Guillaume-Hyacinthe Bougeant
Voyage du Prince Fan - Federin dans la romancie
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CHAPITRE 1 Voyage merveilleux du Prince Fan-Férédin dans la romancie. Départ du Prince Fan-Férédin pour la romancie.

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CHAPITRE 1

Voyage merveilleux du Prince Fan-Férédin dans la romancie. Départ du Prince Fan-Férédin pour la romancie.

Je pourrois, suivant un usage assez reçû, commencer cette histoire par le détail de ma naissance, et de tous les soins que la Reine Fan-Férédine ma mere prit de mon éducation ; c’étoit la plus sage et la plus vertueuse princesse du monde ; et sans vanité, j’ai quelquefois oüi dire, que par la sagesse de ses instructions elle avoit sçû me rendre en moins de rien un des princes les plus accomplis que l’on eût encore vûs. Je suis même persuadé que ce récit, orné de belles maximes sur l’éducation des jeunes princes, figureroit assez bien dans cet ouvrage ; mais comme mon dessein est moins de parler de moi-même, que de raconter les choses admirables que j’ai vuës, j’ai crû devoir omettre ce détail, et toute autre circonstance inutile à mon sujet.

 

La Reine Fan-Férédine aimoit assez peu les romans ; mais ayant par hasard dans je ne sçai quel ouvrage, composé par un auteur d’un caractere respectable, que rien n’est plus propre que cette lecture pour former le cœur et l’esprit des jeunes personnes, elle se crût obligée en conscience de me faire lire le plus que je pourrois de romans, pour m’inspirer de bonne heure l’amour de la vertu et de l’honneur, l’horreur du vice, la fuite des passions, et le goût du vrai, du grand, du solide, et de tout ce qu’il y a de plus estimable. En effet, comme je suis , dit-on, avec d’assez heureuses dispositions, je ressentis bien-tôt les fruits d’une si loüable éducation. Agité de mille mouvemens inconnus, le cœur plein de beaux sentimens, et l’esprit rempli de grandes idées, je commençai à me dégoûter de tout ce qui m’environnoit. Quelle différence, disois-je, de ce que je vois et de tout ce que j’entends, avec ce que je lis dans les romans ! Je vois ici tout le monde s’occuper d’objets d’intérêt, de fortune, d’établissement, ou de plaisirs frivoles. Nulle avanture singuliere : nulle entreprise héroïque. Un amant, si on l’en croyoit, iroit d’abord au dénouëment, sans s’embarrasser d’aucun préliminaire. Quel procédé ! Pourquoi faut-il que je sois dans un climat où les beaux sentimens sont si peu connus ? Mais pourquoi, ajoûtois-je, me condamner moi-même à passer tristement mes jours dans un pays où l’on ne sçait point estimer les vertus héroïques ? J’y regne, il est vrai, mais quelle satisfaction pour un grand cœur de regner sur des sujets presque barbares ? Abandonnons-les à leur grossiereté, et allons chercher quelque glorieux établissement dans ce pays merveilleux des romans, où le peuple même n’est composé que de héros.

 

Telles furent les pensées qui me vinrent à l’esprit, et je ne tardai pas à les mettre en exécution. Après m’être muni secretement de tout ce que je crûs nécessaire pour mon voyage, je partis pendant une belle nuit au clair de la lune, pour tenter, en parcourant le monde, la découverte que je méditois. Je traversai beaucoup de plaines, je passai beaucoup de montagnes ; je rencontrai dans mon chemin des châteaux et des villes sans nombre ; mais ne trouvant par-tout que des pays semblables à ceux que je connoissois déja, et des peuples qui n’avoient rien de singulier, je commençai enfin à m’ennuyer de la longueur de mes recherches. J’avois beau m’informer et demander des nouvelles du pays des romans ; les uns me répondoient qu’ils ne le connoissoient pas même de nom : les autres me disoient qu’à la vérité ils en avoient entendu parler, mais qu’ils ignoroient dans quel lieu du monde il étoit situé. La seule chose qui soûtenoit mon courage dans la longueur et la difficulté de l’entreprise, c’est la réflexion que je faisois, qu’après tout il falloit bien que la romancie fût quelque part, et que ce ne pouvoit pas être une chimere. Car enfin, disois-je, si ce pays n’existoit pas réellement, il faudroit donc traiter de visions ridicules et de fables puériles tout ce qu’on lit dans les romans. Quelle apparence ! Eh ! Que faudroit-il donc penser de tant de personnes si raisonnables d’ailleurs qui ont tant de goût pour ces lectures, et de tant de gens d’esprit qui employent leurs talens à composer de pareils ouvrages ? Cependant malgré ces réflexions, j’avoue que je fus quelquefois sur le point de me repentir de mon entreprise, et qu’il s’en fallût peu que je ne prisse la résolution de retourner sur mes pas. Mais non, me dis-je, encore une fois à moi-même : après en avoir tant fait, il seroit honteux de reculer. Que sçais-je si je ne touche pas au terme tant desiré ? J’y touchois en effet sans le sçavoir, et voici comment la chose arriva par un accident bizare, qui par-tout ailleurs m’auroit coûté la vie.

