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Nous arrivâmes donc à l’entrée d’une grande et magnifique avenuë qui étoit plantée d’orangers, de grenadiers et de myrthes, entremêlés de buissons charmans d’arbrisseaux fleuris. Là nous descendîmes de nos sauterelles que nous congédiâmes, et nous avançâmes en suivant l’avenuë jusqu’à l’habitation. Le lieu où nous allons entrer, me dit le Prince Zazaraph, n’est pas proprement une ville, puisqu’il n’y a que des ouvriers et des boutiques ; mais vous aurez sans doute de la satisfaction à en parcourir les divers quartiers, et c’est un objet digne de la curiosité des nouveaux venus. Eh ! De quelle espece sont-ils, lui dis-je, ces ouvriers ? Vous l’allez voir par vous-même, me répondit-il ; mais je veux cependant bien vous en donner auparavant une idée générale.
Comme tous ceux qui habitent la Romancie se trouvent toûjours pourvûs de tout ce qui est nécessaire pour leur subsistance, sans qu’ils se donnent seulement la peine d’y penser, vous devez juger que les ouvriers de ce pays-ci ne s’amusent pas à faire des étoffes, de la toile, des meubles, du pain, ou de la farine. Leur occupation est beaucoup plus douce ; et il y en a différentes especes, les enfileurs, les souffleurs, les brodeurs, les ravaudeurs, les enlumineurs, les faiseurs de lanternes magiques, les montreurs de curiosité, et quelques autres encore.
Vous me dites là, lui dis-je, des noms de métiers dont je ne conçois pas bien l’usage en ce pays-ci. Je vais vous l’expliquer, me répartit-il.
Nous appellons ici enfileurs des ouvriers qui y sont assez communs depuis un tems. Ces gens-là assemblent de divers endroits une vingtaine ou une trentaine de petits riens, qu’ils ont l’adresse d’enfiler et de coudre ensemble, et voilà leur ouvrage fait. Les souffleurs au contraire ne prennent qu’un de ces petits riens ; mais ils ont l’art de l’enfler, et de l’étendre en le soufflant, à peu près comme les enfans font des bouteilles de savon, en sorte que d’une matiere qui d’elle-même n’est presque rien, ils en font un gros ouvrage. Ces ouvrages comme on voit ne peuvent pas être fort solides ; mais ils ne laissent pas d’amuser des esprits oisifs. Les femmes sur tout et les enfans aiment à voir voltiger en l’air ces petites bouteilles enflées. Mais il est vrai que ce n’est qu’un éclat d’un moment, et qu’on ne s’en ressouvient pas le lendemain.
L’ouvrage des brodeurs est d’une autre espece. Ils font venir de quelque pays etranger quelques morceaux rares et curieux, dont ils ornent le fond d’une broderie de dessein courant, qui ne laisse presque plus distinguer le fond de la broderie même. Les ravaudeurs sont moins ingénieux. Tout leur art consiste à donner quelque air de nouveauté à des choses déja vieilles et usées ; c’est pourtant aujourd’hui l’espece d’ouvriers qui est en plus grand nombre.
Les vrais peintres sont ici fort rares ; mais en récompense nous avons des enlumineurs admirables, qui sont employés à enluminer des couleurs les plus brillantes, soit les portraits, soit les figures, ou les tableaux d’imagination. Il ne faut pas demander à ces gens-là des portraits ressemblans, ni des tableaux dans le vrai ; ce n’est pas leur métier. Mais personne n’entend comme eux, l’art de charger un tableau de rouge et de blanc, à peu près comme les poupées d’Allemagne ; et la seule chose qu’on puisse leur reprocher, c’est que tous leurs portraits se ressemblent.
Les lanterniers ou faiseurs de lanternes magiques, sont encore des ouvriers fort estimés. On les a ainsi nommés, parce que les ouvrages qu’ils font ressemblent à des especes de lanternes magiques, où l’on voit les choses du monde les plus incroyables, des tours d’airain, des colonnes de diamant, des rivieres de feu, des chariots attelés d’oiseaux ou de poissons, des géants monstrueux.
