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Vous souriez des transports de nos chasseurs ; vous ne trouvez pas qu’il y ait de quoi s’enthousiasmer à propos d’une perche en guise de pont, et vous doutez même qu’ils puissent franchir la crevasse au moyen de cette passerelle qui vous paraît fort peu commode. J’avoue que le parcours n’en est pas très-facile ; grimper jusqu’en haut d’un mât de cocagne n’est vraiment rien auprès d’une semblable traversée. Il y a des gens pour qui c’est une bagatelle que d’embrasser une perche de quinze centimètres de diamètre et de s’élever à huit ou dix mètres de terre ; mais quand il s’agit de se traîner le long d’un mât qui a un peu plus de trente mètres, et qu’il faut accomplir cette prouesse en ayant sous les yeux un abîme effroyable, dont l’idée seule donne le vertige, la difficulté se complique énormément.
Ossaro, qui avait escaladé tant de fois le stipe des palmiers et la tige des bambous, ne s’inquiétait pas de la traversée ; mais pour Karl et Gaspard, qui n’étaient pas des grimpeurs d’aussi belle force, l’aventure devenait périlleuse, il fallait aviser à un autre expédient.
Trois jeunes arbustes, dont la tige unissait la souplesse à la solidité, furent abattus, dépouillés de leurs branches, séchés au feu et pliés de manière à former chacun un triangle, Les deux bouts de la tige, réunis au sommet de ce triangle, furent solidement liés au moyen d’une courroie qui s’attachait à son tour à une corde assez longue ; cette corde devait embrasser la passerelle, venir se rattacher à son point de départ, et présenter une anse qui glisserait aisément sur le tablier du pont. Vous comprenez maintenant par quel système nos voyageurs avaient le projet d’effectuer leur passage ; ils devaient monter sur la base du triangle, qui leur servirait d’étrier, saisir d’un bras le tablier de la passerelle, et de l’autre faire glisser la corde qui les tiendrait suspendus. Ils emporteraient sur les épaules leurs fusils et leurs quelques bagages qui en valaient la peine ; tout cela était fort peu de chose. Quant à Fritz, on avait cherché pendant longtemps un moyen de lui faire faire la traversée ; mais Ossaro avait tranché la difficulté en proposant d’emmailloter le chien dans l’une des peaux qui leur restaient ; on le lui attacherait ensuite sur le dos, et il se chargeait du reste.
Une demi-heure après, les trois voyageurs étaient réunis sur les bords de la crevasse ; ils avaient leur étrier à la main et leurs bagages sur les épaules ; Fritz, enveloppé dans un morceau de la peau du yak et fortement lié sur l’échine de l’Hindou, regardait tous ces préparatifs d’un air demi-sérieux, demi-effaré, qui eût été risible en toute autre circonstance, mais qui ne fut pas même remarqué de nos amis dans cet instant solennel.
Ossaro voulait passer le premier ; Gaspard, de son côté, faisait valoir qu’il était le plus jeune, le plus léger de la bande, et réclamait la préséance. « Il est d’usage que l’ingénieur qui a fait un pont l’essaye avant les autres, » disait Karl à son tour, et ce fut lui qui l’emporta en sa qualité de chef.
Le botaniste approcha du gouffre béant, il passa autour de l’arbre qui leur servait de pont la courroie qu’il tenait à la main, fit un nœud et laissa retomber son étrier. Saisissant alors la passerelle avec ses deux bras, il posa les deux pieds sur le triangle et se trouva tout à coup suspendu au-dessus de l’abîme. Il appuya deux ou trois fois sur l’étrier pour en éprouver la résistance ; puis, dégageant son bras gauche, il poussa la courroie, la fit glisser de trente ou quarante centimètres sur le tablier du pont, et, lançant en avant la partie supérieure de son corps, il s’éloigna de plus en plus vite de ses deux compagnons.
