Ernest Capendu
Marcof-le-malouin
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PREMIÈRE PARTIE LES PROMIS DE FOUESNAN

XXIII DEUX CŒURS POUR UN AMOUR.

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XXIII

DEUX CŒURS POUR UN AMOUR.


Comme on le pense, les recherches furent vaines. Marcof revint avec les paysans, et là, devant tous, Jahoua raconta sa rencontre avec Keinec, la lutte qui s’en était suivie, et l’apparition étrange qui les avait séparés. Il termina en ajoutant que Keinec s’était mis à la poursuite du cavalier qui, selon toute probabilité, enlevait Yvonne.

 

– Mais Keinec est ici, interrompit Marcof.

 

– Il est revenu ? s’écria Jahoua.

 

– Me voici ! répondit la voix du marin.

 

Et Keinec s’avança au milieu du cercle.

 

– Ma fille ? mon Yvonne ? demanda le vieillard avec désespoir.

 

– Je n’ai pu retrouver sa trace ! répondit Keinec d’une voix sombre.

 

– N’importe ; raconte vite ce qui est arrivé, ce que tu as fait au moins ! dit vivement Marcof.

 

– C’est bien simple : comme la route des Pierres-Noires n’aboutit qu’à Penmarckh, je me suis élancé sur les falaises pour couper au plus court. J’entendais de loin le galop précipité du cheval. Arrivé au village, j’écoutai pour tâcher de deviner la direction prise, mais je n’entendis plus rien. Alors l’idée me vint que l’on pouvait avoir gagné la mer. Je me laissai glisser sur les pentes et je touchai promptement la plage. Elle était déserte. J’écoutai de nouveau. Rien ! Cependant, en m’avançant sur les rochers, il me sembla voir au loin une barque glisser sur les vagues. Je courus à mon canot. L’amarre avait été coupée et la marée l’avait entraîné. Aucune autre embarcation n’était là. Aucune des chaloupes du Jean-Louis n’était à la mer. À bord, j’appris que Marcof et ses hommes étaient ici. Alors une sorte de folie étrange s’empara de moi. Je crus un moment que j’avais fait un mauvais rêve et que rien de ce que j’avais vu et entendu n’était vrai. Je me dis que personne n’avait intérêt à enlever Yvonne, et qu’elle devait être à Fouesnan. D’ailleurs, la fusillade que j’entendais m’attirait de ce côté. Convaincu que je retrouverais la jeune fille au village, je repris la route des falaises. Vous savez le reste.

 

Un profond silence suivit le récit de Keinec. Aucun des assistants ne pouvant deviner la vérité, se livrait intérieurement à mille conjectures. Marcof, surtout, réfléchissait profondément. Le vieil Yvon s’abandonnait sans réserve à toute sa douleur. Jahoua et Keinec s’étaient rapprochés du père d’Yvonne et s’efforçaient de le consoler. Leurs mains se touchaient presque, et telle était la force de leur passion, qu’ils ne songeaient plus au combat qu’ils s’étaient livré quelques heures auparavant, ni à celui qui devait avoir lieu le lendemain. Marcof se leva, et, frappant du poing sur la table :

 

– Nous la retrouverons, mes gars ! s’écria-t-il.

 

Tous se rapprochèrent de lui.

 

– Que faut-il faire ? demandèrent à la fois le fermier et le jeune marin.

 

– Cesser de vous haïr, d’abord, et m’aider loyalement tous deux.

 

Les deux hommes se regardèrent.

 

– Keinec, dit Jahoua après un court silence, nous aimons tous deux Yvonne, et nous étions prêts tout à l’heure à nous entretuer pour satisfaire notre amour et nous débarrasser mutuellement d’un rival. Aujourdhui Yvonne est en danger ; nous devons la sauver. Tu entends ce que dit Marcof. Quant à ce qui me concerne, je jure, jusqu’au moment où nous aurons rendu Yvonne à son père, de ne plus avoir de haine pour toi, et d’être même un allié sincère et loyal. Le veux-tu ?

 

– J’accepte ! répondit Keinec ; plus tard, nous verrons.

 

– Touchez-vous la main ! ordonna Marcof.

 

Les deux jeunes gens firent un effort visible. Néanmoins ils obéirent.

 

– Bien, mes gars ! s’écria Yvon avec attendrissement, bien ! Vous êtes braves et vigoureux tous deux ; aidez Marcof, et Dieu récompensera vos efforts !

 

Au moment où les paysans entouraient les deux rivaux devenus alliés, le tailleur de Fouesnan se précipita dans la chambre. La physionomie du bossu reflétait tant de sensations diverses, que tous les yeux se fixèrent sur lui. Il était accouru droit à Yvon.