Les montreurs de curiosité font une espece d’ouvrage assez amusant. C’est un amas de diverses choses curieuses qu’ils font venir de loin. C’est pour cela qu’on leur a donné ce nom. Quand la matiere sur laquelle ils travaillent est trop ingrate par elle-même, ils trouvent l’art d’augmenter et d’orner leur tableau de divers objets plus intéressans qu’ils présentent l’un après l’autre, comme le plan de Londres, la cour de Portugal, le gouvernement de Venise, les temples de Rome, à peu près comme un montreur de curiosité vous fait voir dans sa boëte la ville de Constantinople, l’impératrice de Russie, la cour de Peking, le port d’Amsterdam. Voilà, me dit le Prince Zazaraph, à peu près les différentes especes d’ouvriers qui travaillent en ce pays-ci ; mais entrons dans leur habitation pour les voir de plus près, car je suis sûr que cette vuë vous amusera.
Effectivement je fus charmé de la propreté et de l’ordre admirable que je vis dans la distribution des boutiques. Les différentes especes d’ouvriers sont partagées en différentes ruës, et chaque ruë est formée par de petites boutiques rangées des deux côtés, les unes auprès des autres, à peu près comme on le pratique dans les foires célébres de l’Europe : cela fait un spectacle fort agréable, et si l’on veut, un lieu de promenade fort amusant. J’admirai sur tout la variété et la singularité des enseignes ; j’en ai même retenu quelques-unes, comme à la barbe bleuë, au chat amoureux, aux bottes de sept lieuës, au portrait qui parle, à la bonne petite souris, au serpentin vert, à l’infortuné napolitain, et quelques autres dans le même goût. Tous les ouvriers sont d’ailleurs extrêmement polis et prévenans, pour attirer chez eux les curieux et les marchands ; et il n’y a rien qu’ils ne mettent en usage pour faire valoir leur marchandise. à les en croire, leur ouvrage est toûjours admirable, singulier, curieux. C’est, dit l’un, le fruit d’un long et pénible travail. C’est, dit l’autre, un reste précieux d’un tel ouvrier qui a laissé en mourant une si grande réputation. C’est, dit un autre, une imitation d’un ouvrage chinois ou indien, ouvrage extrêmement recherché. Pour moi, dit un marchand plus désintéressé en apparence, je n’avois nulle envie de communiquer mon ouvrage ; mais mes amis et des personnes de bon goût l’ayant vû, m’ont tellement pressé d’en faire part au public, que je n’ai pû résister à leurs sollicitations. Ils accompagnent en même tems ces discours de manieres si honnêtes et si polies, qu’on ne peut guéres se défendre de leur acheter quelque chose, au hazard de payer cher de mauvaise marchandise, comme il arrive le plus souvent.
Le hazard nous ayant d’abord adressés au quartier des enfileurs, j’eus la curiosité de parcourir avec le Prince Zazaraph quelques-unes des boutiques ; car il faudroit une année entiere pour les parcourir toutes. J’admirai véritablement l’adresse avec laquelle je vis ces ouvriers enfiler ensemble mille petites babioles. Un petit fil très-mince leur suffit pour cela, et l’habileté consiste à faire durer ce fil jusqu’à la fin sans le rompre : car s’il faut le renoüer, ou en ajoûter un autre, l’ouvrage n’a plus le même prix ; la boutique qui me parut la plus achalandée, avoit pour enseigne, aux mille et une nuits. L’ouvrier, dit-on, est un des plus célébres du quartier. Comme son enseigne a eu succès, quelques-autres ouvriers n’ont pas manqué de l’imiter, dans l’espérance de réüssir également. L’un a pris les mille et un jours ; l’autre a pris les mille et une heures : un autre, les mille et un quarts d’heure. Leur fil en effet est à peu près le même. Mais il faut qu’ils n’ayent pas été aussi heureux que le premier dans le choix des babioles.
