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Les diverses réflexions que nous fîmes sur la langue romancienne, donnerent occasion au Prince Zazaraph de m’apprendre un point de géographie que j’ignorois ; c’est qu’il y avoit une haute et basse Romancie.
Nous sommes ici, me dit-il, dans la haute Romancie, et elle est aisée à distinguer de la basse par toutes les merveilles dont elle est remplie, et que vous avez dû remarquer en venant ici ; au lieu que la basse Romancie est assez semblable à tous les pays du monde. Car par exemple dans la basse Romancie une prairie est une prairie, et un ruisseau n’est qu’un ruisseau : mais dans la haute Romancie une prairie est essentiellement émaillée de fleurs, ou du moins couverte d’un beau gazon, et un ruisseau ne manque jamais de rouler des eaux d’argent ou de crystal sur de petits cailloux pour leur faire faire un doux murmure qui endorme les amans, ou qui réveille les oiseaux. Mais, ajoûta-t-il, vous serez peut-être bien aise d’apprendre l’origine de cette distinction. Il est vrai, lui dis-je, car tout ce que je vois et ce que j’entends, ne fait qu’exciter de plus en plus ma curiosité. Je le conçois aisément, reprit-il, et je crains même que vous ne me fassiez secretement un crime de vous arrêter si long-tems dans cette forêt où vous ne voyez rien de nouveau, au lieu de vous mener à quelque habitation. Levons-nous donc, et nous continuerons en marchant notre conversation.
Autrefois, continua-t-il, la Romancie étoit un pays fort borné. Aussi n’y recevoit-on que peu d’habitans, encore étoient-ils tous choisis entre les princes et les héros les plus célébres. On se souvient du nom et des avantures de ces premiers habitans de la Romancie, entr’autres d’Artus et des chevaliers de la table ronde, Palmerin d’Olive, et Palmerin d’Angleterre, Primalem de Grece, Perceforêt, Amadis, Roland, Merlusine, et plusieurs autres dont je ne me rappelle pas les noms. Rien n’est si brillant que leur histoire. On les voyoit se signaler par mille exploits inoüis pêle mêle avec les génies, les fées, les enchanteurs, les géans, les endryagues, les monstres, toûjours combattans, jamais vaincus. Aussi le ciel et la terre s’intéressant à leurs succès, leur prodiguoient continuellement les plus grands miracles. Ce qui faisoit de la Romancie le plus beau pays du monde. Mais un si grand éclat ne manqua pas d’attirer beaucoup d’étrangers dans le pays, entr’autres Pharamond, Cléopatre, Cassandre, Cyrus, Polexandre, grands personnages à la vérité, mais qui n’étant pas pour ainsi dire nés héros comme les premiers, et ne l’étant que par imitation, demeurerent beaucoup au-dessous de leurs modéles. Cependant comme ils avoient une valeur et une vertu vraiment extraordinaire, on leur donna place dans la haute Romancie. Mais les choses dégénérerent bien autrement dans la suite ; car on reçût dans la Romancie jusqu’aux plus vils sujets, des avanturiers, des valets, des gueux de profession, des femmes de mauvaise vie. Ce n’est pas que plusieurs zélateurs romanciens n’ayent fait leurs efforts pour rétablir toute la gloire et le sublime merveilleux des tems passés ; de-là sont venus les héros et les princes des fées, ceux des mille et une nuit, des contes chinois, et beaucoup d’autres semblables ; mais on voit dans leur histoire les merveilles mêlées avec tant de choses puériles, communes et vulgaires, qu’on ne sçait dans quelle classe il faut les ranger. Enfin pour éviter la confusion, on a pris le parti de diviser la Romancie en haute et basse. La premiere est demeurée aux princes et aux héros célébres : la seconde a été abandonnée à tous les sujets du second ordre, voyageurs, avanturiers, hommes et femmes de médiocre vertu. Il faut même l’avoüer à la honte du genre humain. La haute Romancie est depuis long-tems presque déserte, comme vous avez pû vous en appercevoir dans ce que vous en avez vû, au lieu que la basse Romancie se peuple tous les jours de plus en plus. Aussi les fées et les génies se voyant abandonnés, et presque sans pratique, ont pris la plûpart le parti de s’en aller, les uns dans les espaces imaginaires, les autres dans le pays des songes. C’est ce qui fait que vous ne voyez plus la Romancie ornée comme elle étoit autrefois d’une infinité de châteaux de crystal, de tours d’argent, de forteresses d’airain, ni de palais enchantés.
Que je suis fâché, lui dis-je en l’interrompant, de ne pouvoir pas être témoin d’un si beau spectacle ! Il me seroit fort aisé, reprit-il, de vous faire voir deux châteaux de cette espéce assez près d’ici, si nous étions vous et moi assez las de notre liberté, pour consentir à la perdre. à une lieuë d’ici sur la main droite, il y en a un qui est habité par la fée Camalouca. Rien de si brillant ni de si magnifique que les appartemens, les galeries, les salles qui composent ce palais ; mais rien de si dangereux que d’en approcher. à trois cens pas tout à l’entour, la fée a formé une espéce de tourbillon invisible, qui entraîne en tournoyant tous ceux qui ont le malheur ou la fatale curiosité d’y entrer. Emportés ainsi jusqu’à la cour du château, ils sont à l’instant engouffrés dans de grands vases de crystal pleins d’eau, et au moment qu’ils y entrent, la fée leur souffle sur le dos une grosse bulle d’air qui s’y attache, et qui par sa légéreté les tient suspendus dans l’eau, où ils ne font que tourner, monter et descendre sans cesse. On les voit au travers du crystal, et cet assemblage de diverses figures fait un assortiment bizarre, dont la méchante fée se divertit : car on y voit pêle mêle des dames et des seigneurs, des pontifes et des prêtresses, des animaux de toute espéce, des monstres grotesques, et mille figures différentes, qui se broüillent et se mêlent continuellement. C’est sur ce modele qu’on fait en Europe de ces longues phioles pleines d’eau, que l’on remplit de petits marmouzets d’émail. L’autre palais qui est à main gauche, est la demeure de la fée Curiaca, c’est bien le plus dangereux caractere qu’il y ait dans toute la Romancie. Comme elle a beaucoup d’agrémens, rien ne lui est si aisé que de captiver les cœurs de tous ceux qui la voyent, et elle s’en fait un plaisir malin. Elle les mene ensuite promener dans ses jardins, sur le bord d’une fontaine ou d’un canal, et là lorsqu’ils s’y attendent le moins, elle les métamorphose en oiseaux, qu’elle contraint par un effet de son pouvoir magique, à tenir continuellement leur long bec dans l’eau, les laissant des années entiéres dans cette ridicule attitude. C’est là tout le fruit qu’on retire des soins qu’on lui a rendus ; et c’est aussi ce qui a fondé le proverbe de tenir quelqu’un le bec dans l’eau. Mes lecteurs sont des personnes de trop bon goût pour ne pas sentir que ces récits sont extrêmement agréables, et il est par conséquent inutile de les avertir qu’ils me firent beaucoup de plaisir ; je souhaite qu’ils en trouvent autant dans la lecture du chapitre suivant.