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Il y avait plus de deux heures que le pauvre Karl était assis, les jambes pendantes, au bord de la corniche, et qu’il rongeait son frein en se repentant plus que jamais de la sottise qu’il avait faite. Néanmoins il éprouvait plus d’impatience et d’ennui que de véritable inquiétude ; il était bien sûr que ses compagnons finiraient par le trouver ; en supposant qu’il dût passer la nuit dans la grotte, ce ne serait pas un grand malheur : il serait obligé, il est vrai, de se coucher sans souper, et il en souffrirait un peu, car il avait grand’faim ; mais il lui était arrivé dans sa vie de jeûner bien plus longtemps, et ce n’était pas pour lui un grand sujet d’alarme.
« Après tout, se disait Karl, la situation pourrait être plus mauvaise ; » et il se consolait en pensant qu’elle n’avait rien de périlleux, lorsqu’un son bizarre, analogue au bruit qui précède le braiment d’un âne, vint frapper son oreille.
Quelques buissons touffus s’élevaient à peu de distance du pied de la montagne ; c’était du milieu de ce hallier que paraissait venir le son étrange dont le botaniste avait été surpris.
Karl prêta l’oreille et fixa les yeux sur le hallier ; le bruit se répéta bientôt, mais aucune bête n’apparut aux regards du botaniste : il vit cependant s’agiter les broussailles, et le craquement des branches qui se rompaient avec fracas annonçait qu’un animal puissant les brisait sur son passage.
Notre chasseur ne tarda pas à en avoir la preuve ; un instant après une bête d’un assez gros volume sortit du fourré et se montra complètement à découvert.
Il n’était pas besoin d’être bien savant pour reconnaître à quelle famille appartenait l’animal : c’était un ours, cela ne faisait pas le moindre doute. Il restait à savoir quelle en était l’espèce. L’animal que Karl voyait était d’une taille moyenne relativement aux individus de sa famille, c’est-à-dire qu’il était plus petit que l’ours polaire et plus grand que celui de Bornéo, qui est désigné par les Malais sous le nom d’ours du soleil. C’est à peine s’il était aussi gros que le fameux ours à grandes lèvres avec lequel notre botaniste avait eu maille à partir sur le bord d’un ruisseau ; vous vous rappelez cette risible aventure, où notre chasseur de plantes eut le malheur de perdre son vinaigre au piment.
L’ours dont il s’agit maintenant se trouvait donc à peu près de la même taille que le paresseux aux grandes lèvres ; il était noir comme celui-ci, avait également la lèvre inférieure d’une teinte blanchâtre, et sur la gorge une tache formant un Y dont la base était placée sur la poitrine et dont chaque branche se dirigeait vers l’épaule ; mais son poil était moins long et moins ébouriffé que celui du paresseux ; il avait le cou d’une épaisseur remarquable, la tête aplatie de manière que le front se trouvait à peu près sur la même ligne que le nez, caractère qui le distinguait aussi du paresseux, dont le front fait avec le museau un angle presque droit ; ses oreilles étaient grandes, son corps trapu, ses jambes robustes et grossièrement façonnées, ses ongles d’une grandeur médiocre, et la pointe s’en trouvait émoussée.
Bref c’était l’ours du Thibet, que les naturalistes érudits ont baptisé du nom d’Helarctos Thibetanus ; on le trouve généralement sur les plateaux élevés du Thibet, et l’on suppose qu’il parcourt toute la région supérieure des monts Himalaya, car on l’a souvent rencontré au Népaul et dans quelques autres parties de ces montagnes gigantesques.
Pour en revenir au botaniste, il fut tout d’abord effrayé par cette apparition. Personne, pas même un chasseur d’ours, en voyant débucher cet animal à côté de soi, ne peut s’empêcher de tressaillir, et nous serons d’autant moins surpris de la frayeur de Karl, si nous nous rappelons qu’il avait laissé sa carabine au pied de la falaise et qu’il se trouvait complètement désarmé en face du nouveau venu.
Toutefois notre botaniste fut bientôt rassuré : d’abord, après avoir examiné la bête, il en reconnut les caractères et se souvint d’avoir lu jadis que l’ours du Thibet est inoffensif par nature, qu’il se contente de fruits et n’a jamais blessé personne, à moins d’y être provoqué d’une façon ou d’une autre.
Karl avait un second motif pour ne pas redouter l’ours : il était, malheureusement pour lui, dans un endroit où l’animal ne viendrait pas le chercher ; il se trouvait complètement en dehors du chemin de la bête, et, s’il gardait le silence, il était même probable que l’ours ne l’apercevrait pas. Il resta donc immobile et ne fit pas plus de bruit qu’une souris qui voit passer un chat.
Mais il était dans l’erreur en supposant que l’animal s’éloignerait sans même l’apercevoir. L’ours avait des intentions qui rendaient la chose impossible ; il erra pendant quelques instants au milieu des rochers, fit entendre à plusieurs reprises l’espèce de grondement qui tout d’abord avait éveillé l’attention du botaniste, et se dirigea vers la falaise. Arrivé précisément au-dessous de l’endroit où Karl était perché, l’animal se dressa sur ses pieds de derrière, appuya ses griffes antérieures contre la paroi de granit, leva la tête, et ses yeux rencontrèrent ceux du chasseur de plantes.