J’y remarquai encore quelques enseignes des plus distinguées, comme aux soirées bretonnes, aux veillées de Thessalie, aux contes chinois, etc.. Mais ces ouvriers, dit-on, ont plus de fécondité que de force d’imagination. Trop foibles pour entreprendre un ouvrage d’un seul sujet, ils n’ont de ressource que dans la multitude, à peu près comme un homme qui n’ayant point assez d’étoffe pour faire un habit, le compose de diverses piéces rapportées ; bigarrure qui ne peut jamais faire à l’ouvrier qu’un honneur médiocre. Le quartier des souffleurs est presque désert depuis long-tems, parce qu’il se trouve peu d’ouvriers qui ayent l’haleine assez forte pour fournir à ce travail. Il semble que Cyrus soit leur enseigne favorite, du moins plusieurs se la sont appropriée, et chacun l’a retournée à sa façon. Quelques-uns même de ces messieurs trouvant que ce prince étoit un sujet propre à achalander leur boutique, l’ont obligé, sans trop consulter son inclination, à courir le monde comme un avanturier, pour leur apporter de tous les pays étrangers des matériaux curieux, propres à être mis en œuvre. Il n’est pas bien décidé s’il en est revenu plus homme de bien ; mais on ne peut pas douter qu’après de si longues courses il n’eut besoin de se mettre quelque tems en retraite ; et il a heureusement trouvé un nouveau maître, homme d’esprit et charitable, qui a retiré le pauvre prince chez lui, uniquement pour lui faire prendre du repos.
Il y a quelque tems, me dit le prince Zazaraph, qu’il parut dans ces quartiers-ci un de ces génies rares et sublimes, tels que la nature en produit à peine un dans chaque siécle. Il conçut que le travail que vous voyez faire à ces ouvriers pourroit être de quelque secours pour former le cœur et l’esprit des jeunes princes, s’il étoit bien fait et manié avec art et avec sagesse. Il entreprit d’en donner un modéle. Son enseigne étoit au Prince D’Ithaque, et ce lieu que vous voyez qu’il semble que l’on ait voulu consacrer par respect pour sa mémoire, étoit le lieu où il travailloit. Il est vrai qu’il fit un chef-d’œuvre qu’on ne pouvoit se lasser de voir, et où il trouva l’art de mêler ensemble tout ce qu’il y a de plus riant et de plus gracieux, avec tout ce que la sagesse et la religion ont de plus parfait et de plus sublime. C’est cet ouvrage qui devroit aujourd’hui servir de modéle à tous les ouvriers, et quelques-uns en effet se sont efforcés de l’imiter ; mais on est réduit à loüer leurs efforts, et toûjours forcé de plaindre leur foiblesse.
