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S’il y avait au monde une créature que le Shikarri détestât cordialement, c’était le chien sauvage, ainsi que nous l’avons dit plus haut. Cette maudite engeance avait fait souvent partir l’axis ou l’antilope qu’il s’était donné la peine de traquer, et, pour comble d’infortune, l’odieuse bête ne valait pas la flèche qui lui aurait été décochée ; sa dépouille ne se vend pas et sa chair est immangeable. Ce n’était donc pour Ossaro qu’un animal immonde et qu’il n’était bon de chasser que pour le faire disparaître.
Aussi le Shikarri avait-il été ravi de voir l’antilope exterminer ses adversaires. Mais il était écrit dans le livre du destin que l’Hindou ne se coucherait pas avant d’avoir expié cette satisfaction, dont la race canine avait le droit d’être peu flattée.
De la clairière où Gaspard avait eu son aventure, jusqu’à la cabane de nos amis, la distance était longue, et Karl et Ossaro furent obligés de faire de nombreux voyages pour transporter la viande et la peau des trois yaks. Cette besogne les occupa jusqu’au soir ; la nuit même était venue, qu’il restait encore un quartier de bœuf à rapporter au logis ; l’Hindou se chargea d’aller le chercher, pendant que les deux frères s’occuperaient du souper.
À mesure qu’ils avaient dépecé la viande, ils avaient eu la précaution de la suspendre aux branches d’un arbre assez élevé pour que les bêtes de proie ne pussent pas s’en emparer. Ils savaient par expérience que les carnivores étaient assez nombreux dans le vallon pour dévorer un bœuf en quelques minutes seulement.
Lorsqu’Ossaro arriva dans la clairière où il avait laissé la viande, il trouva une quantité de ces chiens qu’il détestait, rôdant aux alentours et n’en fut pas surpris. Quelques-uns de ces animaux étaient placés au-dessous du quartier de bœuf et cherchaient à l’atteindre, pendant que leurs camarades jetaient sur le morceau appétissant des regards de convoitise. Les intestins et tous les débris du taureau, de la vache et du bouvillon, avaient complètement disparu, et la bande n’en était pas moins affamée. Combien l’Hindou aurait eu de plaisir à exterminer cette engeance endiablée ! Malheureusement son arc et ses flèches étaient restés à la cabane ; il n’avait pas même son grand couteau ; le quartier de viande était si lourd et si embarrassant qu’il n’avait pas voulu se charger d’autre chose.
Toutefois, en apercevant les maudites bêtes, il ne put résister au désir de leur témoigner son aversion ; il ramassa de grosses pierres et se mit à lapider ses ennemis.
Les chiens, quelque, peu étonnés de cette attaque imprévue, s’enfuirent immédiatement, ou plutôt s’éloignèrent pour se mettre à l’abri des projectiles d’Ossaro. L’Hindou, fort surpris à son tour, ne put s’empêcher de reconnaître que les insolents n’avaient pas l’air trop effrayés ; il s’en trouvait même parmi eux qui, grognant entre les dents, se retournaient de son côté, et paraissaient disposés à revenir sur leurs pas.
C’était la première fois que le Shikarri éprouvait, à l’égard des chiens sauvages, un sentiment qui approchât de la crainte ; quelques démonstrations hostiles avaient toujours suffi jusqu’à présent pour l’en débarrasser ; mais ceux-ci étaient plus forts et plus féroces que les autres, et il était évident qu’il faudrait les combattre. La nuit d’ailleurs approchait, et c’est dans l’ombre que ces animaux commettent le plus de rapines et sont le plus audacieux ; ensuite, dans cette région déserte, ils n’avaient jamais rencontré d’homme, et n’avaient pas de motifs pour craindre cet être inconnu, et pour fuir en le voyant.
Ce n’est donc pas sans éprouver une certaine inquiétude que le Shikarri se trouva seul et désarmé en présence de ses nombreux adversaires. Il se demanda s’il devait aller auprès des rocs chercher une nouvelle brassée de pierres, afin de recommencer l’attaque ; mais il pensa qu’il était plus prudent de laisser l’ennemi tranquille et de rester sur la défensive. La plus légère provocation pouvait mettre toute la meute en fureur, et les dents blanches qu’il voyait grincer au clair de la lune lui paraissaient redoutables.
Il se hâta donc de jeter son fardeau sur ses épaules, et, chargé du morceau de yak, il reprit le chemin qui conduisait à la chaumière. À peine avait il marché, pendant quelques minutes, qu’il pensa que les chiens l’avaient suivi ; je pourrais même dire qu’il était sûr du fait, car le bruit que faisaient toutes ces pattes en trottinant sur les feuilles sèches, et les grondements étouffés qui parvenaient à son oreille, ne lui permettaient pas le moindre doute à cet égard. Courbé sous le poids de l’énorme quartier de viande qu’il avait sur le dos, il était impossible au Shikarri de tourner la tête et de regarder en arrière. Mais le piétinement se rapprochait de plus en plus, et le bruit de ces voix glapissantes et hurlantes se multiplia au point qu’Ossaro, dont l’inquiétude augmentait, se retourna tout à coup pour voir enfin quelle était sa position.
