Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
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XLIX DESCENTE DE LA CORNICHE

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XLIX

DESCENTE DE LA CORNICHE

En apercevant cette créature dont la forme lui était complètement inconnue, l’animal retomba sur ses quatre pieds et sembla pendant un instant vouloir rentrer dans les broussailles d’où il venait de sortir ; il se retourna, fit quelques pas du côté des buissons, revint auprès de la falaise, regarda le chasseur de plantes, et néanmoins, triomphant de sa frayeur, il se rapprocha peu à peu du rocher qu’il finit par gravir.

 

Karl était toujours assis au bord de la corniche ; mais, en voyant cette escalade qui avait lieu précisément au-dessous de l’endroit où il se trouvait alors, il fut immédiatement sur pied et bondit à droite et à gauche en se demandant par où il devait fuir.

 

Quant à s’opposer à l’intention que manifestait l’animal de gagner la terrasse, notre chasseur était loin d’y songer ; il n’avait pas de fusil et pas même de couteau ; à la moindre provocation, l’ours n’aurait pas manqué de le saisir et de l’étouffer entre ses bras, ou de le jeter au pied de la falaise, et d’une façon ou de l’autre c’était une mort certaine. Karl ne pouvait donc pas se défendre, et il n’avait d’autre pensée que la fuite.

 

Mais comment s’éloigner ? La terrasse n’était pas longue, elle était trop étroite pour que l’on pût y faire les détours qui permettent quelquefois d’éviter un ennemi, et, si l’ours était vraiment dans l’intention d’attaquer le chasseur de plantes, celui-ci ne lui échapperait pas plus en se sauvant au bout de la corniche qu’en restant immobile.

 

Cependant la bête avançait, et Karl ne pouvait pas l’attendre ; tout à coup il se souvint de la caverne qu’il avait découverte et s’imagina qu’il pourrait s’y cacher.

 

Il n’avait pas le temps de réfléchir au parti qu’il voulait prendre ; s’il éprouvait la moindre hésitation, il allait être saisi par l’animal, qui effleurait déjà le rebord de la corniche. Sans plus délibérer, Karl se précipita du côté de la caverne.

 

Arrivé en face de l’ouverture de cette grotte, il s’y introduisit à la hâte, et, se jetant sur le côté, il s’accroupit dans l’ombre afin d’échapper aux regards de son terrible adversaire. Il était bien heureux pour notre chasseur de plantas qu’il se fût détourné : car, s’il était resté au milieu du passage, il aurait été pris immédiatement et aurait senti ses os craquer sous l’étreinte de l’animal qui l’aurait trouvé sur son chemin. À peine venait-il de dissimuler sa présence que l’ours entra dans la caverne et passa devant lui en grondant avec force ; mais la bête poursuivit sa route, et, à en juger d’après les grognements qu’elle ne cessait de faire entendre, elle s’enfonça profondément au cœur de la montagne.

 

Lorsque le bruit des pas de l’ours se fut perdu au loin, Karl se consulta pour savoir ce qui lui restait à faire ; était-il prudent de rester à la place qu’il avait pris, ou valait-il mieux retourner sur la corniche ? La situation était assez embarrassante : la bête, en revenant sur ses pas, ne manquerait point de le découvrir. Karl savait à merveille que les ours ont la faculté de voir les objets dans l’ombre, et qu’ils ne tolèrent pas volontiers l’envahissement de leur demeure.

 

Il était donc inutile de rester dans la grotte, et le chasseur de plantes se détermina sans peine à quitter cette retraite ; la corniche ne lui offrait pas un refuge plus assuré, mais il y serait au grand jour et il pourrait voir son ennemi. La pensée d’être étouffé par l’ours au milieu des ténèbres lui paraissait horrible ; s’il était tué dans cette caverne, Gaspard et Ossaro ignoreraient toujours comment il avait disparu ; mieux valait certainement mourir à la face du ciel qu’au fond de cette grotte obscure, et le botaniste retourna en courant jusqu’à l’endroit par lequel il était arrivé sur la corniche.

 

S’il avait mieux connu les dispositions pacifiques de l’ours du Thibet, notre chasseur de plantes aurait été beaucoup moins effrayé. L’habitant de la grotte ne songeait pas plus à prendre l’offensive que le pauvre Karl n’y pensait lui-même ; le chasseur était sans aucun doute le premier homme qu’il eût jamais rencontré ; il n’avait donc pas de ressentiment contre ce singulier bipède, que la prudence lui conseillait néanmoins d’éviter. Il avait gravi la falaise, non pas avec l’intention d’attaquer l’étrange personnage qu’il voyait sur la corniche, mais pour rentrer dans son domicile où, peut être, il avait des oursons qu’il supposait en danger.

