Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
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LIII SUITE DE LA PÊCHE D’OSSARO

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LIII

SUITE DE LA PÊCHE D’OSSARO

L’Hindou resta pendant plus d’une heure et demie les yeux rivés sur le canal, épiant les moindres frémissements des flotteurs, les rides les plus légères qui se montraient à la surface de l’eau ; mais rien ne parut annoncer que le lac renfermât du poisson. Une ou deux fois l’onde s’était agitée, les planchettes avaient fait un mouvement de bon augure, et le Shikarri, persuadé qu’il avait enfin pris quelque chose, s’était mis dans l’eau pour aller chercher cette proie si impatiemment attendue ; mais ce n’était qu’un petit poisson qui, en passant à travers les mailles du filet, avait eu de la peine à s’en dégager, et avait causé l’ébranlement des flotteurs.

 

Ossaro commençait à murmurer contre sa mauvaise étoile et songeait avec dépit à la triste figure qu’il allait faire, s’il revenait les mains vides. Il avait compté sur un succès infaillible, et peut-être, au lieu du triomphe qu’il avait espéré, n’aurait-il qu’une déception humiliante.

 

Tout à coup une idée lumineuse lui traversa l’esprit. À quoi bon attendre que le poisson vînt de lui-même tomber dans le piège qu’il lui avait tendu ? Ne pouvait-il pas l’y conduire ? Il suffisait pour cela d’entrer dans l’eau, et de marcher dans la direction du filet en faisant beaucoup de bruit.

 

Enchanté de son idée, notre pêcheur prit un bâton, ramassa quelques grosses pierres, entra dans le petit golfe, au-dessus de l’endroit où il avait posé son engin, et, battant l’eau de toutes ses forces, jetant des pierres dans les endroits les plus creux, il parvint à faire assez de bruit pour effrayer tous les poissons du lac.

 

Cette méthode lui réussit à merveille ; il y avait à peine deux minutes qu’il faisait tout ce vacarme, lorsqu’une violente secousse imprimée aux flotteurs annonça qu’un poisson important se débattait dans le filet. Notre Hindou mit son bâton de côté, et, s’approchant de l’endroit où s’agitaient les flotteurs, il aperçut un énorme poisson qui cherchait vainement à s’échapper. Ossaro tout joyeux s’empara de cette belle proie, et termina la lutte qui s’était engagée entre lui et le poisson, en frappant la tête de ce dernier avec l’une des pierres qu’il avait apportées.

 

Il ne restait plus qu’à retirer du filet cette admirable pêche et à la transporter sur la rive, mais le poisson, en se débattant pour recouvrer sa liberté, avait si bien entortillé autour de ses ouïes et de ses nageoires les mailles du réseau qui le retenaient captif, qu’Ossaro ne parvenait pas à l’en débarrasser. Il finit cependant, à force de patience, par démêler son filet, et, prenant le poisson à pleines mains, il l’éleva au-dessus de l’eau en poussant un cri de victoire.

 

Mais, au moment où il voulut revenir à terre pour y déposer sa capture, il fut tout surpris de ne pas pouvoir marcher ; en vain essaya-t-il de soulever l’une de ses jambes : toutes deux étaient prises et serrées comme dans un étau. Une vive consternation ne tarda pas à remplacer l’étonnement qu’il avait éprouvé tout d’abord ; le motif qui l’empêchait de remuer n’était pas un mystère ; il se trouvait engagé dans un banc de sable mouvant, où il avait enfoncé peu à peu, tandis qu’il cherchait à démêler son filet. Déjà le pauvre garçon était pris jusqu’aux genoux ; il lui aurait été impossible de s’asseoir, et, droit et ferme en dépit de ses efforts, il ne pouvait pas plus bouger que s’il avait été planté.

 

Bien loin au contraire de parvenir à dégager ses jambes des terribles mâchoires qui les avaient saisies, l’Hindou s’aperçut avec effroi qu’il enfonçait toujours, quoique d’une manière insensible ; il ne pouvait pas en douter ; le sable lui arrivait maintenant jusqu’à moitié des cuisses, et l’eau touchait presque à son menton ; un peu plus elle atteindrait ses lèvres ; il se noierait sans avoir pu s’enfuir, et mourrait debout, les yeux ouverts à la clarté du jour.

 

Ossaro, comme vous pouvez bien le croire, ne restait pas silencieux en face de cette horrible mort. À peine avait-il eu conscience du péril dont il était menacé, qu’il avait fait retentir le vallon des cris les plus aigus. Fort heureusement, Gaspard, tout en quêtant du gibier, flânait à portée de la voix du pauvre Shikarri ; l’oreille tendue comme le font tous les chasseurs, il reconnut bientôt les cris de détresse que le vent lui apportait, et se dirigea en toute hâte vers l’endroit d’où ils partaient.

 

Toutefois, il se passa quelque temps avant que le pauvre Ossaro pût être retiré de la situation périlleuseGaspard l’avait trouvé. Celui-ci, pour ne pas enfoncer lui-même, était contraint de changer de place à chaque instant, ou tout au moins de lever les pieds l’un après l’autre, obligation qui, en diminuant ses forces, le rendait incapable de délivrer son ami, et les deux jeunes gens commençaient à éprouver les plus vives inquiétudes.

 

Dans le premier moment, Gaspard avait ri de bon cœur du singulier tableau que présentait le Shikarri, dont le visage exprimait l’anxiété la plus profonde ; mais sa gaieté s’évanouit bientôt en voyant que le péril était plus sérieux qu’il ne l’avait cru d’abord, et sa figure ne tarda pas à refléter l’expression de terreur que l’on voyait sur celle du Shikarri.

 

Gaspard, fort heureusement, était l’homme des situations désespérées ; la promptitude de son esprit n’était jamais plus grande qu’en face d’un péril imminent ; il conçut aussitôt un projet qui devait sauver l’Hindou. « Ne remue pas, » cria-t-il au Shikarri en sautant sur le bord du canal ; puis, ayant coupé en un clin d’œil les mailles qui retenaient la courroie à laquelle se trouvaient attachés les flotteurs du filet, il grimpa rapidement à l’arbre touffu qui était au bord de l’eau, se traîna le long d’une branche qui s’étendait précisément au-dessus de la tête de son ami, jeta le bout de sa courroie au pauvre Ossaro, lui dit de se l’attacher autour du corps, et glissa immédiatement de la branche dans le canal.

 

Dès qu’Ossaro fut parvenu à se lier fortement la courroie sous les aisselles, Gaspard et lui en saisirent l’autre bout, et, s’y cramponnant avec ardeur, pesèrent de tout leur pouvoir sur cette espèce de levier auquel la branche d’arbre servait de point d’appui.

 

Ils sentirent bientôt que leurs forces réunies contre-balançaient l’action dévorante du banc de sable, et finissaient même par vaincre sa ténacité. Leurs efforts redoublèrent, et les jambes d’Ossaro apparurent au-dessus de la couche sablonneuse. Un instant après, les deux amis se retrouvaient sur la rive, et les échos du vallon, qui tout à l’heure se renvoyaient les cris d’alarme de l’Hindou, répétèrent les hourras de Gaspard et d’Ossaro.


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