 

– Votre fille !… balbutia-t-il comme quelqu’un qui cherche à reprendre haleine, votre fille, père Yvon ?

 

– Sais-tu donc quelque chose sur elle ? demanda vivement Marcof.

 

Le tailleur fit signe que oui.

 

– Parle ! parle vite ! s’écrièrent les paysans.

 

– On l’a enlevée ce soir dans le chemin des Pierres-Noires !

 

– Comment sais-tu cela ?

 

– J’ai vu celui qui l’enlevait.

 

– Son nom ? s’écria Keinec en se levant avec violence.

 

– Je l’ignore ; mais vous vous rappelez les deux inconnus dont je vous ai parlé, et que j’avais vu rôder autour du château ?

 

– Oui, oui, firent les paysans.

 

– Eh bien ! celui qui emportait Yvonne sur son cheval, est l’un de ces hommes.

 

– Tu en es sûr ? dit Marcof avec vivacité.

 

– Sans doute. Le jour de la mort de notre regretté seigneur, je les ai suivis tous les deux, et, caché dans les genêts d’abord, sur la corniche des falaises ensuite, j’ai entendu leur conversation presque tout entière. Ils parlaient d’enlèvement ; mais je n’avais pas compris qu’il s’agissait de votre fille, père Yvon. Ce soir, en revenant de Penmarckh et au moment où je longeais la grève pour regagner la route, j’ai parfaitement reconnu le plus jeune des deux hommes dont je vous parlais. Il portait une femme dans ses bras. Comme j’étais dans l’ombre, il ne m’a pas vu, et avant que j’aie eu le temps de pousser un cri, il s’élançait dans une barque que montaient déjà deux autres hommes, et ils ont poussé au largeC’est alors que, la lune se levant, il m’a semblé reconnaître Yvonne. Je n’en étais pas certain néanmoins, lorsque leur conversation m’est revenue à la mémoire tout à coup, et j’ai pris ma course vers le village. En arrivant, les femmes m’ont appris qu’Yvonne avait disparu… Alors je n’ai plus douté.

 

– Et sur quel point de la côte semblaient-ils mettre le cap ? demanda Yvon.

 

– Ils paraissaient vouloir prendre la haute mer, mais j’ai dans l’idée qu’ils s’orientaient vers la baie des Trépassés.

 

– Et moi j’en suis sûr ! dit brusquement Marcof. Allons, mes gars, continua-t-il en s’adressant à Keinec et à Jahoua, en route et vivement. Je laisse ici mes hommes pour la garde du village, Bervic les commandera. Nous reviendrons probablement au point du jour. D’ici là, mes enfants, cachez le recteur, car vous pouvez être certains que les gendarmes reviendront.

 

Puis, prenant le tailleur à part, il l’entraîna au dehors.

 

– Tu as entendu toute la conversation de ces deux hommes ? dit-il à voix basse.

 

– Oui.

 

– N’a-t-il donc été question que de cet enlèvement ?…

 

– Oh non !

 

– Ils ont parlé du marquis, n’est-ce pas ?

 

– Oui.

 

– Tu vas me raconter cela, et surtout n’omets rien.

 

Le tailleur raconta alors minutieusement la conversation qui avait eu lieu entre le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy. Seulement la brise de mer, en empêchant parfois le tailleur de saisir tout ce que se communiquaient les cavaliers, avait mis obstacle à ce qu’il comprît qu’il s’agissait d’Yvonne dans la question de l’enlèvement. Le nom de Carfor, revenu plusieurs fois dans la conversation l’avait singulièrement frappé. En entendant prononcer ce nom, Marcof tressaillit.

 

– Carfor mêlé à toute cette infernale intrigue ! murmura-t-il ; j’aurais le prévoir. C’est le mauvais génie du pays ! Merci, continua-t-il en s’adressant au tailleur ; viens demain à bord de mon lougre, et je te remettrai l’argent que le marquis de La Rouairie te fait passer pour tes services.

 

Un quart d’heure après, Marcof, Keinec et Jahoua suivaient silencieusement la route des falaises, se dirigeant vers la crique où était amarré le Jean-Louis. Deux hommes seulement veillaient à bord, mais ils faisaient bonne garde, car les arrivants ne les avaient pas encore pu distinguer, que le cri de « Qui vive ! » retentit à leurs oreilles et qu’ils entendirent le bruit sec que fait la batterie d’un fusil que l’on arme. Marcof, au lieu de répondre, porta la main à sa bouche et imita le cri sauvage de la chouette. À ce signal, un second cri retentit à quelque distance.

