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Karl et Ossaro avaient eu aussi leur aventure, mais bien moins périlleuse que celle de l’ami Gaspard ; il est vrai que leur rôle s’était borné à celui de spectateurs, et que c’était Fritz qui avait été le héros de cette affaire ; encore le chien n’avait il pas toujours eu l’avantage sur son antagoniste, ainsi que le témoignait une large estafilade qu’il portait au flanc droit.
Les deux travailleurs s’occupaient activement d’abattre l’un des pins qui devaient entrer dans la construction de la passerelle, quand un mélange de glapissements aigus et d’aboiements saccadés s’éleva dans la forêt, et leur fit suspendre un instant leur besogne. L’endroit où ils se trouvaient alors était couvert de pins très-écartés les uns des autres, et qui permettaient à la vue de s’étendre au loin.
Comme ils regardaient autour d’eux pour savoir d’où provenait le bruit qui avait frappé leurs oreilles, ils aperçurent un animal d’assez grande taille qui paraissait fuir devant un ennemi quelconque ; sa course n’était pas très-rapide, et il fut d’autant plus facile aux jeunes gens de l’examiner avec soin. Il était de la grosseur d’un âne, avec lequel il offrait une certaine ressemblance ; mais les deux cornes qu’il portait sur le front, et qui, très-pointues, n’avaient pas moins de trente centimètres de longueur, montraient que c’était une bête à pieds fourchus et qui, par conséquent, n’appartenait pas à la race chevaline ; son poil était rude et grossier, d’un brun sombre sur le dos et sur les parties antérieures, rougeâtre sur les flancs et blanchâtre sous l’abdomen. Il avait une petite crinière pareille à celle de l’âne, son cou était assez épais et sa tête un peu forte ; ses cornes, recourbées en arrière, s’étendaient parallèlement à son cou ; il avait les membres trapus, l’air stupide, et courait lourdement et sans grâce.
Karl et Ossaro n’avaient jamais vu pareille bête ; mais ils pensèrent que cela devait être le thar ou sérou, animal qui appartient à la famille des antilopes et dont il existe plusieurs espèces dans l’Inde.
Karl et Ossaro ne se trompaient pas ; c’était bien un sérou, qui fait partie des cervichèvres, et que les savants désignent sous le nom de Capricornis bubalina.
Mais le sérou n’était pas seul ; quoique son allure ne fût pas très-rapide, ainsi que nous l’avons dit plus haut, il courait aussi vite que ses grosses jambes pouvaient le lui permettre ; et il avait de bons motifs pour agir de la sorte, car il était poursuivi par une meute hurlante qui déjà lui touchait les talons. Karl prit ces derniers animaux pour des loups ; mais le Shikarri les connaissait et dit au chasseur de plantes que c’étaient des chiens sauvages. Il pouvait y en avoir une douzaine ; chacun d’entre eux était à peu près aussi gros qu’un loup, avait l’encolure allongée, le museau un peu long et de grandes oreilles droites et arrondies vers la pointe. La couleur générale de leur robe était rouge, passant au rougeâtre sous le corps de l’animal ; ils avaient la queue longue, touffue, noire à son extrémité ; enfin une tache brune, placée entre les deux yeux, ajoutait à l’expression féroce qui les caractérisait. C’étaient eux qui aboyaient et glapissaient en poursuivant le sérou.
Aux premières notes de cet infernal charivari, Fritz avait redressé la tête et manifesté le désir de se mêler à la bande de chiens sauvages ; mais, pour le préserver de toute fâcheuse aventure, Karl, avant de se mettre à la besogne, l’avait attaché à un arbre, et le pauvre Fritz, en dépit de son ardeur, fut obligé de rester à l’endroit qui lui était assigné.
La chasse passa, l’antilope et les chiens disparurent, mais la voix de ces derniers continua de retentir.
Quelques instants, après, les aboiements se rapprochèrent, et Karl et Ossaro, comprenant que les chasseurs rabattaient de leur côté, suspendirent leur travail afin d’être témoins de ce qui allait arriver. Le sérou débucha une seconde fois, et traversa la forêt, entraînant toujours à sa suite la meute de chiens sauvages.
Ils eurent bientôt disparu, mais pour revenir encore sous les yeux des bûcherons. Rien ne paraissait plus facile aux assaillants que de saisir l’antilope, car les premiers de la troupe auraient pu lui mordre les jambes ; mais on aurait dit que la meute s’amusait à prolonger la chasse, qu’elle savait pouvoir terminer quand bon lui semblerait.
