Guillaume-Hyacinthe Bougeant
Voyage du Prince Fan - Federin dans la romancie
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CHAPITRE 5 Rencontre et réveil du Prince Zazaraph, grand paladin de la Dondindandie, avec le dictionnaire de la langue romancienne.

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CHAPITRE 5

Rencontre et réveil du Prince Zazaraph, grand paladin de la Dondindandie, avec le dictionnaire de la langue romancienne.

Quoiqu’il ne fût pas difficile de reconnoître à mes manieres et à mon langage que j’étois nouveau venu dans le pays, cependant tous ceux à qui je me joignis et avec qui je m’entretins, trop occupés apparemment de leurs affaires particulieres, ne songerent presque point à me faire offre d’aucun service, quoique d’ailleurs ils me fissent beaucoup de politesse. Enfin un beau jeune homme que ma présence importunoit peut-être, m’adressant la parole, me demanda si j’avois passé par la forêt des avantures. Non, lui dis-je, car je ne la connois seulement pas. Eh bien, reprit-il, vous perdrez ici tout votre tems jusqu’à ce que vous y ayez passé. Comme vous êtes nouvellement arrivé, il est juste de vous instruire. Cette forêt est appellée la forêt des avantures, parce qu’on n’y passe jamais sans en rencontrer quelqu’une ; et comme ce pays-ci est le pays des avantures, il faut que tous les nouveaux venus, dès qu’ils arrivent, passent par la forêt, pour se faire ensuite naturaliser dans la romancie. Elle n’est pas bien loin d’ici, et en suivant ce petit sentier à main droite, vous la rencontrerez.

 

Je remerciai le mieux qu’il me fut possible celui qui me donnoit un avis si important, et m’étant mis en chemin, j’arrivai bien-tôt à la forêt. J’entendis en y entrant un fort grand bruit au-dessus de ma tête, et plus désagréable encore que celui que fait une troupe de pies effarées, qui voltigent de la cime d’un arbre à l’autre pour se donner mutuellement l’allarme. J’apperçus aussi-tôt quelle étoit l’espece d’oiseaux qui faisoit ce bruit : c’étoient des harpies. On sçait que si ces femmes oiseaux sont grandes causeuses, elles ne sont pas moins gloutonnes, jusques-là qu’elles se jettent avec fureur sur une table, et enlevent toutes les viandes dont elle est chargée. Quoique je ne portasse aucunes provisions, je me mis à tout événement sur mes gardes l’épée à la main. Je sçavois bien que c’étoit le moyen de les écarter ; mais je n’en reçus aucune insulte, et j’en fus quitte pour essuier l’infection épouvantable dont elles empestent l’air tout autour d’elles. Assez près delà je trouvai des perroquets sans nombre, et qui parloient toutes les langues avec une facilité admirable, des oiseaux bleus, des merles blancs, des corbeaux couleur de feu, des phenix, et quantité d’autres oiseaux rares qu’on ne voit jamais dans ce pays-ci ; mais ce spectacle m’arrêta peu, parce qu’un objet imprévû attira mes regards.

 

J’apperçus un cavalier étendu sous un grand arbre et qui paroissoit dormir d’un profond sommeil. Je m’en approchai aussi-tôt, et après avoir contemplé quelque tems les traits de son visage, qui avoient quelque chose de noble et d’aimable, et sa taille qui étoit fort belle, je déliberai si je ne le reveillerois point, pour lui demander les éclaircissemens dont j’avois besoin ; mais je jugeai qu’il seroit plus honnête d’attendre son reveil. J’attendis en effet assez long-tems ; enfin suivant les mouvemens de mon impatience, je m’en approchai, je lui pris la main, je l’appellai, je le secouai même, mais ce fut inutilement. Je ne sçavois que penser d’un sommeil si extraordinaire, et m’imaginant que l’infortuné cavalier pouvoit être tombé en létargie, je lui appliquai au nés et aux tempes une eau divine que je portois sur moi ; mais j’eus le chagrin de voir échoüer mon remede. Enfin je m’avisai de songer que dans la romancie les plantes avoient des vertus étonnantes. J’en cüeillis sur le champ quelques-unes qui me parurent des plus singulieres, et pour en essayer l’effet, j’en frottai le visage du cavalier endormi : les premieres ne réussirent pas ; mais en ayant cüeilli d’une autre espece, à peine la lui eus-je fait sentir, qu’il se réveilla dans l’instant avec un grand éternuëment, qui fit retentir la forêt et mit en fuite tous les oiseaux du voisinage.

