Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
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XLVI SUITE DE L’EXPLORATION DE KARL

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XLVI

SUITE DE L’EXPLORATION DE KARL


Le botaniste continua de marcher ainsi jusqu’à l’extrémité de la vallée, c’est-à-dire jusqu’à l’endroit le plus éloigné de la cabane ; mais, malgré l’attention qu’il apportait dans son examen, toutes ses recherches avaient été complètement infructueuses. Il avait bien découvert de larges corniches, assez grandes pour que l’on pût y poser une échelle, et même lui donner une inclinaison suffisante ; malheureusement, au lieu de s’étager les unes au-dessus des autres, ce qui était indispensable, elles se trouvaient largement séparées, et n’offraient pas entre elles de communication possible.

 

Mais, à l’endroit le plus éloigné de la cabane, la falaise de granit formait l’une de ces baies dont nous avons déjà parlé, et qui existaient au pourtour du vallon. Celle-ci était plus grande que les autres, non pas en largeur, car elle mesurait tout au plus quelques mètres d’ouverture, mais elle en avait une centaine de profondeur.

 

Karl entra dans cette impasse et en examina l’enceinte avec une vive émotion ; quiconque l’aurait vu en ce moment aurait été frappé de l’éclat de son regard et de la satisfaction qui s’épanouissait peu à peu sur son visage. D’un caractère naturellement sérieux et que la tristesse rendait plus grave encore, notre chasseur de plantes ne s’enthousiasmait pas facilement. Qu’est-ce qui pouvait donc motiver la joie qu’on lisait sur son visage ?

 

D’abord la muraille qui entoure cette baie, ou plutôt cette ravine, est moins élevée qu’ailleurs ; c’est à peine si elle atteint quatre-vingts mètres. Toutefois ce n’est pas à cette particularité qu’il faut attribuer la satisfaction du botaniste ; une échelle de quatre-vingts mètres lui serait parfaitement inutile. Ce qui l’a rendu si joyeux, c’est qu’il vient de remarquer sur la face perpendiculaire de la falaise, une série de corniches, placées précisément les unes au-dessus des autres. Le rocher, bien qu’il soit granitique, est formé d’assises puissantes, dont chaque étage est posé, un peu en retraite, sur celui qui le supporte. Ces divers étages ne sont pas réguliers, et les saillies qu’ils présentent se trouvent à d’inégales distances ; quelques-unes de ces tablettes sont très-larges, mais il en est aussi qui paraissent bien étroites ; néanmoins la plupart sont d’une étendue suffisante pour servir de base à une échelle. Pour les moins élevées, cela ne fait pas le moindre doute, il sera facile de les atteindre au moyen d’échelles de six à huit mètres de longueur ; quant aux rebords qui se rapprochent du sommet de la falaise, Karl ne sait trop qu’en penser ; la distance qui les sépare ne semble pas excéder celle qui est entre les autres, mais la tablette est beaucoup plus étroite. C’est peut-être, il est vrai, une illusion d’optique ; mais, s’il en est ainsi, notre ingénieur n’en sera pas plus avancé, car ces derniers étages sont alors bien plus élevés que les couches de la partie inférieure, et il est possible que les échelles ne puissent pas y atteindre.

 

Si jamais vous vous êtes trouvé au pied d’une montagne, ou même d’une grande muraille, vous avez pu observer combien il est difficile de juger de la dimension des objets qui sont placés à une certaine hauteur sur le versant de la montagne, ou sur la façade de la muraille. Une saillie d’un mètre de large peut n’apparaître que comme un simple filet, et un oiseau qui serait perché sur le bord de la tablette ne semblerait qu’un point à l’œil du spectateur. Karl ne se faisait pas illusion à cet égard ; il avait étudié les éléments de la perspective, et, sachant combien la distance modifie l’aspect des choses, il ne se hâtait pas de porter un jugement définitif sur les saillies du rocher qui faisait l’objet de son examen.

