Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
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XLIV NOUVELLES ESPÉRANCES

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XLIV

NOUVELLES ESPÉRANCES


Malgré, la fatigue dont ils étaient accablés, nos chasseurs passèrent presque toute la nuit sans dormir ; la douleur poignante qui suit toujours l’espoir déçu les tenait éveillés en dépit de leurs efforts, et lorsque enfin ils succombèrent au sommeil, ils furent bien loin d’y trouver le repos qui leur était nécessaire, car des songes affreux vinrent tourmenter leur esprit. Mais, le lendemain, un radieux soleil, qui brilla dès le matin, exerça sur leur esprit la plus heureuse influence ; il aida merveilleusement à la réaction qu’une pareille nuit devait amener chez des êtres pleins de sève et de courage, et nos chasseurs, tout en mangeant la tranche de venaison qui composait leur déjeuner, sortirent de l’abattement où ils étaient depuis la veille.

 

« En supposant que nous ne devions jamais sortir de cette vallée, s’écria Gaspard, je ne vois pas que ce soit une raison pour nous laisser mourir de faim. Les vivres abondent ici, j’ajouterai même qu’ils sont variés. Pourquoi ne pas manger de poisson ? Je suis sûr que le lac renferme des truites ; essayons d’en pêcher quelques-unes. Est-ce que tu n’es pas de mon avis, Karl ? »

 

Gaspard disait ces paroles d’un air enjoué, avec l’intention d’égayer un peu son frère, qui était le plus triste de la bande.

 

« Je n’y vois pas d’inconvénient, répondit Karl, j’ai entendu dire qu’il y avait dans toutes les rivières de cette chaîne de montagnes un excellent poisson qu’on appelle truite de l’Himalaya ; toutefois il n’est pas bien nommé, car ce n’est pas une truite, mais une espèce de carpe. Il est possible que nous le trouvions ici.

 

– Je désire l’y trouver, reprit Gaspard ; mais jusqu’à présent nous n’avons pas de filets, pas de lignes et pas d’hameçons ; comment ferons-nous pour pêcher sans l’un ou l’autre de ces engins ? As-tu par hasard une façon particulière de prendre le poisson, mon bon Ossaro, toi qui pêches si bien les chiens ?

 

– Ah ! Sahib, répondit le Shikarri, donnez-moi un bambou, et moi pêcher tout de suite ; mais pas de bambou, pas de filet, rien pour en faire… et cependant, moi empoisonner l’eau et vous donner tout le poisson.

 

– Empoisonner l’eau du lac pour t’emparer du poisson ! et comment feras-tu donc ?

 

– Moi trouver du bikh, et avoir bientôt fait.

 

– Qu’est-ce que c’est que du bikh ?

 

– Vous venir, Sahib, et moi vous montrer la fleur, qui est très-commune dans la vallée. »

 

Karl et Gaspard se levèrent et suivirent le Shikarri. À peine avaient-ils fait trente pas qu’Ossaro leur désigna une plante qui se montrait autour d’eux avec une grande abondance ; sa tige herbacée pouvait avoir deux mètres de hauteur : cette tige portait des feuilles palmées assez larges, et se terminait par une sorte de panicule composée de grandes fleurs jaunes.

 

Gaspard cueillit l’une de ces fleurs et la porta vivement à ses narines, pour, voir quel en était le parfum ; mais il rejeta son bouquet tout aussi vite qu’il l’avait pris, et, poussant un cri d’effroi, il chancela et tomba presque évanoui dans les bras de son frère. Il n’avait, par bonheur, fait qu’approcher l’épi de ses narines, car il serait mort s’il en avait aspiré largement l’odieux parfum ; mais il en fut quitte pour un vertige, qui dura quelques heures.

 

Quant au botaniste, il lui avait suffi d’un coup d’œil pour reconnaître cette plante vénéneuse, C’était une espèce d’aconit, très-voisine de l’aconit napel que l’on nomme aussi fleur en casque, et dont on extrait l’un des poisons les plus violents.

 

Les feuilles, les fleurs, la tige, toute la plante est vénéneuse, mais l’essence même du poison est renfermée dans les racines, qui ressemblent à de petits navets.

 

C’est une plante assez commune, que l’on trouve dans beaucoup d’endroits ; les monts Himalaya en renferment bien douze espèces, ou plutôt douze variétés, et celle qu’Ossaro montrait aux deux frères était précisément laconit féroce des naturalistes, d’où les Indiens extraient le poison célèbre qu’ils désignent sous le nom de bikh.

 

Le Shikarri proposait donc d’empoisonner l’eau du lac en y jetant une quantité suffisante de tiges, de racines et de feuilles de l’aconit féroce.

 

Karl repoussa cette proposition : il ne doutait pas qu’on ne se procurât par ce moyen une énorme quantité de poisson, mais on en détruirait beaucoup plus qu’il n’était nécessaire, et peut-être n’en laisserait-on pas un seul. Il pensait à l’avenir ; qui pouvait savoir combien de temps ils passeraient sur les bords du lac ?

 

Karl néanmoins, voyant que Gaspard avait retrouvé un peu de gaieté, fit un effort sur lui-même pour secouer sa tristesse.

