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Il y avait cependant une certaine inquiétude à concevoir à l’égard du temps plus ou moins long que devait exiger l’examen de la caverne. Pour combien de jours les pauvres égarés possédaient-ils des vivres ? L’ours était gros et gras ; il était facile de s’en assurer avec la main, et certes il pouvait fournir un nombre considérable de rations quotidiennes, Mais comment faire pour en conserver la viande ? elle ne tarderait pas à se décomposer, et nos amis ne pourraient plus s’en nourrir.
Toutefois elle devait se garder plus longtemps dans la caverne que si elle eût été dans la forêt, et la chose est facile à comprendre : c’est dans l’atmosphère que réside le principe de décomposition ; les individus qui ont pour état de conserver la viande, les fruits et les légumes, s’efforcent de priver d’air les produits qu’ils enferment dans des bouteilles ou dans des boîtes d’étain ; et, s’ils pouvaient arriver d’une manière absolue au but qu’ils se proposent, il est probable que les denrées qui font l’objet de leur industrie se garderaient indéfiniment.
Il y a toujours de l’air dans une caverne ; mais il y en a moins que dehors, et comme, en outre, la température est pour ainsi dire invariable dans les lieux souterrains, il en résulte que la décomposition des substances animales ou végétales y est beaucoup moins active qu’elle ne le serait en plein air. On a même trouvé dans certaines cavernes des animaux et des hommes qui, après leur mort, s’y étaient desséchés comme des momies, au lieu de se décomposer, ainsi qu’il arrive toujours en pareil cas.
Malgré le ruisseau qui traversait une partie de la caverne, la plupart des galeries étaient d’une sécheresse incroyable ; nos chasseurs l’avaient remarqué en voyant le nuage de poussière que l’ours et le chien avaient soulevé pendant le combat ; ils s’en apercevaient dans les ténèbres en passant la main sur le roc, et il suffisait de respirer pour sentir que l’on se trouvait au milieu d’un air sec. C’était un motif pour que la viande se conservât plus longtemps ; mais nos amis n’en avaient pas moins une vive inquiétude à cet égard, et ils s’ingénièrent à trouver le moyen d’empêcher leurs provisions de se gâter. Ils ne songeaient point à mettre leur ours dans la saumure, puisqu’ils n’avaient pas de sel ; il leur était tout aussi impossible de le boucaner sans bois que de le faire sécher au soleil, et la question devenait fort embarrassante.
Toutefois l’air de la caverne était si dépourvu d’humidité, qu’en découpant la viande par tranches minces que l’on suspendrait à une corde, on parviendrait peut-être à la faire sécher d’une manière suffisante ; elle se conserverait toujours mieux ainsi qu’en la laissant en masse, telle qu’elle était encore. Cette idée, qui n’était pas mauvaise, appartenait à Ossaro ; et comme nos chasseurs n’entrevoyaient pas de meilleur parti à prendre, ils se déterminèrent à suivre le conseil du Shikarri.
Mais comment faire, direz-vous, pour dépouiller l’animal sans y voir ?
Ce problème, dont la solution nous embarrasse, ne présenta pas la moindre difficulté à nos chasseurs ; ils étaient maintenant habitués aux ténèbres, et le Shikarri se serait chargé de dépecer la bête dans une obscurité plus profonde encore, s’il eût été possible de se trouver dans une nuit plus épaisse.
L’Hindou, assisté des deux frères, après avoir placé l’ours dans une attitude convenable, tira son grand couteau et dépouilla l’animal avec autant de promptitude que s’il avait été éclairé par une douzaine de lampes. Une fois qu’il eut enlevé la peau de l’ours, il l’étendit sur le roc en ayant soin de la poser sur la partie poilue, de manière que l’intérieur fût exposé à l’air.
Il n’en coûta pas davantage au Shikarri pour détailler la chair de l’ours par bandes étroites et minces, bien que l’opération exigeât un peu plus de temps pour être convenablement faite : car plus la viande aurait été épaisse, et moins elle se serait conservée. Mais Ossaro était un habile homme en pareille matière, et, si les tranches qu’il venait de découper avaient pu être mises au grand jour, personne ne se serait douté qu’elles avaient été faites au milieu des ténèbres.
À mesure que la viande était préparée, le Shikarri la passait à ses deux compagnons, qui la déposaient sur la peau de l’ours, en attendant que cette première partie de la besogne fût terminée. Il arriva enfin un moment où il ne resta plus rien sur les os de la bête ; les chasseurs se demandèrent alors ce qu’il fallait faire de ce monceau de venaison : valait-il mieux l’étendre sur le roc ou placer tous ces lambeaux de viande sur une corde ?
L’Hindou opinait pour qu’on employât ce dernier moyen, comme étant préférable à l’autre, et Karl et Gaspard se rendirent à son avis ; non-seulement la venaison sécherait mieux de la sorte, mais elle serait hors de la portée de Fritz, qui, dans l’ombre, aurait pu dévorer en un jour ce qui devait le nourrir pendant plus d’une semaine.
La combinaison était bonne ; mais cela ne suffisait pas : il fallait l’exécuter, et nos chasseurs n’avaient ni cordes pour étendre la viande, ni perches pour la soutenir. Le Shikarri était bien en possession d’une ficelle qu’il avait eue du reste de son fameux filet ; mais ce n’était pas assez, il en fallait bien d’autres pour supporter une pareille quantité de viande.
« Taillons la peau de l’ours en lanières, » s’écria Gaspard ; et il avait raison.
Le cuir de la bête fut immédiatement découpé de manière à former des courroies ayant deux centimètres de large, et qui, solidement réunies à la suite les unes des autres, composèrent une corde assez longue pour s’attacher aux deux extrémités du carrefour. L’un des bouts de cette corde fut noué à l’une des saillies de la muraille qui formait une espèce de bras, et l’autre, placée sur une tablette située à la paroi opposée, y fut maintenue par une pierre très-pesante.
Lorsque les trois amis eurent essayé la solidité de leurs attaches, ils allèrent chercher les tranches de viande qu’Ossaro avait faites, et les étendirent une à une sur la corde, ainsi que font les blanchisseuses qui ont du linge à faire sécher.
Une seconde courroie fut indispensable pour compléter l’opération ; la peau de l’ours en fournit encore les éléments ; on la fixa de la même manière que la précédente, et, quand les derniers morceaux de venaison y furent étendus, les trois amis songèrent à se reposer. Ils firent ce qu’ils appelaient leur repas du soir, et se couchèrent avec l’intention de ne pas dormir plus de quelques heures, afin de se remettre avec un nouveau courage à la recherche du soleil.