Le prince me fit pourtant remarquer dans le même quartier quelques boutiques qui étoient assez accréditées. Je me souviens sur-tout de deux. La premiere avoit pour enseigne le Prince Sethos ; et à juger de ce prince par son portrait, c’étoit un homme d’esprit, à qui on ne pouvoit reprocher qu’une trop forte application à l’étude de l’antiquité. La seconde étoit occupée par une ouvriere d’un esprit fin et solide qui s’étoit fait depuis peu de tems beaucoup de réputation. Elle avoit pour enseigne la cour de Philippe Auguste, et l’empressement du public à acheter ses ouvrages, ayant déja épuisé sa boutique, elle en travailloit de nouveaux qu’on attendoit avec impatience. Je ne trouvai rien dans la ruë des brodeurs qui me frappât beaucoup. Ces ouvriers, me dit le Prince Zazaraph, n’ayant point assez de talent pour créer eux-mêmes quelque chose de neuf, gagnent leur vie à enjoliver des choses déja connuës, et qui paroissent trop simples par elles-mêmes. Ainsi ils travaillent sur un fond étranger, et ils ont l’art de le charger tellement de leur broderie, qu’on ne distingue plus le fond de ce qui n’en est que l’ornement ; mais il est assez rare que leur ouvrage fasse fortune. Voilà une boutique qui a pour enseigne Dom Carlos, et dont l’ouvrier est estimé ; mais en voilà un autre, qui n’a pas à beaucoup près si bien réüssi dans le dessein d’amuser, quoique son enseigne promette des amusemens h. Mais quoi ! Dis-je au prince, ne vois-je pas-là cet ouvrier des pays étrangers, qu’on nomme le p. L. Eh ! Que fait-il ici ? Ce qu’il y fait, me répondit-il ; il y figure très-bien parmi nos brodeurs, et c’est aujourd’hui un des plus accrédités. Il est vrai qu’il sembloit d’abord vouloir s’établir dans le pays d’Historie ; et en effet il y a levé boutique ; mais il a mieux trouvé son compte à faire de fréquentes excursions dans la Romancie ; il y est effectivement si souvent, qu’on ne sçait jamais de quel pays sont ses ouvrages, et je crois qu’on en peut dire, avec vérité, que c’est marchandise mêlée. Mais j’oubliois, ajoûta-t-il, de vous faire remarquer une de nos plus belles boutiques. La voici, continua-t-il, en me la montrant ; elle a, comme vous voyez, pour enseigne la Princesse De Cleves ; et l’ouvrier joüit à juste titre d’une grande réputation pour n’avoir jamais perdu de vûë dans un travail extrêmement délicat les régles du devoir et de la plus austere bienséance.
De-là nous passâmes au quartier des ravaudeurs. Ce sont, comme j’ai déja dit, les ouvriers les moins estimés de la Romancie. Quel mérite y a-t-il en effet, à r’habiller par exemple à la françoise un ouvrage fait par un anglois ou un espagnol ; ou à réduire à un prétendu goût moderne des ouvrages faits dans le goût antique ? Aussi est-il assez rare que de tels ouvrages fassent quelque réputation à leurs auteurs. Mais ce n’est pourtant pas pour cette raison que leur quartier est presque désert ; c’est que faute de police dans la Romancie pour fixer chacun dans les bornes de son mêtier, tous les ouvriers se mêlent d’être ravaudeurs, ensorte qu’il n’y en a presque pas un seul qui dans la marchandise qu’il vous donne pour toute neuve, n’y mêle quelques vieux morceaux qu’il a r’habillés et retournés à sa façon ; c’est ce qui fait que les ravaudeurs en titre n’ont presque point de pratique, et c’est précisément le cas où se trouvent aussi les enlumineurs. Trop de monde se mêle de leur mêtier, jusqu’aux ouvriers même du pays d’Historie.
