance ces vigoureuses réalités. Un escadron de uhlans, puis une cohorte d’écuyers ou de laquais à cheval fermaient la marche, suivis d’une file de dignitaires en voitures.

 

Les tintements graves de la Mule, et les sonneries de toutes les églises se mêlaient aux acclamations loyales des Allemands. Parfois, sur un espace de trente ou quarante mètres, en place des hoch ! régnait un morne silence et nulle tête ne se découvrait ; le fier cortège traversait un îlot d’indigènes. Mais cette abstention ne pouvait que rappeler aux vainqueurs l’orgueil de fouler une nation de vaincus.

 

Les jeunes professeurs n’aperçurent qu’une seconde l’empereur, quand il descendait vers le pont, à la hauteur de la rue des Piques ; mais ils le revirent amplement, le chef de leur race, sitôt qu’il arriva de l’autre côté de la rivière, sur la vaste place où les aigles de Napoléon décorent encore la Préfecture, et que la musique entonna l’hymne national allemand : « Nous te saluons, couronné des lauriers du vainqueur. »

 

Quel spectacle saisissant et qui ranime chez tous l’enthousiasme de la victoire !

 

Chacun des hôtes de M. Asmus participe des plaisirs d’orgueil de son empereur. Il est là, entouré des siens, dans un appareil à la fois majestueux et familial, celui qui incarne les morts, les vivants et ceux qui naîtront. Quelles doivent être les sensations d’un tel héros ! Ce n’est pas donné à un loyal sujet de les connaître, maïs qu’un Allemand les éprouve dans leur plénitude, voilà qui épanouit l’orgueil de chacun. M. Asmus, à cette minute, était séparé par un abîme des dames Baudoche. Il n’était plus celui qui, durant quelques semaines, s’était laissé séduire par une petite intimité monotone et froide. Mais le cœur tout en feu, il voyait les deux femmes comme des rebelles tapies au fond de leur obscure retraite.

 

Ses camarades l’entraînèrent. Les brasseries regorgeaient d’officiers, de fonctionnaires avec leurs familles et de vieux guerriers aux gosiers desséchés par les hoch ! L’inoubliable Grand-Père, l’épée de Brandebourg, le loyal Allemand et le fidèle Poméranien, toute la ferblanterie de l’empire, s’entrechoquaient dans une multitude de toasts. Les orchestres jouaient sans relâche des morceaux patriotiques, et de temps à autre, s’ils entonnaient la Wacht am Rhein, la salle entière chantait. Dans la griserie de tout ce peuple de Germains, on sentait l’orgueil de se trouver sur un sol conquis. Les sentiments guerriers héréditaires, depuis longtemps assoupis chez le jeune professeur, reprenaient en lui toute leur virulence. Il jouissait comme d’une vertu et d’une volupté d’entrer, avec toute sa force individuelle, dans un ensemble, pour devenir l’humble molécule d’un grand corps.

 

Cette fraternelle entente de M. Asmus avec ses collègues se maintint après le départ de l’empereur. Au milieu de mars, il continuait de déserter, chaque soir, la lampe et les conversations des dames Baudoche.

 

A cette date, les murs de Metz se couvrent d’affiches annonçant par trois mots, joyeux comme un bulletin de victoire, que Salvator est arrivé. Et l’on voit les Allemands se ruer dans les brasseries. Salvator est une bière de Munich, fameuse dans sa fraîcheur, qu’ils boivent jusqu’au vomissement. Quand ils ne peuvent plus parler, il suffit qu’ils laissent levé le couvercle de leurs pots à bière, et les servantes, toujours lymphatiques, mais électrisées par cette grande semaine, ramassent les pots, ne les rincent plus, les remplissent et les confondent. Qui s’en plaindrait dans cette immense communion ?

 

Mais il arrive des accidents, et M. Asmus l’allait voir.

 

Une nuit, vers deux heures du matin, Colette entendit un pas lourd qui titubait, trébuchait à chaque marche : « Bon, dit-elle avec dégoût, c’est l’électricien. Pauvre femme ! » Mais le pas s’arrêtait au premier étage ; une clef tâtonnait autour de la serrure ; puis des jurons : la voix du professeur ! Le sentiment de l’honneur du foyer envahit subitement la jeune fille. Elle se lève, court à la porte, ordonne à l’ivrogne d’attendre, hésite à réveiller sa mère, s’habille, s’indigne à l’idée que les voisins pourront dire : « Ah ! bien, il en fait une vie, l’Allemand de chez les Baudoche ! » et puis lui ouvre.

 

Quel sale maintien il avait, tout souillé et penché contre le mur ! Un homme si instruit et tellement honnête ! Alors, sans marquer d’indignation ni de colère, mais lui imposant par sa sévérité, elle le mène jusque chez lui, ne s’attarde pas aux remerciements qu’il balbutie d’une langue trop lourde, et revenue auprès de sa mère qui dort toujours, elle se dit :

 

– Tant de belles choses qu’il nous a racontées sur la noble vie familiale dans son pays ne rendent que plus odieuse sa conduite. Serait-ce donc qu’il nous méprise ?

 

Le lendemain, à son réveil, l’Allemand estima qu’il devait des remerciements à la jeune fille. Il s’arrangea pour la rencontrer au bas de l’escalier et lui dit avec une paisible assurance :

 

– Je vous ai fait bien des ennuis, hier soir, Mademoiselle Colette. Je vous remercie d’avoir été si bonne pour moi.

 

– Ah ! Monsieur le docteur, jamais je n’aurais cru que vous pussiez vous mettre dans un état pareil.

 

– Ce sont nos mœurs, dit-il.

 

Et sur un ton plaisant, il exposa que depuis qu’il est question des Germains dans le monde, on leur voit cette habitude nationale de boire, et qu’aujourdhui encore c’est le vice dont se glorifient les plus illustres citoyens de l’empire. Il ajouta que l’usage de la bière, très nourrissante et peu riche en alcool, entretenait la force musculaire des Allemands.

 

– Alors, dit la jeune fille, chez vous autres, un Monsieur a le droit de se montrer plus grossier que ne voudrait l’être un simple ouvrier messin ?

 

M. Asmus sentit, confusément qu’il venait de se mettre dans son tort, et, comme il était net dans toutes ses actions, dès le soir même, au lieu de sortir, il revint occuper sa place dans la salle à manger. Les paisibles conversations reprirent. Il crut voir que Madame Baudoche s’en félicitait, mais que la jeune fille tenait désormais en suspicion l’idéalisme de l’Allemagne. Et prudemment il se réfugia dans la collection de l’Austrasie.

 

 Un soir, il lisait à haute voix un article poétique, quand éclata sur leurs têtes un affreux vacarme de meubles renversés.

 

Krauss a bu, dit Madame Baudoche.

 

Le professeur regarda Colette.

 

Mais là-haut maintenant, les cris se mêlaient à un fracas de vaisselle et si fort que tous trois, épouvantés, ils gravirent, en hâte l’escalier.

 

Chez les Krauss, ils trouvèrent, dans une chambre bouleversée, toute la famille en bataille autour de l’ivrogne écroulé.

 

Voyez-le ! dit la femme en le montrant aux dames Baudoche. Mes parents ne m’ont jamais pardonné mon mariage avec lui. Eh bien ! croiriez-vous qu’il vient d’aller leur demander de l’argent ? Faut-il être assez Prussien pour manquer ainsi de cœur !

 

A cette minute, le petit garçon de sept ans, qui se tenait cramponné, en pleurant aux jupes de sa mère, la saisit par les mains et la figure suppliante tournée vers elle, lui cria :

 

– N’est-ce pas, maman, que je ne suis pas un Prussien ?

 

Et ce fut une belle chose, alors, de voir le professeur, excité par cette tragi-comédie, prendre à partie en allemand son compatriote vaincu par le Salvator, et lui crier, sous la table, qu’il devait écouter sa femme et qu’elle valait mille fois mieux que lui.

 

Dorénavant, si l’on parlait de l’électricien, Mademoiselle Colette retenait un sourire et M. Asmus s’embarrassait. Mais la grandmère ignorait toujours l’aventure bachique du professeur ; les deux jeunes gens avaient un secret.

 

Sa naissance prédisposait M. Asmus à goûter cette vie humble et familière qui peut s’épanouir dans tous les climats, mais où l’étonne ici la nuance messine : une discipline aisée, certains rites d’étiquette et puis un usage de la raillerie interdit à des hommes trop neufs. Ce jeune colosse subit à son insu l’enchantement, la douceur d’une politesse naturelle et constante.

 

Ces dames l’engageaient beaucoup à faire le voyage de Nancy.

 

– Pour les coutumes et les manières, disait Madame Baudoche, Nancy ne vaut pas le Metz d’avant la guerre, mais le décor est bien joli. Je suis sûre qu’elle vous plairait, toute cette élégance française.

 

Elles le persuadèrent, et durant ses vacances de Pâques, il s’en alla paisiblement passer quarante-huit heures de l’autre côté de la frontière.

 

M. Asmus n’avait aucune idée de s’intéresser au Nancy moderne, car l’Allemagne possède de nombreux exemples d’une prospérité analogue. Et il se souciait peu du Nancy de nos ducs, si naturel, si fort, si touchant, où l’on respire une poésie noble et familière. Comme la plupart de ses compatriotes éclairés, il demandait à la France qu’elle lui présentât de beaux modèles du dix-huitième siècle.

 

Aussitôt arrivé, il s’en alla tout droit vers ce qui fut préparé pour plaire, et de la gare descendit sur les trois places fameuses que la ville, tout empressée qu’elle soit aux affaires, conserve comme des salonsrecevoir et éblouir les étrangers.

 

Le bel endroit charmant de clarté, d’équilibre et d’élégante fantaisie ! Aucune ville au monde n’offre une œuvre du dix-huitième siècle comparable à cet ensemble architectural construit par les ouvriers de la Lorraine sous la direction de l’un d’eux, Emmanuel Héré, qui s’était approprié la fleur des ouvrages classiques de France et d’Italie.

 

Ici demeure fixée la minute rapide où notre société atteignit un point de perfection. Ce Nancy perpétue les sentiments, les manières d’être d’un monde où la plus extrême politesse fleurissait sur un fond sérieux jusqu’à la sévérité. Il y avait en haut une infinie délicatesse, une délicatesse à faire frémir, mais soutenue par des réserves magnifiques de santé et d’honnêteté. Toutes ces belles choses de Lunéville et de Versailles, si plaisantes et si libres, étaient comprises par un peuple consciencieux d’ouvriers.

 

Ce double caractère, cet heureux équilibre de la discipline et du caprice, c’est la gloire du Nancy de Stanislas. On y trouve la marque d’une, volonté sûre de soi, servie avec la plus brillante exactitude. Quelle leçon de justesse dans la pensée et dans l’exécution ! Ces trois places font trois inventions de la plus belle unité, en même temps qu’elles contrastent nettement les unes avec les autres. Chaque feuille de ce beau trèfle semble s’offrir comme un emblème.

 

Ici, la place Stanislas : un vaste palais, quatre grands pavillons et deux plus petits, tous les cinq d’un style noble et grave, la dessinent, et ces bâtiments majestueux, à la Louis XIV, prennent leur grâce des fameuses grilles, égayées d’or, et des fontaines rococo, cependant qu’il les relèvent en noblesse. Véritable place royale, elle étale largement aux regards un principe bien assis de gouvernement, réglé, contenu par les hommes d’étude, policé par le sentiment féminin, obéi par l’énergie ouvrière. Toute voisine, la Carrière, où nous conduit un arc de triomphe, avec les graves maisons qui bordent son rectangle, nous donne l’idée d’une classe solide, fortement installée pour la défense sociale. Et non loin, un peu à l’écart, la petite place d’Alliance, uniforme, solitaire et taciturne, où le jet d’eau dans le carré, des tilleuls, exhale une sorte de mélancolie janséniste et nous rend sensible encore la douloureuse crise de la conscience nationale séparée de ses ducsBien des automnes se sont entassés, avec les feuilles de ces vieux arbres, sur la source lorraine, et pourtant, auprès de la fontaine de Cyfflé, on entend toujours s’égoutter nos regrets.

 

La mémoire de ces temps jadis n’a pu s’évanouir. Leurs beaux monuments répondent aux manières de sentir lorraines. Ce Nancy aux portes d’or n’a pas été déshonoré en passant à l’usage de magistrats cultivés ou de jeunes officiers. Les Nancéiens ne contrarient pas les effets de leurs trois places. Les beaux arbres qu’ils font pousser encadrent de leurs verdures les fontaines monumentales. Et ce décor, où des étrangers risqueraient de ne voir qu’une façade un peu glacée, prend, d’année en année, plus d’âme au goût de ces Lorrains, qui se plaisent â cacher leur flamme sous un masque de froideur.