 

– Qu’est-ce que cela ? fit Marcof en s’arrêtant. Ce cri vient de terre et je n’y ai laissé personne.

 

Puis, faisant signe de la main à ses deux compagnons de demeurer à la même place, il s’avança avec précaution en suivant le pied des falaises. Au bout d’une centaine de pas, il recommença le même cri quoique plus faiblement. Aussitôt un homme sortit d’une crevasse naturelle du rocher et s’avança vers lui. Marcof le regarda fixement, puis, lui tendant la main :

 

– C’est toi, Jean Chouan ? fit-il d’un air étonné. Que viens-tu faire en ce pays ?

 

– J’étais prévenu depuis huit jours de l’arrêté que le département allait rendre, répondit le chef si connu des rebelles de l’Ouest, et je suis venu seul dans la Cornouaille pour savoir ce que les gars voudraient faire…

 

– Eh bien ! tu as vu que, pour le premier jour, cela n’avait pas trop mal marché ?

 

– Oui. Ceux de Fouesnan ont agi solidement, et tu les as bien secondés.

 

– Par malheur je n’ai qu’une cinquantaine d’hommes ici.

 

– Demain il en arrivera cinq cents dans les bruyères de Bœnnalie. La Rouairie sera avec eux.

 

– Très-bien.

 

– Tu sais que les gendarmes reviendront au point du jour et brûleront les fermes. Il faudrait faire prévenir les gars.

 

– Je m’en charge.

 

– Tu feras conduire le recteur dans les bruyères et tu y amèneras tes hommes.

 

– Cela sera fait.

 

– C’est tout ce que j’avais à te dire, Marcof.

 

– Adieu, Jean Chouan.

 

Et le futur général de l’insurrection, dont le nom était alors presque inconnu, disparut en remontant vers le village. Marcof revint à ses deux compagnons, et tous trois s’élancèrent à bord du lougre. Marcof leur donna des armes et des munitions, puis ils mirent un canot à la mer, et, s’embarquant tous trois, ils poussèrent vigoureusement au large.

 

– Sur quel point de la côte mettons-nous le cap ? demanda Keinec en armant un aviron.

 

– Sur la baie des Trépassés, répondit Marcof.

 

– Nous allons à la grotte de Carfor ?

 

– Oui.

 

– Dans quel but ?

 

– Dans le but de forcer le sorcier à nous dire où on a conduit Yvonne, répondit Marcof ; et, par l’âme de mon père, il le dira. J’en réponds !

 

Keinec et Jahoua, se courbant sur les avirons, nageaient avec force pendant que Marcof tenait la barre.

 

*

* *

 

En reconnaissant le chevalier de Tessy pour l’homme qui enlevait Yvonne, le tailleur de Fouesnan ne s’était pas trompé. Ainsi que cela avait été convenu entre lui et Carfor, le chevalier, accompagné d’un domestique, sorte de Frontin qui avait dix fois mérité les galères, était venu se poster sur la route de Penmarckh. Carfor avait compté se glisser dans le village, et, sous un prétexte quelconque, isoler Yvonne, s’en faire suivre ou l’enlever. Il pénétrait par le verger dans la maison d’Yvon, lorsqu’il entendit le vieillard donner à sa fille l’ordre d’aller au-devant de Jahoua. Le hasard servait donc le berger beaucoup mieux qu’il n’aurait pu l’espérer. En conséquence, il se retira vivement et courut dans les genêts prévenir le chevalier. Tous trois se tinrent prêts, et, ainsi qu’on l’a vu, ils accomplirent leur audacieux projet sans éprouver la moindre résistance.

 

À peine le chevalier fut-il à cheval, que Carfor et le valet gagnèrent la grève par le sentier des falaises. Pour première précaution ils coupèrent les amarres du canot de Keinec, le seul qui se trouvât sur la côte. Puis ils allèrent à la crique et armèrent promptement une embarcation préparée d’avance. Cela fait, ils attendirent. Le chevalier ne tarda pas à arriver avec la jeune fille. Il sauta à terre. Le valet prit le cheval et le conduisit dans une grange dont la porte était ouverte. Ensuite ils s’embarquèrent. Carfor, assez bon pilote, dirigea l’embarcation, et ils franchirent les brisants. Yvonne s’était évanouie de nouveau, et cette circonstance, en empêchant la jeune fille de se débattre et de crier, facilitait singulièrement leur fuite. En moins d’une heure ils doublèrent la baie des Trépassés et mirent le cap sur l’île de Seint ; mais, arrivés à la hauteur d’Audierne, ils coururent une bordée vers la côte. Le vent les poussait rapidement. Ils abordèrent dans une petite baie déserte. Le comte de Fougueray les y attendait avec des chevaux frais.

