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Gaspard respira largement, et il en avait besoin, la rapidité de sa course, le saut qu’il avait fait, surtout la terreur qu’il venait d’éprouver, l’avaient mis hors d’haleine, et il lui aurait été impossible de jouter une minute de plus avec son terrible adversaire.
Quant à ce dernier, il est difficile de peindre la rage qu’il éprouva en voyant l’objet de sa vengeance lui échapper ; plus furieux que jamais et grognant avec frénésie, il se rua contre la masse de granit, comme s’il avait eu l’espoir de la mettre en pièces et d’arriver jusqu’au bourreau de sa famille, qu’il voulait tuer à son tour. Une fois sa tête pénétra dans la fissure et son mufle écumant toucha les pieds de Gaspard ; mais ses larges épaules, dont la toison épaisse augmentait encore le volume, empêchèrent qu’il ne pût entrer plus avant ; il lui fallut sortir, et ce n’est pas sans effort qu’il parvint à retirer ses cornes de l’endroit où il les avait introduites.
Le chasseur, pendant ce temps-là, profitant de la difficulté qu’éprouvait l’animal à dégager sa tête, ramassa une pierre et l’en frappa si cruellement que le taureau, malgré sa rage, n’osa plus renouveler son attaque ; et, bien qu’il continuât de frapper le rocher de ses cornes, il ne se hasarda pas une seconde fois à introduire sa tête dans la fente où son mufle avait été meurtri.
Maintenant qu’il se trouvait à l’abri d’un danger immédiat, Gaspard commençait à s’inquiéter de sa position et de la blessure qu’il s’était faite en sautant de la plate-forme. Il ne savait pas combien de temps il pourrait être contraint de rester dans sa prison ; le yak évidemment se montrerait implacable et ne s’éloignerait pas tant qu’il pourrait l’apercevoir. Il est dans la nature de ces animaux de ne point renoncer à leur vengeance tant qu’ils n’ont pas perdu de vue celui qui en est l’objet : et, s’ils cessent de le poursuivre dès qu’ils ne l’ont plus sous les yeux, c’est qu’ils l’ont oublié, car ils ne pardonnent jamais.
Le yak allait et venait en grognant avec une furie croissante, et cherchait toujours à renverser l’obstacle qui lui dérobait sa victime.
Gaspard regardait maintenant toutes ses démonstrations avec indifférence ; il était bien plus préoccupé de sa blessure que de la colère du taureau ; et, dès qu’il put se placer dans une position convenable, il se mit à examiner quelle pouvait être la gravité du mal.
Il se tâta la jambe depuis le pied jusqu’au genou et vit avec satisfaction qu’elle n’était pas cassée, à moins pourtant qu’il ne se fût brisé la cheville ; celle-ci était noire et enflée, très-enflée et très-douloureuse, mais elle ne paraissait pas avoir été rompue.
Gaspard n’avait qu’une entorse.
Rassuré à cet égard, il se mit à réfléchir sur la situation où il était placé. Qui le délivrerait de son terrible assiégeant ? Karl et Ossaro entendraient-ils ses cris ? La chose était douteuse ; il y avait plus d’un mille de l’endroit où il se trouvait alors à celui où travaillaient les deux autres ; et les arbres et les rochers qui parsemaient le vallon empêcheraient sa voix de leur arriver, d’autant plus que le Shikarri et son frère charpentaient dans la forêt, et que le bruit qu’ils faisaient eux-mêmes devait les assourdir. Mais ils ne travailleraient pas toujours, et, en ne cessant pas de crier, notre chasseur parviendrait à se faire entendre. Il avait déjà observé que le son se propageait avec une puissance extraordinaire dans ce vallon entouré de murs. Effectivement, les rochers qui en formaient l’enceinte agissaient comme conducteurs de la voix, dont ils multipliaient l’écho. Nul doute qu’il ne parvînt à frapper les oreilles de ses deux compagnons, surtout en donnant un de ces coups de sifflet aigus dont il avait fait si souvent retentir les Alpes tyroliennes.
Il se disposait à employer ce dernier moyen, et déjà il avait porté ses doigts à sa bouche, lorsqu’il lui vint à l’esprit qu’il aurait tort de le faire.
« Non, se dit il en y réfléchissant, je ne dois pas les appeler. Karl ne manquerait pas d’accourir ; il arriverait jusqu’ici, pensant bien que j’ai besoin d’assistance… et le taureau !… Non… la vie de Karl pourrait être sacrifiée ; mieux vaut que ce soit la mienne… Si j’avais seulement mon fusil ! reprit-il en lui-même quelques instants après, si j’avais mon fusil, j’aurais bientôt réglé tous mes comptes avec toi, grogneur abominable ! tu peux bien remercier ta bonne étoile de ce que je suis désarmé. »
Le fusil avait échappé des mains de Gaspard au moment où celui-ci était tombé la première fois, en sautant en arrière. Il était probable qu’il gisait près de l’endroit où la chute avait eu lieu ; mais notre chasseur n’était pas sûr que l’impulsion qu’il avait dû lui communiquer ne l’eût pas lancé au loin.
« Sans mon entorse, pensa le jeune homme, j’essayerais bien d’aller le chercher. Oh ! si je pouvais l’avoir ! comme il me serait facile d’abattre ce vieux grogneur avant qu’il eût fouetté l’air une seconde fois de sa belle queue blanche ! Mais on dirait que mon pied va mieux ; il est toujours enflé, mais il me fait moins de mal ; hourra ! la cheville n’est pas cassée. Non, non, ce n’est qu’une foulure, une bagatelle ; je vais chercher mon fusil. »
La fissure qui séparait les deux blocs de granit permettait au jeune homme d’aller et de venir avec un peu d’effort, et, comme elle était partout de la même largeur, il pouvait sortir également par l’autre extrémité.