 

J’ai vécu indéfiniment sur ces belles places nancéiennes. J’y ai vécu ma vie, une jeune vie à la française, audacieuse et mesurée. Elles sont pleines des menus faits de ma jeunesse, et toutes colorées de mes jours passés. Et si j’aime y revenir, c’est moins pour leur art précieux que pour mes sentiments qu’elles raniment. Sur cette longue place d’arrière, à main gauche, ce froid hôtel ne va-t-il pas s’ouvrir ? Et de cette lourde porte, désormais inutile, ne pas voir sortir le compagnon de ma jeunesse, Stanislas de Guaita, tout rayonnant d’amitié et des beaux vers qu’il vient de créer ? Il m’entraîne, nous irons encore vers toutes les jeunes folies et joyeusement nous redoublerons mes absurdes gaspillages. Quel étudiant joignit jamais une telle impétuosité d’exubérance physique à un si vif sentiment intérieur du divin ? Je voudrais, ce soir, l’écouler et mieux saisir cette profonde pensée poétique rhénane toute pleine des sorcelleries lorraines

 

… Mais ma solitude m’égare. Qu’on les excuse, ces troubles causés par la sympathie

 

Une musique indéfinie se lève de ces beaux endroits dont le caractère est si net et le discours si précis. Ces trois places, pour aucun Lorrain, ne peuvent être une sèche et morne connaissance pédagogique. Combien de soirs, au cours des années, n’ont-ils pas vu le soleil couchant et leurs rêves illuminer les vieilles fenêtres, aux reflets métalliques, du superbe palais devenu leur hôtel de ville ! Il est impossible d’aimer, voire de comprendre aucun objet si nous n’avons pas mêlé nos songes à sa réalité, établi un lien entre lui et notre vie. C’est peu d’avoir consciencieusement tourné autour d’une belle chose : l’essentiel c’est de sentir sa qualité morale et de participer du principe d’où elle est née. Il faut devenir le frère d’une beauté pour bien commencer à l’aimer. Et M. Asmus, lui-même, que trouverait-il sur la place Stanislas, ce soir, s’il ne la rattachait à ses expériences vivantes ?

 

Le bon professeur, avant de quitter Metz, a consulté plusieurs membres éminents de la Société d’archéologie ; il a farci d’impressions préalables son carnet de choses vues : voilà le meilleur moyen de tout savoir et de ne rien comprendre. Heureusement qu’il a pour toucher, avertir son cœur, la grâce de Mademoiselle Colette. C’est par elle que cette place ne reste pas devant ses yeux un fait d’histoire, une élégante réussite. Sans le stage qu’il accomplit quai Félix-Maréchal, il serait un de ces Allemands, aux poches bourrées de livres, que l’on voit arpenter, étudier, contrôler nos trois places, et, dont il faudrait croire qu’ils sont les plus fins connaisseurs en délicatesses d’art, si l’on ne remarquait qu’ils se mouchent dans des carrés de papier. Fâcheux signe extérieur ! On peut craindre que des hommes si primitifs ne possèdent pas l’esprit de ces lieux et que nos merveilles raffinées ne soient pour eux des objets de musée et d’érudition, des formules. Mais Asmus a bien mûri, depuis qu’il est chez les dames Baudoche. Dans cette neuve et saine nature de pédant, la petite vie des deux Messines se relie à ce décor nancéien. Il y a un rapport que l’âme, à défaut des yeux, saisirait, entre cette humilité de cette magnificence. La paix que les habitudes de ces darnes communiquent aux choses, l’exacte symétrie de leurs meubles, la figure même de Colette, tout ce qu’il y a dans leur atmosphère, de net, de froid, d’élégant, a mis le professeur sur la voie de Nancy.

 

Son cœur l’emporte vers la jeune fille. « C’est elle, pense-t-il, qui me tire le rideau de la beauté française. » Il s’attendrit, et tout le précieux trésor d’expériences qu’il a, depuis huit mois, amassé, il l’étale sur cette place, pour y vivre sans roman la plus romanesque soirée.

 

Qu’il est heureux et réjoui, le bon professeur ! Comme il respire agréablement, en buvant du vin sur cette place Stanislas ! Nancy l’allège, le libère. Certes, depuis qu’il avait sous les yeux quelques images françaises, il souffrait confusément de ce qu’il y a d’embrouillé dans la civilisation allemande, mais aujourdhui, il aperçoit clairement quel fatras poussiéreux surcharge les greniers de son esprit. II se connaît comme une chambre de débarras, où s’accumulent d’immenses lectures, tout un encombrement venu du dehors. Pour la première fois, il s’explique ce que voulait dire Madame Baudoche quand elle s’écriait avec impatience : « Monsieur le docteur, tout ça, c’est des embrouillamini ! » Jusqu’alors il avait pour idéal Nuremberg, mais voici qu’en une seconde il apprend à distinguer ce qui est pittoresque de ce qui est beau.

 

Ainsi M. Asmus, sur cette grande place demi obscure, s’enivre de rêverie. Devant un verre de vin, toutefois, car cette volupté un peu sèche, a besoin qu’on la mouille. Mais sous l’action de si beaux modèles, il se sent devenir gentilhomme : « Comme j’étais ivre l’autre soir ! Si je titube à Nuremberg, c’est fort décent, mais je ne me consolerais pas d’avoir manqué aux convenances sur la place Stanislas. »

 

C’est le soir, après dîner. Des bourgeois promènent autour de la statue, dans le centre sablé interdit aux voitures. Ils devisent et prennent le frais, en attendant l’heure de dormir. Toute l’animation est rassemblée devant l’un des pavillons bas de la place : un groupe élégant de viveurs occupe la terrasse d’un restaurant doucement éclairé. On cause, on prend des glaces, et l’on regarde de jolies filles entrer, sortir, monter en voiture. M. Asmus les compare avec admiration à leurs collègues allemandes qui versent de la bière dans des brasseries fétides. « Ce sont des princesses, pense-t-il, des sœurs indignes, mais des sœurs de Mademoiselle Colette… » M. Asmus s’égare dans des songeries d’un style Louis XV. Et cette voiture de jeunes plaisirs qui s’éloigne au tournant de la belle place, il lui plaît d’y voir de tendres caprices et des Cydalises, qui se réveillent pour accueillir d’un sourire un digne érudit allemand.

 

A son retour, M. Asmus trouva une vive querelle ouverte dans Metz une ordonnance du Président de la Lorraine venait de supprimer l’enseignement du français dans les écoles de quatre villages. Moyeuvre-Grande, Knutange et Audun-le-Tiche. Ces mesures sont fréquentes, et leur effet toujours pareil : elles réjouissent les immigrés, en même temps qu’elles indignent l’indigène. Au grand scandale de ses collègues déjà fort agacés par l’enthousiasme qu’il rapportait de Nancy, M. Asmus soutint que détruire la langue française en Lorraine, c’était bel et bien détruire des intelligences.

 

Prenons, disait-il, un enfant qui arrive à l’écoleVos maîtres refusent de lui apprendre à lire et â écrire le français, ils ne peuvent pourtant pas faire que l’allemand soit sa langue naturelle ! Voilà donc un estropié pour la vie. Où est pour nous le bénéfice ? Je voudrais bien qu’on me dise en quoi le pangermanisme profit de cet abêtissement local ? J’ai vu des devoirs rédigés dans notre langue par des petits indigènes ; ils ne présentaient aucun sens, n’étaient qu’une suite de mots ineptes.

 

M. Asmus fit plus que parler, il agit, et soupçonnant l’administration de fournir des statistiques inexactes, il s’en alla les contrôler sur place. De village en village, il entra dans un très grand nombre de maisons. Il y goûta le plaisir nouveau d’être salué avec sympathie par des paysans, à qui le maire avait appris sa bonne volonté. Ce fut l’emploi de son printemps.

 

Moyeuvre-Grande, Fontoy, Knutange et Audun-le-Tiche ont été récemment gâtés par les hauts fourneaux et surchargés d’Italiens. Ses allées et venues pour gagner ces pays jaunâtres de minerai mirent du moins le jeune professeur en goût de visiter tous les pays qui entourent Metz. Déjà ses collègues l’avaient mené dans les chaumes de Gravelotte et de Mars-la-Tour, sur le tragique plateau de l’Ouest, où toute une vie semble arrêtée, où rien ne bouge que les longues files de peupliers. Il commença de parcourir, seul, nos campagnes, si mâles sous le grand vent. Il suivit la longue vallée étroite de Monvaux, mince prairie entre des collines, boisées de frênes, de chênes et d’érables. Il découvrit les diverses régions et distingua nos rivières, la Moselle plus aérée, la Nied plus intime et la Scille plus grave.

 

La campagne autour de Metz est infiniment chargée, nuancée, pétrie par la culture, par les hommes, par des siècles de grande histoire et d’obscure activité. On n’y voit guère de beaux arbres. Le sol et le climat s’y prêteraient-ils mal, ou bien cette race positive réalise-t-elle trop vite ? Mais dans les « croues », tout autour des villages, les mirabelliers courbés, tordus et moussus, nous offrent le plus parfumé bouquet de printemps. Et parfois, un pêcheur qui marche, les jambes nues, portant ses filets le long de la rivière, au pied d’un bois de hauts peupliers, fait un noble tableau du Poussin. Ce grand pays, large et simple, à plusieurs plans, délicieux de souplesse, avec des fonds très noyés, c’est, un plus humide, l’atmosphère de Florence. Toutefois, l’Arno toscan n’a pas la noblesse fière, la chasteté de notre rivière, quand les saules courbés par le vent se penchent sur elle, qui fuit dans les prairies sombres. Et les larges couleurs profondes que notre terre prend parfois le soir s’accordent avec les vertus éprouvées et calmes de notre nation.

 

M. Asmus quittait quelquefois la Moselle pour atteindre, sur sa rive droite, la plaine de la Seille, vaste pays du blé et des chênes, où galope un vent éternel. La terre y est grasse, forte, le plus souvent mouillée, en été crevassée. La Seille y serpente à pleins bords, au milieu des roseaux, des peupliers et des saules argentés que la bise ébouriffe. Ses villages, que les gens de la Moselle nomment avec dédain « les villages perclus de la Seille », tout gris sous des toits rouges, n’ont pas changé depuis des siècles. Leurs paysans sont des abeilles qui mellifient silencieusement pour le collecteur d’impôt, qu’il soit de Metz, de France ou de Prusse. On y voit, çà et là, quelques gentilhommières dont les maîtres sont toujours absents. D’où vient la mélancolie inaltérable de cette plaine ? De ses grandes courbes monotones, de ses bouquets isolés, tous pareils, de son vaste ciel tourmenté, de sa terre figée, silencieuse, et des deux minotaures, le Saint-Blaise et le Sommy, toujours dressés sur l’horizon. Allez voir à Sillegny, dans la pauvre église, les fresques pieuses et barbares du seizième siècle, et son cimetièresubsiste un charnier. C’est de là qu’on épuise le mieux toute la poésie de la Seille et que se resserre un cœur épanoui sur les bords de la Moselle.

 

Qu’éprouvait dans nos campagnes cet étranger, ce fils des vainqueurs ? Les noms de nos villages prenaient-ils pour lui cette sonorité tendre et profonde, à la Mozart, qui nous touche l’âme ? Savait-il déchiffrer l’écriture mystérieuse que tracent nos arbres légers et leurs feuillages amenuisés dans notre atmosphère bleuâtre ? Une pensée délicate, épurée, solitaire, s’élève avec leurs branchages. Ces bois paisibles, qui ne savent rien d’aucune querelle donnent une vive image du devoir, tel que l’accomplit une belle plante humaine, une riche et saine nature, au milieu des maîtres injustes. Leçon utile aux vaincus ; noire digne rôle, c’est d’épanouir quand même nos puissances et de les faire, au mieux, admirables, dussent-elles n’avoir aucun digne admirateur.

 

Un Frédéric Asmus, s’il se présente pour recueillir notre héritage, en laissera glisser et, s’anéantir la plus précieuse part. Il a du moins l’âme en mouvement et très sensible aux choses. Avec quelle avidité, en marchant seul dans la campagne, il regarde, écoute, admire ce qui naît spontanément du sol ! Comme il se réjouit d’avoir tant d’inconnu à approfondir ! La place Stanislas lui a délivré, épuré l’esprit ; cette campagne lui émeut le cœur.

 

Le beau Nancy de Stanislas, on peut bien le dire, est surtout fait pour parler à des voyageurs pressés. On y trouve une beauté tout en fleur, une admirable réussite, mais privée de lendemain ; on y respire moins nos vertus de terroir que la pensée d’une petite cour dont le roi fut, plutôt que le dernier des ducs de Lorraine, le premier des majors de table d’hôte. Les campagnes que parcourt aujourdhui le jeune Allemand sont plus efficaces et meilleures faiseuses d’hommes.