 

– Eh bien ? demanda-t-il au chevalier en lui voyant mettre le pied sur la plage.

 

– J’ai réussi, Diégo, répondit celui-ci.

 

– Bravo ! À cheval, alors !

 

– À cheval !

 

– Et la belle Bretonne ?

 

– Elle est toujours évanouie.

 

– Viens ! Hermosa a tout préparé pour la recevoir. Débarrasse-toi d’abord du berger.

 

– C’est juste.

 

Et le chevalier, emmenant Carfor à l’écart, lui remit une nouvelle bourse complétant la somme promise.

 

– Maintenant, lui dit-il, tu peux partir.

 

– Quand vous reverrai-je ? demanda Carfor.

 

– Bientôt : mais il ne serait pas prudent que nous ayons une conférence avant quelques jours.

 

– Vous m’écrirez ?

 

– Oui.

 

– La lettre toujours dans le tronc du grand chêne ?

 

– Toujours.

 

– Bonne chance, alors, monsieur le chevalier.

 

– Merci.

 

Le chevalier et le comte se mirent en selle. Le chevalier prit Yvonne entre ses bras, et, suivis du valet, ils s’éloignèrent rapidement. Carfor les suivit des yeux un instant et se rembarqua. Il revint vers la baie des Trépassés

 

La route qu’avaient prise le comte et le chevalier s’enfonçait dans l’intérieur des terres. Le chevalier pressait sa monture.

 

– Corbleu ! fit le comte en l’arrêtant du geste. Pas si vite, Raphaël, et songe que le cheval porte double poids.

 

– J’ai hâte d’arriver, répondit le chevalier.

 

– Nous ne courons aucun danger, très-cher, et nous avons devant nous une des plus belles routes de la Bretagne.

 

– Je voudrais être à même de donner des soins à Yvonne. Voici près de trois heures qu’elle est sans connaissance, et cet évanouissement prolongé m’effraye.

 

– Bah ! sans cette pâmoison venue si à propos, nous ne saurions qu’en faire.

 

– N’importe, hâtons-nous.

 

– Soit, galopons.

 

– Dis-moi, Diégo, reprit Raphaël après un moment de silence, tu es content de l’asile que tu as trouvé ?

 

– Enchanté ! Personne ne viendra nous chercher là.

 

– C’est un ancien couvent, je crois ?

 

– Oui, très-cher. Les nonnes en ont été expulsées par ordre du département, et j’ai obtenu la permission de m’y installer à ma guise. Or, à dix lieues à la ronde, tout le monde croit le cloître inhabité.

 

– N’y a-t-il pas des souterrains ?

 

– Oui ; et de magnifiques.

 

– C’est là qu’il faudra nous installer.

 

– Sans doute ; et j’ai donné des ordres en conséquence ?

 

– Est-ce que tu as commis l’imprudence d’amener nos gens avec toi ?

 

– Allons donc, Raphaël ; pour qui me prends-tu ? Emmener nos gens !… quelle folie ! Hermosa est seule là-bas avec Henrique, et nous n’aurons avec nous que le fidèle Jasmin.

 

Et du geste le comte désignait le valet qui suivait.

 

– Très-bien, fit le chevalier.

 

– Jasmin ! appela le comte.

 

– Monseigneur ? répondit le laquais en s’avançant au galop.

 

– Prends les devants, et préviens madame la baronne de notre arrivée.

 

Jasmin obéit ; et, piquant son cheval, il partit à fond de train.

 

– J’aperçois les clochetons de l’abbaye, dit alors le comte.

 

– Ah ! Yvonne revient à elle ! s’écria le chevalier.

 

La jeune fille, en effet, venait de rouvrir ses beaux yeux. Elle promena autour d’elle un regard étonné. La nuit était sur son déclin, et l’aurore commençait à blanchir l’horizon. Yvonne poussa un soupir. Puis sa tête retomba sur sa poitrine, et elle parut succomber à un nouvel évanouissement. Mais cette sorte de torpeur dura peu. Elle se ranima insensiblement et fixa ses yeux sur l’homme qui la tenait entre ses bras. Alors elle se jeta en arrière, et, rassemblant toutes ses forces, elle s’écria :

 

– Au secours ! au secours ?

 

– Qu’est-ce que je disais ? fit le comte. Mieux la valait évanouie ; heureusement nous sommes arrivés.

 

Les cavaliers, en effet, entraient en ce moment dans la cour d’une vaste habitation, dont le style et l’architecture indiquaient la destination religieuse.

 

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.

 


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