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Il y a un pays dans le monde qu’on dit être de tous les pays le plus commode pour voyager, parce qu’on y trouve partout de grands chemins frayés et de bonnes auberges ; mais il paroît bien que ceux qui le croyent ainsi, n’ont jamais voyagé dans la Romancie.
Je ne parle pourtant pas de la commodité admirable des anciennes voitures, lorsqu’un batteau enchanté venoit vous prendre au bord de la mer, orné de flâmes rouges, et d’un pavillon couleur de feu, pour vous faire faire en moins de deux heures plus de la moitié du tour du monde ; ou lorsqu’on n’avoit qu’à monter sur la croupe d’un Centaure, ou sur le dos d’un Griffon qui vous transportoit en un instant au-delà de la mer Caspienne, dans les grottes du mont Caucase, pour délivrer une princesse que le géant Coxigrus avoit enlevée, et vouloit forcer à souffrir ses horribles caresses. Comme les héros d’aujourd’hui ne sont pas tout-à-fait de la même trempe que ceux d’autrefois, il a fallu changer l’ancienne méthode, et ne les faire plus voyager que terre à terre, ou dans un bon vaisseau ; encore les vaisseaux ne connoissent-ils plus l’ocean. Néanmoins on n’a pas laissé de conserver de l’ancienne méthode de voyager, tous les avantages et tous les agrémens qu’il a été possible. Il faut seulement avant que de se mettre en campagne, se faire donner des lettres romanciennes en bonne forme.
Par exemple ; deux hommes partent de Peking pour aller à Ispahan, ou de Paris pour aller à Madrid ; l’un en partant a pris de bonnes lettres romanciennes ; l’autre malheureusement n’a pris que des lettres de change. Qu’arrive-t-il ? Celui-ci fera tout simplement son voyage, et feroit peut-être tout le tour du monde, sans qu’il lui arrivât la moindre avanture. Il lui faudra manger toûjours à l’auberge à ses dépens, encore trop heureux quelquefois d’en trouver. Il sera moüillé, fatigué, embourbé, malade, prêt à mourir sans secours : il ne trouvera que des compagnies de gens ridicules, ou ennuyeux ; pas une belle ne deviendra amoureuse de lui, pas la moindre rencontre singuliere qu’il puisse raconter à son retour. En un mot il reviendra tel qu’il étoit parti. Au lieu qu’un prince fils du calife Scha-Schild-Ro-Cam-Full, un chevalier de rose blanche, ou un marquis de roche noire, une fois muni de bonnes lettres romanciennes, rencontre à chaque pas les choses du monde les plus singulieres. Partout où il loge il fait tourner la tête à toutes les dames et princesses du canton ; c’est un vrai tison d’amour, qui va causant partout un embrasement général. De pluye et de mauvais tems, il n’en est jamais question. Sa chaise rompt pourtant quelquefois, et quelquefois il s’égare dans un bois éloigné du grand chemin ; mais le guide qui l’égare sçait bien ce qu’il fait ; c’est toûjours le plus à propos du monde pour délivrer à son choix, soit un cavalier attaqué par des assassins, soit une jeune personne qui se trouve dans une chasse, prête à être déchirée par un vilain sanglier. Il est aussi-tôt conduit au château qui n’est pas loin, et de tout cela que d’avantures nouvelles ! Au reste quoiqu’il ait soin de cacher son véritable nom, en sorte que des gens mal-avisés pourroient le prendre pour un avanturier ; par la vertu de ses lettres romanciennes il est partout accueilli, caressé, choyé comme une divinité. Les princes mêmes le veulent voir. Il ne leur a pas dit quatre mots qu’il entre dans leur intime confidence, et il ne se passe plus rien d’important où il n’ait part. En un mot je trouve cette façon de voyager si agréable et si sûre, que je ne comprends pas comment on peut se résoudre à sortir de chez soi, n’eût-on que cinq ou six lieuës à faire, sans se munir de lettres romanciennes.