 

Il y a des petits villages, isolés au milieu des espaces ruraux, qui, le soir, à l’heure où l’on voit rentrer les bêtes et les gens, m’apparaissent comme des gaufriers, et je crois que tout être, fût-il barbare prussien, soumis à leur action patiente et persistante, y deviendrait lentement Lorrain. Bien des générations reposent là, au cimetière, mais leur activité persiste ; elle est devenue ce groupe de maisons, ce clocher, cet abreuvoir, cette école qu’entourent les champs bigarrés de couleurs et de formes, et si l’on entre dans cette communauté, on y vient nécessairement se conduire et penser comme ont fait, les prédécesseurs. Pour moi, dans ces retraites lorraines, si bien enveloppées, pressées, protégées par leurs verdures reconnaissantes, où les blés ondulent, où les poulains caracolent, où les filles et les garçons s’interpellent en beau patois avec des regards éternels, je redresse mes vertus d’âme et de corps. C’est un jardin de Paradis, et l’homme de la Prusse orientale ne songe pas à le nier.

 

M. Asmus éprouve une estime affectueuse pour ces vignerons en blouse bleue, qui regardent l’étranger avec indépendance, bien honnêtes au milieu d’une vie de droiture et de labeur ; il reconnaît chez les vieilles Lorraines, sous leurs bonnets gaufrés, non pas une âme meilleure et plus limpide que l’âme des vieilles mamans allemandes, mais une vive et saine malice ; il aime à voir les charmantes figures, déjà militaires, des enfants de quatorze ans, auprès des figures paisibles et claires de leurs grands-parents ; il écoute avec un plaisir de sympathie, çà et là, dans les champs, mêlé aux mots que les paysans disent aux chevaux, l’accent railleur et gentil des jeunes filles, de qui la halette, sous l’immense soleil, voile la figureBien que privées d’une beauté souveraine, les filles du pays messin, nettes et lumineuses, s’accordent avec les prairies, les collines, le ciel et la rivière, dont elles rehaussent la douceur, en même temps qu’elles y prennent un charme d’exilées.

 

Peut-être M. Asmus attribuait-il à la Lorraine beaucoup de mérites qu’il ne devait qu’au bien-être de la jeunesse et du printemps. Il est probable qu’il se fût attaché de même à tout autre pays où les tableaux de la nature auraient servi de cadre à ses premières émancipations. J’accorde qu’il savait gré à la Lorraine d’être la terre de sa vingt-cinquième année, la forêt qu’il respirait, la rivière où il se baignait, le grand vent qu’il bravait avec toute la fraîcheur de son âge, mais enfin, c’est chez nous et sur notre sol qu’il dépensait les effusions naturelles aux jeunes gens généreux. A défaut d’une affection de naissance, c’était presque un amour de mariage. Il découvrait, créait, mûrissait en lui une Lorraine par à peu près. Il la composait assez bizarrement d’un amalgame de ses rêves avec les notions que ses logeuses lui fournissaient.

 

De lui-même, il sent la nature à la mode d’un Werther, il s’y disperserait, et le cadastre le gêne. Bien souvent, avec ses camarades d’université, il a gravi des montagnes et fait de longues marches en forêts ; il s’emplissait alors d’un plaisir confus dont il n’a gardé aucun bénéfice. Mais, chaque soir, les dames Baudoche, à la manière de nos religions occidentales qui placent les déesses, les saints et les anges, partout comme un écran entre nous et la nature, lui nomment les châteaux, les autorités sociales, les souvenirs des cantons qu’il a traversés. Elles humanisent sa promenade du jour et l’envoient, la semaine suivante, aux meilleurs points d’où il verra les vertus de la terre lorraine. Ces belles précisions sauvent M. Asmus du vague. A la place d’une rêverie stérile, qu’il aurait subie, s’il avait été seul, le jeune Germain reçoit un excitant à la vie et voit naître dans son esprit une parenté avec les gens qui façonnèrent cette campagne.

 

Pourtant, les enthousiasmes qu’il rapporte de ses excursions mettent mal à l’aise les dames Baudoche. Elles sourient et se méfient. Certains mots et certaines idées d’ordre poétique, permis au passant, ne sont pas de leur usage. Les emballements du locataire, fort sympathiques à coup sûr, leur paraissent tout de même un peu saugrenus.

 

Exactement, M. Asmus entrait dans un état mystique. Il devenait Celui qui a trouvé sa voie. Bien des choses pourraient l’attrister. Sa fiancée réprouve ses expansions lorraines : « Rappelle-toi, Fritz, lui écrit-elle, comme ton père et le mien parlaient des Français, et toujours se trouvaient d’accord pour voir en eux les ennemis héréditaires de notre race. » Mais le jeune homme est soutenu par le sentiment que depuis quelques mois, il se hausse â un degré supérieur de civilisation, et que ce perfectionnement, il ne pourrait y faire obstacle. Cette vue de converti entretient dans son cœur une sorte d’attendrissement et même une émotion de reconnaissance, qu’il reporte sur les petits Messins du collège.

 

Une après-midi, il faisait traduire à ses élèves le recueil de Ploetz, qui est l’ouvrage classique pour l’enseignement du français en Allemagne. Le texte se rapportait à Napoléon Ier. Les uns après les autres, avec le dur accent des Schwobs ou bien avec le traînement de voix des Welches, les enfants venaient d’ânonner, quand l’un d’eux, son tour venu, rougit et S’arrêta.

 

– Eh bien, lui dit M. Asmus, pourquoi ne lis-tu pas ?

 

– Mon père a dit que le livre ment et que Napoléon est un grand homme.

 

Ce fut dans la classe, réveillée par cet incident de frontière, un grand bruit de pieds, signe d’émotion.

 

Le colosse allemand posa son regard étonné sur le petit Lorrain, puis, se référant au livre, il lut à haute voix :

 

« La sincérité et la générosité étaient parfaitement étrangères à Bonaparte. Il avait coutume de raconter qu’un de ses oncles avait un jour dit de lui : « Napoléon ira loin, car il ment sans cesse. » Loin d’admirer une belle action, il était incapable de la comprendre. Il était convaincu que l’égoïsme et la vanité sont les mobiles de tous les actes et qu’on ne peut gouverner les hommes que par leurs vices. »

 

Toute la classe portait avec vivacité ses yeux du maître au petit camarade et se demandait comment les choses allaient tourner entre Goliath et David. Mais M. Asmus, quand il eut fini de lire le texte, refusa toute bataille. Il dit avec conciliation :

 

– Le livre insiste trop sur les travers de Bonaparte. C’est un fait que Bonaparte a enthousiasmé des millions d’hommes. On peut dire aussi qu’il a rendu de diverses manières d’immenses services à l’humanité, et par exemple, il est probable que, sans lui, l’unité allemande se fût faite moins rapidement.

 

L’aventure fut rapportée par des élèves fils de fonctionnaires, à leurs parents, et dès le lendemain, le professeur fut appelé chez le directeur du collège, qui lui dit :

 

– Votre classe, Monsieur Asmus, est une des mieux conduites de notre maison, et je ne puis donner sur vous que de bonnes références. J’apprécie cet esprit de vérité et de justice dont vous venez de faire preuve. Mais, enfin, le livre est là par le choix de nos supérieurs, et l’on ne doit pas remettre en question ce que l’autorité a une fois décidé. Je profiterai de cette occasion pour vous rappeler qu’ici le rôle d’un bon Allemand est double : faire son métier et amener au germanisme les jeunes cervelles lorraines.

 

Le directeur parlait avec une grande bienveillance parce qu’il n’avait qu’un souci administratif, c’est-à-dire qu’il ne songeait qu’à éviter les histoires. Mais les professeurs, plus jeunes, plus libres, ne bridaient pas leurs dispositions philosophiques ; ils élargirent l’incident, et le pangermaniste, au cours du déjeuner, se chargea d’exprimer leur déplaisir. Ils eurent une conversation qu’il est intéressant, je crois, de rapporter en détail, afin que l’on connaisse l’état d’esprit de M. Asmus et que l’on fasse la différence des deux opinions allemandes principales sur l’Alsace-Lorraine.

 

Asmus, nous sommes inquiets, dit le Pangermaniste. Hier vous vouliez que les Lorrains continuassent de parler français. Aujourdhui vous approuvez un élève qui contredit notre enseignement. Quelle idée vous faites-vous du rôle d’un Allemand à Metz ? Où voulez-vous en venir ?

 

M. ASMUS

 

Je suis un bon garçon et je ne veux pas détruire les cerveaux de ces petits Lorrains. Vous savez bien que tous nous arrivons en Alsace-Lorraine avec le désir d’apprendre le français ; cela me semble fort que nous tâchions d’anéantir chez les indigènes ce que nous venons leur demander. Quant à ma conduite avec ce gamin qui aime Bonaparte, voici le fond de ma pensée : on dégrade les enfants, si on les prive de leurs vénérations propres, et je n’ai pas jugé que ce fût notre rôle de faner chez nos élèves l’enthousiasme.

 

LE PANGERMANISTE

 

Si messieurs les Lorrains se trouvent fanés par les vérités allemandes, qu’ils s’en aillent donc en France où l’agriculture manque de bras, comme ils disent. Et du vieux sol, nous verrons accourir une multitude, qui colonisera ce pays de la conquête, en chantant d’une seule voix les chants de nos pèresLaissez à d’autres, Asmus, le soin de flatter la bouderie de quelques Lorrains têtus, et soignons tous, bravement, les intérêts de notre grande race allemande.

 

M. ASMUS

 

Moi aussi, mes camarades, j’entends servir les intérêts de notre race. Je continue la chanson de nos pères, mais nous sommes au deuxième couplet. Ils ont conquis le sol ; à nous de conquérir les fruits du sol. Ici naissaient et se formaient des hommes, préparés depuis des siècles à la civilisation. Pourquoi ferions-nous dépérir cette société ? Notre venue est une crise pour elle, nous devons l’aider à la résoudre, prendre la direction de la prospérité générale, et ce qui nous manque, ce pays nous le fournira. Nous ne sommes plus des soldats excités, mais d’heureux héritiers en possession d’un vieux et magnifique domaine. Il n’est pas permis de rien détruire sur ce territoire, sans avoir examiné, éprouvé toutes les valeurs qu’il renferme. Je crois qu’elles peuvent enrichir la vie allemande.

 

LE PANGERMANISTE

 

0 mon cher collègue, on le devinait : vous êtes devenu un tenant de la culture française. Quelle mystification ! Que voyez-vous que nous puissions envier à ces vaincus ? Leur langue est claire, parce qu’ils ne vont jamais au fond des choses ; leur cuisine excite les sens ; la politesse de leurs salons n’est que le manteau de la débauche. Méfions-nous de ce qui subsiste ici de cette fameuse culture française : elle est un poison pour nos vertus mâles. Si nous n’y prenons garde, ce pays risque de nous énerver.

 

M. Asmus

 

Laissez-moi vous dire que vous ne possédez pas une image vraie du pays messin. J’ai la chance d’être placé dans un milieu où je vois des choses qui m’ont libéré de plus d’un préjugé. Au début, j’étais comme vous ; je méconnaissais ce qu’il y a de véritable valeur humaine dans l’urbanité des gens de ce pays. Elle est chez eux un don de naissance, et puis une habileté légitime qui laisse intacte leur dignité. Vous parlez de notre discipline et vous croyez que la frivolité française nécessairement se dissipe, franchit toutes les bornes, se joue au hasard. Pourquoi n’allez-vous jamais à Nancy ? Sur la place Stanislas, vous verriez un sentiment souple, facile, heureux, et pourtant une œuvre précise, calculée, rigoureusement voulue, où tous les effets sont coordonnés, hiérarchisés, pour produire l’ensemble le plus noble et le plus aimable. Voilà ce que nous ne savons pas faire, car nous sommes incapables de maîtriser notre sentimentalité et notre humeur par notre raison. Ma propre expérience m’a conduit à reconnaître la légitimité de ce que nous appelons chez les gens de ce pays « chauvinisme » et qui est la conscience raisonnable d’une culture qu’il faut apparenter, mes chers collègues, à l’atticisme hellénique. Dans nos universités, nous nous proposons comme modèles les Hélènes ; mais nulle acquisition scolaire ne nous rapprochera d’eux. Un esprit pénétrait, harmonisait lente leur vie. Je trouve ici quelque chose de cette unité. Vous le niez ? Mais je vis dans une famille lorraine, j’ai parcourir les villages, j’écoute parler des gens très modestes, auprès de qui je profite. Je sais, à Metz, des personnes qui ont un esprit de moquerie si étonnant qu’on pourrait les croire sèches et méchantes. Oui, elles pourraient l’être, si elles le voulaient, mais elles sont naturellement bienveillantes.

 

LE PANGERMANISTE

 

Asmus, Asmus, vous vous laissez prendre à des amitiés particulières. Elles vous empêchent de voir le grand rôle historique du peuple germain. Nous apparaissons toujours au milieu des civilisations qu’il faut régénérer et assainir. C’est le vieux service que nous avons rendu dans le monde. Aujourdhui, tout ce qui a des origines germaniques doit retourner à l’empire. Nous réclamons l’Artois, la Picardie, la Flandre, la Champagne, la Bourgogne et la Franche-Comté. Bientôt leurs populations revivifiées seront tout heureuses de parler la langue de Schiller et de Goethe. Voilà le plan, et rien n’empêchera l’expansion de notre force.

