Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
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XLII LA PASSERELLE

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XLII

LA PASSERELLE

Je ne vous raconterai pas les nombreuses aventures qui arrivèrent à nos trois chasseurs pendant tout le temps que dura la construction de leur passerelle. Il suffît de savoir qu’ils travaillèrent sans relâche, et l’on pourrait dire jour et nuit, jusqu’au moment où elle fut terminée.

 

Il ne leur manquait rien de ce qui est indispensable à l’existence, et ils auraient pu passer toute leur vie dans ce vallon sans souffrir matériellement ; mais l’idée de ne pas pouvoir en sortir, d’être séparés du genre humain et de ne plus revoir ceux qu’ils aimaient, pesait d’un poids trop lourd sur leur esprit pour leur permettre de prendre un instant de distraction. Aussi toutes les minutes dont ils purent disposer furent-elles consacrées à l’achèvement de ce travail qui devait leur rendre la liberté et leur fournir le moyen de rentrer dans leur patrie.

 

Il leur fallut un mois pour terminer leur passerelle, qui était formée tout bonnement d’une énorme perche, ayant à peu près cinquante centimètres de circonférence et un peu plus de trente mètres de longueur. Cette perche se composait elle-même de deux pins élancés, réunis l’un au bout de l’autre, au moyen de fortes courroies dont la peau des yacks avait fourni les éléments. Tout cela paraît bien simple, mais il avait fallu réduire les deux arbres à une grosseur uniforme, et vous vous rappelez que nos bûcherons, pour accomplir cette besogne, n’avaient d’autres outils qu’une petite hache et leurs couteaux. Le bois avait être ensuite passé au feu pour le sécher, puis la réunion des deux arbres avait exigé beaucoup de soin ; elle se trouvait naturellement au milieu de la passerelle, et il fallait qu’elle offrît assez de résistance pour supporter le poids d’un homme. D’ailleurs, une fois les deux perches assemblées, tout n’était pas fini, elles ne constituaient à elles deux que le tablier du pont ; il fallait faire les câbles qui devaient les soutenir : et pour cela que de travail et que de peines ! Aussi, comme je disais tout à l’heure, avait-il fallu un mois entier à nos jeunes gens pour terminer leur œuvre.

 

Enfin tout était prêt ! L’énorme pièce de bois reposait sur la neige, où les bûcherons l’avaient traînée : l’un de ces bouts touchait au bord de l’abîme, et il ne restait plus qu’à la mettre à sa place.

 

Karl était bon ingénieur et avait tout prévu. Si vous jetez les yeux sur les objets qui l’entourent, vous comprendrez quelles étaient ses intentions. Vous verrez d’abord une échelle d’environ quinze mètres de longueur, et à côté de cette échelle, dont la construction avait demandé plusieurs jours de travail, des bigues21 et des poulies de différentes grandeurs, qui avaient également donné beaucoup de peine à fabriquer ; ajouter à cela d’énormes câbles enroulés sur eux-mêmes, et vous serez étonnés de ce que les chasseurs n’avaient mis qu’un mois pour faire toute cette besogne.

 

Mais il ne suffit pas d’avoir tout préparé : le point important est de jeter la passerelle en travers de l’abîme ; c’est pour cela que nos amis sont au bord du précipice ; les voilà qui se mettent à l’œuvre, suivons bien leurs mouvements. Ils commencent par appliquer l’échelle contre la falaise de granit, et l’approchent autant que possible du bord du précipice. Nous savons que cette échelle a plus de quinze mètres de longueur ; elle s’élève par conséquent à treize ou quatorze mètres au-dessus de la surface du glacier. Il est impossible que, depuis le bas de la falaise jusqu’à une pareille élévation, il n’existe pas un défaut dans le rocher, une légère fissure, une cavité d’une certaine profondeur, ou que l’on puisse agrandir.

 

Effectivement le Shikarri a découvert un trou qu’il parvient à creuser davantage avec la pointe de sa lance. Après une heure de ce rude travail, il enfonce dans le trou qu’il vient d’approfondir, et qui a au moins trente centimètres, une pièce de bois dont la longueur est le double de la dimension ; il en résulte qu’elle dépasse la falaise également de trente centimètres, puis on l’entoure de coins de bois qu’on enfonce avec violence entre elle et les bords de la cavité où elle repose ; quand elle est fixée d’une manière inébranlable, on y fait de profondes entailles pour empêcher les courroies de glisser à sa surface, et l’on y attache la plus grande des poulies dont nous avons parlé.

