Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
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LV CHASSE À L’OURS

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LV

CHASSE À L’OURS


Nos trois chasseurs étaient debout avant l’aurore ; ils déjeunèrent à la hâte, et prenant tous les objets dont ils avaient besoin pour leur expédition, ils se dirigèrent gaiement du côté de la ravine.

 

Gaspard et Ossaro portaient l’échelle ; c’était, nous l’avons dit, un jeune arbre élancé, un pin d’environ douze mètres de longueur, où des entailles, pratiquées à la distance d’à peu près trente centimètres les unes des autres, remplissaient l’office d’échelons ; une fois à l’endroit où l’arbre se ramifiait, il avait suffi d’en élaguer les branches et d’en conserver la base, pour avoir de véritables degrés disposés de la même manière que ceux d’un bâton de perroquet.

 

Heureusement que nos chasseurs avaient trouvé un arbre mort pour fabriquer cette échelle ; car, si mince que soit une perche de douze mètres de longueur, elle est assez lourde, quand elle est faite de bois vert, pour constituer la charge de deux hommes vigoureux.

 

Karl était porteur des torches, de la canardière de Gaspard, de sa longue carabine et de la grande lance du Shikarri. Quant à Fritz, qui n’était pas le moins affairé de la bande, il ne portait que sa queue, mais il la tenait bien droite et de façon à prouver qu’il comprenait toute l’importance de l’expédition dont il faisait partie.

 

Nos trois jeunes gens n’avançaient pas bien vite ; toutefois, après deux heures de marche, y compris les haltes nombreuses qui avaient été indispensables, ils arrivèrent à l’endroit où le botaniste avait la veille escaladé la falaise.

 

Il leur fallut encore une heure pour dresser leur échelle ; précisément en face de l’orifice de la caverne, il se trouvait dans le rocher une fissure qui permettait d’y introduire l’extrémité de la perche, de manière que celle-ci ne pût pas tourner sur elle-même, chose indispensable à la sécurité des chasseurs ; de grosses pierres furent empilées à la base, et, quand cette opération fut achevée, il ne resta plus qu’à gagner la corniche et à pénétrer dans la grotte, après avoir allumé les torches que portait le botaniste.

 

C’est alors que cette question se présenta subitement à la pensée des trois amis : L’ours était-il encore dans la caverne ? La chose était plus que douteuse : il avait certainement rôdé toute la nuit pour aller chercher pâture ; et qui pouvait savoir où il était maintenant ? Qui pouvait dire si, au lieu d’être au logis pour recevoir nos chasseurs, il n’était pas en train de dépouiller les buissons de leurs baies succulentes ou les ruches de leur miel ?

 

Aucun indice ne témoignait de la présence de la bête ; mais la porte était ouverte, et tous les passants pouvaient entrer, si tel était leur bon plaisir.

 

Nos chasseurs hésitèrent néanmoins pendant quelques minutes : ne valait-il pas mieux rester en embuscade et attendre que l’ours rentrât chez lui ou qu’il sortît de la grotte ? On ne pouvait en douter, c’était bien dans la caverne qu’il avait sa tanière ; la falaise portait les traces de ses pieds et de ses ongles, et il était certain qu’il ne prenait jamais d’autre sentier pour regagner sa demeure.

 

Il était facile de lui tendre un piège, puisque sa voie était connue ; mais Gaspard et le Shikarri n’avaient pas de dispositions pour le métier de trappeur, et il était évident que Fritz opinait pour la bataille et la lutte corps à corps.

 

L’Hindou affirmait de nouveau qu’on n’avait rien à craindre ; il prétendait même qu’il était moins dangereux de se trouver en face de l’ours du Thibet que d’avoir à lutter contre un sambour : mais il pouvait, disait-il, s’écouler pas mal de temps avant que la bête vînt à sortir de la grotte. Il était possible qu’elle dormît pendant plusieurs jours et qu’on l’attendît vainement durant toute une semaine. Aussi l’Hindou conseillait-il de poursuivre l’expédition et d’attaquer l’ours dans son fort.