 

Mais Karl n’en savait rien ; il se figurait au contraire que l’animal n’avait escaladé la falaise qu’avec l’intention d’arriver jusqu’à lui, n’avait pénétré dans la caverne que pour s’emparer de sa personne ; que, ne l’ayant pas trouvé dans la grotte, il allait revenir sur ses pas et qu’alors…

 

Vous savez qu’un péril imminent fait disparaître à nos yeux une partie du danger qui nous effrayait naguère, et que le désespoir donne du courage même aux poltrons.

 

Karl n’était pas un lâche, bien que de sang-froid il n’eût point osé descendre de la falaise ; mais, sous l’influence de la crainte que lui inspirait l’ours, il lui sembla que le versant de la montagne était plus en pente, la corniche moins haute qu’il ne l’avait cru d’abord ; bref il n’hésita plus à descendre de la terrasse, où en fin de compte il avait pu arriver.

 

Il réussit au delà de ses espérances à gagner une saillie du roc où il posa les pieds, et, reprenant confiance en lui-même, il se crut assuré du succès de l’entreprise ; une fois à terre, il échapperait à l’ours en montant sur un arbre, ou bien il se défendrait à coups de fusil. Sa carabine gisait au bas de la montagne, elle était chargée à balle, il n’aurait qu’à se baisser pour la prendre et il tuerait ensuite la bête à bout portant.

 

Notre chasseur jeta un regard derrière lui, afin de savoir où il pourrait mettre les pieds, et releva les yeux avec inquiétude : car si l’animal, qu’il supposait toujours acharné à le poursuivre, venait à l’attaquer maintenant, sa mort était certaine.

 

Mais l’ours continuait à ne donner aucun signe de vie, et notre jeune homme s’éloignait de plus en plus du bord de la terrasse.

 

Il avait à peine franchi la moitié de la hauteur qu’il avait à descendre, et il se trouvait encore à six mètres du sol, quand une aspérité de la falaise, où il avait cru pouvoir s’appuyer, céda tout à coup sous le poids de son corps et ne lui laissa pas même assez de place pour poser le bout du gros orteil ; heureusement qu’il n’avait pas lâché l’endroit où ses mains étaient placées, mais il resta suspendu à la muraille, n’ayant, pour se soutenir, que la vigueur de ses poignets.

 

La situation était affreuse et ne pouvait durer longtemps ; il fallait trouver immédiatement un point d’appui, ou se résigner à une chute inévitable.

 

Notre pauvre ami s’efforça de découvrir un angle ou une fissure qui lui permit d’appuyer seulement la pointe du pied ; il s’étendit de toute la longueur de ses bras, tâtonna à droite et à gauche, mais il ne trouva pas la moindre saillie, la plus légère cavité ; la surface du granit lui paraissait être unie comme un miroir, et ses doigts crispés commençaient à faiblir.

 

Il essaya de remonter à l’échelon supérieur, mais c’est en vain qu’il s’efforça d’y arriver ; il effleurait bien du doigt le rebord de la saillie qu’il s’agissait d’atteindre, mais il lui était impossible de le saisir fortement et de s’y cramponner de manière à soulever le poids de son corps.

 

Cette nouvelle tentative avait épuisé ses forces, et notre chasseur de plantes vit qu’il était perdu.

 

Il luttait avec cette énergie désespérée de la jeunesse qui se débat contre la mort, et cherchait à ranimer ses forces défaillantes, bien qu’il se dît en lui-même qu’il touchait à son dernier moment.

 

Tout à coup des voix résonnèrent au-dessous de lui : « Courage ! disaient-elles, courage pauvre Karl ! Tiens ferme, c’est nous qui arrivons. »

 

Karl entendit ces paroles et reconnut la voix de ceux qui l’encourageaient. C’était son frère et le fidèle Ossaro ; mais ils venaient trop tard : un faible cri fut la seule réponse que reçurent les deux jeunes gens.

 

Les mains du chasseur de plantes s’étaient détachées de la falaise, et le pauvre Karl tombait de la hauteur de six à sept mètres où il était suspendu.


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