 

Cette poulie est composée de deux rouelles dont l’axe est assez fort pour supporter un poids considérable ; notre ingénieur l’a essayée plusieurs fois avant d’en arriver au moment décisif.

 

Une autre solive est enfoncée dans le roc à peu de distance du glacier ; elle doit servir de cheville pour amarrer la corde, toutes les fois qu’il sera nécessaire de suspendre l’opération. Une fois que cette cheville est solidement fixée, Karl monte à l’échelle et va mettre les cordages sur les poulies ; c’est l’affaire de quelques minutes, car les deux câbles ont été faits avec le plus grand soin, et leur dimension est parfaitement appropriée aux rainures dans lesquelles ils doivent glisser.

 

Les préparatifs continuent : les deux câbles vont être attachés à l’énorme perche qui forme le tablier du pont ; l’un sera fixé au bout de la pièce de bois, l’autre au milieu, précisément à la place où les deux arbres ont été réunis.

 

Que de peine et d’attention pour attacher ces câbles d’une manière satisfaisante, surtout celui du milieu, car le rôle qu’il joue dans l’édifice est de la plus grande importance ! c’est lui qui supporte la passerelle, et non-seulement il doit la maintenir, afin qu’elle ne tombe pas dans la crevasse, mais sa principale mission est de l’empêcher de se rompre. Jamais, sans cette idée ingénieuse, une pièce de bois aussi mince n’aurait pu supporter le poids d’un homme ; et si nos ouvriers avaient choisi des pins d’une grosseur plus considérable, comment auraient-ils fait pour jeter cette masse pesante au-dessus du précipice ?

 

Le câble central a donc été l’objet de tous les soins des travailleurs, et c’est avec toutes les précautions imaginables qu’on l’attache à la pièce de bois qu’il doit solidifier.

 

À l’œuvre, maintenant ! Pauvres amis, puissiez-vous réussir ! Les cordes sont à leur place, chacun est à son poste ; le Shikarri, qui est le plus fort de la bande, se charge de pousser le tablier du pont, tandis que Karl et Gaspard vont tirer sur les câbles. Des rouleaux ont été mis sous la pièce de bois ; car, bien qu’elle n’ait pas plus de quinze centimètres de diamètre, elle n’en : est pas moins très-difficile à faire mouvoir à cause de sa longueur, même sur le terrain couvert de glace et de neige où il s’agit de la faire glisser.

 

Karl a compté jusqu’à trois, et l’énorme perche s’ébranle ; déjà son extrémité dépasse le bord de l’abîme, elle avance peu à peu ; les travailleurs, tout entiers à leur affaire, ne disent pas une parole. La pièce de bois marche toujours ; elle rampe avec lenteur, mais sans que rien l’entrave. Il faut cependant l’arrêter : le premier des rouleaux qui la soutiennent approche du bord de l’abîme ; il faut aller le reprendre et le placer derrière les autres.

 

La chose est très-facile ; les câbles sont fixés à la poutrelle qui leur sert de taquet ; les poulies fonctionnent à merveille, et les cordes glissent aisément sur les rainures qui les supportent.

 

Les rouleaux sont réajustés ; Karl et Gaspard reprennent les câbles, et la pièce de bois est de nouveau mise en mouvement. Rien ne l’arrête, elle passe maintenant au-dessus de l’abîme ; si la poulie venait à se rompre, ou si les travailleurs avaient un moment de défaillance, elle disparaîtrait dans le gouffre qu’elle traverse. Mais elle repose sur l’autre bord, elle le dépasse de plusieurs mètres et s’y appuie sur la neige ; les câbles sont amarrés à la solive, qui les retient fortement ; l’extrémité de la passerelle est fixée de manière qu’elle ne puisse pas changer de place ; tout est fini, le succès a couronné leurs efforts ; l’abîme est traversé par un pont !

 

Les travailleurs n’ont pas encore regardé leur ouvrage ; mais, lorsqu’ils n’ont plus rien à faire, les braves jeunes gens arrêtent leurs regards sur cette construction étrange qui doit leur rendre la liberté, et la saluent de cris joyeux et d’acclamations enthousiastes.





21 Mâtereaux qui ont des poulies à leur extrémité et qui servent à élever ou à soutenir des fardeaux.



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