 

Toutefois la discussion était complètement inutile ; si l’entreprise de nos chasseurs n’avait pas eu d’autre but que de s’emparer de la graisse d’ours, il est bien certain que le botaniste, en sa qualité de chef, aurait suivi les conseils de la prudence, et que l’animal aurait été piégé. Mais il s’agissait précisément d’explorer la caverne ; les paroles de Gaspard avaient fait une impression profonde sur le chasseur de plantes ; il était possible que cette grotte traversât la montagne : non pas qu’il se fît illusion ; mais enfin c’était une espérance ; la chose s’était déjà vue : pourquoi cette caverne n’aurait-elle pas une seconde ouverture ? Il fallait au moins savoir à quoi s’en tenir… Quel est celui qui, au moment de se noyer, voit flotter une paille sans la saisir au passage ?

 

L’échelle fut donc escaladée sans plus d’hésitation, et, l’instant d’après, nos quatre amis, car Fritz n’est pas le personnage le moins important de cette aventure, nos quatre amis, disons-nous, se trouvaient sur la corniche, en face de la caverne ténébreuse qu’ils voulaient explorer.

 

Karl tenait à la main sa longue carabine, Gaspard son fusil à deux coups ; le Shikarri était armé de sa lance, de son arc, de ses flèches, de sa hache et de son coutelas.

 

Les deux frères portaient chacun une torche faite avec les copeaux provenant de l’équarrissage des pins qui avaient constitué la passerelle dont vous n’avez pas oublié l’histoire : ces torches avaient plus d’un mètre de longueur, et se trouvaient emmanchées d’un morceau de bois, non résineux, d’une égale dimension. Ce n’était pas la première fois que nos chasseurs faisaient usage d’un pareil luminaire, et ils savaient par expérience qu’ils pouvaient s’aventurer dans la grotte à la clarté de ces flambeaux primitifs. Les réservant toutefois pour le moment où elles deviendraient indispensables, ils ne se servirent pas tout d’abord de leurs torches, et pénétrèrent dans la caverne sans les avoir allumées.

 

Dès qu’ils eurent fait quelques pas dans l’intérieur de la grotte, les chasseurs reconnurent qu’elle allait en s’élargissant et que la voûte s’en élevait de plus en plus ; quant à sa profondeur, elle se perdait au milieu des ténèbres, et il était complètement impossible de s’en faire une idée.

 

Karl, après avoir battu le briquet, mit le feu aux torches qui s’enflammèrent immédiatement, et la caverne resplendit aussitôt d’un éclat sans pareil ; des milliers de stalactites, suspendues à la voûte, reflétaient la lumière et la renvoyaient aux chasseurs par chacune de leurs facettes étincelantes. Il semblait à nos amis qu’ils parcouraient les salles enchantées du palais d’Aladin.

 

Les trois chasseurs, poursuivant leurs recherches, tenaient leurs flambeaux élevés, et s’arrêtaient à chaque détour de cette galerie merveilleuse, afin de découvrir la bête qu’ils étaient venus chasser.

 

Ils n’avaient encore aperçu aucune trace de l’ours ; mais les aboiements animés de Fritz prouvaient d’une manière suffisante que l’animal avait suivi la voie qui se déployait devant eux ; il était évident que le limier se trouvait sur une piste chaude ; Fritz marchait sans la moindre hésitation, et d’un pas tellement rapide que les chasseurs avaient de la peine à le suivre. Tout à coup il revint sur la voie qu’il avait prise et parut se préoccuper d’un objet situé dans l’une des baies nombreuses que présentait la caverne. Les trois jeunes gens supposèrent que l’animal était surpris au gîte et, s’arrêtant derrière le chien, ils se mirent en mesure de faire usage de leurs armes.