 

M. ASMUS

 

Eh bien, mon cher collègue, permettez qu’à mon tour je vous expose des idées qui naissent d’un amour de l’Allemagne au moins égal au vôtre. Comme vous, je dis que ce qui est beau, ce qui est pur, c’est le cœur d’un loyal Allemand ; aussi je ne veux pas le gâter en l’irritant contre une noble nation. Au contraire, je veux l’enrichir avec tout ce qu’il y a d’excellent sur son territoire. Vous parliez de Goethe tout à l’heure. Rappelez-vous ce qu’il a écrit, que nous autres Allemands nous sommes d’hier et qu’il peut se passer plusieurs siècles avant que nous cessions d’être des barbares. Nous avons fait de grands efforts pour nous civiliser rapidement, et nous nous sommes surchargés au point que notre sensibilité n’a jamais pu se développer. Nous n’avons fait qu’absorber. Où est notre nature ? Nous devons être très contents que ce pays mette un peu de France à notre disposition. Goethe, Schiller et beaucoup de grands hommes ont déclaré qu’il fallait à la pâte allemande un peu de levain français. Et voilà pourquoi la résistance lorraine me paraît une chose bonne, utile, conforme à nos intérêts. Il est possible que cette vie lorraine ne soit pas encore bienfaisante pour tous nos compatriotes. Mais peu à peu ils la reconnaîtront et ne pourront plus s’en passer. Elle ne les dénaturera pas, mais, je le sais par mon expérience, elle harmonisera leurs mœurs avec leurs rêves, elle répondra à leurs tendances profondes, et, loin de les contrarier, elle les élargira, les haussera. En conquérant ce pays, nos pères nous ont vraiment menés sur un plateau supérieur.

 

LE PANGERMANISTE

 

Je sais, Asmus, que vous n’êtes pas le seul dans ces idées. Il y a beaucoup trop d’Allemands, par ici, qui croient, comme vous, s’être hissés sur un plateau supérieur. Mais de votre élévation à tous, je ne vois que votre vertige. Vous vantez les Français, vous dites qu’ils sont l’ordre, l’harmonie, la mesure ; pourrez-vous joindre ces élégances à nos vertus germaines ? Le tout sera-t-il net ? Garderez-vous votre nature vraie, saine et droite ? Non, vous perdrez votre santé morale. Ici, il faut choisir : être d’Allemagne ou de France. Toute incertitude est mortelle. Asmus, vos collègues vous le disent amicalement : vous vous êtes exposé d’une manière coupable à de mauvaises influences. Vous croyez qu’elles vous ont élevé, nous souhaitons que le jour où elles se dissiperont, vous n’ayez pas perdu pour toujours votre équilibre

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M. Asmus fort animé demanda le soir même à Madame Baudoche si elle voulait bien lui « cuire » désormais ses repas.

 

– Je suis sûre, dit-elle, Monsieur le docteur, que vous ne pouvez plus supporter cette cuisine allemande qu’ils vous font à la brasserie.

 

Et de la manière dont elle le disait, il semblait que ce fût pour elle un triomphe personnel. Mais elle ajouta avec modestie :

 

– N’allez-vous pas regretter la société de vos compagnons, qui sont des jeunes gens instruits ?

 

Instruits, c’est possible, bougonna le docteur, mais peu intelligents.

 

Il raconta qu’il ne s’entendait plus avec eux, parce qu’ils avaient l’idée barbare de vouloir dénaturer les petits Lorrains.

 

– Ah bien, dit Madame Baudoche, s’ils s’imaginent qu’ils réussiront ! Ici, les Lorrains, ça sort du sol. Et les petits Krauss, là-haut, qui sont des café au lait, ils parlent mieux le français que l’allemand.

 

Au cours de la soirée, il fut convenu que M. Asmus, qui payait cinquante marks à sa pension pour son dîner de midi, donnerait quatre-vingts marks à Madame Baudoche pour ses deux repas. Mademoiselle Colette lui demanda s’il mangeait de la confiture avec ses rôtis. Et comme il disait que oui, ces dames le plaignirent et résolurent de lui faire renier la cuisine de Koenigsberg.

 

Pour son déjeuner de début, il eut une quiche lorraine et des andouillettes.

 

– Comment, disait Madame Baudoche, depuis six mois que vous êtes à Metz, vous n’avez pas mangé d’andouillettes ! Mais on en vend jusqu’à Paris. Que mangiez-vous donc ?

 

Il déjeuna au vin, au petit vin gris de Lorraine, et ne regretta pas la bière.

 

– Je me sens, disait-il, plus de finesse d’esprit.

 

La nuit suivante, il rêva qu’il mangeait des andouillettes de Metz, auprès de Mademoiselle Colette, dans le décor de la place Stanislas et que ses collègues, assis à leur table, reconnaissaient leur erreur.

 

Il nous est difficile à la longue de ne pas accepter le rôle que nous prêtent deux femmes, quand la sympathie les inspire. Le professeur Asmus se voyant l’objet de la sollicitude inlassable et des avertissements des dames Baudoche, entra, sur toutes choses, dans le personnage d’élève. Au bout de huit jours, il s’émerveillait que les œufs n’eussent pas été accommodés deux fois de la même manière, et en même temps il jetait des regards pour savoir s’il les mangeait à la française.

 

Il apprit assez rapidement à ne pas mettre le coin de sa serviette à son cou, à ne pas manger avec son couteau, à ne pas plonger le nez dans son assiette, et, d’une manière générale, à boire, manger et souffler avec beaucoup moins de bruit.

 

Cette guerre que les deux femmes faisaient aux mœurs allemandes de leur convive contribuait à l’agrément de cette petite société. Elle donnait du piquant à la conversation ; elle permettait aux deux Lorraines de déployer leur malice naturelle.

 

Il y a dans toute cette région un genre de moquerie, parfois bien rustique, bien dure et qui patoise, un sentiment presque farouche de la personnalité, mais, à Metz, il prend un accent mieux policé. Dans l’ironie de Colette, on sentait, mêlée au rire facile de la jeunesse, quelque chose qui partait plutôt de l’âme que de l’esprit, une sensibilité profonde, qui repoussait, parfois un peu sèchement, ce qui lui était étranger. M. Asmus n’en était pas offensé, car la moitié du temps, il ne la sentait même pas. Et ces dames, en voyant qu’il ne se blessait jamais, le déclaraient un excellent garçon.

 

Par la force des choses, leur vie se passait presque en commun. Madame Baudoche lui portait toujours son café au lait dans sa chambre, mais elle pouvait, maintenant, arriver en retard de cinq ou dix minutes. Avant d’aller au collège, il entrait s’informer de la santé de Mademoiselle Colette. A table, au dîner de midi, il rapportait les incidents de la matinée, il signalait les maladresses de ses collègues, surtout il commentait le caractère de ses élèves ; et Madame Baudoche, animée par les noms lorrains qu’il citait, lui faisait l’histoire des parents de ces enfants, ce qui ramenait une fois de plus l’éloge du vieux Metz.

 

Comme le sujet était inépuisable, il fallait que Colette intervînt :

 

– Allons, maman, et vous, Monsieur le professeur, laissez-moi débarrasser la table.

 

Alors la vieille dame, souvent, se laissait persuader, tandis que sa petite-fille remettait toutes les choses en ordre, de passer dans le cabinet du jeune homme. Et quand ils étaient seuls, ce n’était pas toujours de vieilles histoires qu’ils parlaient, mais elle lui disait combien Colette était animée de pensées sérieuses, tout appliquée aux soins du ménage et au travail de couture, sans que sa gaieté la quittât jamais.

 

– Il ne me reste qu’elle et mes meubles, ajoutait la vieille femme, qui s’accoutumait à voir son locataire accueillir toutes ses pensées. Et c’est pour garder mes meubles à Colette que je conserve cet appartement un peu vaste et que j’ai accepté de prendre un pensionnaire allemand.

 

Le bon M. Asmus comprenait la contrariété que ce devait être pour une vieille Messine de loger un immigré. Il s’en allait à son collège, et vers quatre heures, après la classe, il passait dire un petit bonjour à ces dames, avec le souci que sa présence leur devînt un agrément.

 

– Vous travaillez trop, allons faire une petite promenade.

 

Cela, c’était sa marotte. II y revenait continuellement, et ces dames, qui n’étaient jamais sorties avec lui que pour la conférence française et le théâtre, avaient de la peine à dire « non » sans le désobliger. Il ne soupçonnait pas que pour des Messines se montrer en public avec un Prussien, sans rime ni raison, c’eût été, sinon trahir, au moins se diminuer, déchoir. Il se croyait maintenant presque un membre de la famille.

 

Cette vie le remplissait d’un sentiment salubre et vrai. Sans doute il jouissait imparfaitement du bonheur domestique, mais le tempérament de ces races du Nord est paisible, et le jeune homme appréciait avec une chaste délicatesse, ces scènes familières et douces, cette quiétude d’un foyer messin. En même temps, il éprouvait quelque fatuité d’être initié aux raffinements français. Il en faisait une suite de leçons à sa fiancée, et se proposait de les introduire dans la famille qu’ils allaient bientôt fonder.

 

Involontairement, il compare cette petite Colette aux Gretchen de chez lui. Elle a de jolies manières de servir ce qu’elle offre, avec je ne sais quoi de léger qui tient à la personne. Son esprit est plus ferme que celui d’une jeune Allemande et surtout plus clair. Comme elle sait plaire à tous ! Une telle jeune fille achalanderait le plus médiocre bureau de tabac. Mariée avec un officier, elle le conduirait certainement au grade de général. Son adresse à faire des robes semble le goût d’une fille de roi.

 

Un soir, en élevant sur le poing un projet de corsage, elle s’écria gaiement :

 

Ceci, Monsieur le docteur, c’est pour moi.

 

– Je trouve que vous devenez coquette, Mademoiselle Colette.

 

– Il faut bien pour l’été renouveler sa garde-robe.

 

Et le gros homme émerveillé reliait ces rubans et ces mousselines à tout ce qu’il avait vu, depuis six mois, d’aimable et de léger : il pensait à la conférence où rien n’était lourd, à la place Stanislas parfaite de proportions, à la langue française toute mesure et clarté, enfin aux jolis villages messins posés dans des paysages épurés. « Comment, bougonnait-il, mes collègues, ne voient-ils pas que cette unité de style, jadis réalisée par les Grecs, nous la retrouvons ici vivante ? »

 

Huit jours plus tard, il apparut avec un vêtement d’été et un chapeau de paille. Ces dames lui firent des compliments et dirent qu’on voyait bien que sa jaquette avait été coupée à Metz.

 

Ce soir-là, Mademoiselle Colette venait de terminer sa robe et son corsage. Il demanda la permission de les prendre avec sa grosse main, et il riait. Il était sensible à la légèreté et à l’amabilité de ces vêtements considérés en eux-mêmes. Ce sont des objets précieux, respectables et délicats, le fruit d’une aimable industrie et consacrés par leur usage, quelque chose de familier et devant quoi, pourtant, il faut s’incliner. De toutes ses forces pédantes, il admirait cette jeune fille (pareille à toutes les Messines) et qui savait (comme elles toutes) exécuter un chef-dœuvre de goût, de sobriété

 

– Quelle ceinture me conseillez-vous de mettre là-dessus, Monsieur Asmus ?

 

– Du rouge ou du jaune peut-être.

 

Elle partit d’un éclat de rire.

 

– Du rouge ou du jaune sur du mauve ! Mais non, Monsieur le docteur ; je mettrai une ceinture mauve comme les fleurs du tissu.

 

Il reconnut, en rougissant un peu, que dans son pays, on n’avait pas le sens des couleurs. Pourtant Boecklin

 

– Eh bien ! dit-elle en l’interrompant, laissez-moi vous dire que votre costume neuf est très bien, mais que votre cravate jure ; et si vous le permettez, j’achèterai de la soie, et je vous en ferai une, moi.

 

Il était enchanté, et, de plus en plus, rêvait d’une belle promenade pour conduire à travers la campagne Mademoiselle Colette, dans son costume neuf.

 

Les murs eux-mêmes l’entêtaient dans son idée, les murs de Metz qui, vers juillet, commencent à se couvrir d’affiches arc-en-ciel disant :

 

Les jeunes gens de Lessy (ou de Woippy, ou de Lorry, et successivement de tous les villages) ont l’honneur d’inviter les habitants de Metz et des environs à venir célébrer avec eux leur fête patronale qui aura lieu le…

 

Beaux jardins ombragés, jeux de mouton et d’oie, carrousel et divertissements de tout genre.