On peut même prendre encore une autre précaution très-avantageuse, qui est d’emporter avec soi sur la foi des voyageurs, une bonne liste des princes et des seigneurs chez qui on pourra loger à leur exemple, dans les divers pays qu’on voudra parcourir. Car il y a dans la Romancie plusieurs de ces listes imprimées pour la commodité des voyageurs ; et j’en donnerai volontiers ici un échantillon d’après un célébre voyageur. Le voici. Si, par exemple, vous allez en Espagne, vous serez infailliblement bien reçû. à Madrid chez le Comte De Ribaguora. C’est un grand d’Espagne, âgé de quarante-cinq ans, qui a de fort belles manieres, et qui reçoit bonne compagnie chez lui. Il aime beaucoup les chevaux, les chiens, et les françois. Ou chez le Duc De Los Grabos. Il a été ci-devant gouverneur du Pérou, où il a amassé des biens immenses dont il aime à se faire honneur. Il a cela de commode, que dès qu’il voit un etranger de bonne mine qui s’appelle le Chevalier De Roquefort, ou le Comte De Belle-Forêt, il se prend tellement d’amitié pour lui, qu’il ne peut plus s’en passer. à Tolede, chez le Marquis De Tordesillas. La marquise est extrêmement aimable, et ses deux filles sont les deux plus belles personnes d’Espagne. Elles sont l’objet des tendres vœux de tout ce qu’il y a de plus brillant dans la noblesse espagnole ; mais un jeune etranger inconnu qui sçait se présenter à elles de bonne grace, ne manque point de captiver le cœur de l’une des deux, sur tout de Dogna Diana, qui est la plus aimable. Cependant comme il faudra que l’intrigue finisse, parce que le jeune voyageur aura affaire ailleurs, Dogna Diana mourra de la peste, ou de quelque autre façon plus honnête si on peut l’imaginer.à Sarragosse, chez D Felix Cartijo. C’est un gentilhomme à qui il est arrivé beaucoup d’avantures, qu’il racontera tout de suite pour servir d’épisode à l’histoire du voyage ; et comme il ne manque jamais d’arriver encore chez lui d’autres personnes qui racontent aussi les leurs, cela fournit insensiblement la matiere d’un volume de juste grosseur. Ce petit échantillon suffit pour donner quelque idée des listes dont je viens de parler, et il seroit inutile de l’étendre d’avantage. Mais une chose dont il faut avertir les voyageurs, et en général tous les héros romanciens, c’est qu’ils doivent avoir une mémoire heureuse, pour se souvenir fidélement de tous ceux avec qui ils ont eû dès le commencement quelque liaison particuliere, ou qui leur ont commencé le récit de leurs avantures sans pouvoir l’achever. Car ce seroit une chose extrêmement indécente d’oublier ces gens-là, et de n’en plus faire mention. Un voyageur auroit beau dire qu’il les a laissés à la Chine, ou dans le fond de la Tartarie, il faut ou qu’il aille les retrouver, ou qu’ils viennent le chercher, fût-ce des extrêmités du Japon. En un mot il faudroit les faire tomber des nuës plutôt que d’y manquer. Les turcs en particulier sont fort religieux sur cet article, et j’en connois un qui pour rejoindre son homme, fit tout exprès le voyage d’Amasie en Hollande. J’ai aussi été moi-même si scrupuleux sur cela, qu’ayant perdu, comme on a vû, mon cheval la veille de mon entrée dans la Romancie, je n’ai pas manqué de le retrouver à la sortie du pays, comme on verra dans la suite. Il y a pourtant un moyen de se débarasser de bonne heure de ces importuns qui interviennent dans une histoire, et dont on ne sçait plus que faire ; c’est de les tuer tout aussitôt, ou de les faire mourir de maladie. Mais à dire le vrai, l’expédient est odieux, et on a sçû mauvais gré à un des derniers voyageurs, d’avoir fait inhumainement mourir tant de monde.
Mais à propos de mémoire, je m’apperçois que je parle tout seul, et j’oublie que j’ai un compagnon qui auroit dû partager avec moi le récit que je viens de faire. J’en demande pardon à mes lecteurs, et je vais réparer ma faute dans le chapitre suivant. Il est pourtant bon d’avertir que nous autres ecrivains romanciens, ne connoissons aucune de ces belles régles que Lucien et tant d’autres ont données pour écrire l’histoire, par la raison que nous avons un privilege particulier pour écrire tout ce qui nous vient à l’esprit, sans nous mettre en peine de ce qu’on appelle ordre, plan, méthode, précision, vrai-semblance, ni de ce qui doit suivre ou de ce qui doit précéder ; d’autant plus que nous avons toûjours à notre disposition la date des faits pour l’avancer, ou la reculer comme il nous plaît. C’est ce qui me fait admirer la précaution qu’a prise un de nos modernes annalistes, de mettre à la tête de son histoire une préface raisonnée, pour justifier fort sérieusement les faits qu’il y rapporte, comme si on ne sçavoit pas qu’en qualité d’annaliste romancien il a droit de dire les choses les moins vrai-semblables, sans qu’on ait celui de s’en formaliser.