 

Généreux Prince Fan-Férédin, me dit-il, en m’appellant par mon nom, ce qui m’étonna beaucoup, que ne vous dois-je pas pour le service que vous venez de me rendre. Vous m’avez réveillé, et dans trois jours je possederai l’adorable anémone. Il faut, ajoûta-t-il, que je vous raconte mon histoire, afin que vous connoissiez toute l’obligation que je vous ai.

 

Je m’appelle le Prince Zazaraph. Il y a près de dix ans que par la mort de mon pere, dont j’étois l’unique héritier, je devins grand paladin de la Dondindandie. J’eus le bonheur de me faire aimer des dondindandinois mes sujets, que je gouvernois plutôt en pere qu’en souverain ; car il est vrai que tous les jours de mon regne étoient marqués par quelque nouveau bienfait. Ils me presserent d’épouser quelque princesse, pour fixer dans ma maison la succession de mes etats. J’y consentis, mais je voulois une princesse parfaite, et je n’en trouvai point, quoique d’ailleurs les dondindandinoises passent pour être la plûpart très belles. L’une avoit de beaux yeux, de beaux sourcils, le nés bien fait, le teint de lys et de roses, la bouche belle, le sourire charmant, mais on pouvoit croire absolument qu’elle avoit le menton tant soit peu trop long. L’autre avoit dans le port, dans la taille, dans les traits du visage, tout ce qu’il y a de plus capable de charmer. Elle avoit même les mains belles, mais il me parut qu’elle n’avoit pas les doigts assez ronds. Enfin une autre sembloit réünir en sa personne avec tous les traits de la beauté, tout ce que les graces ont de plus touchant, et tout ce que l’esprit a d’agrémens. J’en étois déja si épris, qu’on ne douta pas qu’elle ne dût bien-tôt fixer mon choix : je le crus moi-même pendant quelque tems, et je me félicitois d’avoir rencontré une princesse si aimable et si parfaite ; mais par le plus grand bonheur du monde, je remarquai un jour qu’elle n’avoit pas les oreilles assez petites. Il fallut m’en détacher, et désespérant de trouver ce que je cherchois, je consultai un sage fort renommé pour les connoissances qu’il avoit acquises par ses longues études.

 

Non, me dit-il, n’espérés pas trouver dans tous vos etats, ni dans les royaumes voisins aucune beauté parfaite. On n’en voit de telles que dans la romancie, et si quelque chose peut dans ce pays-là rendre un choix difficile, c’est que toutes les princesses y sont si parfaitement belles, qu’on ne sçait à laquelle donner la préférence. C’est votre cœur qui vous déterminera. Partez donc, et amenez nous au plutôt une princesse digne de vous et de votre couronne. Quant à la route qu’il falloit tenir pour trouver la romancie, il m’assura qu’il n’y en avoit point de fixe et de réglée, qu’il suffisoit de se mettre en chemin, et qu’en continuant toûjours à marcher, on y arrivoit enfin, les uns par mer, les autres par terre, quelques-uns même par la lune et les astres.

 