 

Relève-selle et retraite aux flambeaux, le dimanche suivant

 

Mais ces dames éludèrent son invitation jusqu’au soir où, tout animé de plaisir, il leur jeta dès le seuil de l’appartement :

 

Bonne nouvelle ! Nous triomphons ! L’ordonnance sur la suppression du français est rapportée.

 

Il avait dit nous d’une manière si vive que ces dames en furent touchées. Et cette fois, elles consentirent au projet qu’elles écartaient depuis des semaines. Madame Baudoche proposa de visiter Gorze et son château, et l’excursion fut décidée pour le dernier dimanche de l’année scolaire, c’est-à-dire, la veille du jour où M. Asmus s’en irait à Koenigsberg pour la durée des vacances.

 

Par une chaude matinée d’août, Madame Baudoche, Colette, M. Asmus et les deux petits Krauss s’installèrent dans le train jusqu’à la frontière, au long de la Moselle où s’essaiment Ars, Jouy, Ancy, Dornot et Corny. A Novéant, ils prirent le courrier pour Gorze.

 

Le soleil dardait sur la vieille petite diligence, qui les serrait, les secouait et les cuisait. Colette et les deux enfants s’amusaient de tous les imprévus d’une partie de campagne ; M. Asmus avait du plaisir de sa cravate et de son chapeau de paille ; quant à Madame Baudoche, elle reconnaissait chaque partie de cette vallée où, jadis, son mari et son fils régissaient toutes ces belles cultures pour le compte de la famille V…

 

A cinq cents mètres avant d’arriver à Gorze, au bout d’une prairie et sur les premières pentes des collines, un petit parc voilait une habitation d’assez belle apparence.

 

– C’est là, dit-elle ; c’est le château.

 

Un ruisseau large et rapide, où brillait un petit pont tout blanc, coulait au bas des jardins. Et sous l’immense soleil, la propriété plaisait par cette eau courante qui mouillait sa prairie. Ce coin de terre rafraîchissait tout le paysage et semblait dans cette journée d’août une vasque de fraîcheur. Les deux enfants assoiffés regardèrent ce paradis d’ombrage en tirant la langue comme des caniches, mais il ne fut pas question de descendre de voiture. Tout le monde s’accorda, pour remettre à l’après-midi la visite qu’on y devait faire. La grosse question, c’était d’abord le déjeuner.

 

L’hôtelier, que la petite troupe alla trouver tout droit au débarquer, demandait une demi-heure.

 

Prenez une heure, dit M. Asmus, une bonne heure. C’est au moins ce qu’il nous faut pour examiner les curiosités du bourg.

 

– Mais il n’y a rien, disait Madame Baudoche.

 

Le professeur commença d’énumérer, d’après son guide, le palais abbatial du dix-huitième siècle, devenu un hospice de vieillards, l’emplacement de la fameuse abbaye primitive, l’église et diverses maisons pittoresques.

 

Positivement, depuis son voyage à Nancy la beauté lorraine et messine était devenue la chose de M. Asmus.

 

Dans ces communes placées en dehors du chemin de fer et qui n’ont pas de douaniers ni d’employés de gare, c’est absolument comme si l’annexion n’existait pas. A Gorze, l’église, les tilleuls, les maisons et les gens sont d’autrefois, bien à la française. Oui, les maisons, comme, les gens, ont des visages reposés, clairs, d’une honnêteté limpide. Madame Baudoche perçoit le charme épars de cette villeflottent ses souvenirs, mais il n’y a que M. Asmus pour remarquer et nommer par leurs noms des choses si familières à tous. Voilà-t-il pas qu’au milieu de la ville, sous le soleil de midi, devant une bonne petite maison ancienne, toute spirituelle, où des mascarons au-dessus de chaque fenêtre représentent des femmes coiffées à la mode du dix-huitième siècle, il commence une sorte de conférence :

 

– Ces femmes en fanchon, dit-il, toutes prêtes pour la conversation dans le parc, ont quarante-cinq ans. Et cela, c’est bien français de donner de l’agrément à des personnes mûres, et de prolonger le bonheur dans la vie de la société.

 

Les deux enfants énervés par la faim et par cette érudition se plaignirent de la chaleur. Colette leur glissa deux doigts dans le cou, pour tâter si leurs petits corps étaient en moiteur.

 

Bon ! Vous avez très chaud et très faim. Vous l’avez dit trois fois. C’est entendu, n’en parlons plus. Qu’est-ce que des petits soldats qui ne savent pas marcher sans se plaindre ?

 

– C’est bon, Mademoiselle, disait M. Asmus, s’il leur fallait grimper jusqu’à Gravelotte, vous verriez qu’ils ont des jambes.

 

Ainsi, un commun idéal d’honneur militaire est invoqué par les deux jeunes gens, de la manière la plus simple, à deux pas du tragique plateau de Gravelotte, sans que nul ne précise au service de quelle nation. Ils écoutent, accueillent les grandes leçons de sacrifice que donne cette terre, mais ils ne songent pas à s’en armer les uns contre les autres. M. Asmus et Colette n’ont pas oublié ni cessé de ressentir les événements de la guerre ; seulement, ils les pensent par une claire journée de soleil, au cours d’une partie de plaisir.

 

En traversant la place, tous les cinq lisent avec intérêt, sur l’hôtel de ville, l’inscription commémorative de la générosité des Anglais qui, après les batailles de 1870, envoyèrent des semences à cette région dévastée. Puis ils vont gaiement s’asseoir à

 

l’auberge et manger d’excellentes pommes de terre frites, des pommes anglaises, petites-filles de celles qui passèrent la Manche.

 

Trois autres tables sont occupées par des groupes qui parlent, tous, la courtoise langue française. On ne crie pas, on mange proprement un délicat fromage de petit cochon au vin blanc. M. Asmus savoure la perfection de cette vie policée ; il pense : ce sont vraiment des plaisirs de gentilhomme. Il admire comment l’hôte vient, avec bonne grâce et sans excès d’empressement, s’assurer que chaque convive est satisfait.

 

L’aimable aubergiste, en s’approchant de leur table, s’exclame :

 

– Mais je ne crois pas me tromper, c’est cette bonne Madame Baudoche.

 

Et la vieille Messine, après les premiers plaisirs de la reconnaissance et quand ils ont affirmé que ni l’un ni l’autre, depuis dix-huit ans, n’a vieilli, dit avec sérénité, en femme qui tient à l’opinion d’une compatriote :

 

Monsieur est un professeur de Metz qui loge dans notre appartement. Et, pour une fois, comme il aime beaucoup notre pays, nous avons voulu lui montrer Gorze et le château.

 

Elle aurait causé inépuisablement du beau temps de jadis, mais la jeunesse réclamait le départ, et des nuages se montraient dans le ciel.

 

A trois heures, ils partirent à pied vers le château. C’était un faible détour sur la route qu’ils avaient à suivre pour monter à la Croix-Saint-Clément, et de là regagner, sur la Moselle, la gare d’Ancy.

 

Par une allée d’ormes, mal entretenue et tombée au rang de chemin d’exploitation, ils arrivèrent dans une petite cour qui réunissait le château et la ferme. Nul ne leur demanda ce qu’ils voulaient. On entraitmaintenant comme dans un moulin.

 

C’était une propriété moyenne très caractéristique de la gracieuse civilisation messine. La grande façade étendait du côté de la route ses trois étages crépis et ses fenêtres cintrées, embellies d’un mascaron. Une grande porte à petits carreaux menait de la salle à manger sur un perron de trois marches et sur une vaste terrasse, que bordait une balustrade en pierre, décorée de paniers fleuris. De là, par une belle rampe, on descendait dans un jardin à la française. Un ruisseau le fermait, que l’on pouvait franchir, comme nous l’avons dit, sur un petit pont blanc, pour rejoindre la route à travers les prés de la ferme.

 

Tout cela avait composé un ensemble extrêmement gai, d’un dix-huitième siècle rustique, un vendangeoir pour membre du vieux parlement de Metz ou pour conseiller à la cour. Ici naissaient, duraient, se succédaient de belles vies modérées ; on ne les voyait pas de très loin, Paris n’y pensait guère, mais elles poussaient de puissantes racines et formaient à la France un abri contre les tempêtes de l’Est. Hélas ! Depuis trente ans, le château de la famille de V… a connu bien des maîtres. Tous ont travaillé à faire d’une propriété noble et simple une chose prétentieuse. Ils ont barbouillé en vert tendre les façades, bousculé les parterres et dressé sur les rocailles un peuple de magot. Comment auraient-ils senti l’ordonnance d’un jardin à la française ? Des ornières profondes déshonorent les allées d’où le sable a disparu ; les coins obscurs, les carrefours humides se sont multipliés ; des mousses verdâtres, sorties de la terre spongieuse, répandent partout un air de vétusté, et les arbres, poussés à l’abandon, ferment les vues de la campagne. Dans la maison, mêmes ravages : les petites boiseries blanches, recouvertes d’un badigeonnage marron ; en place des choses claires, gaies, naturelles et tout unies, partout des tentures sombres et cacao, des services à bière eu cuivre, le portrait de l’empereur en chromo, un Bismarck de plâtre forgeant l’épée de l’empireBref une propriété avilie.

 

C’est le sort de tous les châteaux lorrains tombés aux mains des Allemands. Qu’ils achètent par ordre de l’empereur ou par plaisir, le rythme ne change guère : ils commencent par planter sur la terrasse un mât à pavillon, gigantesque mirliton, noir, blanc et rouge, surmonté d’une boule dorée, avec une ficelle pendante. Le grand plaisir d’un châtelain allemand, c’est de pavoiser en tout occasion : pour la fête de l’empereur et de l’impératrice, pour l’anniversaire du vieux Guillaume ou de Bismarck, et chaque fois qu’il vient des troupes dans le pays. Puis ils s’occupent à dénaturer le domaine, bientôt s’en lassent et le revendent à quelque autre gâcheur.

 

L’âme de deux siècles de vie française palpite encore dans ces demeures déchues. En se promenant à travers les jardins de Gorze, Madame Baudoche retrouve des fantômes modestes, des divinités rurales et potagères dont elle écoute pieusement les voix.

 

Il est impossible de rendre ce que l’on éprouve si l’on vient réveiller une maison, un paysage après des années d’absence. Un profond silence enveloppe notre cœur et nous sentons s’élever du sol tout un monde de poésiedomine l’idée de la mort. La vieille dame fit dans ce paradis de sa jeunesse une promenade assez semblable à une visite au cimetière, un jour de Toussaint. Son esprit, incliné par ce pèlerinage aux sentiments religieux, lui faisait revoir, à la porte de l’église de Gorze, le dimanche, ses maîtres qui gagnaient leur berline après avoir prié sur la tombe de leurs morts. Une prière de fidélité se formait spontanément dans son cœur.

 

Du château, la petite troupe s’éleva, le long des taillis et des vignes, au-dessus de la forêt, pour gagner la Croix-Saint-Clément. Comme ils l’atteignaient, quelques gouttes de pluie commencèrent à tomber, et tous cinq se mirent à l’abri sous le bouquet de tilleuls qui l’avoisine.

 

La Croix-Saint-Clément commémore une légende des premiers temps de l’église messine. Elle se dresse sur un chaume, à la pointe extrême du plateau de Gravelotte. C’est un des plus beaux points de vue mosellans. De ce belvédère, on domine la rivière sinueuse et brillante, au moment où sa vallée s’élargit pour devenir la plaine dans laquelle Metz s’étale. Et sur l’autre rive, en face, derrière les deux énormes taupinières de Sommy et de Saint Blaise, on voit se perdre à l’infini l’austère plaine de la Seille.

 

Le vent souffle toujours sur ce tragique plateau de Gravelotte. Il venait aujourdhui de France, de Mars-la-Tour, et poussait dans le ciel de Metz une queue d’orage, des nuages frangés, noirs et lourds, la plupart empêchés de tomber par la rapidité de leur course. Ils glissaient, se séparaient, se retrouvaient sans cesse et coulaient toujours. Sous l’influence de ces choses aériennes qui fuient, la campagne faisait et défaisait ses contours avec une saisissante mobilité. Des traînées lumineuses voyageaient sur les côtes, sur la rivière, sur le canal rectiligne qui la double de ses miroirs ; elles atteignaient un bois, un village pour l’illuminer quelques minutes, et déjà le replonger dans l’ombre. En se reflétant sur la terre, ces lourdeurs du ciel prennent une légèreté magique ; elles y dessinent mille formes fugaces et d’instables clartés. La Moselle noire, émotive, change de tons comme un serpent. Au loin, à droite, le pays de la Seille, qui tout à l’heure brillait, s’enténèbre. Et voici que les nuées allument sur l’horizon le pays messin. Au milieu de l’immense paysage obscur et tout au bout de la vallée noire, seul, maintenant, c’est le fond qui brille et qui semble nimber d’une gloire la douce cité de Metz.