 

Mais à peine le limier eut-il flairé l’objet en question, qu’il sortit du coin où il s’était engagé et s’élança de nouveau sur la piste qu’il avait suivie jusqu’alors. Gaspard abaissa la torche qu’il tenait à la main, et découvrit, à l’endroit où le chien venait de s’arrêter, un monceau d’herbe et de feuilles sèches dont le milieu avait été foulé par la pression d’un animal : c’était la couche épaisse de l’ours, l’herbe en était encore chaude, et la bête y dormait bien certainement lorsque nos trois chasseurs avaient pénétré dans la caverne.

 

Fritz continuait à marcher dans la même direction, et faisait entendre de loin en loin un coup de voix significatif. Ce n’était pas par la délicatesse du flair, ni par son ardeur à se jeter sur la piste de l’animal, que se distinguait notre limier bavarois ; mais, dès qu’il avait découvert la passée de la bête, il était d’une fermeté sans pareille, et, quelque fût l’ennemi qu’il eût ensuite à combattre, il faisait preuve d’une vigueur et d’un courage également rares. Une fois sûr de son fait, rien ne parvenait à le détourner ; on pouvait le suivre sans crainte de lui voir prendre le change, et avec la certitude qu’il atteindrait le gibier.

 

Aussi nos trois chasseurs étaient ils bien persuadés que l’ours, en entendant le bruit de leurs pas, s’était retiré au fond de la caverne, où Fritz le rejoindrait certainement ; ce n’était plus qu’une question de patience, et toute la chasse se bornait à suivre la route que leur indiquait le limier. Toutefois, la nature des lieux empêchait que la course de celui-ci ne fût rapide ; le terrain, ou plutôt le rocher sur lequel marchaient nos quatre amis, était couvert de stalagmites, ou parfois encombré de pierres assez grosses, détachées de la voûte ou des parois de la caverne ; l’ours était d’ailleurs revenu plusieurs fois sur ses pas, il s’était arrêté çà et là, probablement indécis sur le chemin qu’il voulait suivre, et ces allées et venues, que le limier recommençait après lui, étaient une nouvelle cause de retard.

 

De temps en temps les chasseurs perdaient Fritz de vue ; ils s’arrêtaient alors, ne sachant pas de quel côté ils devaient se diriger ; mais bientôt les aboiements répétés du chien retentissaient dans la caverne et indiquaient aux jeunes gens la route qu’il fallait prendre.

 

Pourquoi, direz-vous, ne pas continuer leur chemin, puisque le limier était toujours devant eux ?

 

Vous auriez certainement raison, si la caverne où étaient les chasseurs n’avait présenté qu’une seule galerie ; mais c’était un labyrinthe où des allées sans nombre se croisaient dans tous les sens, et mainte et mainte fois déjà nos trois amis avaient été forcés de prendre à gauche ou à droite pour rejoindre le limier. Cette caverne était vraiment prodigieuse ; on y trouvait des passages étroits et tortueux, de larges avenues, de vastes salles, de petites cellules, d’un aspect tellement pareil, en dépit de leurs dimensions variées, qu’Ossaro et Gaspard se plaignaient continuellement de revenir au même endroit, bien qu’ils eussent parcouru un chemin considérable.

 

Karl ne disait rien, mais il commençait à trouver qu’il était imprudent de vaguer ainsi dans un pareil endroit. Aucun d’eux n’avait songé à faire la moindre remarque au sujet de la route qu’ils avaient prise ; et comment s’orienter au milieu de ce dédale, si le malheur voulait qu’ils se fussent égarés ?

 

Mais, au moment où le botaniste allait appeler ses compagnons et leur communiquer ses craintes, un bruit particulier vint frapper ses oreilles ; il était facile de reconnaître la voix retentissante du limier se joignant à celle d’un animal furieux.

 

Évidemment Fritz se trouvait aux prises avec l’ours, et il fallait se hâter d’arriver à son aide.


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