Gaspard et Ossaro tressaillirent en le voyant suspendu comme à un fil entre le ciel et cet effroyable gouffre ; la distance était longue, parviendrait-il à la franchir ? Un éblouissement pouvait le précipiter dans l’abîme, ses bras pouvaient se lasser, la corde pouvait se rompre. Quant à la passerelle, des quartiers de roche la maintenaient solidement à sa place du côté des chasseurs, et la corde, serrée autant que possible au moyen de la poulie, en fixait l’autre bout. Mais l’énorme câble qui la soutenait au milieu ne l’empêcha pas de fléchir sous le poids du botaniste ; le voyageur était à peine au quart de la distance qu’il avait à franchir, et il se trouvait déjà bien au-dessous du niveau du glacier, position d’autant plus fâcheuse, qu’il avait dès lors à remonter une espèce de colline pour aborder à l’autre rive. Toutefois, il parvint heureusement jusqu’au milieu de la passerelle, et put saisir le câble qui en faisait la solidité.
Mais il se trouvait précisément à l’endroit le plus difficile de cette traversée périlleuse ; le câble interceptait le passage, il n’y avait plus moyen d’avancer ; il fallait nécessairement détacher l’étrier de la passerelle et parvenir à le replacer de l’autre côté du câble.
Notre ingénieur n’était pas arrivé jusque-là sans avoir songé au moyen de triompher de cet obstacle ; il n’hésita pas une seconde en face de cette difficulté ; saisissant la corde qui l’arrêtait au passage, il s’en aida pour s’asseoir sur la pièce de bois en croisant les jambes, transféra sans beaucoup de peine son étrier au delà du câble, et, reprenant la position qu’il avait auparavant, il continua de se hisser vers l’autre bord du précipice.
À mesure qu’il approchait du but, la difficulté augmentait, le point qu’il fallait gagner étant beaucoup plus élevé que celui où notre voyageur se trouvait descendu ; mais à force de patience et de courage il continua d’avancer peu à peu, et ses pieds arrivèrent enfin à toucher le mur de glace.
Un dernier effort et il se retrouva sur la neige ; il s’éloigna de l’abîme et agita son chapeau en poussant un cri de joie ; des hourras lui répondirent de l’autre rive ; mais les acclamations furent encore bien plus joyeuses et bien plus triomphantes, lorsqu’une demi-heure après, ils furent réunis tous les trois de l’autre côté de la crevasse, et qu’ils regardèrent le gouffre béant qu’ils laissaient derrière eux.
Il faut avoir échappé à quelque malheur effroyable, avoir failli mourir ou s’être enfui d’un cachot, pour comprendre l’émotion profonde et la joie qui faisaient battre le cœur des deux frères et du bon Shikarri
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Hélas ! combien leur bonheur fut court, et quel affreux désespoir succéda bientôt à cet instant d’ivresse !
Dix minutes s’étaient à peine écoulées depuis le moment où le dernier des trois amis avait rejoint les deux autres, Fritz avait été débarrassé de la peau qui l’enveloppait et courait devant ses maîtres comme s’il avait eu hâte de sortir de cette gorge désolée ; nos chasseurs le suivaient en jasant ; leur allure était légère et leur esprit joyeux ; mais ils n’avaient pas franchi cinq cents mètres, qu’ils s’arrêtèrent tout à coup et se regardèrent en palissant.
Un nouvel abîme s’ouvrait devant eux et traversait le glacier dans toute son étendue. Comme celui qu’ils venaient de franchir, il ne s’arrêtait qu’à la muraille de granit ; il avait plus de soixante mètres de large, et nos voyageurs osaient à peine s’en approcher, tant il était profond.
L’abîme, cette fois, était infranchissable, un seul regard suffisait pour s’en convaincre ; Fritz lui-même paraissait l’avoir compris, car il regardait tristement son maître, et poussait des hurlements lugubres.
Nos pauvres amis restèrent longtemps en face de cet effroyable précipice, cherchant toujours s’il n’y aurait pas moyen de le traverser ; puis enfin, lui jetant un dernier regard, ils s’éloignèrent avec lenteur, la tête baissée et les yeux remplis de larmes.
Je ne vous répéterai pas les tristes paroles qu’ils échangèrent en revenant dans la vallée ; je ne vous raconterai pas les détails de leur retour, le nouveau passage de la crevasse, les sentiments douloureux avec lesquels nos pauvres chasseurs accomplirent cette traversée périlleuse : il est facile de s’en faire une idée.
La nuit approchait, lorsque, brisés de corps et d’esprit, ils arrivèrent à leur cabane, où ils s’étendirent immédiatement sur leur couche de feuilles sèches.
« Mon Dieu, mon Dieu ! s’écria Karl avec un amer désespoir, combien de temps resterons-nous dans ce misérable réduit ? »