 

« Allons, dit-il, ne songeons plus à la pêche, ce sera pour une autre fois ; je sais bien que le poisson paraît au premier service, mais que dites-vous des légumes ? Voyons un peu quelles sont les ressources que notre jardin nous réserve ; nous aurions bien meilleure table, si nous voulions faire usage de toutes les plantes comestibles qui sont autour de nous. Quant à moi, je suis las de ne manger que de la viande sans légumes et sans pain, et je suis sûr que nous trouverons ici l’un et l’autre : car, si l’on en juge d’après les oiseaux qu’on aperçoit et d’après la température particulière de cette vallée, la flore qui nous entoure doit être aussi variée que celle d’un jardin botanique. »

 

En disant ces mots, Karl ouvrit la marche et fut suivi de Gaspard, du Shikarri et même de Fritz.

 

« Regardez donc, s’écria le chasseur de plantes en désignant un grand pin qui s’élevait à peu de distance, regardez ces énormes cônes ; sous chacune de leurs écailles, nous trouverons une amande aussi grosse qu’une pistache et qui est très-bonne à manger ; en en faisant griller une certaine quantité, nous aurons un aliment qui nous tiendra lieu de pain.

 

– C’est vrai, répondit Gaspard, quels grands cônes ! Ils sont de la grosseur d’un artichaut. À quelle espèce de conifères l’arbre qui les porte appartient-il ?

 

– À celle des pins comestibles, répliqua le botaniste ; on les appelle ainsi parce que leurs graines sont mangeables. Celui que nous avons sous les yeux est le Pinus Gerardiana. Ainsi vous voyez qu’outre leur bois, qui est d’un usage constant, les pins nous fournissent des graines qui peuvent servir à l’alimentation de l’homme, sans parler des produits qu’on en retire et qui constituent la poix, la térébenthine, le goudron et la résine. »

 

Karl poursuivit sa promenade en se dirigeant du côté du lac.

 

« Mais voici de la rhubarbe, » dit-il en montrant à ses camarades une plante magnifique. En effet, la rhubarbe, que ses belles feuilles et sa pyramide de bractées jaunes rendent si remarquable parmi toutes les plantes herbacées, la rhubarbe croît spontanément dans la chaîne de l’Himalaya. Les indigènes recueillent ses tiges acides, qui sont creuses et remplies d’eau, et les mangent crues ou bouillies ; ils en prennent également les énormes feuilles bordées de rouge, qu’ils font sécher et qu’ils fument en guise de tabac. Mais il s’en trouvait dans le voisinage une autre espèce plus petite, dont les feuilles, au dire du Shikarri, étaient bien préférables pour ce dernier usage ; il en avait fait l’expérience, car il n’avait pas fumé autre chose depuis qu’il était dans la vallée. Ce pauvre Ossaro, complètement au dépourvu de bétel, qu’il était habitué à mâcher constamment, fut trop heureux de le remplacer par le chula, ainsi qu’il nommait les feuilles sèches de la rhubarbe. Quant à sa pipe, elle était assez originale et facile à fabriquer : il prenait une petite baguette, l’enfonçait dans la terre, où il la poussait horizontalement de façon à produire une galerie souterraine de quelques pouces de longueur, puis il retirait son bâton du côté opposé à celui par lequel il l’avait introduit ; de cette manière, le canal était percé aux deux bouts ; il ajustait à l’une de ces extrémités un roseau qui faisait le tuyau de la pipe, remplissait l’autre bout de ses feuilles de rhubarbe, et fumait avec calme cet étrange narghilé dont la terre constituait elle-même le fourneau.

 

Cette méthode, qui est bien loin d’être mauvaise, est fréquemment employée par les habitants à demi barbares de l’Afrique et des Indes, et Ossaro préférait sa pipe à toutes celles que vous auriez pu lui offrir.

 

Karl avançait toujours et montrait à ses compagnons diverses espèces de racines comestibles, de fruits et de légumes qu’il apercevait en marchant. Dans le nombre se trouvaient des poireaux sauvages qui serviraient à faire la soupe ; la vallée produisait plusieurs espèces de groseilles, de cerises, de fraises, de framboises, qui depuis longtemps sont acclimatées dans nos jardins, et que les deux frères saluaient comme de vieilles connaissances.

 

« L’eau du lac elle-même, poursuivit Karl, nous fournira sa part de végétaux alimentaires. Voyez-vous là-bas ces larges fleurs roses et blanches ? Ce sont des lotus (nelumbium speciosum) ; la tige en est bonne à manger, ou, si vous l’aimez mieux, elle pourra nous servir de tasses et remplacera les verres qui nous manquent. Et cette espèce de fruit aquatique, dont les pointes ressemblent à des cornes, c’est la châtaigne d’eau (trapa bicornis) ; nous la ferons cuire sous la cendre, et nous aurons des marrons. Grâce à Dieu, mes amis, la nourriture ne manquera pas. »

 

Le pauvre botaniste avait néanmoins le cœur bien gros, tout en s’efforçant de parler avec gaieté.


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