Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
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I UN CHASSEUR DE PLANTES

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I

UN CHASSEUR DE PLANTES

« Qu’est-ce qu’un chasseur de plantes ? Nous avons bien entendu parler des chasseurs de lions, d’ours, de renards, de buffles, de chasseurs d’enfants, mais jamais d’un chasseur de plantes.

 

– Attendez-donc ! j’y suis : les truffes sont des végétaux, on emploie des chiens pour les trouver, et celui qui les recueille prend le nom de chasseur de truffes ; c’est peut-être cela que veut dire le capitaine.

 

– Non, cher enfant, vous n’y êtes pas ; mon chasseur de plantes n’a rien de commun avec celui qui fouille la terre pour y chercher des truffes. Sa mission est plus noble que celle de contribuer simplement à flatter les caprices de la gourmandise. Toutes les nations civilisées tiennent du chasseur de plantes des richesses et des bienfaits sans nombre : vous-mêmes, enfants, vous lui devez bien des jouissances, et il a droit aux élans de votre gratitude. C’est grâce à lui que vos jardins offrent un aspect si brillant et si varié ; la pivoine éclatante, les dahlias aux vives couleurs qui composent les massifs, l’élégant camélia, que vous admirez dans la serre, les rhododendrons, les géraniums, les kalmias, les jasmins, les azalées, et mille autres fleurs qui décorent vos parterres, vous ont été données par le chasseur de plantes. C’est grâce à son courage et à sa persévérance que la froide et brumeuse Albion possède aujourdhui plus d’espèces de fleurs que les contrées les plus favorisées du globe, et que les plantes de ses collections nombreuses surpassent en beauté celles qui font la gloire de la vallée de Cachemire. Une grande partie des arbres qui embellissent le paysage, la plupart des arbustes qui forment nos bosquets, et que nous regardons avec tant de plaisir de la fenêtre de nos maisons de campagne, nous ont été rapportés par le chasseur de plantes. Sans lui nous n’aurions jamais goûté à la plupart des fruits et des légumes dont nos tables sont couvertes et qu’il a rapprochés de nos lèvres ; ayons donc pour ses travaux toute la reconnaissance qu’ils méritent.

 

« Et, maintenant, je vais vous dire ce que j’entends par un chasseur de plantes : c’est un homme dont la profession consiste à recueillir des fleurs et des plantes rares ; en un mot, un homme qui consacre à cette occupation tout son temps et toute son intelligence. Ce n’est pas ce qu’on appelle un botaniste pur et simple, bien qu’il soit indispensable qu’il connaisse la botanique. Jusqu’à présent, on l’a désigné sous le nom de botaniste collecteur. Mais, en dépit du rang modeste qu’il occupe aux yeux du monde scientifique, et malgré la supériorité qu’affecte à son égard le savant de cabinet, j’ose affirmer que le plus humble de ces collecteurs de plantes a rendu plus de services au genre humain que le grand Linnée lui-même. Ce sont des botanistes d’une véritable valeur, ceux-là qui non-seulement nous ont fait connaître les richesses du monde végétal, mais encore nous en ont apporté les échantillons les plus rares et nous ont fait respirer des fleurs qui, sans eux, seraient restées inconnues et verseraient inutilement leurs parfums au désert.

 

« Ne croyez pas, toutefois, que je veuille rabaisser le mérite incontestable des hommes éminents qui s’occupent de théorie botanique ; je suis bien loin d’en avoir l’intention ; mais je désire mettre en lumière des services que le monde, suivant moi, n’a pas suffisamment appréciés ; services que lui a rendus et que lui rend encore chaque jour le collecteur botaniste, que nous appellerons chasseur de plantes.