La vue qui frappa ses regards était bien faite pour jeter l’effroi au cœur du plus courageux des hommes. Au lieu d’une demi-douzaine de chiens qu’il s’attendait à trouver sur sa piste, il en aperçut vingt-cinq ou trente de tous les âges et de toutes les tailles, qui se pressaient à l’envi sur ses talons, et qui semblaient n’attendre qu’un signal pour l’attaquer.
Le brave Ossaro, néanmoins, ne se déconcerta pas ; il avait toujours eu tant de mépris pour les chiens sauvages, qu’il ne pouvait pas croire à un danger sérieux de la part de cette engeance, et il résolut d’essayer encore une fois de mettre en fuite ces odieuses bêtes.
Il posa son fardeau contre un arbre et ramassa des pierres de la grosseur d’un pavé. À mesure qu’il les trouvait il les jetait de toutes ses forces à la tête des assaillants, dont un certain nombre fut bientôt hors de combat ; mais les plus vieux de la bande ne répondirent à cette rude attaque de l’Hindou que par des grincements de dents et des glapissements de colère.
Ossaro comprit qu’il n’avait rien gagné à cette nouvelle démonstration, et, voyant les chiens se réunir, il s’empressa de reprendre son quartier de bœuf et de continuer sa route.
Il était près du lac, dont les eaux formaient une sorte de canal situé précisément dans la direction qu’il avait prise. Ce canal avait peu de profondeur, le Shikarri n’en était plus qu’à cent mètres ; en se hâtant un peu, il y arriverait avant que les chiens eussent commencé leur attaque, il entrerait dans l’eau, et ses assaillants, quelle que fût leur audace, ne se mettraient certainement pas à la nage pour le suivre.
Convaincu de cette idée, sans perdre une minute, il se dirigea vers le bord du canal. La meute évidemment le suivait toujours, grondant, hurlant, piétinant à ses oreilles et se rapprochant de plus en plus, si bien qu’arrivé auprès de l’eau, il crut sentir l’haleine fumante des chiens de tête lui frapper les talons.
Il se précipita dans le lac sans hésiter, marcha aussi vite que possible, et n’entendit plus rien que le bruit de l’eau qu’il fouettait en barbotant. Lorsqu’il eut abordé, il s’arrêta pour reprendre haleine, et, comptant bien que ses adversaires étaient restés sur l’autre rive, il se retourna pour jouir de leur désappointement. Hélas ! toute la bande s’était mise à l’eau, comme des limiers à la poursuite d’un cerf ; par bonheur, elle avait eu quelques minutes d’hésitation au moment d’entrer dans le canal, sans quoi elle serait arrivée sur l’autre bord en même temps qu’Ossaro.
Le Shikarri songea un instant à se débarrasser du quartier de viande et à se sauvera à toutes jambes ; mais l’idée de fuir devant une douzaine de chiens sauvages révoltait son orgueil, et, se retournant du côté de la cabane, il poursuivit sa route sans abandonner son fardeau. La cabane n’était plus qu’à une faible distance, et il espérait bien l’atteindre avant que ces ignobles bêtes se fussent décidées à l’assaillir.
Il ne marchait plus, il courait presque aussi fort que s’il n’avait pas été chargé ; la meute avait regagné l’avantage qu’elle avait perdu au moment où elle était entrée dans l’eau ; le bruit des pattes et celui des voix résonnaient littéralement aux oreilles du Shikarri. Tout à coup son fardeau parut avoir doublé de pesanteur, il devenait de plus en plus lourd, et Ossaro, entraîné par une force plus puissante que la sienne, finit par tomber à la renverse. C’étaient les chiens qui, en fin de compte, avaient saisi la viande et terrassé le porteur.
Mais le Shikarri se releva immédiatement, prit une énorme gaule qui, par hasard, se trouvait à sa portée, et, frappant à coups redoublés sur les ravisseurs, fit retentir le vallon des hurlements de ses victimes.
Un combat acharné s’ensuivit : les chiens, acceptant la lutte, mordaient la gaule et s’efforçaient d’arriver jusqu’au chasseur ; mais celui-ci maniait son arme improvisée en bâtonniste habile, et parvint à éloigner, pendant longtemps, ses nombreux adversaires.
Néanmoins ses forces commençaient à s’épuiser : accablé par le nombre, il allait succomber, et, quelques minutes plus tard, il ne serait plus resté que le souvenir du pauvre Shikarri. Mais, au moment où le bras d’Ossaro faiblissait, la voix puissante de Fritz se fit entendre, et le généreux limier s’élança au milieu des assaillants, suivi du botaniste armé de sa carabine. Au premier coup de feu, la meute se dispersa comme un troupeau de moutons, laissant plusieurs de ses membres aux pieds des deux jeunes gens.
Ossaro n’avait plus rien à craindre ; mais si jamais sectateur de Brahma jura de tirer vengeance d’une créature quelconque, ce fut bien le Shikarri à l’égard des chiens sauvages.