 

Un tel spectacle aurait agi sur l’âme la plus froide et donné au moins philosophe quelque sentiment de la mutabilité des choses. Madame Baudoche revoyait le spectacle le plus saisissant auquel elle eût assisté et certainement le plus tragique de l’histoire moderne en Lorraine :

 

Regardez cette route, en bas, disait-elle, la route de Metz à Nancy. Nous y avons vu, ton grand-père et moi, des choses à peine croyables. C’était à la fin de septembre 1872, et l’on savait que ceux qui ne seraient pas partis le 1er octobre deviendraient Allemands. Tous auraient bien voulu s’en aller, mais quitter son pays, sa maison, ses champs, son commerce, c’est triste, et beaucoup ne le pouvaient pas. Ton père disait qu’il fallait demeurer et qu’on serait bientôt délivré. C’était le conseil que donnait Monseigneur Dupont des Loges. Et puis la famille de V… nous suppliait de rester, à cause du château et des terres. Quand arriva le dernier jour, une foule de personnes se décidèrent tout à coup. Une vraie contagion, une folie. Dans les gares, pour prendre un billet, il fallait faire la queue des heures entières. Je connais des commerçants qui ont laissé leurs boutiques à de simples jeunes filles. Croiriez-vous qu’à l’hospice de Gorze, des octogénaires abandonnaient leurs lits ! Mais les plus résolus étaient les jeunes gens, même les garçons de quinze ans. « Gardez vos champs, disaient-ils au père et à la mère ; nous serons manœuvres en France. » C’était terrible pour le pays, quand ils partaient à travers les prés, par centaines et centaines. Et l’on prévoyait bien ce qui est arrivé, que les femmes, les années suivantes, devraient tenir la charrue. Nous sommes montés, avec ton grand père, de Gorze jusqu’ici, et nous regardions tous ces gens qui s’en allaient vers l’Ouest. A perte de vue, les voitures de déménagement se touchaient, les hommes conduisant à la main leurs chevaux, et les femmes assises avec les enfants au milieu du mobilier. Des malheureux poussaient leur avoir dans des brouettes. De Metz à la frontière, il y avait un encombrement, comme à Paris dans les rues. Vous n’auriez pas entendu une chanson, tout le monde était trop triste, mais, par intervalles, des voix nous arrivaient qui criaient : « Vive la France ! » Les gendarmes, ni personne des Allemands n’osaient rien dire ; ils regardaient avec stupeur toute la Lorraine s’en aller. Au soir, le défilé s’arrêtait ; on dételait les chevaux ; on veillait jusqu’au matin dans les voitures auprès des villages, à Dornot, à Corny, à Novéant. Nous sommes descendus, comme tout le monde, pour offrir nos services à ces pauvres camps volants. On leur demandait : « Où allez-vous ? » Beaucoup ne savaient que répondre : « En France… » Et quand ton grand-père leur disait : « Comment vivrez-vous ? »

 

Ils répétaient obstinément : « Nous ne voulons pas mourir Prussiens. » Nous avons pleuré de les voir ainsi dans la nuit. C’était une pitié tous ces matelas, ce linge, ces meubles entassés pêle-mêle et déjà tout gâchés. Il paraît qu’en arrivant à Nancy, ils s’asseyaient autour des fontaines, tandis qu’on leur construisait en hâte des baraquements sur les places. Mais leur nombre grossissait si fort qu’on craignit des rixes avec les Allemands, qui occupaient encore Nancy, et l’on dirigea d’office sur Vesoul plusieurs trains de jeunes gensMaintenant, pour comprendre ce qu’il est parti de monde, sachez qu’à Metz, où nous étions cinquante mille, nous ne nous sommes plus trouvés que trente mille après le premier octobre

 

Comment un professeur allemand aurait-il entendu cette description sans revoir le premier chant d’Hermann et Dorothée ?

 

Le héros de Goethe trouve un paisible bonheur au milieu des infortunes de la guerre. M. Asmus, en écoutant les plaintes de la vieille Messine, entre voit qu’il peut, lui aussi, construire dans ce désastre l’édifice de sa vie.

 

Quelle différence avec l’état d’esprit qu’il apportait, au lendemain de son arrivée à Metz, sur la haute terrasse de Scy ! Comme il regardait alors la Lorraine avec sécheresse ! Il était un brave Germain, paisible et peu éveillé, bien installé sur la solidité allemande. Depuis, il a cru se trouver une véritable destination dans l’étude continue d’une culture supérieure, mais il en éprouve un malaise. Ce n’est pas un plein emploi de ses forces : il ne peut y faire jouer que sa curiosité. Or, il voudrait satisfaire tous les besoins d’une nature affectueuse et juste, se dépenser sans réserve, mettre en œuvre à la fois son cœur et son esprit. En écoutant Madame Baudoche, il vient d’avoir une illumination : il a entrevu cet état d’équilibre stable où il accorderait son Allemagne intérieure avec cette Lorraine. Il croit pouvoir déployer ici sa véritable et pleine activité. « Ces provinces, pense-t-il, ont été soumises, après l’annexion, à une épuisante saignée. La plupart de ceux qui devaient être le sel de ce pays l’ont abandonné. C’est à nous de reformer une Lorraine virile. Recueillons l’héritage, soumettons-nous aux influences du sol et de la frontière voisine. Dans cette forme messine, où la force fait défaut, nous apportons la plus riche matière humaine… »

 

Ainsi rêve le jeune Allemand, et voici qu’un arc-en-ciel se lève des prairies. Plus de vent ; tout est apaisé ; quelques coins d’un bleu Nattier apparaissent dans les nuées. Sur les pentes du plateau, où les écorchures montrent une terre ocreuse et pierreuse, des pêchers, des mirabelliers et quelques groupes de noyers font flotter de la fantaisie au-dessus des vignes mouillées ; dans les prés de la Moselle, au milieu des saules d’argent et des petits bois, si doux, si pacifiques, le vieil aqueduc romain de Jouy met une poésie à la Hubert Robert. Facile paysage aux croupes arrondies, avec juste un petit clocher pour lui donner du piquant.

 

L’heure conseille à l’étranger un sentiment résolu, joyeux ; il voit au ciel un signe d’alliance ; et cette campagne, après l’orage, pleine, énergique, luisante, semble prête à contenir encore des existences fortes. Son émotion, qui cherche un objet vivant, se rassemble sur la jeune Messine. Il songe qu’après une averse, en été, la lumière sur les prairies a la jeune noblesse du regard de Colette, émue des malheurs de sa nation. Il l’admire comme une gerbe, poussée après le passage des premiers ouvriers porteurs de faucilles, et qu’un de leurs fils, peut-être, viendra cueillir pacifiquement à la main. Un chant s’exhale de son cœur, un chant scolaire et cependant spontané : « Maintenant, je connais le pays où les mirabelliers fleurissent, où dans la prairie étincelle la rivière la plus limpide. Un double vignoble l’encadre, surmonté parfois de forêts. Sous le ciel bleu de Lorraine souffle un vent qui trempe les âmes. C’est là que passe notre route. O mes pères, je suis arrivé… »

 

Petits Krauss, dit Madame Baudoche, avant que nous partions, lisez-nous donc ce qui est écrit contre la croix.

 

Les deux enfants déchiffrèrent à haute voix l’inscription qui décore la pierre cerclée de fer :

 

Passant, souviens-toi que sur cette pierre, ci de face placée, saint Clément, d’après la tradition, a prié et a laissé l’empreinte de ses genoux, lorsque, pour la première fois, il aperçut d’ici la grande cité de Metz.

 

Ils descendirent, le long de la côte, vers la gare. M. Asmus et Colette admiraient les vignes et disaient :

 

– La pluie leur sera profitable, car les grappes sont déjà formées.

 

Et tous les deux, avec un cœur charmant de simplicité, se réjouissaient d’une richesse qui ne leur appartenait pas.

 

Les petits Krauss, qui couraient en avant, remontèrent en hâte la pente pour leur montrer une famille à cent mètres sur le côté.

 

C’était évidemment une famille allemande. Le père tenait un arbre incliné avec le bec de sa canne qu’il serrait à deux mains. Les enfants bondissaient et cueillaient pour eux et pour leur mère.

 

– Qu’est-ce qu’ils mangent ? disaient les deux Krauss.

 

Oui, qu’est-ce qu’ils mangent ? reprenait Madame Baudoche. C’est admirable, Monsieur le docteur, comme vos compatriotes savent se nourrir partout.

 

Elle dit cela avec une âpreté qui surprit les deux jeunes gens, car ils n’avaient vu, dans toute cette journée pleine de souvenirs où s’écorchait la vieille Messine, que la surface, une belle nappe lisse et brillante sous leur regard ignorant.

 

Colette craignit que le professeur ne fût offensé.

 

– Ma grandmère aime à taquiner, dit-elle, après qu’ils eurent gagné quelque avance sur la vieille dame un peu lasse. Elle n’est pourtant pas injuste, vous le savez. Elle reconnaîtra toujours ce qu’il y a d’honnête et de loyal chez vos compatriotes. Mais elle a vécu au temps français

 

Le bon Allemand l’interrompit :

 

– Je vous entends, Mademoiselle, ma situation vis-à-vis de mon père est la même que la vôtre auprès de Madame Baudoche. Il ne peut comprendre ce que j’admire dans vos familles françaises, parce qu’il a formé toutes ses idées dans l’excitation de la guerre. Mais je veux, durant ces vacances, l’obliger à reconnaître que le pays de la conquête est plus beau qu’il ne l’a vu, et que, pour nous autres Allemands, c’est la terre de l’espérance.

 

La caravane était arrivée au village d’Ancy et se dirigeait vers la gare, en traînant un peu la jambe dans la poussière de la grandroute. C’était six heures du soir, quand le soleil incliné rend aux bois leur fraîcheur, à la vallée de l’ombre et aux villages leur vivacité. On s’installa, en attendant le train, à des tables de bois, devant des verres de bière et de sirop. On est très bien sous les tilleuls, auprès des saules de la gare d’Ancy.

 

Nos promeneurs se taisaient en écoutant les oiseaux sur les arbres et, dans le jardin, un couple de petits bourgeois messins, un vieil homme avec sa femme. Celui-ci récriminait à voix haute, en français, sur une mesure de police. Il agaçait deux jeunes Allemands à la table voisine. Et quand il appela l’aubergiste, l’un d’eux lui cria :

 

– Ne faites pas tant de bruit, et, en général, si vous parlez, parlez ici en allemand.

 

Il ajouta d’une voix basse, mais distincte :

 

– C’est insupportable, ce qu’on se permet ! Voilà trente-sept ans que nous sommes dans le pays. Ces voyous auraient eu le temps d’apprendre l’allemand.

 

Cette querelle fit horreur à M. Asmus, car, durant tout ce jour, il avait maintenu en lui un état d’esprit calme et bienveillant et voici qu’on venait troubler la pureté de ses impressions. Il sentait la petite Colette bouleversée d’une telle injure. Ce fut pis, quand le bonhomme messin, rouge de colère et repoussant sa prudente épouse, riposta :

 

– Je parle la langue que je veux. Et ce n’est pas vous, jeune freluquet

 

Le freluquet bondit, la main levée. Alors, M. Asmus n’y tint plus et il cria en allemand, d’un ton que les dames Baudoche ne lui connaissaient pas, le ton rogue des officiers :

 

– N’avez-vous pas honte ? De quel droit voulez-vous régenter ici leur langue ? Des êtres comme vous sont la honte de notre race. Apprenez d’abord à vous conduire dans la vie avant de vouloir gouverner celle des autres.

 

Ah ! quel est celui-la ? Les jeunes insolents ne bougent plus. Ils ont pris M. Asmus pour un officier en civil.

 

D’ailleurs le train arrive et coupe court à la querelle.

 

La rentrée jusqu’à Metz se fit dans un silence plein d’émotion. Colette regardait avec reconnaissance M. Asmus, encore tout soufflant de fureur. C’est peut-être le suprême plaisir d’une femme, qu’elle soit une brillante Célimène ou cette petite Colette, si elle voit qu’elle a retourné les opinions d’un homme.

 

Quant à Madame Baudoche, toujours d’esprit solide et courageux, elle s’évertuait à chercher qui pouvait bien être ce vieux bourgeois peu patient.

 

La bonne dame mangea peu et se retira très vite. M. Asmus demeura quelques instants auprès de Colette qui commençait à desservir.

 

Au moment de la quitter, il lui donna la main, comme chaque soir, et il lui dit qu’il espérait bien qu’à son retour, en septembre, on recommencerait une aussi belle promenade.

 

Elle rougit et répondit :

 

Monsieur le docteur, comme vous avez été bon aujourdhui !

 

Ces mots troublèrent le jeune homme, déjà énervé par le grand air et les incidents de la journée.

 

– Je rêve, dit-il, de crier, une fois, à la face de mes compatriotes, quel crime ils commettent dans ce pays.