Les lanterniers, ou faiseurs de lanternes magiques, nous amuserent quelque temps. Ces ouvriers ont l’imagination extrêmement féconde : il ne leur manque que de l’avoir réglée par le bon sens et la vrai-semblance ; car il n’y a point d’invention si bizarre, dont ils ne s’avisent et qu’ils n’exécutent, ou ne paroissent exécuter avec une facilité surprenante. Demandez-leur des chariots volans, des palais d’argent, des armes qui rendent invulnérable, des secrets pour sçavoir tout ce qui se fait, et tout ce qui se dit à mille lieuës à la ronde, des charmes pour se faire aimer, des statuës qui s’animent, des ponts, des vaisseaux, des jardins impromptus, des géans, des bêtes qui parlent, des montagnes d’or, d’argent et de pierreries ; rien ne leur coûte ; de sorte qu’en un clin d’œil leur boutique est pleine de merveilles. Il est vrai que lorsqu’on considere leurs ouvrages de plus près, il est aisé de s’appercevoir que ce ne sont que des colifichets qui n’ont rien de solide ni d’estimable ; et je ne pûs m’empêcher de témoigner au Prince Zazaraph que je ne comprenois pas comment ces ouvriers pouvoient trouver le débit de pareilles marchandises. Mais il me détrompa. Si les marchands d’Europe, me dit-il, qui étalent des boutiques de poupées, de sifflets, de petits moulinets, de petites sonnettes, de marmousets, et de mille autres especes de semblables colifichets que l’on achete pour les enfans, gagnent leur vie à ce négoce, pourquoi ne voulez-vous pas que ceux-ci fassent aussi quelque fortune ? Car vous voyez que leurs boutiques et leurs marchandises se ressemblent parfaitement. Il faut même observer que la plûpart des personnes qui s’occupent d’ouvrages de Romancie, sont des esprits oisifs et paresseux, qui veulent être amusés comme des enfans, parce qu’ils n’ont pas la force de s’occuper eux-mêmes de leurs propres pensées, ni même de donner une application suffisante aux pensées d’autrui. Proposez-leur quelque chose à méditer, un raisonnement à approfondir, seulement une réflexion à faire, vous les accablez, vous les ennuyez, comme des enfans à qui on propose une leçon à étudier ; au lieu qu’une suite de jolis colifichets qu’on leur fait passer successivement sous les yeux, les divertit et les amuse sans les fatiguer. Voilà ce qui fait le grand débit de cette marchandise ; à peine les ouvriers peuvent-ils en fournir assez ; et dès qu’il paroît quelque nouvelle lanterne magique, ou colifichet nouveau, on se l’arrache des mains. Il faut pourtant avoüer une chose ; c’est que du moment que la premiere curiosité est satisfaite, il arrive de ces ouvrages comme des colifichets d’enfans qui sont défaits, ou démontés ; on les laisse traîner dans un appartement, sans que personne songe à les conserver, et leur sort ordinaire est d’être enfin jettés dehors pêle mêle avec les ordures.
Nous voici, ajoûta le Prince Zazaraph, arrivés au quartier des montreurs de curiosité. Leurs boutiques sont assez belles, comme vous voyez, et même fort riches. Il est vrai aussi qu’ils ne manquent pas de pratique, mais avec tout cela, ils sont peu considérés, parce qu’ils ne travaillent qu’en subalternes selon que d’autres ouvriers leur commandent, tantôt un plan de ville, tantôt un portrait, une description, une bataille, un tournois, ou quelque événement singulier pour remplir les vuides de leurs ouvrages ou pour les grossir.
Mais tandis que nous considerions les diverses curiosités dont les boutiques de ce quartier sont garnies, nous fûmes détournés par une troupe comique de bouffons et de baladins de toute espece, qui vinrent dans la grande place joüer une espéce de comédie. Ce spectacle me divertit, et je trouvai de l’esprit dans l’invention, dans la conduite et l’exécution de la piece. Un certain ragotin y faisoit un des principaux rôles avec un nommé la rancune, et il ne parut jamais sur le théâtre sans faire beaucoup rire les spectateurs, autant par son air ridicule et comique, que par les traits de plaisanterie qui lui échappoient. Toute la piece en général me parût l’ouvrage d’un homme d’esprit, et on me dit que c’étoit aussi ce que cet auteur avoit fait de meilleur. Ce spectacle fût suivi d’une petite piece intitulée le diable boiteux, qui eût aussi beaucoup d’applaudissement. Elle étoit en un acte, apparemment qu’elle n’en demandoit pas davantage ; car j’ai oüi dire que l’auteur ne l’avoit pas embellie en voulant l’allonger. On promit pour le lendemain une autre piece du même auteur, qui a pour titre, Gilblas De Santillane, mais j’entendis dire à ceux qui étoient auprès de moi, que quoiqu’il y eut de l’esprit et d’assez bonnes choses dans cette piece, elle ne valoit pas la premiere. Enfin je vis paroître ensuite une mascarade maussade, composée de gens déguisés en gueux et en avanturiers que j’entendis nommer, Lazarille De Tormes, Dom Guzman D’Alfarache, l’avanturier Buscon, et d’autres noms semblables ; mais le Prince Zazaraph m’avertit qu’il ne restoit ordinairement à ce dernier spectacle que de la populace et des gens de mauvais goût. Je remarquai en effet, que tous les honnêtes gens se retiroient, et j’en fis autant avec mon fidéle interpréte. Ce ne fût cependant pas sans difficulté ; car pendant que nous nous retirions, il survint une si grande multitude d’autres masques, qu’on nomme la bande bleuë, et qui ont à leur tête un Gargantua, un Robert Le Diable, Pierre De Provence, Richard Sans Peur, et d’autres héros de même étoffe, que nous eumes de la peine à percer la foule pour nous sauver d’une si mauvaise compagnie.
