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Comme il n’arriva pas même à Gaspard de faire lever une pièce de gibier, ni d’avoir l’occasion de décharger son fusil, nous n’avons rien à dire sur son compte, et c’est l’Hindou que nous allons accompagner.
À peine le Shikarri fut-il arrivé au bord de l’eau, qu’il trouva un endroit favorable pour y poser son filet : c’était une anse étroite, qui faisait à la rive du lac une brèche de quinze à vingt mètres de profondeur, et qui se terminait à l’embouchure de la petite rivière que formait la source d’eau chaude.
Cette baie, dont l’étendue était déjà fort restreinte, s’étranglait à sa naissance de manière à former un détroit minuscule entre les eaux du lac et les siennes ; le fond de ce détroit, composé de sable d’une blancheur éclatante qui brillait comme de l’argent, n’était pas à plus d’un mètre de la surface de l’eau, et, dès qu’on s’arrêtait sur les bords, on voyait nager des poissons de différentes espèces, qui allaient et venaient en faisant resplendir leurs écailles. Rien n’était plus amusant que de les voir passer et frétiller au milieu de cette eau limpide, et nos chasseurs étaient venus plus d’une fois tout exprès au bord du lac, tant ils avaient de plaisir à les regarder s’ébattre.
Mais Ossaro les avait toujours contemplés avec un certain dépit : car, malgré tout le désir qu’il en éprouvait, il lui était impossible d’en capturer un seul ; tous ses efforts étaient demeurés sans aucun résultat. Il avait essayé d’établir une vanne de chaque côté du détroit ; il n’avait pas réussi, et il attribuait son insuccès à ce que l’eau y était encore trop profonde. Il avait cherché à tuer les poissons à coups de flèches, mais ceux-ci nageaient trop vite, et, pour un motif ou pour un autre, il les avait toujours manqués. Le fait est qu’il n’était pas habitué à cette chasse particulière, et que, ne se doutant pas même des lois de la réfraction, il manquait tous ses coups parce qu’il visait trop haut.
S’il eût été un Indien des bords de l’Orénoque, ou du pays des grands lacs, au lieu d’être un Indien des rives du Gange, il aurait su tenir compte du milieu aquatique où était placé le poisson, et pas une de ses flèches n’aurait manqué le but.
Toujours est-il que ces tentatives infructueuses avaient stimulé son zèle, et qu’il en avait travaillé avec d’autant plus d’ardeur à confectionner son filet.
Maintenant qu’il avait un engin de pêche avec lequel il était bien certain de réussir, le Shikarri se dirigeait vers le bord de l’eau d’un pas rapide, et riait sous cape en songeant à la prompte vengeance qu’il allait tirer du poisson, car il en voulait à celui-ci de la maladresse dont il avait fait preuve à son égard.
C’était en travers du petit détroit qui formait l’entrée du golfe dont nous avons parlé, qu’Ossaro avait l’intention de placer le filet sur lequel reposait son espoir ; il l’avait fait assez large pour aller d’un bord à l’autre, et avait pris toutes les mesures nécessaires pour que rien ne s’opposât au succès de l’entreprise. Une lanière de cuir, à laquelle se trouvaient attachés un certain nombre de cailloux qui devaient la faire descendre au fond de l’eau, était fixée à l’un des bords du filet, tandis qu’une seconde courroie passée dans les mailles de l’autre lisière était garnie de planchettes d’un bois léger, qui, en flottant à la surface du détroit, maintiendraient le filet dans une position verticale.
De cette manière la petite baie se trouverait fermée par une claire-voie qui ne permettrait au poisson ni d’entrer ni de sortir.
Le filet, j’en conviens, avait les mailles un peu larges ; mais Ossaro ne se souciait pas du fretin : c’étaient de gros poissons qu’il voulait prendre, quelques-uns de ces grands gaillards qui avaient eu l’insolence de fuir devant ses flèches et de frétiller à sa barbe, au lieu de se laisser tuer. Mais aujourd’hui c’était une autre affaire, ils n’échapperaient pas à ce filet dont les dimensions avaient été si bien prises.
Une fois arrivé à l’endroit qu’il s’était désigné, le Shikarri posa donc son filet à l’entrée du petit golfe, c’est-à-dire à la place où le canal se resserrait davantage ; l’opération était facile et, la chose fut bientôt faite ; il attacha à un arbre la courroie qui formait la lisière du filet, traversa le petit détroit, et fixa l’autre bout de son engin sur la rive opposée ; les cailloux entraînèrent la partie inférieure du filet au fond du canal, tandis que les planchettes de bois léger flottèrent à la surface, et notre ami n’eut qu’à se féliciter de la besogne qu’il avait faite.
Un arbre touffu, à la cime étalée, déployait ses branches au-dessus du détroit ; et, lorsque le soleil commençait à descendre, l’ombre de cette ramée épaisse couvrait entièrement la passe où était placé le filet du Shikarri ; on avait alors beaucoup de peine à distinguer le poisson, dont les reflets assombris se confondaient avec le sable argenté du canal.
C’était précisément l’heure qu’Ossaro avait prise pour tendre son filet, afin que le poisson n’en aperçût pas les mailles : car il les aurait parfaitement vues à la clarté du soleil, et n’aurait pas donné dans le piège qui lui était tendu.
Ayant donc bien calculé toute son affaire, et posé son engin comme il le désirait, notre Hindou s’assit au bord de l’eau, et, s’armant de toute la patience qui est indispensable au pêcheur, il attendit le résultat de ses efforts.