 

– Ah ! ce serait beau, Monsieur Asmus, de nous protéger ainsi, répondit-elle avec feu.

 

Saisi par ce cri de reconnaissance, il eût voulu, dans cette minute, la défendre contre tous. Un nuage de jeunesse passa devant son esprit, et, brusquement, il voulut embrasser la jeune fille.

 

Elle se dégagea et courut, toute frémissante, dans la pièce où sa mère était endormie.

 

Ainsi, cette belle promenade finit comme toutes les bonnes parties de campagne au mois d’août. Qu’il soit venu de la Prusse lointaine, qu’elle ait été formée sur les débris d’un passé sacré, cela ne change rien à l’affaire. La jeunesse et la saison les ramènent dans les bras de la nature. C’est banal et, pour cette fois, l’aventure n’est pas accompagnée d’un chant qui vaille d’être noté. Dans cette nuit du dimanche au lundi, les alouettes du jardin de Vérone n’ont pas chanté sur le quai Félix-Maréchal. Nous nous en félicitons. Le climat moral de Metz nous dispose à sentir comme une effronterie la manière dont les deux jeunes Italiens dénouent la querelle de leurs parents. Et d’ailleurs, ici, dans cette ville qu’Allemands et Français se disputent, qu’est-ce qu’une querelle de Capulet et de Montaigu !

 

La pauvre Colette dormit très mal.

 

Le matin venu, elle dit la chose à sa grandmère.

 

– Il t’a embrassée… mais il est fiancé ! s’écria Madame Baudoche.

 

Puis elle reprit : -… et Prussien !

 

Les deux femmes, réunies dans la salle à manger, discutaient confusément, quand M. Asmus, au bruit de leurs voix, vint les rejoindre.

 

Il avait une figure bouleversée qui, d’abord, toucha Colette.

 

Madame Baudoche, dit-il, je viens implorer votre pardon. Hier soir, entraîné par l’émotion, j’ai obéi à un mouvement involontaire. Ne croyez pas que j’aie cédé à un caprice. Cette minute m’a renseigné moi-même sur un fait qui m’est apparu brusquement comme une révélation : c’est que j’aime Mademoiselle ColetteJe me suis interrogé, j’ai compris la raison de l’ascendant que Mademoiselle Colette exerce sur moi depuis une année. Et je dois vous le dire : quoi qu’il advienne, je ne puis plus épouser ma fiancée d’Allemagne, puisque ma conscience me dit que j’aime votre fille. Je dois avertir l’autre et lui redemander ma paroleMademoiselle Colette, voulez-vous être ma femme ?

 

La jeune fille, touchée de cette attitude loyale, répondit avec gêne :

 

Monsieur le docteur, vous le savez bien, j’ai beaucoup de sympathie pour vous, mais laissez-moi me reprendre, réfléchir.

 

Puis elle se tut.

 

Et lui, se tournant vers Madame Baudoche, continua :

 

– Si vous me donnez votre fille, je serai pour elle, toute sa vie, un compagnon dévoué. Ayez donc pleine confiance en moi.

 

– Ah ! Monsieur le docteur, dit-elle, je vous estime ; je suis une vieille femme, et ce serait ma consolation de voir, avant que je meure, l’existence de ma petite-fille assurée

 

Colette commençait de pleurer.

 

Laissez-la, Monsieur Asmus, continua la vieille dame. Vous voyez comme elle a du chagrin. Elle a raison de demander à réfléchir. Et vous-même, ne faut-il pas que vous preniez du temps, pour vos parents, pour cette demoiselle de Koenigsberg ?… Allez d’abord en vacances.

 

On décida d’attendre un mois. Et le soir même, c’était le 7 août, le professeur partit, sur la promesse que dans trente jours il aurait une réponse.

 

Comme un timbre heurté vibre encore, après que tout bruit s’est effacé, Colette, durant ce mois d’août, ne cessa pas de résonner aux paroles de l’absent. On ne la vit plus, toute vive et mobile, glisser le long du quai, jeter un bonjour, au passage, à l’hôtelière de la Ville de Lyon, plaisanter chez la fruitière et surprendre les petits Krauss en leur mettant la main sur les yeux. Elle restait parfois des heures dans la chambre, sans rien répondre que des monosyllabes à sa grandmère.

 

Celle-ci éprouve avec chagrin son impuissance à être utile à sa petite-fille. Elle a épuisé, dès le premier moment, tout ce qu’elle pouvait lui dire pour et contre ce mariage, et ne sort plus guère d’un : « C’est bien dommage qu’il soit Allemand ! » Pauvres paroles, mais ce sont des problèmes qu’il est plus facile de trancher au café-concert à Paris que dans les rues germanisées de Metz. Comme on met du foin, du coton et du papier autour des objets délicats, elle bourre de pensées quelconques leurs causeries, pour ne pas toucher à l’essentiel. Sa répugnance envers les Allemands est plus vive que celle de sa petite-fille, car, les jours d’aujourdhui, elle les compare à sa jeunesse, mais à mesure qu’elle voit les démolitions s’étendre, la sexagénaire tremble qu’après elle Colette ne demeure sans abri. Et puis il y a des considérations immédiates. Au bout de quinze jours, elle dit :

 

Petite, il faudra te décider, car, si tu le refuses, nous devons remettre l’écriteau à sa fenêtre.

 

Ce n’est pas là-dessus que se décide une fille de dix-neuf ans. Colette ne peut rien répondre… Elle eût paru bien touchante à qui l’aurait vue, commandée par la nature la plus saine et, en même temps, si désireuse d’agir au mieux de l’honneur. C’était le moment où, chaque année, les Dames de Metz demandent aux jeunes filles de composer les guirlandes qui décoreront la cathédrale, pour la messe commémorative des soldats morts pendant le siège. Colette a reçu des papiers d’argent, des fleurs, des perles, de la gaze. Elle se met à la tâche avec zèle. Mais durant son travail, souvent, son cœur est prêt à crever, moins d’un chagrin d’amour qu’à cause d’aimables habitudes perdues.

 

Elle se rend compte que, dès qu’elle a vu M. Asmus, elle l’a nommé dans son cœur un bon et loyal garçon et qu’elle n’avait ajourné d’en convenir que pour des causes étrangères à son instinct. L’appartement qui avait pris du professeur quelque chose de sonore et de plein, paraît aujourdhui plus humble, en pénitence et veuf. Elle songe comme, avec passion, à la clarté de la lampe, le soir, le jeune homme l’a, une seconde, tenue dans ses bras, et comme, le matin, avec loyauté, il lui a dit son désir qu’elle devînt pour la vie sa femme. Mais là, quelque chose l’embarrasse, un obstacle sensible à sa raison.

 

Elle voit son roman dominé, tout comme un amour de tragédie, par la politique. Et au lieu de se demander bonnement, simplement : « Serai-je heureuse avec Frédéric ? » il faut que cette petite logeuse du quai Félix-Maréchal, tout en découpant la gaze et le papier, recherche où se trouve sa place et s’il est plus honnête, pour une Messine, de conquérir un Prussien aux idées françaises ou de le rejeter aux Gretchen.

 

Colette Baudoche est une petite Française de la lignée cornélienne, qui, pour aimer, se décide sur le jugement de l’esprit. Elle délibère, elle s’émeut à l’idée que son mariage pourrait la détourner de son véritable honneur.

 

L’honneur, elle le sent plus qu’elle ne le connaît, mais elle en a un signe certain, l’estime des Dames de Metz.

 

Elles sont une dizaine de personnes, la plupart assez vieilles pour avoir vu le siège. Elles ont soigné nos soldats et construit pour nos morts le monument funèbre de Chambières. Elles l’entretiennent et, chaque année, au début de septembre, un matin, y vont suspendre des couronnes. Ces modestes femmes, élevées par nos malheurs, reforment, sans le savoir, une espèce d’aristocratie. Après l’exode des meilleures familles et dans une société découronnée qui voulait revivre, leur confrérie est devenue un des premiers corps messins. Elles remplissent une fonction publique, exercent une autorité morale et maintiennent l’ordre de sentiments sur lequel veut se régler toute véritable Messine. Un profond respect des vainqueurs eux mêmes les enveloppe, et le nom seul des Dames de Metz émeut le passant, à qui l’on raconte cette constance, aussi bien que tous ceux dont la vie s’emmêle aux épreuves de la Lorraine. Leur présidente est Mademoiselle Aubertin, âgée de quatre-vingt-deux ans, que l’on nomme, pour la distinguer des autres Aubertin, Mademoiselle Aubertin la France.

 

A la veille de livrer ses guirlandes, la pauvre Colette se sent le cœur gros de songer que les Dames de Metz pourraient ne pas saluer Madame Frédéric Asmus.

 

Le mois d’août s’acheva sous un ciel nuageux et froid. Étés sévères que connaissent bien nos visiteurs et qui semblent élargir l’horizon, tranquilliser, éteindre les choses du dehors, porter toute l’attention sur l’âme. On ne pense pas sous une lumière éclatante ; il y faut des temps de Toussaint ou ces grands jours lorrains, propres au recueillement sinon chargés d’ennui. Le vent, qui fraîchit, au-dessus de nos têtes, dans les arbres, et qui nous gêne éternellement, nous soumet, nous assure de notre sujétion à des puissances invisibles. Asmus allait revenir, et la jeune fille, toujours irrésolue, attendait un appui de la messe des soldats du siège, pour laquelle son travail s’achevait, car l’inquiétude d’esprit nous dispose à la prière.

 

Cette cérémonie fameuse, qui, jusqu’à cette heure, n’a rien perdu de son prestige, assombrit et ennoblit, chaque année, dans Metz, les approches de l’automne. Elle a conservé la couleur et le ton que lui avait donnés Monseigneur Dupont des Loges. Dupont des Loges, le successeur des grands évêques debout contre les Barbares ! Il fut, après 1870, la voix et l’honneur de Metz, son chef spirituel, et, dans son malheur, la province rhénane aime l’avoir reçu de la Bretagne celtique.

 

Le 7 septembre 1871, quatre mois après le traité de Francfort, la ville, encore pleine de sa population française, mais prosternée dans la douleur et qui paraissait morte, se leva, d’un seul mouvement, à huit heures et demie du matin. Aux appels du glas de la cathédrale, les quarante mille Messins s’en allèrent dans leurs maisons de prière, ceux-ci chanter à la cathédrale la messe des morts, ceux-là réciter au temple le cantique de l’exil de Babylone, et ces autres à la synagogue leurs psaumes de deuil. Puis, tous les clochers de la ville sonnant, ils se rangèrent, place d’Armes, derrière leurs prêtres et leurs magistrats, et se rendirent, la croix catholique en tête, au milieu de la stupeur des Allemands, à Chambières, devant le monument que les femmes de Metz offraient aux soldats français morts dans les batailles du siège. « Ombres généreuses et chères, ne craignez pas un désolant oubli. » Ainsi parla le maire. L’évêque rappela que saint Paul défend de désespérer. Et par trois fois, il entonna la, Parce domine, tandis que la foule, à genoux, en pleurant, acclamait la France.

 

Cette foule, les départs l’ont terriblement diminuée, mais ceux qui restent savent que c’est leur devoir d’assister à la commémoration funèbre de septembre.

 

Les dames Baudoche mettaient leurs vêtements de deuil quand M. Asmus se présenta vingt-quatre heures plus tôt qu’il n’était attendu.

 

Son allure respirait une joyeuse confiance, l’enchantement d’un ours qui va manger du miel, en même temps qu’une réelle bonté. Il était en redingote ; et il expliqua, comme une grande délicatesse, qu’il était descendu cette nuit à l’hôtel, pour leur faire la surprise de les accompagner, ce matin, à la messe de la cathédrale. C’était dire qu’il n’entendait gêner aucun des souvenirs de ces dames, et que, si Colette devenait sa femme, toute la Lorraine s’incorporerait à leur vie de famille.

 

Sa présence gênait les deux femmes, autant que son intention les toucher. Cependant elles ne firent paraître que leur gratitude ; et tous trois, ils gagnèrent les escaliers de la haute basilique, sur laquelle le soleil après tant de journées de pluie, mettait la couleur des mirabelles.

 

Cinq ou six voitures débarquaient au perron de petits châtelains, venus de la campagne, et quelques enfants traversaient la place d’Armes avec des bouquets. La cathédrale, à l’intérieur, ruisselait de clarté.

 

Les vitraux du chœur, bleu de roi, bleu de France et vert mêlé de jaune, font face à la rose du portail qui fleurit en réséda fané, et le transept rayonne des belles dames du seizième siècle qu’a créées Valentin Busch. A voir la nef légère, où la plus fine armature soutient ces portes de lumière, il semble que Metz ait voulu dresser un symbole de sa loyauté. Monseigneur Dupont des Loges invoque sur son testament l’ange de la cathédrale de Metz. Cet ange lumineux et qui plane sans bruit, je crois l’avoir vu errer sur les brumes de la rivière. Grâce à lui, cette basilique fière, délicate et sereine, s’accorde avec les rives mosellanes. L’atmosphère y est favorable à tous les sentiments nés du sol messin. Depuis trente-huit ans, ses cérémonies fournissent aux indigènes la seule occasion de se rassembler, de sentir et de penser ensemble. Elle s’est accrue des malheurs de la cité, et soit vaisseau qui brille au-dessus de la campagne paraît, dans le désastre lorrain, la maison de refuge du patriotisme.

