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Ossaro était enfin parvenu à se fabriquer un engin de pêche. Comme il n’avait point de bambou pour faire une nasse, et que le botaniste ne voulait pas lui permettre d’empoisonner les eaux du lac, il avait cherché quelque substance qui pût lui fournir les matériaux indispensables à la confection d’un filet. Il eut bientôt découvert un végétal qui croissait abondamment dans la vallée, et qui remplissait toutes les conditions voulues.
C’était une plante annuelle, dont la tige solitaire portait quelques feuilles digitées, découpées sur les bords, et que surmontait une panicule de fleurs verdâtres et terminales. Cette plante n’avait rien de remarquable : toutefois sa tige était garnie de poils rudes et atteignait, sans se ramifier, jusqu’à six mètres de hauteur ; un grand nombre de ces tiges croissaient au même endroit, et couvraient un espace d’une certaine étendue.
La première fois qu’Ossaro avait aperçu la plante en question, les deux Sahibs se trouvaient avec lui.
« Cela me rappelle le chanvre d’Europe, s’était écrié Gaspard, en voyant la plante que lui montrait l’Hindou.
– Tu as raison, lui avait répondu Karl ; c’est en effet du chanvre, le véritable cannabis sativa, bien que la variété qui croît dans l’Inde soit appelée cannabis Indica, ou chanvre indien ; il est vrai que ce nom appartient plutôt à une drogue que l’on en retire, qu’il ne sert à désigner la plante qui la fournit. »
Jamais Karl et Gaspard n’avaient rencontré de pareil chanvre ; nous disions tout à l’heure que cette plante n’avait pas moins de six mètres d’élévation, et il est rare que dans le nord de l’Europe, et même dans la partie moyenne de ce continent, le chanvre parvienne à la hauteur de l’homme. Toutefois, en Italie et dans les contrées méridionales d’Europe, il rivalise, pour la longueur de la tige et pour celle de la fibre, avec le chanvre indien.
« C’est étonnant, dit Gaspard, toutes ces plantes croissent dans le même terrain et à la même exposition, et il y en a la moitié qui paraissent beaucoup plus avancées que les autres ; elles se fanent déjà comme si elles allaient mourir, tandis que leurs voisines continuent à verdoyer. »
Karl donna l’explication du fait à ses deux compagnons, en répondant à Gaspard que celles des plantes qui commençaient à se flétrir étaient les mâles, tandis que les autres se trouvaient être les femelles. Le chanvre appartient à la classe des végétaux que les botanistes appellent dioïques, c’est-à-dire que les étamines sont placées sur une tige différente de celle qui porte le pistil ; il en résulte que les étamines, ayant accompli leur office en répandant le pollen dont leurs anthères sont approvisionnées, n’ont plus qu’à se faner et à mourir ; le pistil, au contraire, qui est chargé de la semence, doit végéter plus longtemps, afin que la graine puisse parvenir à sa maturité.
Les cultivateurs de chanvre, par conséquent, arrachent la plante mâle dès qu’elle commence à se flétrir, et laissent sur pied la femelle quatre ou cinq semaines de plus.
Tout le monde sait que le chanvre est l’une des plantes industrielles les plus utiles ; on en fait de la toile et des cordages de toute espèce. La filasse que l’on en retire est composée de la partie fibreuse dont la tige est recouverte ; on l’en sépare par les mêmes procédés qu’on emploie pour le lin.
En Russie, on extrait de la graine de chanvre une huile qui est employée pour la cuisine, et dont les peintres se servent pour délayer leurs couleurs.
D’après une croyance populaire, cette graine, que l’on appelle chènevis, augmente la fécondité des poules, et c’est dans cette intention qu’on en donne fréquemment aux volailles, qui les mangent avec plaisir ; tous les petits oiseaux granivores en sont également fort avides. On a fait à ce propos une remarque bien singulière : chaque fois que des bouvreuils et des chardonnerets sont nourris exclusivement avec de la graine de chanvre, les plumes jaunes des uns et les plumes rouges des autres deviennent complètement noires.
