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Après l’incident périlleux auquel il venait d’échapper, l’Hindou ne pensait plus à la pêche, du moins quant à présent ; d’ailleurs Gaspard, en prenant la courroie qui lui avait donné le moyen de délivrer Ossaro, avait coupé les mailles à tort et à travers, et le filet avait besoin d’être réparé afin de pouvoir resservir. Notre pêcheur ramassa donc l’énorme poisson qui avait failli causer sa perte, se chargea de son filet et revint à la chaumière en compagnie de Gaspard.
C’est alors que, n’ayant pas trouvé le chasseur de plantes à la maison, comme ils s’y attendaient, car le jour commençait à baisser, ils s’étaient mis à sa recherche, dans la crainte que son absence ne fût motivée par un malheur quelconque.
Ainsi que nous l’avons vu dans l’une des pages précédentes, Fritz avait conduit les deux jeunes gens à l’endroit où Karl essayait de descendre de la falaise, et où ils étaient arrivés si à propos pour sauver le botaniste.
« Mais qu’allais-tu faire sur cette terrasse ? » demanda Gaspard au chasseur de plantes, après que l’Hindou eut fini de raconter son histoire.
Karl fit à son tour le récit de ses aventures ; il confia aux deux jeunes gens l’espérance qu’il avait eue d’escalader la falaise au moyen d’une série d’échelles formant plusieurs étages, et la nouvelle déception qu’il venait d’éprouver. Mais lorsqu’il en vint à parler du singulier incident qui l’avait contraint à descendre beaucoup plus vite qu’il ne l’aurait voulu, Gaspard avait ouvert les deux oreilles.
« Un ours ! s’était-il écrié ; mais en es-tu bien sûr ? Quelle pouvait être son intention en prenant un pareil chemin ?
– De se rendre dans la caverne, où il est encore à présent.
– Toujours dans la caverne ! Il faut l’en faire sortir ; grimpons sur la corniche, et l’animal est à nous.
– Je crois que nous aurions tort de l’attaquer dans un pareil endroit, répondit le botaniste.
– Pas le moins du monde, répliqua l’intrépide chasseur ; demande à Ossaro, il te dira que tous les ours de cette contrée sont tellement lâches, qu’il ne craindrait pas de les combattre à coups de lance et qu’il tenterait volontiers l’attaque à lui tout seul. N’est-ce pas mon Shikarri ?
– Oui, Sahib ; gros ours très-lâche, et moi n’avoir pas peur de me trouver en face de lui.
– Tu te rappelles bien, frère, que celui que j’avais tiré s’est enfui à toutes jambes, sans nous rien dire, reprit Gaspard ; un daim n’y aurait pas mis plus d’empressement.
– Mais celui-ci est d’une espèce différente, » répondit le botaniste, en donnant la description de l’animal qu’il avait rencontré.
L’Hindou le reconnut immédiatement et déclara qu’il n’était pas moins inoffensif que l’ours paresseux ; il l’avait souvent chassé dans les montagnes du Sylhet, où cette variété d’ours est extrêmement nombreuse, et il affirmait qu’on pouvait sans crainte le relancer jusque dans la caverne.
Le chasseur de plantes finit par abandonner les objections qu’il avait faites. Il était évident que l’ours n’avait pas eu l’intention de l’attaquer, puisqu’il n’était pas sorti de la caverne, où, selon toute apparence, il avait son domicile ; et la pauvre bête, sans aucun doute, avait plutôt pensé à éviter l’ennemi qu’à provoquer la lutte.
Il fut donc résolu que nos chasseurs escaladeraient la corniche et entreraient dans la grotte, afin de tuer l’ours en question, si la chose était possible.
Toutefois ce projet ne fut accepté qu’après une longue délibération ; Karl faisait valoir divers motifs de s’abstenir que lui suggérait la prudence, et il ne fallut rien moins, pour le décider à donner son consentement, que les raisons puissantes alléguées par son frère pour tenter l’entreprise.
« Cet animal est pour nous de la dernière importance, » disait Gaspard, qui réussit à le prouver d’une façon victorieuse.
