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Tout en gravissant la roche avec rapidité, notre chasseur jetait derrière lui des regards pleins d’inquiétude ; il croyait toujours être poursuivi par le yak ; mais, à sa grande surprise, il n’apercevait rien ; et cependant il venait encore d’entendre ces grognements qui le terrifiaient.
Raison de plus pour atteindre la plate-forme dont la roche était couronnée, il y serait en lieu sûr, et de cet endroit, qui dominait la clairière, il surveillerait l’ennemi et pourrait lui échapper. S’accrochant donc à la saillie du rocher, il fit un effort considérable et parvint à se hisser jusqu’en haut. C’est tout ce qu’il avait pu faire ; l’espèce de parapet ou de muraille qui soutenait la terrasse lui arrivait au front, et il lui avait fallu toute sa force et toute l’énergie qu’il mettait à fuir le taureau, pour en gagner le sommet.
La difficulté de franchir cet obstacle et la certitude où il croyait être que l’animal se trouvait derrière lui, avaient empêché Gaspard de jeter les yeux sur la terrasse ; mais quel ne fut pas son effroi, lorsqu’au moment où il posait les pieds sur le bord de la plate-forme, il découvrit qu’il n’y était pas seul !
Le rocher comme nous l’avons dit, se terminait par une espèce de table, ayant plusieurs mètres carrés, et c’était là que le vieux mâle se chauffait au soleil, en veillant sur son troupeau. Il était couché à l’une des extrémités de la plate-forme, et Gaspard ne pouvait pas l’apercevoir de l’endroit par lequel il avait abordé le rocher ; d’ailleurs il avait oublié ce que son frère lui avait dit, relativement à l’habitude où sont les yaks de fréquenter le sommet des rocs ; il aurait plutôt cherché le vieux mâle à la cime d’un arbre qu’à l’endroit où celui-ci était réellement.
À cette vue, notre jeune homme, complètement paralysé, resta pendant quelques instants sans pouvoir ni penser ni agir.
Le taureau, par bonheur, était tourné du côté de la plaine et semblait absorbé par la fuite de sa famille ; il essayait de la réunir à force de grognements répétés et ne comprenait pas quelle était la cause d’une semblable déroute ; il connaissait pourtant l’effroyable résultat de cette affreuse détonation qui avait retenti dans la vallée. Aussi, tourmenté de ce bruit insolite, et voyant d’ailleurs l’une de ses vaches rester sans mouvement sur l’herbe de la clairière, il se disposait à courir auprès d’elle en sautant de l’endroit où il se trouvait plutôt que de descendre du rocher par la pente douce qui l’y avait conduit.
De cette façon, il tournait le dos à Gaspard ; mais celui-ci, ayant frotté sa poire à poudre, son fusil ou toute autre chose contre le rocher dont il escaladait la paroi, attira l’attention du taureau ; et lorsque le chasseur atteignit la plate-forme, il se trouva face à face avec l’ennemi qu’il redoutait.
L’homme et l’animal restèrent tous les deux immobiles ; l’un demeurait frappé de terreur, l’autre se trouvait interdit de cette rencontre inattendue. Toutefois cette pause ne dura pas longtemps : presque aussitôt la bête furieuse jeta un cri terrible et se précipita vers l’audacieux chasseur.
Il n’y avait pas moyen d’éviter l’assaut en fuyant à l’extrémité de la plate-forme ; l’espace était beaucoup trop étroit pour permettre d’échapper aux coups de l’animal, et le plus habile toréador l’aurait vainement essayé. La seule chance de salut qui restât au chasseur était de se rejeter en arrière et de fuir dans la direction qu’il avait prise pour monter ; c’est précisément là ce que fit Gaspard, et c’est plutôt l’instinct que la raison qui l’y détermina.
L’impétuosité du bond qu’il avait fait et la pente sur laquelle il se retrouva firent glisser notre chasseur jusqu’en bas du rocher, où, ne pouvant pas se retenir, il tomba violemment la face contre terre. Gaspard entendit les sabots du yak frotter sur le granit, et, avant qu’il pût se relever, les pieds de l’énorme brute s’étaient posés sur lui.
