Guillaume-Hyacinthe Bougeant
Voyage du Prince Fan - Federin dans la romancie
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CONCLUSION Catastrophe lamentable.

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CONCLUSION

Catastrophe lamentable.

O que les choses humaines sont sujetes à d’étranges vicissitudes ! Nous étions le grand paladin et moi deux grands princes, fameux héros, montés sur deux superbes palefrois. Des brides d’or, des selles et des housses ornées de perles et de diamans relevoient la magnificence de notre train. Les harnois de notre équipage n’étoient guéres moins riches. L’or, l’argent et les pierreries y brilloient de toutes parts, et répondoient à la richesse de nos livrées. Tous nos officiers se faisoient sur tout remarquer par leur bonne mine, et se seroient même fait admirer, si l’avantage que nous donnoit notre air noble et gracieux n’avoit attiré sur nous tous les regards. Nous marchions ensemble aux deux côtés d’une magnifique calêche, dont la richesse effaçoit tout ce qu’on peut imaginer de plus beau. Quatre colonnes d’or autour desquelles on voyoit ramper une vigne d’émeraude, dont les grappes étoient de rubis et de saphirs, soutenoient l’impériale, et l’impériale elle-même étoit si belle, qu’elle faisoit honte au firmament. Dans le fond d’un si beau char brilloient nos deux princesses pour le moins autant que deux des plus beaux astres du ciel ; l’éclat de leur beauté relevé par un air de satisfaction qui animoit leurs beaux yeux, ébloüissoit tout le monde. On n’avoit jamais en hommes et en femmes un assemblage si complet de perfections, grandes et petites. Les acclamations des peuples nous acompagnoient par tout. Nous trouvions tous les chemins semés de fleurs, l’air parfumé d’odeurs exquises, et de distance en distance des chœurs de musique qui chantoient nos exploits et la beauté de nos princesses. Enfin après avoir déja fait un chemin assez considérable, je me croyois sur le point d’arriver au terme, lorsqu’un instant fatal me ravit un si parfait bonheur ; mais pour bien entendre ce cruel événement, il faut reprendre la chose de plus haut, et prévenir les lecteurs que je vais changer de ton.

 

Il y a dans le fond du Languedoc un gentilhomme nommé M De La Brosse, qui retiré dans sa terre, joint aux amusemens de la campagne celui de la lecture qu’il aime passionnément. Quoiqu’il sçache préférer les bons livres aux mauvais, il ne laisse pas de lire quelquefois des romans, moins par l’estime qu’il en fait, que parce qu’il aime à lire tous les livres. Ce gentilhomme a une sœur qui vient d’épouser un autre gentilhomme du voisinage appellé M Des Mottes ; et pour faire une double alliance, M De La Brosse a épousé en même tems la sœur de M Des Mottes. Tandis que ce double mariage se négocioit, et lorsqu’il étoit déja à la veille de le conclure, M De La Brosse ayant la tête remplie d’une longue suite de romans qu’il avoit lûs récemment, rêva dans un long et profond sommeil toute l’histoire qu’on vient de lire. Après s’être métamorphosé en Prince Fan-Férédin, il fit de M Des Mottes un grand paladin Zazaraph. Il changea sa sœur en Princesse Anemone, sa maîtresse en Princesse Rosebelle, et composa tout le beau tissu d’avantures qu’il vient de raconter. Or ce gentilhomme, ci-devant Prince Fan-Férédin ; c’est moi-même ne vous en déplaise, et jugez par conséquent quel fut mon étonnement à mon réveil de me retrouver M De La Brosse. Je demeurai si frappé de la perte que j’avois faite, que pendant toute la journée je ne pus parler d’autre chose ; et M Des Mottes m’étant venu voir le matin : ah Prince Zazaraph, lui dis-je, que nous avons perdu tous deux ! Comment se porte la Princesse Rosebelle ? Avez vous la Princesse Anemone ? Que dites vous de la folie de Rigriche ? ô les beaux diamans ! Que j’ai de regret à ce bracelet ! Arriverons nous bien-tôt dans la Dondindandie ?

 

Il est aisé de penser que de tels propos étonnerent étrangement M Des Mottes, et je vis le moment qu’il alloit croire que la tête m’avoit tourné, lorsqu’un grand éclat de rire que je fis le rassura. Il se mit à rire lui-même en me demandant l’explication de ce que je venois de lui dire. Non, lui répondis-je, c’est une longue histoire que je ne veux raconter que devant un auditoire complet. Nous devons dîner aujourdhui tous ensemble ; après le dîner je vous régalerai du récit de mes avantures, et même des vôtres que vous ignorez. Je tins parole, et mon histoire ou mon songe leur fit à tous un si grand plaisir, que depuis ce tems-là, pour conserver du moins quelques débris de notre ancienne fortune, nous nous appellons encore souvent en plaisantant les Princes Fan-Férédin et Zazaraph, et les Princesses Anemone et Rosebelle. On a de plus exigé de moi que je mîsse mon histoire par écrit. Ami lecteur vous venez de la lire. Je souhaite qu’elle vous ait fait plaisir.


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