Malgré toutes ses propriétés utiles, le chanvre n’en est pas moins une plante délétère, et par conséquent dangereuse ; il renferme un principe narcotique dont la puissance est très-grande, et qui est beaucoup plus développé dans les pays chauds que dans la zone tempérée. Quiconque passerait quelque temps dans une chènevière en pleine végétation ne manquerait pas de ressentir un mal de tête accompagné de vertiges, qui, dans les pays chauds, se transformeraient en une véritable ivresse.
Cette dernière propriété, qui a frappé les Orientaux, les a conduits à extraire du chanvre une drogue enivrante dont ils font le même usage que de l’opium, et qui produit les mêmes effets, c’est-à-dire une extase rêveuse, toujours suivie d’une réaction pénible, et dont les résultats sont désastreux pour le corps et pour l’esprit. Les Turcs, les Hindous et les Persans ont donné à cette drogue une foule de noms, tels que : chinab, bang, haschish, ganga, et bien d’autres qui ne désignent après tout qu’un véritable poison.
Mais Ossaro n’était pas homme à s’arrêter devant les effets délétères que nous venons de signaler ; c’est avec un cri de joie qu’il désigna au botaniste le chanvre qu’il venait d’apercevoir, et, cueillant aussitôt quelques brins de cette plante enivrante, il se mit immédiatement à préparer du bang. Il ne s’agissait, pour cela, que de réduire en poudre quelques-unes des feuilles desséchées qu’il trouva sur les tiges mâles, et de délayer cette poudre avec une petite quantité d’eau. Quelquefois on ajoute à cette pâte liquide une substance aromatique ; mais le Shikarri tenait beaucoup moins à la saveur qu’à la force de sa drogue, et, l’ayant avalée dans toute sa pureté, il se trouva bientôt dans le royaume des songes.
La découverte du chanvre avait rendu Ossaro beaucoup plus heureux qu’il ne l’avait été depuis longtemps. Les feuilles de rhubarbe, qu’il fumait toujours dans la terre, ne parvenaient pas à remplacer le bétel, dont la privation lui était fort pénible ; mais les feuilles de chanvre, que l’on mêle parfois avec le tabac, sont très-bonnes à fumer, et, si notre Shikarri avait découvert plus tôt qu’il s’en trouvait dans les environs, jamais il n’aurait bourré sa pipe avec de la rhubarbe.
La joie d’Ossaro avait encore un autre motif. Dès qu’il avait du chanvre, il pouvait faire de la corde, et avec de la corde fabriquer un filet qui lui donnerait le moyen d’approvisionner de poisson la table des jeunes Sahibs.
Le chanvre fut bientôt arraché, lié en bottes, plongé dans la fontaine, et roui à point, car il est avéré que le rouissage22 est beaucoup plus rapide dans l’eau chaude que dans l’eau froide, et qu’il suffit de quelques heures pour produire le même résultat que si on avait fait tremper le chanvre pendant une semaine dans un routoir23 dont l’eau serait à la température ordinaire.
Lorsque son chanvre fut bien sec, le Shikarri s’occupa de le teiller à la main ; et, travaillant sans relâche, il confectionna en peu de jours un filet de plusieurs mètres de longueur.
Son filet terminé, Ossaro n’avait plus qu’à le poser dans un endroit convenable, pour savoir quelle espèce de poisson habitait les eaux transparentes de cette vallée déserte.
Passons maintenant à l’aventure qui avait fait courir un si grand danger au pauvre Hindou.
Karl venait de sortir, lorsque Gaspard et Ossaro quittèrent la cabane à leur tour ; ils se séparèrent après avoir fait quelques pas, et prirent chacun une direction différente ; Gaspard avait l’intention de chasser, le Shikarri allait à la pêche.