Allons-nous-en au port, me dit le prince, nous y verrons sûrement arriver quelques vaisseaux, et ce spectacle est toûjours assez curieux : j’ai aussi-bien un grand interêt de ne m’en pas éloigner, puisque j’attends, comme vous sçavez, la Princesse Anemone qui doit arriver incessamment.
Je veux vous y accompagner, répondis-je au prince, et je sens qu’il n’est plus en mon pouvoir de me séparer de vous ; mais de grace expliquez-moi auparavant ce que c’est que ce bâtiment singulier que j’apperçois dans cette place publique. C’est, me répondit-il, un bâtiment où l’on garde les archives de la Romancie ; assez mauvais ouvrage, comme vous voyez. Le portail qui est aussi grand que le corps même du bâtiment, n’est qu’un assemblage bizarre où l’on ne voit ni méthode, ni principes, et qui choque le bon sens : aussi a-t-il révolté tous les esprits sensez. Le corps du bâtiment ne vaut guéres mieux ; c’est un amas de pierres entassées les unes sur les autres sans goût, sans ordre ni liaison ; mais on ne devoit après tout rien attendre de mieux de la part de l’entrepreneur. C’est un homme qui se donnoit auparavant dans le pays d’Historie pour un grand ouvrier, jusques-là qu’il faisoit la leçon à tous les autres, et qu’il s’étoit érigé en censeur général ; mais la forfanterie lui ayant mal réussi, il s’est jetté de désespoir dans la Romancie, où il n’a pû trouver d’autre moyen de subsister, que de s’y donner pour architecte. C’est sur ce pied-là qu’il a été employé à construire le bâtiment dont nous parlons ; mais vous voyez par l’exécution, que le prétendu architecte n’est qu’un médiocre maçon.
O dieux ! M’écriai-je dans ce moment ; quelle affreuse vapeur ! Grand paladin, quelle peste est-ceci ? Ah ! Dit-il, fuyons au plus vîte, et sauvons-nous de l’infection. Nous courumes en effet, et quand nous nous fûmes assez éloignés : j’avois oublié, me dit le prince, qu’il faut éviter le chemin par où nous venons de passer, à moins qu’on ne veüille s’exposer à être empesté : c’est, ajoûta-t-il, un jeune lanternier magique qui nous cause cette infection. On le nomme Tancrebsaï. Fils d’un pere célébre par de beaux ouvrages, il n’a pas rougi d’embrasser le métier de lanternier ; et comme il est jeune et sans expérience, en voulant faire une nouvelle composition pour peindre sa lanterne magique, il a fait une drogue si puante, qu’on a été obligé de fermer son laboratoire ; et après lui avoir fait faire la quarantaine, on lui a défendu de travailler dans ce genre. Mais, dit-il ensuite, nous voici tout près du port, et je crois voir déja quelques vaisseaux qui arrivent ; approchons-nous pour les considérer de plus près, et être témoins du débarquement.