Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
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LVII AU MILIEU DES TÉNÈBRES

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LVII

AU MILIEU DES TÉNÈBRES


Nos pauvres chasseurs commençaient à craindre de ne plus revoir la lumière, et l’effroi qu’ils en éprouvaient n’était malheureusement que trop fondé ; rappelez-vous l’étendue de la caverne, ses nombreux détours, la distance à laquelle nos amis avaient pénétré, la similitude des différents passages qui n’offraient aux mains des trois jeunes gens que la surface rugueuse de la pierre, enfin cette obscurité complète où il était impossible de rien distinguer, de rien apercevoir.

 

Placez-vous au milieu des ténèbres, et vous serez étonné du peu de chemin que vous aurez fait dans un sens ou dans l’autre ; il vous sera même impossible de marcher en ligne droite ; vous n’aurez pas franchi quatre ou cinq mètres que vous aurez déjà pris une direction différente de celle que vous aviez le projet de suivre. Il n’est pas nécessaire d’insister davantage sur ce point ; il y a longtemps que vous l’avez appris par l’expérience en jouant à colin-maillard. Vous vous rappelez qu’après avoir fait deux ou trois tours sur vous-même, vous n’auriez pas pu dire quelle était la paroi du salon qui se trouvait en face de vous, à moins que vous n’eussiez mis la main sur la cheminée ou sur un meuble quelconque dont vous saviez la place.

 

Nos trois chasseurs étaient précisément dans la position du colin-maillard, avec cette différence qu’ils n’avaient autour d’eux ni fauteuils, ni tables, ni piano qui pût leur faire deviner dans quelle direction pouvait être la porte ; ils ne savaient pas même s’ils se dirigeaient du côté de la falaise, s’ils pénétraient plus avant dans la caverne, ou s’ils tournaient toujours dans un cercle vicieux.

 

Les trois amis s’arrêtèrent pendant quelques minutes sous l’influence d’une consternation profonde ; ils se tenaient par la main et n’osaient pas se quitter, dans la crainte d’être séparés à jamais ; sentiment qui n’était pas fondé (il aurait suffi à celui qui se serait éloigné d’appeler les autres pour se retrouver aussitôt) ; mais, frappés de terreur, ils éprouvaient le besoin de s’aider réciproquement et de sentir qu’ils n’étaient pas seuls au milieu des ténèbres.

 

D’ailleurs, en se tenant tous les trois, ils diminuaient le danger qu’ils couraient à chaque pas de se heurter violemment contre un rocher, ou de tomber dans une crevasse.

 

Ils marchèrent ainsi pendant longtemps, se persuadèrent qu’ils avaient fait de nombreux kilomètres, et n’en paraissaient pas plus avancés pour cela ; accablés de fatigue, ils s’asseyaient de temps à autre ; mais, trop inquiets pour rester immobiles, ils se remettaient presque immédiatement en marche et se traînaient de nouveau en tâtonnant sans savoir où ils allaient.

 

Tout à coup ils reconnurent l’un des endroits qu’ils avaient déjà traversés ; ils pourraient donc, en faisant attention, étudier les différents passages que présentait la caverne et finir par retrouver leur chemin. Ce n’était pas impossible, mais que de temps il leur faudrait pour acquérir cette connaissance des lieux ! Et que mangeraient-ils en attendant ! c’était une folie de compter sur un pareil moyen : l’espoir qu’ils en avaient conçu tout d’abord s’évanouit dès qu’ils y réfléchirent.

 

Fritz cheminait tantôt devant, tantôt derrière les trois chasseurs ; il était silencieux et ne paraissait pas moins consterné que son maître. Ce n’était que par le bruit de ses ongles sur la pierre, chaque fois qu’il avait à gravir quelque fragment de rocher, qu’on se doutait de sa présence. Pauvre chien ! que pouvait-il au milieu d’une pareille nuit ? Pas même apercevoir l’extrémité de son museau, rien n’est plus vrai ; mais il avait la ressource de faire usage de son nez pour se conduire, et c’était beaucoup plus que ne pouvait faire son maître.

 

« Ah ! s’écria Gaspard à qui cette idée venait de traverser l’esprit, Karl ! Ossaro ! mais j’y songe, pourquoi Fritz ne nous guiderait-il pas ? Il doit être aussi pressé que nous le sommes de quitter cet affreux souterrain, et je suis sûr qu’en lui laissant flairer sa route, il finira par nous conduire à l’entrée de la caverne.

 

– Essayons toujours, répondit Karl d’un ton découragé ; appelle-le, Gaspard, c’est toi qu’il préfère de nous tous.

 

– Ne vaudrait-il pas mieux l’abandonner à lui-même ? demanda celui ci.

 

– Je crains qu’il ne s’arrête et qu’il n’ait pas l’idée de nous conduire, répondit le botaniste.

 

– Nous verrons bien, » répliqua Gaspard.

 

Les trois jeunes gens s’arrêtèrent et attendirent sans parler que Fritz eût pris une détermination ; mais le fidèle animal, ne sachant pas ce que désiraient ses maîtres, s’arrêta en même temps qu’eux et resta patiemment auprès de Gaspard sans manifester le moindre désir de s’éloigner.

 

« Ordonne-lui d’avancer, dit le chasseur de plantes à son frère : tu vois que la pauvre bête ignore ce que nous voulons qu’elle fasse. »

 

Le chien obéit aux paroles de son maître, car on l’entendit partir en gémissant tout bas ; mais nos chasseurs ne virent pas quelle direction il avait prise. S’il avait été sur la piste d’un animal quelconque, il aurait donné de la voix et on aurait pu le suivre ; mais le bruit qu’il faisait de loin en loin, quand ses ongles égratignaient le rocher, n’était ni suffisant ni surtout assez régulier pour guider les chasseurs, et Gaspard rappela de nouveau son chien.

 

Néanmoins, si l’expérience avait manqué cette fois encore, elle avait eu pour résultat, comme toutes les expériences infructueuses, de faire réfléchir l’inventeur au problème qu’il s’agissait de résoudre et de lui inspirer une meilleure combinaison.

 

« Attachons-lui une corde à la queue, s’écria Ossaro.

 

– Non, répondit Gaspard, il ne voudrait plus marcher ; mais nous pouvons le tenir en laisse, et je réponds du succès. »

 

Les courroies et les cordons furent aussitôt détachés des poires à poudre, des sacs à balles ; on en confectionna une belle laisse qui fut passée autour du cou du limier ; Gaspard prit dans sa main l’extrémité de la corde, et les autres le suivirent, guidés par ses paroles.

 

Ils n’avaient pas fait cent mètres, lorsque Fritz fit entendre quelques murmures, et, l’instant d’après, donna de la voix comme s’il avait été sur la piste d’un animal quelconque. Tout à coup le chien s élança brusquement et tira sur la laisse de manière à faire comprendre à son maître qu’il avait saisi quelque chose. Gaspard se baissa et tâtonna de la main pour savoir ce qui avait pu arrêter Fritz ; mais, au lieu de rencontrer la surface rugueuse et froide du rocher, il se trouva en contact avec une épaisse fourrure.

 

Hélas ! cette fois encore leur espoir était déçu ; Fritz, au lieu de les conduire à l’entrée de la caverne, les avait ramenés auprès de l’ours qu’ils avaient tué quelques heures auparavant.


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