Mais la force d’impulsion qui l’avait jeté au bas du roc avait également entraîné son adversaire au delà du but que celui-ci se proposait d’atteindre, et Gaspard n’avait pas été blessé par le poids de l’animal, que la rapidité de la course et la puissance de l’élan avaient considérablement allégé. Il s’était relevé à l’instant même, et, avant que la bête se fût retournée, le chasseur était debout et cherchait du regard un lieu qui pût lui servir d’abri.
Mais où s’enfuir ? Les arbres étaient trop loin pour espérer de les atteindre ; Le taureau le rejoindrait avant qu’il fût à moitié chemin et l’enlèverait sur ses cornes.
Dans son irrésolution Gaspard se retourna vers le rocher qu’il escalada de nouveau, sans même savoir ce qu’il faisait ; il le gravit d’un élan désespéré, sous l’influence d’une terreur qui ne lui permettait pas de réfléchir.
Mais cette manœuvre ne lui donna pas une minute de répit ; le taureau avait aperçu le chasseur remontant la pente qu’ils venaient de descendre tous les deux et l’y avait suivi ; en quelques bonds il fut au pied de la rampe et s’élança sur la terrasse avec la légèreté d’un chamois ou d’une chèvre. Il ne s’arrêta pas une seconde, et, la langue écumante, l’œil en feu, il se précipita vers son chétif adversaire.
Gaspard crut que sa dernière heure était venue ; il avait fui jusqu’à l’extrémité de la roche et il se trouvait dans l’alternative de sauter par terre ou d’être saisi par les cornes de l’animal furieux. La terrasse où il se trouvait alors était à plus de six mètres du sol, cependant il n’y avait plus à hésiter ; notre pauvre ami se lança dans l’air au risque de se briser les os.
Il retomba sur ses jambes, mais la secousse avait été si forte qu’il chancela et s’étendit sur le côté ; à l’instant même le ciel disparut à ses yeux, tout devint sombre autour de lui : c’était la bête furieuse qui sautait à son tour, et dont le corps massif et brun passait au-dessus du chasseur.
Gaspard essaya de se relever, mais il retomba aussitôt ; il lui était impossible de rester debout : peut-être s’était-il cassé la jambe !
Cette affreuse pensée lui vint à l’esprit, mais elle n’abattit pas son courage ; le taureau se retournait encore, et sa fureur semblait s’accroître de la fuite de son ennemi. Le brave jeune homme se dirigea une troisième fois vers la roche en traînant derrière lui la jambe qui refusait de le porter.
Vous n’espérez plus rien pour Gaspard, et vous croyez qu’il va mourir sous les coups du taureau. Certes jamais péril ne fut plus imminent, et notre brave ami eût été victime de la colère du yak, s’il n’avait eu assez de courage pour tenter un nouvel effort.
Lorsque, cette fois, il se retourna vers le rocher, ses yeux rencontrèrent la fente qui se trouvait entre les deux blocs de granit ; on se rappelle que cette fissure était large d’environ trente centimètres, et qu’elle séparait les deux roches dans toute leur épaisseur, du moins à leur base, car les deux blocs se rejoignaient un peu plus haut.
Gaspard comprit immédiatement l’avantage que lui offrait cette disposition des lieux ; s’il pouvait seulement parvenir jusque-là et pénétrer dans la crevasse, peut-être serait-il sauvé ! Elle était assez large pour lui donner asile, et trop étroite pour que le taureau pût y introduire son corps.
Il se traîna donc sur les mains et sur les genoux, atteignit l’extrémité de la fissure, attacha ses doigts crispés à l’angle du granit, et se hissa rapidement à l’intérieur de la crevasse. Il était temps ! les cornes du taureau se heurtèrent contre les parois de l’ouverture béante, et un grognement terrible exprima la fureur de la bête désappointée.
Un cri de joie involontaire s’échappa des lèvres de Gaspard, qui se sentait enfin à l’abri des coups de son antagoniste.