Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
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XXXVI SUITE DE LA CHASSE DE GASPARD

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XXXVI

SUITE DE LA CHASSE DE GASPARD

Une fois que notre chasseur fut arrivé au but, il découvrit que cette masse de pierre, derrière laquelle il se trouvait, était composée de deux roches différentes et de grandeur inégale, la plus grosse ayant la dimension d’une maison, et la plus petite celle d’une charrette de foin. Elles étaient séparées l’une de l’autre par une fissure dont la largeur n’avait pas plus de trente centimètres ; autrefois probablement elles formaient un seul morceau qui, plus tard, avait été divisé par l’une de ces convulsions effroyables dont les vestiges se retrouvaient partout dans la montagne.

 

Gaspard ne chercha point à se rendre compte de cette particularité ; la chose qui lui importait le plus était de découvrir un endroit qui, tout en l’abritant, pût lui permettre de tirer sur les yaks. Après tout, ce rocher était loin de former un poste aussi avantageux que notre chasseur se l’était imaginé ; taillé à pic de tous côtés, il ne présentait pas la moindre saillie, pas le plus petit contre-fort derrière lequel on pût se cacher ; la base en était même plus étroite que le sommet, et pas un arbuste aux environs, pas un brin d’herbe aux alentours ; le sol y était battu comme si les yaks l’eussent foulé pendant longtemps ; c’était bien l’empreinte de leurs pas que l’on voyait sur la terre ; et, parmi ces pistes plus ou moins anciennes, il s’en trouvait de récentes, qui, beaucoup plus larges que les autres, devaient appartenir au vieux mâle.

 

« C’est la passée du taureau, se dit Gaspard en lui-même ; je ne me trompe pas… mais c’est une piste fraîche… oh ! mon Dieu ! si par hasard… »

 

Le cœur du jeune homme battit si violemment qu’il n’acheva pas sa phrase ou plutôt sa pensée. Jusqu’à présent il ne lui était pas venu à l’esprit que le taureau pouvait se trouver derrière la masse de granit ; il se figurait que l’animal était au milieu des broussailles, et n’avait pas songé un instant que le vieux mâle pût se rencontrer ailleurs ; mais, en y réfléchissant, Gaspard se dit qu’il était bien plus probable que la bête se chauffait au soleil, de l’autre côté du rocher.

 

« S’il était là ! pensa notre jeune ami, que deviendrais-je ? En moins d’une minute il m’aurait rejoint et enlevé sur ses cornes ; son galop est si rapide ! comment lui échapper ? ah ! quel bonheur !… »

 

Il venait de remarquer un détail qu’il n’avait pas encore vu ; la moins grosse des deux roches offrait, sur l’un de ses côtés, une pente adoucie que l’on pouvait gravir aisément, et, lorsqu’on était arrivé au sommet de ce bloc inférieur, il était facile de parvenir jusqu’à la plate-forme qui couronnait le grand rocher.

 

« Quel bonheur ! répéta Gaspard ; mais je n’ai plus rien à craindre ; j’aurais bientôt fait de grimper jusque-là, si j’étais poursuivi ; la crête de cette roche vaut bien la cime d’un arbre ; ainsi donc, à défaut du vieux mâle, contentons-nous d’une vache, et tirons sans plus attendre. »

 

Il regarda l’amorce de son fusil, s’agenouilla tout auprès du rocher, et, se traînant par terre, il se dirigea vers l’angle du moins gros de ces deux blocs, afin de choisir parmi les bêtes du troupeau celle qui lui convenait le mieux.

 

De temps en temps il détournait la tête pour voir si par hasard le vieux mâle n’était pas dans le voisinage, puis il continuait à ramper dans la direction des vaches, qui paissaient toujours tranquillement.

 

Une ou deux fois il s’arrêta en frissonnant et retint son haleine pour mieux entendre ; il lui semblait qu’un grognement sourd avait frappé son oreille, un ronflement étouffé, une respiration bruyante, un souffle puissant, quelque chose d’indéfinissable qui annonçait la présence du vieux mâle.

 

« C’est bien certainement lui qui grogne, se dit Gaspard en s’arrêtant de nouveau ; mais où est-il ? Bah !… j’aurai toujours le temps de me mettre en lieu de sûreté ; il a beau être rapide, je suis plus leste qu’un bœuf. » Et, rassuré par l’asile que lui offrait la plateforme, il continua de se traîner sur les genoux pour atteindre l’endroit où il voulait arriver.

 

Cette manœuvre et toutes les réflexions dont elle était accompagnée n’avaient pas exigé beaucoup de temps ; il s’était écoulé tout au plus cinq minutes depuis le momentGaspard avait gagné le rocher, jusqu’à celui où nous le retrouvons au coin de la moins grande des deux masses de granit.

 

Le taureau était toujours invisible ; il pouvait être dans le voisinage, mais il fallait alors qu’il fût de l’autre côté de la grande roche. Gaspard tenait maintenant le troupeau d’yaks au bout du canon de son fusil, et, ne pensant plus à autre chose, il se mit en mesure de tirer l’animal dont il était le plus près.

 

D’un mouvement aussi rapide que la pensée, notre chasseur épaula son arme, appuya sur la gâchette, et la détonation qui suivit immédiatement réveilla tous les échos de la falaise. Le coup d’œil de Gaspard était sûr, et l’une des vaches du troupeau gisait sur l’herbe, où elle agonisait ; d’une seconde balle, tirée presque en même temps que la première, il avait brisé la cuisse à un bouvillon, qui se traînait en boitant du côté des broussailles, où le reste de la bande avait déjà disparu.

 

Un petit veau restait seul auprès de la vache tombée ; il courait autour d’elle en poussant de légers grognements, plutôt de surprise que de douleur, car il ne comprenait pas ce qui était arrivé à sa mère.

 

En d’autres circonstances Gaspard se serait apitoyé sur le sort du pauvre petit orphelin : car, en dépit de sa passion pour la chasse, il n’en avait pas moins très-bon cœur ; mais, dans la situation où il était placé, il avait autre chose à faire que de se livrer à la pitié.

 

Toutefois il n’eut pas le temps de se réjouir du succès qu’il avait obtenu : à peine le coup de fusil qui avait frappé la vache s’était-il fait entendre, qu’un grognement effroyable retentit à l’oreille de Gaspard, dont le cœur battit à se rompre. Il avait encore le doigt sur la gâchette, il visait le bouvillon ; et c’est la terreur que lui inspira cette voix menaçante qui fît dévier son arme du point qu’il avait choisi d’abord. Le taureau paraissait être si près de lui, que Gaspard s’était retourné involontairement, persuadé que l’animal furieux se précipitait de son côté.

 

Mais le chasseur avait beau chercher du regard, il n’apercevait point l’ennemi ; pourtant ce dernier ne pouvait pas être bien loin : il était probablement derrière l’angle du rocher, il accourait sans doute, et, persuadé qu’il en était ainsi, Gaspard se précipita vers la pente que présentait l’un des blocs de granit, et se mit à la gravir avec la rapidité de l’éclair.


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