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L’indignation du Shikarri était si grande, qu’il fit le vœu de ne pas se coucher ayant d’avoir fait expier à la canaille qui l’avait poursuivi la chute qu’elle lui avait fait faire ; et Karl et Gaspard étaient curieux de savoir quel moyen il emploierait pour arriver à son but. Il était probable que les chiens ne manqueraient pas de venir, pendant la nuit, rôder près de la cabane ; déjà on les entendait glapir aux environs ; mais comment le Shikarri parviendrait-il à les exterminer ? car c’était son intention. Il ne pouvait pas songer à les tuer d’un coup de fusil ; c’eût été gaspiller la poudre que de l’envoyer à de pareils animaux, d’autant plus qu’au milieu des ténèbres on était presque sûr de n’en pas toucher un seul.
L’Hindou avait-il l’intention de leur décocher toutes ses flèches ? Il lui serait tout aussi difficile de les atteindre ainsi qu’avec une balle, puisqu’on voyait à peine à deux pas autour de soi. Et pourtant il s’agissait d’une hécatombe générale. Ce n’était pas avec sa lance que le Shikarri pouvait obtenir un pareil résultat. Comment donc parviendrait-il à se venger, complètement ?
Les deux frères ne supposaient pas qu’on pût faire une trappe assez spacieuse pour y prendre plus d’un chien ; encore faudrait-il beaucoup de peine et beaucoup de temps pour la creuser avec une hache et un couteau. On pouvait établir cette espèce de trébuchet qui consiste à suspendre, à une certaine hauteur, une pièce de bois que l’animal fait tomber sur lui en marchant sur la corde que l’on y a fixée ; mais cela ne ferait jamais qu’une victime, à moins qu’Ossaro ne veillât toute la nuit pour remettre l’assommoir à sa place, chaque fois qu’il aurait été dérangé. D’ailleurs les chiens avaient assez de finesse pour ne pas s’y laisser prendre deux fois.
Karl et Gaspard ne devinaient pas quel était le projet du Shikarri ; mais ils savaient à merveille que l’on pouvait s’en rapporter à lui en pareille circonstance, et ils se contentèrent d’observer tous ses préparatifs sans lui demander aucune explication.
La première chose que fit Ossaro fut de prendre les tendons et les nerfs de l’antilope, ou du moins tous ceux qu’il lui fut possible de recueillir ; il prit également ceux des trois yaks et du cerf aboyeur que Gaspard avait tué le matin même. Il se procura ainsi un bon paquet de ces cordons résistants, dont il fabriqua une vingtaine de cordes d’une solidité à toute épreuve, et qui, bien tordues et parfaitement séchées au feu, ressemblaient à des cordes à violon d’une grosseur considérable ; il ne restait plus qu’à former un nœud coulant avec chacune d’elles, et ce fut l’affaire d’un instant.
Karl et Gaspard commençaient à deviner le projet du Shikarri : il était évident que c’était au piège qu’il avait l’intention de prendre les chiens sauvages ; mais ils ne comprenaient pas comment des animaux de cette taille pourraient être capturés au moyen d’une corde à violon. Il ne faudra pas une minute à des chiens, pensaient les deux frères, pour trancher cette corde avec leurs dents et pour se mettre en liberté. Et certainement la chose n’aurait pas manqué d’avoir lieu, si les pièges avaient été posés d’après la méthode ordinaire ; mais Ossaro avait un système à lui pour placer les collets, un système infaillible sur lequel il comptait pour s’emparer des chiens.
Lorsque les cordes furent prêtes, le Shikarri tailla dans la peau du yak une vingtaine de lanières, et prépara autant de petites brochettes que lui fournirent les arbustes du voisinage. Il coupa ensuite une vingtaine de grillades qu’il prit sur les côtes du sérou, dont la venaison était la moins bonne de toutes les viandes que nos chasseurs avaient en réserve ; et, pourvu de tous ces objets, il partit pour aller poser ses pièges.
Les deux frères l’accompagnaient. Gaspard, marchant à cloche-pied, portait une branche de pin en guise de flambeau, car les ténèbres étaient profondes, et il fallait de la lumière pour que les pièges fussent convenablement placés. Karl était chargé des brochettes et des courroies, et le Shikarri portait la viande et les collets.