 

Il recula autant que possible pour estimer d’une manière plus certaine la distance et la largeur des saillies en question ; malheureusement, ainsi que nous l’avons déjà dit, la ravine était fort étroite, et Karl fut bientôt arrêté par la muraille opposée. Il grimpa sur une grosse roche qui se trouvait auprès de lui, mais il ne fut pas encore satisfait ; la roche n’était pas assez haute pour qu’il pût bien juger de ce qu’il voulait connaître ; c’était pourtant le meilleur observatoire qu’il eût à sa disposition, et il resta perché pendant longtemps sur ce morceau de granit, les yeux toujours attachés à sa falaise, tantôt fixés sur un seul point, tantôt parcourant la montagne de la base au sommet pour redescendre jusqu’à terre.

 

La figure du chasseur de plantes s’était assombrie de nouveau, car il venait de découvrir un obstacle qui lui paraissait insurmontable ; deux des étages qu’il s’agissait de franchir étaient trop éloignés l’un de l’autre pour qu’il fût possible de les escalader.

 

La première assise lui paraissait moitié moins élevée que celle qui venait ensuite, et cette différence d’élévation entre les diverses couches dont la falaise était formée lui semblait augmenter à mesure qu’elles approchaient du faîte de la muraille.

 

Après tout, ce n’était qu’une conjecture ; il pouvait au moins s’assurer du fait relativement aux deux premiers étages : il lui était facile de mesurer à quelle hauteur la première saillie du roc était située ; une fois qu’il aurait à cet égard une donnée positive, il jugerait beaucoup mieux de l’écartement qui existait entre les autres.

 

Karl pouvait aisément escalader cette première assise, dont la base formait une pente assez douce et qui présentait des cavités, des saillies, des fissures où l’on pouvait poser les mains et les pieds. Une fois sur le rebord de l’assise, il n’aurait plus besoin que d’avoir une ficelle avec une pierre attachée au bout et de la laisser glisser jusqu’à ce que la pierre fût arrivée en bas, puis de mesurer la longueur de la ficelle pour savoir à combien de mètres la corniche se trouvait au-dessus du sol.

 

Karl avait précisément dans sa poche une lanière de cuir assez longue et très-mince, qui faisait l’affaire à merveille ; il ramassa un petit morceau de granit, l’attacha au bout de sa courroie, et se mit en devoir d’escalader la falaise.

 

Il trouva la chose plus difficile qu’il ne l’avait cru d’abord, et c’est tout ce qu’il put faire que d’atteindre la banquette où il voulait arriver. Pour Gaspard, ce n’eût été qu’une bagatelle ; habitué dès l’enfance à gravir jusqu’au sommet des Alpes où il avait souvent poursuivi les chamois, il se serait fait un jeu d’escalader cette roche inégale, dont les aspérités formaient autant d’échelons.

 

Mais Karl, en fait de gymnastique, n’était pas de première force ; et il se trouva hors d’haleine et passablement effrayé de sa témérité, lorsqu’il atteignit la corniche, où il arriva sain et sauf.

 

Il la suivit pendant quelque temps, rencontra un endroit où la falaise était à pic, laissa glisser la pierre qui était au bout de sa courroie, et sut bientôt à quelle hauteur il se trouvait du sol. Hélas ! l’élévation de ce premier étage était bien plus grande qu’il ne se l’était figuré d’en bas. Il ne pouvait plus en douter, les couches supérieures étaient inaccessibles, car, même à vue d’œil, elles paraissaient bien plus puissantes que celle qu’il venait d’escalader, et il ne fallait plus songer à les gravir à l’aide d’une échelle.

 

Le cœur brisé de nouveau, Karl, n’ayant plus d’autre dessein que de retourner à la cabane, revint lentement à l’endroit par lequel il était arrivé. Mais il est plus facile de monter que de descendre, et quelle ne fut pas la consternation du chasseur de plantes, quand il se vit littéralement cloué sur cette corniche ! car il ne lui semblait pas moins impossible de regagner le sol que d’atteindre le sommet de la falaise.


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