Mais, chose étrange ! lorsque le taureau s’aperçut que le chasseur quittait sa place et qu’il se dirigeait vers l’autre bout de la sombre allée qu’il occupait, il fit le tour du rocher, afin d’être là et de recevoir l’ennemi sur ses cornes, au moment où il se disposerait à sortir de sa retraite.
Gaspard ne s’attendait nullement à cette finesse de la part du taureau ; il espérait que son antagoniste demeurerait à son poste, et qu’il pourrait, pendant ce temps-là, parvenir jusqu’à l’endroit où était son fusil. Mais l’animal n’était pas moins rusé que le chasseur, et, au moment où notre jeune homme allait quitter la crevasse, il trouva les cornes aiguës de son adversaire, qui le firent rentrer précipitamment.
Le résultat de cette tentative infructueuse fut que le yak, soupçonnant de la part de son ennemi quelque nouvelle trahison, redoubla de vigilance et ne le quitta plus des yeux.
Toutefois Gaspard avait gagné quelque chose à tenter une sortie ; il savait maintenant où se trouvait son fusil, et il avait calculé la distance qu’il aurait à franchir pour le ravoir. Si le taureau pouvait seulement lui laisser trente secondes de répit, il serait bien sûr de reprendre cette arme précieuse, et il employa toute son intelligence à chercher un moyen de gagner ce laps de temps indispensable.
Tout à coup une idée lui traversa l’esprit, et il résolut de l’exécuter.
Le yak restait maintenant à l’ouverture de la crevasse ; la tête baissée, la bouche écumante, les yeux roulant avec fureur, il en gardait l’entrée de si près, qu’il aurait été facile à Gaspard de le frapper d’une lance ou d’un gourdin, s’il avait eu l’un ou l’autre à sa disposition.
« Est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de l’aveugler ? » se demanda le chasseur, qui en un clin d’œil eut défait sa ceinture, passé par-dessus sa tête la courroie qui soutenait sa poire à poudre, et qui, se dépouillant de sa jaquette, approcha de l’ouverture de la crevasse où le taureau faisait toujours sentinelle. Son intention était de jeter sa jaquette sur les cornes du yak et de profiter du moment où la brute chercherait à s’en débarrasser pour s’élancer au dehors et pour reprendre son fusil.
L’idée était bonne, malheureusement l’exécution n’en était pas facile ; Gaspard, resserré entre les deux parois du rocher, ne pouvait pas étendre les bras de manière à lancer adroitement sa jaquette ; elle tomba sur le front du taureau, et celui-ci, d’un coup de tête dédaigneux, la jeta au loin et continua de surveiller les mouvements de son adversaire.
Gaspard eut un instant de désespoir et se retira, découragé, au fond de la crevasse qui lui servait d’asile.
« Je serai bien forcé, à la fin, d’appeler Karl et Ossaro, pensa le malheureux chasseur ; mais pas encore, non, non !… j’ai une autre idée, qui cette fois me réussira. »
Quel pouvait être le nouveau projet de Gaspard ? Nous allons bientôt le savoir, car, s’il y avait au monde un jeune homme qui mît de la promptitude dans ses actions, c’était assurément lui.
Il se baissa, prit la poire à poudre qu’il avait posée par terre, en ôta le bouchon et se glissa de nouveau jusqu’à l’entrée de la fissure ; il répandit à l’extérieur, sur la place la plus sèche qu’il put trouver, une assez grande quantité de poudre, et, reculant peu à peu, il fit dans la crevasse même une traînée qui pouvait avoir un ou deux mètres.
Le yak ne se doutait guère de la surprise qui lui était réservée.
Gaspard fouilla dans sa poche, y prit un briquet, un morceau d’amadou, et mit le feu à la traînée de poudre qu’il venait de faire.
Ainsi qu’il l’avait bien pensé, la poudre, en faisant explosion, démoralisa son ennemi et l’enveloppa d’un nuage de fumée sulfureuse.
C’était le moment d’agir. Gaspard, aussi rapide que l’éclair, s’élança vers son fusil qu’il ramassa, oublia son entorse et rentra dans la crevasse. Le yak était déjà revenu de sa surprise, et, au moment où le chasseur pénétrait dans la fissure, les cornes de la bête furieuse s’abattaient avec force à l’angle du rocher.
« Tu viens d’avoir plus de peur que de mal, s’écria Gaspard en s’adressant au taureau, mais la première poudre que je vais brûler à ton intention, ce sera bien différent. À merveille ! reste à l’endroit où tu es, mon bonhomme ; avant deux minutes je serai libre et je n’aurai plus à me préoccuper de toi. »
Tout en disant ces paroles, Gaspard rechargeait son fusil en toute hâte. Sa première balle fit tomber le yak sur les genoux et mit fin pour toujours aux grognements de la brute puissante.
Notre chasseur triomphant sortit de la fissure, porta ses doigts à ses lèvres et fit retentir la vallée d’un violent coup de sifflet ; au même instant un coup de sifflet pareil traversa la forêt, et au bout de vingt minutes Karl et Ossaro écoutaient le récit de l’aventure de Gaspard, qu’ils félicitèrent de son courage et de sa présence d’esprit.
Les yaks furent dépouillés, coupés par quartiers et transportés à la cabane. Comme ils revenaient chercher les derniers morceaux de viande qui restaient dans la clairière, Ossaro aperçut le bouvillon à qui Gaspard avait cassé la jambe, et l’acheva d’un coup de lance. Le jeune yak fut également dépouillé sur-le-champ ; mais toute cette besogne échut au botaniste et à l’Hindou, car le pauvre Gaspard souffrait tellement de son pied, qu’il fut obligé de monter sur les épaules d’Ossaro pour revenir à la cabane.