Il se trouvait tout autour de la chaumière une quantité d’arbres peu élevés, dont les branches horizontales s’étendaient assez loin. Ces arbres appartenaient à une espèce de sorbiers connus en certains endroits sous le nom de frênes de montagne et de noisetiers de la sorcière ; les branches en sont élastiques, d’une grande solidité, bien qu’elles soient longues et minces, et n’ont pas beaucoup de feuilles ni de brindilles, C’était précisément ce qui convenait à Ossaro ; il avait remarqué ces arbres comme il revenait à la cabane, et c’est du côté où ils se trouvaient qu’il dirigea ses pas.
Arrivé à l’endroit qui devait lui servir de lieu d’exécution, l’Hindou saisit, en sautant, une branche de l’un des noisetiers, la courba jusqu’à terre, et la lâcha pour voir si elle était suffisamment élastique ; il en parut satisfait, et, l’ayant prise de nouveau, il la dépouilla de ses feuilles et de ses ramilles ; lorsqu’il l’eut convenablement épluchée, il y attacha l’une des courroies qu’il avait faites avec la peau du yak ; à l’autre bout de cette courroie était fixée la brochette dont nous avons parlé, et qui fut enfoncée dans la terre de façon à maintenir la branche d’arbre, qui se trouva courbée vers le sol. Cette opération terminée, le chasseur attacha son morceau de venaison à la courroie, et s’y prit de manière qu’il fût impossible de l’emporter, ou même d’y toucher légèrement, sans déranger la cheville qui retenait la branche d’arbre, et, par conséquent, sans dégager celle-ci, qui ne manquerait pas de se relever aussitôt qu’elle serait libre. Enfin Ossaro plaça le collet que nous lui avons vu confectionner, et calcula si bien son affaire qu’il était impossible à un animal quelconque de saisir la venaison sans avoir passé tout d’abord une partie de lui-même dans la boucle du nœud coulant qui devait se resserrer plus tard.
Quand il eut terminé cette première opération, l’Hindou atteignit une seconde branche, organisa un nouveau piège, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il eût placé tous ceux qu’il avait apportés ; et, lorsque le dernier collet fut posé, les trois jeunes gens retournèrent dans leur cabane.
Ils attendirent pendant une demi-heure, l’oreille attentive, espérant toujours qu’avant de se coucher ils auraient la satisfaction d’entendre qu’un chien s’était pris au piège. Mais, soit que la lumière de la torche que portait Gaspard eût effrayé les maraudeurs, soit toute autre cause, les trois jeunes gens ne perçurent pas le moindre bruit, et, fermant la porte de leur cabane, ils se couchèrent et s’endormirent.
Le travail de la journée avait été rude, et les pauvres chasseurs, accablés de fatigue, avaient étendu avec joie leurs corps épuisés sur les feuilles qui leur servaient de matelas. Jamais ils n’avaient eu aussi besoin de repos, et n’avaient mieux profité de celui qu’ils pouvaient prendre.
Mais si leur sommeil avait été moins profond, ils auraient entendu un vacarme effroyable qui dura toute la nuit : des branches craquaient ou se heurtaient les unes contre les autres ; des voix hurlaient, criaient, glapissaient et gémissaient, et l’on ne comprend pas que nos chasseurs aient pu dormir à côté d’un pareil charivari. Ils se réveillèrent enfin, et, comme le jour commençait à paraître, ils se levèrent avec empressement et coururent au dehors. La lumière était encore douteuse ; c’est tout au plus si l’on distinguait les objets à quelques pas devant soi ; mais lorsqu’ils se furent bien frotté les yeux, nos trois camarades se trouvèrent en face d’un tableau qui les réjouit infiniment. Karl et Gaspard ne purent s’empêcher de rire, et Ossaro dansa de joie en poussant des cris de triomphe. Presque tous les collets avaient saisi leur victime : les unes étaient suspendues par le cou, c’est vous dire qu’elles étaient mortes depuis déjà quelque temps ; les autres avaient été prises au milieu du corps et se débattaient dans l’air, tandis que leurs compagnons, attachés par la patte, avaient la tête en bas, la langue pendante et couverte d’écume.
Le système d’Ossaro avait entièrement réussi, et l’Hindou, qui avait juré d’exterminer tous les chiens sauvages dont ils pourraient s’emparer, empoigna sa lance et mit fin aux contorsions des malheureuses bêtes qui respiraient encore.