 

« Il est possible, même, que vous n’ayez jamais su qu’il existât une pareille profession ; et pourtant il s’est trouvé des hommes qui l’ont suivie, dès l’enfance des sociétés humaines. Dans le siècle de Pline, il y avait de ces collecteurs qui enrichissaient les jardins d’Herculanum et de Pompéi. Les mandarins chinois, les sybarites de Delhi et de Cachemire avaient à leur service des chasseurs de plantes à une époque où nos ancêtres, encore à demi barbares, se contentaient des fleurs sauvages de leurs forêts natales. En Angleterre même, la profession de collecteur de plantes est bien loin d’être nouvelle ; son origine remonte à la découverte de l’Amérique, et les Tradescant, les Bartram, les Catesby, qui furent de véritables chasseurs de plantes, occupent un rang vénéré dans les annales de la botanique. C’est à eux que nous devons les tulipiers, les magnolias, les érables, les platanes, les acacias, et une foule d’autres arbres que nous admirons dans nos futaies et qui se partagent maintenant, avec nos espèces indigènes, le droit d’occuper notre territoire.

 

« Mais à aucune époque le nombre des chasseurs de plantes n’a été aussi grand qu’aujourdhui. Croiriez-vous qu’il y a des centaines d’individus qui, à l’heure où nous sommes, parcourent le monde afin de remplir les devoirs de cette noble et utile carrière ? Toutes les nations de l’Europe sont représentées parmi eux : les Allemands s’y trouvent en plus grand nombre ; mais on y compte des Suédois aussi bien que des Russes, des Français, des Danois, des Anglais, des Espagnols, des Portugais, des Suisses, des Italiens. On les rencontre s’acquittant de leur mission, dans tous les coins de la terre : au fond des gorges les plus désertes des montagnes Rocheuses, au milieu des prairies sans limites, dans les vallées profondes des Cordillères, au sein des forêts inextricables de l’Amazone et de l’Orénoque, dans les steppes de la Sibérie, les jungles du Bengale, au versant glacé de l’Himalaya ; enfin dans tous les lieux sauvages ou l’inconnu les attire et où la solitude leur promet de nouvelles richesses végétales, Errant sans cesse, le regard attaché sur chaque feuille, examinant chaque plante, gravissant les montagnes, parcourant les vallées, escaladant les rocs, traversant les marécages, passant à gué les torrents, se frayant un chemin au milieu des fourrés épineux, dormant en plein air, souffrant de la faim, de la soif, le chasseur de plantes ne brave pas seulement l’ardeur du soleil ou l’âpreté de la bise, il expose sa vie au milieu des bêtes féroces et des hommes, parfois plus cruels que les bêtes.

 

« Figurez-vous maintenant les obstacles qu’il surmonte et les épreuves qu’il subit.

 

« Mais quel motif, me direz-vous, peut déterminer ces hommes à choisir une profession qui offre à la fois tant de misères et de périls ?

 

« Cela dépend ; les motifs sont variés : quelques-uns sont entraînés par l’amour de la science, les autres par la passion des voyages ; il en est qui sont envoyés au loin par de nobles patrons ou de savants florimanes. Un grand nombre est chargé de faire de nouvelles découvertes pour les jardins publics et royaux ; enfin, quelques autres, d’un nom plus obscur ou possédant des ressources plus limitées, sont aux gages de certains pépiniéristes, et n’en ont pas moins de zèle pour leur profession chérie.

 

« Vous seriez-vous imaginé que cet homme grossièrement vêtu, qui demeure au bout de la ville, dans une maison bien noire et chez qui vous achetez vos oignons de tulipes et de jacinthes, vos griffes de renoncules et vos graines de reines-marguerites, avait à sa solde un état-major de botanistes, occupés sans cesse à fouiller le monde dans tous les sens, afin de découvrir un arbre ou une fleur qui puissent charmer nos yeux ou accroître nos richesses ?

 

« Ai-je besoin de vous répéter que la vie de ces botanistes est remplie d’aventures périlleuses ? Vous en jugerez vous-mêmes lorsque vous aurez lu quelques-uns des chapitres suivants, où vous trouverez une partie des dangers qui assaillirent un jeune chasseur de plantes nommé Karl Linden, pendant une expédition qu’il fit dans la chaîne gigantesque des monts Himalaya. »


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