 

Après avoir monté pendant plusieurs heures les grandes montagnes de la Troximanie, j’arrivai enfin avec beaucoup de peine jusqu’à leur cime, conduisant mon cheval par la bride. Là, je sentis tout-à-coup que la terre me manquoit sous les pieds ; en effet mon cheval roula d’un côté de la montagne, et je culbutai de l’autre, sans sçavoir ce que je devins depuis ce moment jusqu’à celui où je me trouvai au fond d’un affreux précipice, environné de toutes parts de rochers effroyables. Il est visible que quelque bon génie me soutint dans ma chûte pour m’empêcher d’y périr ; et je m’en serois apperçû dès-lors si j’avois toutes les connoissances que j’ai acquises depuis. Mais la pensée ne m’en vint point, et j’attribuai à un heureux hasard ce qui étoit l’effet d’une protection particuliere de quelque fée, de quelque génie favorable, ou de quelqu’une de ces petites divinités qui voltigent dans le pays des romans en plus grand nombre que les papillons ne volent au printems dans nos campagnes. On n’aura cependant pas de peine à comprendre que dans la situation où je me trouvai, après avoir levé les yeux au ciel pour contempler la hauteur énorme d’où j’étois tombé, et avoir envisagé toute l’horreur des lieux qui m’environnoient, je dûs m’abandonner aux plus tristes réflexions. « pauvre Fan-Férédin, que vas-tu devenir dans cette horrible solitude… par où sortiras-tu de ces antres profonds… tu vas périr… » O que je dis de choses touchantes, et que je me plaignis éloquemment du destin, de la fortune, de mon étoile, et de tout ce qui me vint à l’esprit ! Mais on va voir combien j’avois tort de me plaindre ; et par le droit que j’ai acquis dans le pays des romans de faire des réflexions morales, je voudrois que les hommes apprissent une bonne fois par mon exemple, à respecter les décrets suprêmes qui reglent leur sort, et à ne se jamais plaindre des événemens qui leur semblent les plus contraires à leurs desirs. Cependant la nuit qui approchoit, redoubloit mon inquiétude, et je me hâtai de profiter du peu de jour et de forces qui me restoient pour sortir, s’il étoit possible, de l’abîme où j’étois. En vain aurois-je essayé de gagner les hauteurs : elles étoient trop escarpées. Il ne me restoit qu’à chercher dans les fonds une issuë pour me conduire à quelque endroit habité, ou du moins habitable. Nul vestige de sentier ne s’offrit à ma vûë. Sans doute j’étois le premier homme qui fût descendu dans ce précipice. Je fûs ainsi réduit à me faire une route à moi-même, et en effet je fis si bien, en grimpant et sautant de rocher en rocher, tantôt m’accrochant aux brossailles, tantôt me laissant couler sur le dos ou sur le ventre, qu’après avoir fait quelque chemin de cette maniere, j’arrivai à un endroit plus découvert et plus spatieux.

 

Le premier objet qui me frappa la vûë, fût une espece de cimetiere, un charnier, ou un tas d’ossemens d’une espece singuliere. C’étoient des cornes de toutes les figures, de grands ongles crochus, des peaux seches de dragons ailés, et de longs becs d’oiseaux de toute espece. Je me rappellai aussi-tôt ce que j’avois dans les romans, des griffons, des centaures, des hippogriffes, des dragons volans, des harpies, des satyres, et d’autres animaux semblables, et je commençai à me flatter que je n’étois pas loin du pays que je cherchois. Ce qui me confirma dans cette idée, c’est qu’un moment après je vis sortir de l’ouverture d’un antre un centaure, qui venant droit à l’endroit que j’observois, y jetta une grande carcasse d’hippogriffe qu’il avoit apportée sur son dos, après quoi il se retira, et s’enfonça dans l’antre d’où il étoit sorti. Quoique je connusse parfaitement les centaures, par les lectures que j’avois faites, et que d’ailleurs je ne manque point de courage, j’avoue que cette premiere vûë me causa quelque émotion ; je me cachai même derriere un rocher pour observer le centaure jusqu’à ce qu’il se fût retiré ; mais alors reprenant mes esprits, et m’armant de résolution : qu’ai-je à craindre, dis-je en moi-même, de ce centaure ? J’ai dans tous les romans que les centaures sont les meilleures gens du monde. Loin d’être ennemis des hommes, ils sont toûjours disposés à leur rendre service, et à leur apprendre mille secrets curieux, témoin le centaure Chiron. Peut-être celui-ci me portera-t-il au pays des romans ; du moins il ne refusera pas de me tirer de ces horribles lieux. Je marchai aussi-tôt vers l’antre, et m’arrêtant à l’entrée, je l’appellai à haute voix en ces termes : « charitable centaure, si votre cœur peut être touché par la pitié, soyez sensible au malheur d’un prince qui implore votre générosité. C’est le Prince Fan-Férédin qui vous appelle ». Mais j’eus beau appeller et élever ma voix, personne ne parut.