 

Les deux femmes suivies d’Asmus vont s’asseoir au bas de l’immense nef toute tendue de noir. Au milieu s’élève et flamboie le catafalque chargé de fleurs. Quinze cents personnes ont répondu â l’appel : des hommes de toutes les conditions et même quelques juifs menés par le sentiment le plus respectable ; des femmes en grand nombre, uniformément vêtues de deuil ; beaucoup d’enfants, pauvres ou riches, qui bâillent mais n’oublieront pas : tout l’excellent, toute l’âme de Metz prête à se laisser soulever.

 

Pour ces Messins, depuis trente-sept ans, il n’est pas de meilleur plaisir que de dresser les monuments du souvenir sur tous les plateaux du pays, ni de souci plus jaloux que de protéger leur cathédrale. Chacun d’eux recueille les moindres épaves des champs de bataille, s’attache à l’entretien des ossuaires, surveille avec inquiétude les entreprises, les menées des vainqueurs protestants autour de la vieille basilique, et veut qu’elle demeure dédiée au dieu des Messins. Voilà leur piété, voilà leur fierté ! Au fond de ces cœurs vivent toujours les idées qui inspirèrent les deux plus grandes fêtes du moyen âge catholique : la fête en l’honneur des saintes Reliques et celle pour la Dédicace de l’église. Avec quelle amitié minutieuse, nos pères, jadis, consacraient chaque partie du bel édifice ! De quelle vénération, enthousiaste et confiante, ils entouraient les moindres restes des martyrs, des héros. Aujourdhui, ces deux grandes idées ne sont plus comprises qu’imparfaitement ; on les délaisse, mais sous la cendre qui les recouvre, le moindre souffle les ravive. Elles composent peut-être la religion naturelle de notre race, ce qui s’éveille dans la partie mystérieuse de chacun de nous et qui nous réunit, les uns les autres, au choc d’une émotion de douleur ou de joie. Ces nobles revenantes, ces pensées éternelles animent, ce matin, la foule.

 

L’orgue est petit, les chanteurs lointains, et le groupe des prêtres en deuil se perd dans la pénombre de l’abside. L’évêque, d’une race étrangère, mais d’un cœur noble, est prosterné sur son trône violet. Chacun s’incline, la messe vient de commencer, et l’officiant nomme ceux pour qui l’on va célébrer l’office. « Aujourdhui, nous faisons mémoire des soldats français tombés dans les batailles sous Metz. »

 

Cette formule consacrée est soutenue, appuyée, doublée du vœu pressant de toute l’assemblée. Véritable évocation ! Les morts se lèvent de leurs sillons ; ils accourent des tragiques plateaux, de Borny, Gravelotte, Saint-Privat, Servigny, Peltre et Ladonchamp… On les accueille avec vénération. Ils ont défendu la cité et la protègent encore ; leur mémoire empêche qu’on méprise Metz.

 

La présence de ces ombres tutélaires dispose chacun à se remémorer l’histoire de son foyer. Celui-ci songe à ses parents, dont la vieillesse fut désolée ; cet autre à ses fils partis ; cet autre encore à sa fortune diminuée. Et le chef de famille, s’adressant â son père disparu, murmure : « Vois, nous sommes tous là, et le plus jeune, que tu n’as pas connu, pense comme tu pensais. »

 

Ainsi chacun rêve à sa guise… Mais s’ils sont venus, ces Messins, dans la maison de l’Éternel, c’est d’instinct pour s’accoter à quelque chose qui ne meurt pas. Il leur faut une pensée qui les rassemble et les rassure. Le prêtre donne lecture de l’Épître. Admirable morceau de circonstance, car il raconte l’histoire des Macchabées, qui moururent en combattant pour leur pays et que Dieu accueillit, parce qu’ils avaient accepté le sommeil de la mort avec héroïsme. C’est le texte le plus ancien et le plus précis où s’affirme la doctrine de l’Église sur les morts. Une grande idée la commande, c’est qu’ils ressusciteront un jourHonorons leurs reliques, puisqu’elles revivront ; conduisons-nous de manière à leur plaire, puis qu’ils nous surveillent, et sachons qu’il dépend de nous d’abréger leurs peines.

 

Ces vieilles croyances communiquent à tout l’office des morts son caractère de tristesse douce et de mélancolie mêlée d’espérance. Une musique s’insinue dans les cœurs. Des appels incessants s’élèvent pour que des êtres chers obtiennent leur sommeil. Les traits rapides et pénétrants que le moyen âge appelait les larmes des saints, et ces vieilles cantilènes, qui faisaient pleurer Jean-Jacques à Saint Sulpice, n’ont rien perdu de leur puissance pour détendre les âmes. Les regards ne peuvent se détacher des lumières du cercueil. Quoi ! cette douloureuse armée est devenue une centaine de vives flammes sur les fleurs d’un catafalque ! « Vita mutatur non tollitur » chantera bientôt l’office. « Les morts ne sont plus comme nous, mais ils sont encore parmi nous. » Quel repos, quelle plénitude apaisée !

 

Soudain, voici qu’au milieu de ces pensées consolantes, éclate le Dies irae. Mélodie de crainte et de terreur, poème farouche, il surgit dans cet ensemble liturgique, si doux et si nuancé ; il prophétise les jours de la colère à venir, mais en même temps il renouvelle les sombres semaines du siège. Son éclat aide cette messe à exprimer complètement ces âmes messines, dont les années ont pu calmer la surface, mais au fond desquelles subsiste la première horreur de la capitulation.

 

« Jour de colère, jour de larmes… » Qui pourrait retenir ces fidèles de trouver un sens multiple et leur propre image sous la buée de ces proses ? Depuis les siècles, chacun interprète les beaux accents latins. « Juge vengeur et juste, accordez-moi remiseDélivrez-nous du lac profond où nous avons glissé ; délivrez-nous de la gueule du lion ; que le Tartare ne nous absorbe pas ; que nous ne tombions pas dans la nuit… » Cette nuit, pour les gens de Metz, signifie une dure vie sous le joug allemand, loin des douceurs et des lumières de la France, et pour eux l’idée de résurrection se double d’un rêve de revanche. Ils enrichissent de tout leur patriotisme une liturgie déjà si pleine.

 

Ces longues supplications, d’une beauté triste et persuasive, ces espérances, où la crainte et la douleur s’évadent parfois en tumulte, recréent au ras du sol, sous cette voûtepalpitent les ombres, l’émotion des premiers chrétiens aux catacombes. Une religion se recompose dans cette foule en deuil, une foi municipale et catholique. Ces Messins croient assister à la messe de leur civilisation. Ils forment une communauté, liée par ses souvenirs et par ses plaintes, et chacun d’eux sent qu’il s’augmente de l’agrandissement de tous. Cette magnanimité qu’ils voudraient produire dans des actes sublimes, ils en témoignent jusque dans les détails familiers de cette matinée. Avec quelle vénération, tous s’inclinent devant les Dames de Metz, qui sollicitent et tendent une bourse au large ruban noir pour l’entretien des tombes ! La cathédrale est pleine des émotions les plus vraies, sans rien de théâtral.

 

Au bas de l’église, Colette à genoux, entre son Allemand et sa grandmère, subit en pleurant toutes les puissances de cette solennité. Elle ne leur oppose aucun raisonnement. Elle repose, elle baigne dans les grandes idées qui mettent en émoi tout le fond religieux de notre race. Durant un mois, elle s’est demandé : « Après trente-cinq ans, est-il excusable d’épouser un Allemand ? » Mais aujourdhui, trêve de dialectique : elle voit bien que le temps écoulé ne fait pas une excuse et que les trente-cinq années ne sont que le trop long délai depuis lequel les héros attendent une réparation. Leurs ombres l’effleurent, la surveillent. Osera-t-elle les décevoir, leur faire injure, les renier ? Cette cathédrale, ces chants, ces notables, tout ce vaste appareil ébranle la pauvre fille, mais par-dessus tout la présence des trépassés. Colette reconnaît l’impossibilité de transiger avec ces morts qui sont là présents.

 

M. Asmus est à mille lieues de ces délicatesses. Il revient de Koenigsberg, heureux de s’être délié de sa fiancée. Au son de la musique liturgique, il rêve de plaisirs, et, en examinant cette belle société, qu’il trouve un peu triste, il se voit déjà monté en grade. Son allégresse intérieure fait un étrange mariage avec les scrupules de la jeune fille. Cela rappelle les déchants que les vieilles écoles de musique messine, jadis si fameuses, avaient mis en vogue dans cette cathédrale. On raconte qu’alors qu’un chantre faisait entendre les graves paroles de l’office l’autre entonnait une mélodie mondaine, populaire, comme l’était par exemple : « Long le rieu de la fontaine. » Pourtant ce frivole Asmus, au moment de l’absoute, quand les cloches commencent à sonner et que les prêtres viennent se ranger autour du catafalque flamboyant, observe que Colette a essuyé ses larmes et que son visage resplendit de force. Il s’effraye en devinant chez la jeune fille une sorte d’enthousiasme, dont il ne peut pas espérer d’être l’objet.

 

Celle-ci, à la chaleur de cette cérémonie, distingue ce qui reposait de plus caché pour elle-même dans son âme. Ce qui s’épanouit sur cette humble tige et au cœur de cette simple, c’est le sentiment religieux, avec la nuance proprement locale, c’est la fleur messine. Colette, maintenant, perçoit avec une joyeuse allégresse qu’entre elle et M. Asmus, ce n’est pas une question personnelle, mais une question française. Elle se sent chargée d’une grande dignité, soulevée vers quelque chose de plus vaste, de plus haut et de plus constant que sa modeste personne.

 

Elle quitte l’église avec légèreté, entraînant sa grandmère et le professeur, et dès le seuil, au milieu de l’assemblée qui s’écoule, sur un trottoir de la place d’Armes, tout impatiente de se déclarer, elle se tourne vers le jeune Allemand… Déjà un grand nombre de fidèles retournent à leurs affaires, tandis que des petits groupes se dirigent vers Chambières. Encore quelques minutes, et ces serviteurs de l’idéal auront tous repris leur niveau d’âme, en même temps que Fabert et la cathédrale leur demi-solitude. Mais cette fête des morts n’aura pas été une excitation sans effet.

 

Monsieur le docteur, dit la jeune fille, je ne peux pas vous épouser. Je vous estime, je vous garderai une grande amitié ; je vous remercie pour le bien que vous pensez de nous. Ne m’en veuillez pas.

 

Asmus s’est congestionné jusqu’au rouge sang de bœuf, à mesure que la jeune fille articulait ces mots, d’un ton ferme et toute rayonnante de sa victoire sur ce qui l’aurait amoindrie. Madame Baudoche, qu’il invoque d’un regard, ne le voit même pas ; sans souci de la foule, elle embrasse Colette. Le Prussien s’incline sèchement, et s’éloigne ; il va réfléchir, des mois et des mois, pour savoir s’il doit admirer ou détester cette réponse.

 

Que voulez-vous, mon cher Monsieur Frédéric Asmus, vous êtes une victime de la guerre. Votre naïve impétuosité n’avait pas tort de céder à l’attrait de cette terre lorraine, qui désire refaire avec ceux qu’elle attire ceux qu’elle a perdus ; tout semblait propice à ce rêve pacifique ; mais une jeune fille a choisi la voie que lui assigne l’honneur à la française.… Rentre, Colette, avec ta grandmère, dans votre appartement du quai sur la Moselle. Inconnue à tous et peut-être à toi-même, demeure courageuse et mesurée, bienveillante et moqueuse, avisée, loyale, toute claire. Persévère à soigner les tombes, et garde toujours le pur langage de ta nation. Qu’elle continue à s’exhaler de tous tes mouvements, cette fidélité qui n’est pas un vain mot sur tes lèvres. Petite fille de mon pays, je n’ai même pas dit que tu fusses belle, et pourtant, si j’ai su être vrai, direct, plusieurs t’aimeront, je crois, à l’égal de celles qu’une aventure d’amour immortalisa. Non loin de Clorinde et des fameuses guerrières, mais plus semblable à quelque religieuse sacrifiée dans un cloître, tu crées une poésie, toi qui sais protéger ton âme et maintenir son reflet sur les chosesNous, cependant, acceptons-nous qu’une vive image de Metz subisse les constantes atteintes qui doivent à la longue l’effacer ? Et suffira-t-il à notre immobile sympathie d’admirer de loin un geste qui nous appelle ?


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