J’entrepris donc le voyage, et après avoir parcouru beaucoup de pays, je suis enfin heureusement arrivé depuis plusieurs années dans la romancie, sans que je puisse dire comment ; et tout ce que j’en ai apprendre depuis que j’habite le pays, c’est qu’on y entre, dit-on, par la porte d’amour, et qu’on en sort par celle de mariage. Mais ce qui mit le comble à mon bonheur, c’est qu’à peine arrivé, je rencontrai dans la Princesse Anémone tout ce qu’on peut imaginer de beauté, de charmes, d’appas, d’attraits, d’agrémens, de perfections, et beaucoup au delà. Après tous les préliminaires qui sont absolument nécessaires en ce pays-ci, j’eus le bonheur de lui plaire et d’en être aimé. Il ne s’agissoit plus que de nous unir par des nœuds éternels ; mais cette cérémonie éxige ici des formalités d’une longueur infinie, et je n’ai obtenir dispense d’aucune. Il seroit trop long de vous les raconter, et pour peu que vous séjourniez dans le pays, vous les connoîtrez assez, parce qu’elles se ressemblent toutes. Enfin je viens dessuyer la derniere épreuve. Il étoit écrit dans la suite de mes avantures, qu’un rival jaloux de mon bonheur trouveroit moyen par le secours d’un enchanteur, de m’endormir d’un profond sommeil, et qu’il en profiteroit pour enlever la belle Anemone : que je continuerois de dormir pendant un an, sans pouvoir être réveillé que par le Prince Fan-Férédin, à qui il étoit réservé de me désenchanter : que trois jours après mon réveil la belle Anemone délivrée de son odieux ravisseur, qui devoit périr, reparoîtroit à mes yeux plus belle et plus aimable que jamais, sans avoir rien perdu entre des mains si suspectes de tout ce qui peut me la rendre chere ; que je ne laisserois pourtant pas d’avoir quelques soupçons, que les soupçons seroient suivis d’une broüillerie, la broüillerie d’un éclaircissement, et l’éclaircissement d’un raccommodement, après lequel aucun obstacle ne s’opposeroit plus à mon bonheur. Je suis donc sûr de revoir dans trois jours ma belle princesse. Nous partirons aussi-tôt pour la Dondindandie, et c’est à vous prince que j’ai de si grandes obligations.

 

Je fus extrêmement satisfait du récit du Prince Zazaraph, et d’avoir trouvé quelqu’un qui pût me donner les instructions dont j’avois nécessairement besoin dans un pays inconnu. Après lui avoir témoigné combien j’étois charmé d’avoir eu occasion de lui rendre service, et lui avoir expliqué comment le desir de voir de belles choses m’avoit amené dans la romancie, je lui laissai entrevoir l’embarras où j’étois, de trouver quelqu’un qui voulût bien prendre la peine de me servir de guide, et de m’éclaircir sur ce que je pouvois ignorer dans un pays, dont je n’avois nulle autre connoissance que celle que donnent les livres. Croyez-vous, me dit-il obligeamment, qu’après le service que vous venez de me rendre, je puisse laisser prendre ce soin à tout autre qu’à moi ? Non, non, ajoûta-t-il en m’embrassant avec un air de tendresse dont je fus touché, je ne vous quitte point. Aussi-bien n’ai-je rien de mieux à faire pendant les trois jours qu’il faut que j’attende la belle Anemone, et trois jours vous suffiront pour connoître toute la romancie, sans vous donner même la peine de la parcourir toute entiere, parce qu’on ne voit presque partout que la même chose. J’acceptai sans hésiter des offres si obligeantes, et nous nous entretînmes ainsi quelque tems dans la forêt.

 

Pendant cet entretien il n’eut pas de peine à s’appercevoir que je ne sçavois pas la langue du pays, et je lui avoüai ingénument que dans les entretiens que je venois d’avoir avec plusieurs romanciens, ils avoient dit beaucoup de choses que je n’avois pas entenduës. Cela ne doit pas vous étonner, me dit-il, car quoique dans la romancie on parle toutes les langues, arabe, grec, indien, chinois, et toutes les langues modernes, il est pourtant vrai qu’il y a une façon particuliere de les parler, qu’on n’apprend qu’ici : par exemple, comment nommeriez-vous une personne dont vous seriez amoureux et aimé ? Vous l’appelleriez tout simplement votre maîtresse. Eh bien, ajoûta-t-il, on n’entend pas ce mot-là ici : il faut dire, l’objet que j’adore, la beauté dont je porte les fers, la souveraine de mon ame, la dame de mes pensées, l’unique buttendent mes desirs, la divinité que je sers, la lumiere de ma vie ; celle par qui je vis, et pour qui je respire. En voilà, comme vous voyez, à choisir. Il est vrai, repris-je, mais comment ferai-je pour apprendre cette langue que je n’ai jamais parlée ? N’en soyez point en peine, repliqua-t-il ; c’est une langue extrêmement bornée, et avec le secours d’un petit dictionnaire que j’ai fait pour mon usage particulier, je veux en une heure de tems vous faire parler un romancien plus pur que Cyrus et Cleopatre.