 

Plein d’inquiétude et d’une frayeur secrete, j’entrai dans la caverne, et je vis que c’étoit un chemin soûterrain qui s’enfonçoit beaucoup sous la montagne. Quel parti prendre ? Je n’en trouvai pas d’autre que de suivre le centaure, jugeant qu’il n’étoit pas possible que je ne le rencontrasse, ou que je ne me fisse bien-tôt entendre à lui. Mais avouerai-je ici ma foiblesse, ou ne l’avouerai-je pas ? Faut-il parler ou me taire ? Voilà une de ces situations difficiles, où j’ai souvent dans les romans les héros qui racontent leurs avantures, et dont on ne connoît bien l’embarras que lorsqu’on l’éprouve soi-même. Après tout, comme j’ai remarqué que tout bien considéré, ces messieurs prennent toûjours le parti d’avouer de bonne grace, j’avoue donc aussi qu’à peine j’eus fait cent pas dans ce profond souterrain, en suivant toûjours le rocher qui servoit de mur, que saisi d’horreur de me voir dans un lieu si affreux sans sçavoir par quelle issuë j’en pourrois sortir, je me laissai tomber de foiblesse, et presque sans connoissance. Il m’en resta cependant assez pour me souvenir que dans une situation à peu près semblable, le célebre Cleveland avoit eu l’esprit de s’endormir ; et trouvant l’expédient assez bon, je ne balançai pas à l’imiter. Mais après un tel aveu, il est bien juste que je me dédommage par quelque trait qui fasse honneur à mon courage. Je me relevai donc bien-tôt après, et considérant qu’il falloit me résoudre à périr dans ces profondes ténebres des entrailles de la terre, ou trouver le moyen d’en sortir, je résolus de continuer ma route jusqu’où elle me pourroit conduire. Qu’on se représente un homme marchant sans lumiere dans un boyau étroit de la terre à deux lieuës peut-être de profondeur, obligé souvent de ramper, de se replier, de se glisser comme un serpent dans des passages serrés, sans pouvoir avancer qu’en tâtant de la main, et qu’en sondant du pied le terrain.

 

Telle étoit ma situation, et on aura sans doute de la peine à en imaginer une plus affreuse. Le souvenir de cette avanture me fait encore tant d’horreur, que j’en abrége le récit. Mais ce que je ne puis m’empêcher de dire, c’est que je n’ai jamais mieux reconnu qu’alors la vérité de ce que j’ai dans tous les romans, qu’on n’est jamais plus près d’obtenir le bien qu’on désire, qu’au moment que l’on en paroît le plus éloigné : car voici ce qui m’arriva. Après avoir marché long-tems de la façon que je viens de raconter, je crus que je commençois à appercevoir quelque foible lumiere. J’eus peine d’abord à me le persuader, et je l’attribuai à un effet de mon imagination inquiéte et troublée. Cependant j’apperçus bien-tôt que cette lumiere augmentoit sensiblement, et je n’en pûs plus douter, lorsque je vis que je commençois à distinguer les objets. ô quelle joye je ressentis dans ce moment ! Tout mon corps en tressaillit, et je ne connois point de termes capables de l’exprimer. Je ne comprends pas encore comment ce passage subit d’une extrême tristesse à un si grand excès de joye, ne me causa pas une révolution dangereuse. Quoiqu’il en soit, voyant que le jour augmentoit toûjours, et jugeant que la sortie que je cherchois ne devoit pas être éloignée, je doublai le pas, ou plûtôt je courus avec empressement pour y arriver. Je la trouvai en effet, et je vis… le dirai-je ? Oüi, je vis les choses les plus étonnantes, les plus admirables, les plus charmantes qu’on puisse voir. Je vis en un mot le pays des romans. C’est ce que je vais raconter dans le chapitre suivant.


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