Cette observation des deux jeunes gens était vraie jusqu’à un certain point ; les chiens sauvages auraient pu exterminer l’antilope s’ils l’avaient bien voulu, car ils l’avaient rejointe depuis longtemps, et ils étaient assez nombreux pour ne pas craindre de l’attaquer. Mais ce n’était pas pour s’amuser qu’ils agissaient de la sorte ; ils cherchaient à conduire l’animal auprès de l’endroit où les attendaient leurs familles, afin de s’épargner la peine de traîner la bête jusque-là, une fois qu’ils l’auraient tuée. Ossaro, qui connaissait parfaitement les habitudes de ces chiens, affirmait au chasseur de plantes qu’ils n’en font jamais d’autre en pareille occasion, c’est-à-dire toutes les fois qu’ils ont des petits. Ils chassent alors de grands animaux, qu’ils conduisent peu à peu jusqu’au terrier, ou plutôt à la caverne, qu’ils habitent en commun ; une fois arrivés sur leurs domaines, ils tuent la bête et l’abandonnent à leur progéniture, qui la déchiquette à loisir et s’en rassasie comme elle l’entend.
Karl avait déjà entendu raconter pareille chose à l’égard des chiens sauvages de la province du Cap, et il fut moins surpris de ce que lui disait Ossaro qu’il ne l’aurait été sans cela.
Toutefois, c’est plus tard que les deux bûcherons s’étaient entretenus de cette particularité. Au moment où la chasse avait passé devant eux, ils étaient trop absorbés par ce spectacle intéressant pour songer à autre chose.
Le sérou paraissait complètement épuisé ; il était évident que les chiens l’auraient étranglé sans effort, s’ils n’avaient pas eu le projet de le conduire un peu plus loin. Mais la pauvre bête ne voulait plus courir ; elle rencontra sur son chemin un arbre énorme dont la base se projetait en différents endroits, de manière à figurer des contre-forts séparés les uns des autres par un retrait qui aurait pu servir de stalle à un poulain d’assez bel âge. C’était précisément l’asile que cherchait la bête poursuivie ; elle s’élança vers l’arbre qu’elle venait de découvrir, se retourna tout à coup en reculant au fond de la retraite que formaient les saillies angulaires de la vieille souche, et, protégée de toutes parts, elle présenta les cornes à ses nombreux ennemis.
Cette manœuvre déconcerta évidemment une grande partie des chiens ; ils connaissaient leur antagoniste et avaient appris à leurs dépens l’usage qu’il savait faire de ses cornes acérées.
Les plus vieux s’éloignèrent, l’oreille basse, n’osant pas affronter la lutte que leur offrait le sérou ; mais il y avait dans la meute de jeunes téméraires pleins d’ardeur, et qui, ne doutant de rien, se seraient crus déshonorés s’ils avaient montré la queue à une bête qu’ils avaient réduite aux abois. D’autant plus animés au combat qu’ils voyaient leurs chefs de file les abandonner honteusement, ils se précipitèrent sur l’antilope, et la scène qui en résulta fit battre des mains à Ossaro que cette aventure remplissait de joie. Repoussés avec perte, les chiens sauvages furent lancés à droite et à gauche par la bête acculée ; quelques-uns s’enfuirent, déchirés et boiteux, en glapissant de douleur, tandis qu’un ou deux autres expiraient à quelques pas de l’antilope, éventrés par ses cornes redoutables. Le Shikarri applaudissait toujours ; il détestait ces maudits chiens, qui, allant parfois sur ses brisées, lui avaient fait manquer plus d’un affût, et il aurait été ravi d’assister à la mort du dernier de tous les membres de cette race importune.
Toutefois l’antilope faiblissait à son tour, et j’ignore si elle serait parvenue à triompher du nombre ; car, au moment où la lutte se poursuivait avec le plus d’ardeur, Fritz, qui mainte et mainte fois avait coiffé le sanglier, était enfin parvenu à se dégager de ses liens et s’était élancé comme une bombe au milieu de la mêlée. Les chiens sauvages, tout aussi effrayés à son approche que l’antilope elle-même, ne s’étaient pas donné le temps d’examiner l’intrus, ils avaient pris leurs jambes à leur cou et s’étaient enfuis plus vite qu’ils n’étaient arrivés.
Fritz n’avait jamais vu de sérou ; mais, comprenant que c’était un gibier de bon aloi, il courut sur la bête sans la moindre hésitation. Mieux aurait valu pour lui affronter le boutoir d’un sanglier de Bavière ; il avait déjà les flancs tout déchirés, et la lutte, devenue de plus en plus vive, aurait duré longtemps encore, si la carabine du chasseur de plantes n’était venue à son secours et ne l’avait aidé à mettre fin au combat.
Si ce n’est pour la peau, le sérou ne valait pas la peine d’être emporté à la cabane ; la venaison qu’il fournit est un pauvre aliment. Toutefois les indigènes des montagnes qu’il habite ne l’en chassent pas moins avec ardeur, et se nourrissent de sa chair ; il est vrai qu’il a l’avantage de ne pas être difficile à rejoindre, et que ces pauvres gens n’ont pas le palais très-délicat.