 

En effet après nous être assis au pied d’un gros cedre odoriférant, le Prince Zazaraph me montra un petit livret proprement relié et gros comme un almanach de poche, tout écrit de sa main, et dans lequel il prétendoit avoir rassemblé toutes les phrases et tous les mots de la langue romancienne avec les régles qu’il faut observer pour la bien parler. Il me le fit parcourir avec attention, et en moins de rien je fus au fait de toute la langue. Je pourrois donner ici ce dictionnaire tout entier, mais j’ai cru qu’il suffiroit d’en rapporter quelques régles principales et les phrases les plus remarquables pour en donner seulement l’idée : car aussi bien il seroit inutile d’entreprendre de parler le romancien dans ce pays-ci. Il faut pour cela aller dans le pays même. Il y a sur-tout deux régles essentielles. La premiere, de ne rien exprimer simplement, mais toûjours avec exagération, figure, métaphore ou allégorie. Suivant cette régle, il faut bien se garder de dire j’aime. Cela ne signifie rien ; il faut dire, je brûle d’amour, un feu secret me dévore, je languis nuit et jour, une douce langueur me consume, et beaucoup d’autres expressions semblables. Une personne est belle, c’est-à-dire, qu’elle efface tout ce que la nature a fait de plus beau, que c’est le chef-dœuvre des dieux, qu’il n’est pas possible de la voir sans l’aimer, c’est la déesse de la beauté, la mere des graces : elle charme tous les yeux ; elle enchaîne tous les cœurs, on la prend pour Venus même, et l’amour s’y méprend. La seconde régle consiste à ne jamais dire un mot sans une ou plusieurs épithétes. Il seroit par exemple ridicule de dire l’amour, l’indifférence, des regrets, il faut dire : l’amour tendre et passionné, la froide et tranquille indifférence, les regrets mortels et cuisans, les soûpirs ardens, la douleur amere et profonde, la beauté ravissante, la douce espérance, le fier dédain, les mépris outrageans ; et plus il y a de ces épithétes dans une phrase, plus elle est belle et vraiment romancienne.

 

Pour ce qui est des mots qui composent la langue, ils sont en très-petit nombre, et c’est ce qui facilite l’intelligence du romancien. Les voici presque tous. l’amour, et la haine, transports, desirs et soupirs, allarmes, espoir et plaisirs ; fierté, beauté, cruauté, ingratitude, perfidie, jalousie, je meurs, je languis, bonheur, joüissance, désespoir, le cœur et les sentimens ; les charmes, les attraits et les appas, enchantement et ravissement, douleurs et regrets, la vie et la mort, felicité, disgrace, destin, fortune, barbarie ; les soins, la tendresse, les larmes, les vœux, les sermens, le gazon et la verdure, la nuit et le jour, les ruisseaux et les prairies, image, rêverie et songes ; voilà à peu près tous les mots de la langue romancienne ; il n’y a plus qu’à y ajoûter, comme j’ai dit, diverses épithétes, comme, doux, tendre, charmant, admirable, délicieux, horrible, furieux, effroyable, mortel, sensible, douloureux, profond, vif, ardent, sincere, perfide, heureux, tranquille ; et sur-tout ces expressions qui sont les plus commodes de toutes, que je ne puis exprimer, qu’on ne sçauroit imaginer, qu’il est difficile de se représenter, qui surpasse toute expression, au-dessus de tout ce qu’on peut dire, au de-là de tout ce qu’on peut penser ; avec ce petit recueil, on aura de quoi composer un livre in-folio en langue romancienne. Il y a pourtant une observation à faire, c’est qu’il faut tâcher de n’allier aux mots que des épithétes convenables ; car si quelqu’un par exemple, s’avisoit de dire une chere et délicieuse tristesse, cela feroit une expression ridicule et mal assortie.


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