Ce n’était pas la fourrure de la bête qu’ils voulaient se procurer, bien qu’elle pût leur être fort utile, car l’hiver approchait.
Ce n’était pas davantage pour le plaisir de la chasse que nos trois jeunes gens se disposaient à escalader la falaise, mais bien pour s’emparer du corps de l’ours, ou, pour mieux dire, de sa graisse.
Et quel besoin avaient-ils de se procurer de la graisse d’ours ? C’étaient donc, direz-vous, pour se faire pousser les cheveux ?
Vous n’y êtes pas : leur chevelure, qui depuis longtemps croissait à l’abandon, était bien aussi longue qu’ils pouvaient le désirer ; les boucles soyeuses de Gaspard flottaient sur ses épaules, les cheveux noirs d’Ossaro formaient des nattes épaisses qui lui tombaient jusqu’aux reins, et les mèches opulentes qui s’échappaient de la coiffure du botaniste auraient pu satisfaire le plus romantique des réfugiés allemands. Ce n’était pas, je vous assure, pour faire de la pommade qu’ils désiraient de la graisse d’ours ; c’était pour accommoder leurs aliments, et surtout pour fabriquer de la chandelle. Les animaux qu’ils tuaient dans la vallée, appartenant pour la plupart à la classe des ruminants, avaient bien juste assez de graisse pour que leur chair fût mangeable.
Vous qui vivez dans un pays où l’on a du beurre, du lard, du saindoux en abondance, vous ne savez pas ce que c’est que d’être complètement dépourvu de ces denrées essentielles qui font la base de la cuisine. Il faut avoir vécu dans un pays où le cochon n’est pas domestique, pour apprécier toute la valeur de cet estimable pachyderme, et pour comprendre ce que vaut un morceau de lard.
Aussi, malgré toute sa prudence, Karl avait-il consenti à la poursuite de l’ours, dès le moment où Gaspard avait abordé la question d’utilité publique. Il savait que tous les animaux de cette famille ont une énorme quantité de graisse d’excellente qualité. Combien d’ailleurs il serait précieux d’avoir de la chandelle pendant les longues soirées d’hiver ! Peut-être y avait-il plus d’un ours dans la caverne ; tant mieux pour nos chasseurs, la provision n’en serait que plus abondante.
Mais un motif plus puissant encore avait triomphé des dernières objections du botaniste, et l’avait complètement rallié au projet des deux chasseurs.
« Il est fort possible, avait dit Gaspard, que cette caverne ait une issue de l’autre côté de la montagne et qu’elle nous serve de tunnel pour sortir de ce vallon ; si je ne me trompe, il existe en Amérique un passage de cette espèce, qu’on appelle le Mammouth, et qui, n’ayant pas moins de douze milles de longueur, traverse une montagne de part en part. Karl prétend que cette grotte est profonde ; pourquoi ne pas l’explorer ?
Il y avait bien peu de chances pour que la caverne s’ouvrît également de l’autre côté de la falaise ; mais si faible qu’elle fût, c’était une lueur d’espoir, et nos trois amis ne pouvaient pas laisser échapper cette occasion de recouvrer leur liberté.
La nouvelle tentative qu’avait faite le botaniste prouvait une fois de plus qu’il n’y avait pas moyen d’escalader la muraille qui fermait la vallée ; mais si par hasard cette caverne avait une double issue !
Vous comprenez avec quelle impatience nos chasseurs attendirent le point du jour ; sans le besoin qu’ils avaient de la clarté du soleil, ils se seraient immédiatement dirigés vers la caverne ; mais ils n’avaient rien de ce qui était nécessaire pour une pareille expédition. Il fallait préparer des torches, couper un arbre et l’entailler régulièrement pour s’en servir en guise d’échelle ; bref, il était indispensable de remettre la chose au lendemain.
Nos trois chasseurs, ne perdant pas une minute, abattirent le jeune arbre qui devait leur faciliter le moyen d’atteindre la caverne ; ils emportèrent chez eux tous les matériaux dont ils avaient besoin pour fabriquer des torches, et, bien qu’il y eût encore une foule de choses à faire, aucun d’eux ne songea au sommeil avant d’avoir achevé tous les préparatifs.